ILLURION - Tome 1 : La Clé du Temps

Chapitre 39 : LYUMARA

5627 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/05/2022 16:12

Hayden, 01/08/2606, Nyìrka

 

Une nouvelle journée commençait pour Hayden. Après une bonne nuit de sommeil dans un des hôtels de Nyìrka, le métis se sentait enfin paré pour rejoindre sa future supérieure. Son rendez-vous était dans moins de deux heures et il cachait difficilement son stress. Tel un lion en cage, il tournait en rond, se rendait à la fenêtre pour observer ce qu’il se tramait dans la rue en contrebas ou rebroussait chemin jusqu’au miroir pour vérifier que son reflet était toujours impeccable.

Ne tenant plus, il décida de quitter l’établissement. Faire un tour en ville l’aiderait peut-être à se détendre. Il devait retrouver Finna à la gare et ensuite, ils prendraient ensemble la prochaine correspondance pour se rendre à la capitale.

En attendant, il fut subjugué par l'environnement autour de lui. À Nyìrka, tout était moderne. Il était tellement habitué à la sobriété de Dabéorn et Camélia qu’il se sentit comme un étranger au milieu de toute cette foule. Les habitants étaient tous vêtus dans une mode très tendance, complètement différente de ce qu’il pouvait voir dans la région d’où il venait. Les hommes se paraient de costumes trois pièces élégants, parfois sobres ou plus extravagants pendant que les femmes osaient des toilettes multicolores. Il y avait un immense fossé entre la ville et la campagne, et la technologie l’accentuait davantage.

 Il croisa quelques soldats de l'armée impériale équipés de lances sophistiquées et détailla leur apparence avec curiosité. Cela ne ressemblait en rien aux anciennes armes blanches qu’il connaissait. Là où aurait dû se trouver une lame en acier, rayonnait une pointe d’éther aux couleurs variées. Parmi le petit groupe, il fut impressionné par une femme portant dans son dos un fusarbalète de grande taille avec lunette de visée. Voilà une arme qui devait certainement faire preuve d’une grande efficacité.

Hayden ne savait plus où donner de la tête, il avait l'impression d'être dans le monde futuriste d'un de ces livres qu'il lisait quand il était petit. Les habitants se déplaçaient dans des voiturettes ou sur des deux-roues. Il remarqua que tous avaient un étrange bracelet attaché à leur poignet gauche afin d’alimenter leur engin en énergie magique.

En chemin, il croisa une mère et sa petite fille accompagnées d’un chien mécanique doté d’une conscience propre. L’animal artificiel écoutait docilement les ordres de ses maîtresses et se mouvait comme un vrai. Le métis sourit et se mit à penser qu’il pourrait en offrir un à Lyra lorsqu’il reviendrait un jour à Dabéorn. Aïdolara était sans aucun doute l’empire le plus avancé technologiquement par rapport aux autres royaumes limitrophes.

 Après un bon moment de marche et une pause-café, Hayden arriva à la gare. Devant le grand bâtiment aux tuiles d’ardoise, une foule de voyageurs attendaient dans une longue file face à l’unique guichet du bâtiment. Il blêmit et poussa un juron exaspéré. Il avisa sa montre et remarqua qu’il ne lui restait que trois quart d’heure. Jamais il n’arriverait à obtenir le billet de sa correspondance avant son rendez-vous. Néanmoins, il n’avait pas le choix et il se résigna à faire la queue comme tout le monde, dépité.

Ce ne fut qu’au bout de trente longues qu’il put enfin faire face à une guichetière peu avenante. Séparée par une vitre, une grosse dame au visage sévère l’accueillit de sa voix monocorde. À l’entendre, le jeune homme aurait pu croire à un automate dépourvu de personnalité à qui l’on avait juste fourni l’intelligence lui permettant d'effectuer les même gestes et paroles répétitifs à longueur de journée.

— Bonjour. Quel est votre destination ? Combien de billets ? maugréa-t-elle.

Hayden hésita un instant avant de répondre, déstabilisé par l'aura austère que dégageait cette femme.

— Euh… B-Bonjour… un billet pour Lyumara s’il vous plaît.

Sans un sourire, dénuée d’enthousiasme, elle appuya sur le bouton de sa machine à imprimer puis, d’un geste las, elle glissa une petite pochette sur le petit comptoir en bois.

— Ça vous fera cinq doublons.

Fouillant dans sa bourse, Hayden en ressortit cinq pièces qu’il déposa en échange de son achat. Il glissa le tout dans une de ses poches et salua l’employée.

— Merci, bonne journée. Et un petit sourire en prime, ça fait pas de mal de temps en temps.

Sa remarque ne fut guère appréciée et l’odieuse guichetière se contenta de lui dédier un rictus forcé. Hayden ne chercha pas davantage à affronter le regard de cette femme hostile. Il quitta la fille d’attente qui était toujours aussi longue derrière lui et partit rejoindre son point de rendez-vous : le wagon numéro trois du train de 10h32 à destination de Lyumara.

Il retrouva le célèbre LMD garé au premier quai. Le convoi différait du premier qu’il avait pris pour se rendre ici et reliait les trois plus grandes métropoles de l’empire : Lyumara, Molobinka et Dobrad. La locomotive, comme les wagons, était tricolore : noir sur le dessus, orange sur les côtés et une ligne horizontale rouge courait le long de l’ensemble. Sur chaque voiture, l’insigne « LMD » en doré y était apposé sur un sceau ovale en laiton.

Il ne restait plus que cinq minutes avant le départ et Hayden pressa le pas pour monter à bord du wagon correspondant à son billet. Une fois à l’intérieur, il dut se frayer un passage parmi les divers bagages encombrant l’allée pour réussir à atteindre un emplacement de quatre sièges vides. Il poussa un soupir de soulagement lorsqu’il remarqua qu’il était le premier arrivé et après avoir posé son sac, il s’enfonça dans un des fauteuils. Cependant, son moment de répit fut de courte durée.

— Hayden Leonheart ?

Le jeune homme sursauta et en relevant les yeux, il fit face à une jolie femme âgée d’environ une quarantaine d’années, habillée d’un tailleur-jupe élégant de couleur grise. Il n’eut aucun doute sur l’identité de son interlocutrice lorsqu’il reconnut le blason du phœnix cousu sur la poche gauche de sa veste et sur sa casquette de général.

— C’est moi-même, acquiesça Hayden en rougissant légèrement.

La nouvelle venue lui tendit la main et il s’en saisit.

— Finna Siggerson, Générale de l’unité d’élite d’extermination de Lyumara, se présenta-t-elle sur un ton formel qui intimida le métis.

— Euh... enchanté, balbutia-t-il en lui rendant sa poignée de main.

— Bien, nous allons pouvoir partir.

Au même moment, un puissant mugissement annonça le départ du train qui démarra. Bientôt, les maisons et les grands immeubles de béton de Nyìrka laissèrent progressivement la place à un paysage campagnard. Autour d’Hayden, le bruit de fond des conversations entre les autres voyageurs s'élevait dans un murmure confus, accompagné du claquement régulier du wagon défilant sur les rails. Ce bruit redondant ajouté au léger bercement de la voiture commença à avoir raison du jeune homme. Ses paupières s'abaissèrent de plus en plus et il lutta pour ne pas s'endormir lorsqu'il sentait sa tête s’affaisser. Pour ne rien arranger, Finna restait plongée dans un silence pesant.

Entre deux temps d'éveil, Hayden jeta un bref et discret coup d’œil sur sa voisine. Cette dernière réajustait sa chevelure aux longues ondulations bleu ciel avant de le fixer soudainement avec insistance de ses deux prunelles aussi sombres que les abysses.

— Avez-vous bien dormi cette nuit ? s’enquit-elle avec un regard sévère.

Le métis sursauta face à sa question inopinée.

— Oui ! Oui, bien sûr ! C’est juste le roulis du wagon qui...

— Sachez qu’à l’armée, nous ne tolérons aucune maladresse de ce genre.

— Désolé, madame, je...

— Mon Général, le coupa-t-elle sur un ton sec.

— Pardon, mon Général. Cela ne se reproduira plus, s’excusa piteusement le jeune exterminateur.

Finna afficha un sourire satisfait et son visage se détendit pour devenir plus conciliant.

— Désolée, je me suis un peu laissée emporter et je voulais simplement vous tester.

Hayden la fixa avec un air décontenancé. Pendant un instant, il crut qu’elle le recalerait pour cette maladresse et son stress déjà bien palpable s’était accentué. Derrière cette beauté fatale, se cachait une femme bien mystérieuse, mais qui aimait abuser de son pouvoir.

— Avez-vous votre formulaire d’inscription ? reprit-elle cette fois avec une voix plus douce.

— Oui, bien sûr, acquiesça le jeune homme en fouillant dans son sac. Le voici.

Il lui tendit la pochette en carton qu’elle s’empressa d’ouvrir et de feuilleter. Le corps du métis se crispa d’angoisse pendant tout le temps ou la militaire passa en revu les informations à son sujet. Lorsqu’elle fronça les sourcils en se tapotant la joue d’un air perplexe, il ferma les paupières et déglutit.

« Ça y est, je vais être recalé... Mon profil ne l’intéresse pas... »

— Vous avez obtenu votre certification d’exterminateur à dix-neuf ans ? constata-t-elle. Vous devez être talentueux, car peu sont ceux qui ont réussi à l’avoir à cet âge. C’est intéressant.

Hayden rouvrit les yeux, surpris.

— Euh... peut-être ? Ravi que cela vous intéresse, bredouilla-t-il, gêné par ce compliment inopiné.

— Je vois que vous utilisez une magie liée à la foudre. Nous n’avons pas d’élémentaire de ce type dans notre équipe et vos compétences au maniement du sabre pourrait nous être fort utile.

— Ah ? Eh bien, vous m’en voyez ravi. Vous n’utilisez pas d’armes blanches ?

Finna referma le dossier d’un coup sec et le rendit au métis. Elle fouilla dans son sac à main pour ressortir une gourde dont elle but une gorgée pour s’éclaircir la gorge.

— Moi-même, j’utilise encore une rapière. Je trouve que c’est une arme raffinée et parfaite pour une femme comme moi. Mais au sein de l’unité, nous préférons la modernité et avons équipé chacun de nos soldats d’armes à feu ou à éther. C’est beaucoup plus pratique aujourd’hui car elles permettent d’allier attaque physique et magie avec une grande efficacité.

Hayden était subjugué par les connaissances de sa nouvelle supérieure et buvait chacune de ses paroles. Mais c’était surtout l’apparence de cette femme qui le fascinait. Elle avait beau avoir la quarantaine d’années, elle ne possédait pas la moindre ride qui aurait pu trahir son âge et elle était d’une beauté à couper le souffle. Finna lui faisait presque penser à une sirène tout droit sortie d’un conte de fée, mais avec un égo surdimensionné en supplément. Toutefois il se hasarda à lui poser une question qui le titillait depuis quelques minutes.

— Peut-être allez-vous trouver ma demande inconvenante, mais quelle magie utilisez-vous ? D’après le peu d’informations que j’ai pu entendre à votre sujet, il semblerait que votre élément soit l’eau ?

La jolie femme plissa les yeux avec un sourire en coin.

— Vous m’avez l’air bien renseigné, dites-moi ! En effet, je contrôle l’eau sous toutes ses formes ou presque, confirma-t-elle. Voyez par vous-même.

Finna se mit à scruter sa gourde posée sur la petite table qui la séparait d’Hayden. Et sous le regard fasciné de ce dernier, le liquide remua pour finir par sortir du récipient et s’élever dans les airs sous forme d’une grosse bulle. La sphère flotta doucement tout en ondulant en direction du jeune homme, qui par réflexe, tendit les mains pour la rattraper. Au moment où elle entra en contact avec ses paumes, Finna claqua des doigts et la bulle éclata pour se renverser pile sur le bas de son pull et son pantalon. Hayden poussa un cri de surprise et se retrouva trempé.

— Ah, c’est malin ! Tout le monde va croire que je me suis pissé dessus, maintenant ! Pourquoi vous avez fait ça ?

La militaire s’esclaffa, fière de sa démonstration douteuse.

— C’est pour vous montrer qu’il est parfois pas toujours convenable de demander ce genre de chose à son supérieur. Vous avez de l’audace, je dois le reconnaître, et vous me plaisez. Rangez-moi donc ce mouchoir, je vais arranger ça.

Le jeune exterminateur dévisagea la femme aux cheveux ciel avec méfiance. Quel sale coup allait-elle encore lui faire ? Mais il n’en fut rien. Tout en le fixant de ses iris abyssaux, elle leva ses doigts vers le haut. Sous le regard effaré du métis, de minuscules particules d’eau sortirent une à une des fibres de ses vêtements pour venir reformer la bulle initiale. Elle s’éleva de nouveau dans les airs pour retourner à l’intérieur de la gourde. Hayden crut rêver et cligna des yeux, abasourdi, lorsqu’il constata que son pantalon était de nouveau sec.

— C’est incroyable ! Vous la manipulez à la perfection !

— Et encore, vous n’avez pas tout vu. Vous aurez tout le temps de le constater pendant les prochaines semaines que nous passerons ensemble, affirma la générale en croisant les bras sur sa poitrine. J’espère pour vous que vous n’avez pas choisi l’armée en guise d’échappatoire, parce que vous seriez déçu.

Hayden sourit. Cette femme avait déclenché chez lui une sorte de détermination à lui prouver qu’il serait à la hauteur. Il comptait bien briller dans ses rangs grâce à ses connaissances.

— Ne vous inquiétez pas pour moi. J’ai une grande capacité d’adaptation et je compte bien vous le prouver, la rassura-t-il, sûr de lui.

— Je ne demande qu’à le voir de mes propres yeux, sourit Finna avec défi.

La sirène du convoi retentit soudain, annonçant son arrivée imminente à Lyumara et interrompit alors la conversation entre le jeune homme et sa nouvelle tutrice. Après quelques minutes qui parurent longues et interminables, le train s’arrêta au terminus.

 

***

Lorsqu’il traversa l’immense ville, Hayden ne savait plus où donner de la tête tant Lyumara dépassait de loin ce qu’il avait pu observer à Nyìrka. Ici, la technologie était partout, au moindre coin de rue et sous toutes sortes de formes : véhicules, enseignes lumineuses de boutiques, armes, objets du quotidien et même des automates à la ressemblance humaine parfaite. Le jeune homme fut fasciné par ces agents féminins qui les avaient accueillis Finna et lui à la sortie du train.

Ces étranges femmes se ressemblaient toutes, habillées du même costume d’employée de gare et se contentaient de souhaiter aux voyageurs une bonne visite dans la capitale. Hayden s’était amusé à engager la conversation avec l’une d’elles, mais il s’était vite rendu compte avec déception, que leur dialecte était programmé et se limitait à quelques phrases génériques.

Le long des rues, des agents d'entretien s'affairaient par dizaine sur les trottoirs pour nettoyer les caniveaux et le sol de leurs détritus. La métropole était d’une parfaite propreté et se targuait de posséder des espaces verts ainsi que des jardins aux plantes rares venues des quatre coins du monde. Quand Finna et Hayden passèrent devant l’un d’eux, le métis savoura les arômes fleuris qui lui chatouillèrent délicieusement les narines. Il fut même assez surpris de voir encore des fleurs à cette époque de l’année et se demandait par quel procédé pouvaient-elles continuer d’éclore.

— Tu te demandes comment cela est possible, n’est-ce pas ? lui demanda Finna en remarquant sa perplexité. C’est grâce à une quantité infinie d’éther. Tu verras, ici tout est possible et réalisable.

— Grâce à l’éther ? répéta Hayden, intrigué.

« Ou trouvent-t-ils autant de magie ? Elle doit bien venir de quelque part. »

— Oui, mais ce serait trop compliqué à expliquer à un péquenot de la campagne comme toi, continua-t-elle avec un sourire en coin.

— Vous me tutoyez, maintenant ?

— Oui, je préfère. Tu es trop jeune pour qu’on s’adresse à toi comme à un doyen. En revanche, une fois que tu seras sous mes ordres, le « vous » sera de nouveau de mise. C’est bien compris ?

— Oui, Mad-euh... mon Général...

 Hayden secoua la tête, décontenancé. Décidément, cette femme était bien étrange et déstabilisante. Il continua son observation et en levant les yeux vers le haut de la ville, le jeune homme aperçut de grands immeubles aux innombrables vitres dans une matière blanche étincelante. Ces derniers, construits dans un alliage de plusieurs métaux, étaient très résistants à la corrosion, mais aussi plus flexibles en cas de mouvements du terrain. Parmi eux, un immense bâtiment plus rutilant que tous les autres, à l’apparence d’un cristal géant, se dressait, fier et majestueux. Sur le sommet de ce qui devait être la plus haute tour, s’étendaient de longues franges rappelant la forme des ailes d’un phœnix.

— Qu’est-ce que c’est ? questionna Hayden en pointant l’édifice du doigt. C’est un château ?

Finna se retourna et contempla brièvement l’architecture avec un regard blasé.

— C’est le palais de l’empereur. Mais ne rêve pas trop, ce n’est pas le genre d’endroit où tu viendras souvent.

Le métis resta dubitatif et observa sa guide continuer son chemin sans plus se poser de questions. Finna était du genre à tout éluder. Cela n’allait pas être facile pour lui de s’habituer à ce nouvel environnement. Il devait presque à chaque pas, éviter de bousculer un passant trop pressé ou de s’arrêter pour observer une nouveauté pour ne pas se faire sermonner. Un pincement lui étreignit le cœur lorsqu’il repensa au calme et à la sobriété de Dabéorn. Bien qu’il fût déterminé à poursuivre son chemin jusqu’à son but ultime, ses sentiments oscillaient vers les doutes et les regrets. Avait-il vraiment bien fait de venir ici ?

La journée défila et le crépuscule commença à tomber. Finna continuait de lui montrer divers endroits stratégiques de la ville qui seraient susceptibles d'intéresser un homme de son âge. Hayden haussa un sourcil devant une enseigne étrangement colorée, mais dont la porte blindée ne laissait presque rien entrevoir. Un homme en costume noir à l'allure plutôt costaude et dissuasive en surveillait l’accès.

— Quel est cet endroit ? demanda le métis, curieux.

— Oh, ça ? C'est un bar assez spécial, un bordel si tu préfères…

— Un bordel ?

Hayden se demanda ce qu’il avait bien pu dire de bizarre lorsque Finna écarquilla les yeux. Bien qu’il connût la définition de ce genre d’établissements, ils ne portaient pas tout à fait le même nom là d’où le jeune homme venait. La militaire le fixait comme s’il était un phénomène surnaturel au point qu’elle en resta abasourdie.

— Mais de quel patelin tu viens pour être ignorant à ce point ? brailla-t-elle, exaspérée. Ah oui, c’est vrai, Dabéorn. Et il n'y a aucune taverne avec des filles de joie par là-bas ? Tu n'es jamais allé dans une maison close ?

Hayden sursauta, embarrassé par cet interrogatoire gênant et protesta :

— Qu'est-ce que j’irais faire là-dedans ? Je n’ai pas besoin de ça !

— Oh, je vois, réalisa la femme en entortillant une de ses mèches bleu ciel autour de son doigt. Tu es encore puceau. C’est étrange, un si beau jeune homme comme toi.

Le visage du brun vira au cramoisi et il grimaça devant l'absurdité de cette remarque indiscrète avant de grommeler :

— J’ai une petite amie alors je pense que je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.

— C'est bon, ne soit pas gêné à ce point, répliqua Finna en levant les yeux au ciel. À l'armée, tu verras bien pire.

Hayden commençait à trouver sa nouvelle partenaire particulièrement agaçante et exaspérante. Il redoutait les prochains jours sous ses ordres. Il soupira tandis qu’elle tournait les talons après avoir avisé sa montre.

— Il se fait tard, nous devrions vite regagner la caserne, le couvre-feu ne va pas tarder. Suis-moi, lui ordonna-t-elle.

— Le couvre-feu ?

— Nous sommes en guerre je te signale.

— Mais ce n’est pas à vingt-trois heures ?

— À la campagne, oui, mais dans la capitale, il est appliqué plus tôt. Question de sécurité.

Hayden opina et la suivit. Ensemble, ils montèrent dans une navette composée de plusieurs wagons où ne se trouvait aucun chauffeur. Seul un orbe lumineux rougeâtre doté d’une intelligence artificielle contrôlait le convoi.

Arrivés au terminus de leur voyage, ils se retrouvèrent dans la base militaire de la capitale. Ils furent accueillis par un soldat au visage froid et patibulaire, mais lorsqu’il reconnut Finna, il blêmit et se mit immédiatement au garde à vous.

— Mon Général ! Soyez la bienvenue ! bredouilla-t-il en s’inclinant.

Finna lui dédia un regard sombre et méprisant alors qu’elle invitait Hayden à la suivre.

En traversant l’immense base composée de bâtiments à un ou deux étages, Hayden fut impressionné par l’armement militaire. Des véhicules à deux ou quatre roues fonctionnant grâce à des orbes chargés en éther ou à un bracelet que le conducteur fixait à son poignet pour utiliser sa propre énergie. Quand il passa devant un des hangars, il s'arrêta net, stupéfié devant l’un des navires volants de l'armée impériale.

Ces majestueux vaisseaux de guerre capables de traverser les cieux, faisaient la renommée de l'empire d'Aïdolara. Même Illurion ne possédait pas une flotte aussi avancée technologiquement. Il se souvenait encore des navires à voile ou des dirigeables qu’il voyait parfois voguer parmi les nuages.

Avec une coque cuirassée rappelant l’apparence de navires sous-marins, ces géants des airs se déplaçaient grâce à de grandes ailes de métal équipées de puissantes hélices. À l'instar de certains autres engins, un orbe rempli d’éther permettait à ces dirigeables dernière génération de se mouvoir dans les airs. Sur toute la longueur haute de la coque, se trouvait une multitude de sabords d’où dépassaient les bouches des canons. Quant à la proue, elle était décorée d’un phœnix en bronze, la créature emblématique d’Aïdolara, dont les ailes recouvraient toute une partie de la coque avant tandis que la queue se prolongeait jusqu’à la quille.

Hayden resta un bon moment à les contempler. Son émerveillement s’envola bien vite lorsque Finna le ramena à la réalité avec une tape sur l’épaule.

— On arrête de rêvasser et on file au dortoir, lui rappela-t-elle en lui collant un une feuille pliée en quatre dans la main. Demain, tu as un programme chargé. D’abord, tu passeras au bureau des entrées pour valider ton inscription. Ensuite, tu me rejoindras au bloc C que tu vois là-bas pour commencer ton entraînement. Ta chambre se situe au bâtiment L tout au fond de la cour. Sur ces bons mots, je te souhaite une bonne nuit.

La militaire lui adressa un signe de la main, un sourire pincé aux lèvres avant de pivoter pour rejoindre son domicile. Hébété et livré à lui-même, Hayden l’observa pendant un moment, puis son regard divagua pour s’accrocher sur la jupe fendue jusqu’à mi-cuisse de Finna. Celle-ci laissait transparaître à chacun de ses pas, la partie en dentelle de ses bas noirs. Le métis se surprit à rougir et pousser un soupir d’admiration tandis qu’il la fixait un bon moment, un brin rêveur.

« Un peu spéciale et bizarre comme nana, mais pas déplaisante... »

— Ah ! J’allais oublier, s’exclama soudain cette dernière en faisant sursauter Hayden. Tu as bien dit que tu avais une petite amie ?

— Euh... oui, balbutia-t-il mal à l’aise.

— En tant qu’exterminateur, tu devrais savoir qu’il t’est interdit d’envisager une relation sérieuse ou encore de te marier et d’avoir une famille, donc à partir de maintenant tu tires une croix sur elle.

— Hein ? Mais... Attendez !

Le regard de la générale se fit plus intransigeant et le jeune homme ne put que se soumettre. Il était vrai qu’il avait enfreint cette règle et il resta un instant, seul, au milieu de la cour avec ses doutes et son amertume. Il n’avait jamais prévu de tomber un jour amoureux de la forgeronne, le temps les avait rapprochés, c’est tout. Le fait de devoir renoncer à elle, lui déclencha un haut-le-coeur et il maudit intérieurement ce stupide serment des exterminateurs.

Il en vint même à regretter d’en être devenu un et d’avoir voyagé jusqu’ici, mais il ne pouvait plus faire machine arrière. Il savait qu’à l’armée, la désertion était très mal vue. Le cœur lourd et meurtri, il déplia le papier que Finna lui avait donné. C’était un plan de la base avec son numéro de chambre.

Il le suivit tout en déambulant telle une âme en peine et trouva le bâtiment concerné tout au fond de l'allée principale. Le document fut salvateur, car toutes les casernes se ressemblaient si ce n’était la grosse insigne fixée au mur qui les différenciaient. La façade était éclairée par plusieurs réverbères à l'intérieur desquels, dansaient des flammes de couleur bleu et blanche. Les yeux levés, il vérifia la lettre qui le représentait.

— L, comme Lyra, murmura-t-il tristement tandis que son cœur s’étreignait une nouvelle fois.

 Il pénétra à l’intérieur de la demeure et fut surpris par le silence qui y régnait. Dans une ambiance presque angoissante, il arpenta le long couloir sombre et vide de toute vie avant de trouver un escalier menant à l’étage.

D’un geste fébrile, il jeta un nouveau coup d’œil sur sa feuille et compara son numéro avec ceux affichés sur le mur. Au bout de quelques mètres de marche, il finit par faire face à une porte en bois un peu usé. Là, il hésita un instant avant de frapper et d’entrer. La pièce était-elle vide ou occupée ? Dans ce cas, quel genre de personne allait-il trouver et côtoyer ?

Tout en espérant que personne ne lui répondît, son poing tremblant s’abattit doucement sur le panneau de bois qui vibra sous ses coups. À sa grande déception, une voix étouffée retentit. Il pressa la poignée d'un geste imprécis et ouvrit. La pièce était plutôt spacieuse avec deux lits superposés en métal et à la peinture verte légèrement écaillée qui se faisaient face. À côté de ces derniers, un petit bureau était installé ainsi qu’une penderie.

En entrant, Hayden tomba nez à nez avec le premier occupant, ou plutôt occupante. Une jeune femme aux cheveux blonds ondulés coupés au carré et occupée à lire le dévisagea de ses inquiétantes prunelles bleu clair, presque blanches derrière ses lunettes de vue. Ce qui fascina l’exterminateur, ce n’était pas son visage, mais plutôt l’apparence globale de sa nouvelle camarade. Ses bras se prolongeaient en ailes de taille moyenne aux plumes d’un bleu grisé à pointes noires et ses jambes se terminaient par de longues et graciles pattes d’oiseaux.

« Une harpie ? Bon sang, je ne pensais pas que les dortoirs étaient mixtes ! » songea-t-il, gêné.

La blonde huma l’air en direction du métis et se renfrogna.

— Oh, non, c’est pas vrai. Voilà que Finna nous a ramené un matou ! Il manquait plus que ça !

Hayden grimaça face à cette critique. Il n’était apparemment pas le bienvenu, mais il constata que ce n’était pas cette harpie qui lui avait autorisé à entrer. Il chercha du regard le deuxième occupant, mais ne le vit pas de suite. Ce dernier sortit de sous son bureau avec un soupir et lorsqu’il remarqua le métis, il s’approcha de lui avec un sourire pour lui tendre la main.

— Salut ! Alors c’est toi le nouveau ? Je m’appelle Niam Gryl, enchanté !

Le brun écarquilla les yeux en constatant qu’il ne lui arrivait qu’au menton, mais ce fut surtout son apparence qui le frappa le plus. Sur son crâne dépassaient deux petites cornes recourbées vers l’arrière et ses oreilles ressemblaient plus à celles d’une chèvre que celles d’un homme. Pareil pour le bas de son corps qui appartenait à celui d’un bouc. Il n’avait jamais vu de créature comme Niam jusqu’à aujourd’hui et Hayden continua de le fixer avec curiosité.

 Le petit soldat le remarqua et haussa les épaules d’amusement, il semblait avoir l’habitude que les gens soient surpris par son physique atypique.

— On dirait que tu n’as jamais vu de faune, je me trompe ? souffla-t-il avec un sourire en coin.

— Pas vraiment… admit le jeune homme un peu gêné. Enfin bref... moi, c’est Hayden Leonheart. Enchanté.

— Waouh ! Avec un nom pareil, pas de doute, on te prendra presque pour un héros, intervint la harpie avec un air ennuyé.

Niam secoua sa tignasse hirsute d’un roux ardent avant de planter ses deux prunelles noisette sur sa collègue avec un regard empli de reproches.

— Fais pas attention à elle, le conseilla Niam. Elle est toujours de mauvais poil. Je te présente Izzy Asilom.

La harpie ignora les deux garçons pour se concentrer de nouveau sur sa lecture. Hayden grimaça à l’idée de devoir partager cette chambre avec une fille aussi revêche, mais il n’allait pas avoir le choix. Heureusement, Niam semblait beaucoup plus sociable et réceptif à la conversation. Ce dernier lui fit signe de s’installer sur le lit au-dessus du sien après avoir débarrassé l’endroit de ses quelques affaires personnelles. Ses lèvres légèrement charnues s’étirèrent en un sourire jovial faisant remonter deux pommettes parsemées de taches de rousseur.

— Désolé, ça fait plusieurs mois que nous sommes ici alors on s’est un peu étalé… la place est libre.

— Pas de soucis, ne t’excuse pas... Merci pour ton accueil, le rassura le métis en jetant un bref coup d’œil à Izzy.

Hayden jeta son sac sur le matelas, puis survola des yeux l’ensemble de la pièce avant d’aller inspecter la salle de bain qui se trouvait derrière une porte près de la fenêtre. Il fut dépité et dégouté devant la légère insalubrité de celle-ci. Les joints noircis et le carrelage jauni par le temps ne donnaient aucune envie et le métis se retourna vers Niam avec une grimace.

— Excuse-moi, mais… il n’y a pas de douche ?

— Pas dans les chambres, il faut aller dans les douches communes situées tout au bout du couloir. Sinon il faut te laver au lavabo, mais crois-moi au bout d’un moment tu vas vite finir par t’en lasser ! C’est un peu vétuste mais faut faire avec…

Étant de nature pudique, Hayden n’était pas très emballé à l’idée d’aller se mélanger avec des inconnus dans pareil endroit, si bien qu’il préféra se servir du lavabo pour sa première soirée.

Lorsqu’il sortit un peu plus tard de la salle d’eau, Niam et Izzy était chacun occupé de leur côté : le premier à écouter de la musique en écrivant, la deuxième toujours à lire. Le métis préféra ne pas les déranger et alla se glisser dans son lit. Il lâcha un juron en sentant la dureté du matelas sous son dos, comme s’il s’allongeait sur une planche. Épuisé par cette journée et bouleversé par le rappel à l’ordre de Finna concernant sa relation interdite avec Lyra, il oscilla entre angoisse et fatigue.

Laisser un commentaire ?