The Clockwork Chronicles - A Tale of Magic, Science & Murders

Chapitre 13 : Où le bal des vampires n'est pas une partie de plaisir

11484 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/10/2020 16:34

Il était environ onze heures lorsque le loup-garou avait émergé, encore groggy de la veille. Attablé autour d’un bon petit déjeuner, il conversait avec sa gouvernante, Mrs. Jenkins. Elle, ainsi que le reste des domestiques, avait repris le service très tôt le matin même, dans la plus grande discrétion, alors que leurs maîtres dormaient encore.

  • Mrs. Jenkins, pourquoi diable avez-vous tiré tous les rideaux ?
  • Si votre femme vous voyait en parfaite forme sous les rayons du soleil, elle aurait quelques soupçons, vous ne croyez pas ?
  • En effet, vous avez raison. J’avais oublié ce détail… 
  • Avez-vous réfléchi à ce que vous alliez faire pour la pleine lune ?
  • Je suppose que je ne vais pas avoir le choix. Il faudra m’enchaîner et que je feigne d’être affecté par la lune, comme mes congénères.
  • Parfait. J’ai justement fait l’acquisition d’une cage flambant neuf, que j’ai demandé à Quincy d’installer dans la cabane à outils. Ce sera l’occasion de mettre ses barreaux à l’épreuve, ne pensez-vous pas ?
  • Vous êtes sérieuse ?
  • Ai-je l’air de plaisanter ?

La vieille brownie avait dit cela avec un sourire au coin des lèvres qui n’annonçait rien de bon. Elle était aussi roublarde qu’un lièvre.

  • Mrs. Jenkins, désolé de vous interrompre mais un paquet est arrivé pour Mrs. Wolfsbane.
  • Vous pouvez le poser là. Merci Quincy.

Le jardinier les salua d’un signe de la tête, remit son béret, puis retourna vaquer à ses occupations dans le potager, celui-ci ayant souffert de la négligence de Mr. Wolfsbane durant son absence. C’était bien la dernière fois qu’il acceptait de partir en vacances si c’était pour retrouver ses plants de tomates dans un état aussi déplorable !

Leiftan jeta un regard suspicieux en direction du paquet. C’était une grande boîte argentée, plate et rectangulaire, décorée d’un ruban rouge sang. Deux mots y étaient joints. Le premier, écrit de la main de Kurowsky, était adressé au loup-garou. Son adjoint y expliquait que l’agent Drake avait demandé l’adresse de la « belle femme à la chevelure de feu », c’était en ces termes qu’il l’avait décrite et le commandant-adjoint avait supposé qu’il s’agissait de Miss Callaghan. Ignorant si la jeune femme était logée à sa propre adresse ou à celle du colonel, et celui-ci ayant expressément interdit que son adresse soit communiquée à qui que ce soit, il avait proposé de prendre en charge l’acheminement du paquet. Ses explications étaient presque aussi fastidieuses à lire que ses pattes de mouches, mais Leiftan était soulagé de savoir que son adresse n’avait pas été compromise, même si l’identité de l’expéditeur lui déplaisait.

Le deuxième message, adressé à Nieve, était signé d’un simple C., comme à l’habitude du capitaine de l’Ombre. Signature d’ailleurs assez mystérieuse, puisque son patronyme aurait normalement dû se signer des initiales N.D. La rumeur disait qu’il s’agissait d’un nom de code qu’il utilisait en tant que directeur des Services Secrets. Leiftan décacheta la lettre. C’était une invitation pour un bal organisé par le vampire dans son hôtel particulier, pour célébrer la pleine lune. La boîte, quant à elle, contenait une robe que Nieve été invitée à porter si elle acceptait de se rendre au bal.

Le loup-garou hésita à jeter message et paquet au feu, et sans doute l’aurait-il fait s’il n’avait pas vu là une occasion de faire d’une pierre deux coups. Tout en éloignant Nieve de la maison – s’évitant ainsi une nuit de tourments dans la cage que lui avait réservée Mrs. Jenkins – il pourrait mettre son intégrité à l’épreuve.

  • Quelle bêtise vous trotte encore dans la tête ? demanda la gouvernante en retroussant son nez, ses yeux scrutateurs tentant de pénétrer les pensées du loup-garou.
  • Rien qui doive vous inquiéter, se contenta-t-il de répondre en prenant une gorgée d’Earl Grey.
  • Lady O’Carroll a beaucoup d’admirateurs, cela n’est pas étonnant. Dès sa plus tendre enfance, je savais qu’elle ferait tourner la tête à plus d’un homme. Tout comme sa mère. Et la vôtre.
  • C’est Mrs. Wolfsbane maintenant, corrigea Leiftan, agacé par la remarque presque provocatrice de la brownie. Et si mon père ne s’était pas laissé séduire aussi facilement, peut-être que nous n’en serions pas là aujourd’hui.
  • Vous avez réussi à l’épouser par un habile tour de passe-passe, mais tant que son cœur ne vous appartiendra pas, elle ne sera pas votre femme, uniquement votre prisonnière. Tâchez de ne pas l’oublier. Quant à votre père, il semblerait que le fils ait emprunté la même voie. N’êtes-vous pas en train de reproduire les mêmes erreurs du passé avec Lady Nieve ?
  • Non. Mon père était aveuglé par l’amour, et c’est cet aveuglement qui, ironiquement, a coûté la vie à ma mère. Je ne serai pas aussi faible, ni aussi indulgent. Jamais je ne permettrai une nouvelle abomination de ce genre.
  • Je vous trouve bien dur envers vous-même. Je sais que je ne suis qu’une vieille dame un peu gâteuse, mais j’ai veillé sur vous et je vous ai élevé depuis le jour où vos yeux se sont ouverts sur ce monde. Je trouve cela bien triste que vous accordiez si peu de valeur à votre propre existence, aussi atypique soit-elle. Si vous ne vous aimez pas vous-même, soyez au moins assuré que d’autres vous aimeront à votre place, pour ce que vous êtes.

Elle se pencha en avant pour déposer un léger baiser sur la tempe de Leiftan. Elle le chérissait comme un fils et, bien qu’il ne l’avouât qu’à moitié, il l’aimait comme sa propre mère, lui qui avait tué la sienne à la naissance. Cela aussi, c’était quelque chose qu’il s’était gardé de dire à Nieve, préférant lui faire croire qu’elle était décédée il y a dix ans, en même temps que son père. Encore aujourd’hui, il se sentait responsable de sa mort, il portait le péché de son père qui avait imposé cette grossesse à sa femme tout en sachant les risques qu’elle encourait. Un jour, il révélerait à Nieve toute la vérité, mais pas encore. Il était trop tôt et il y avait encore trop de choses dont il était incertain.

***

Une farandole de tartes à la mélasse était en train de défiler devant Nieve, toutes plus délicieuses les unes que les autres. Elle plongea avidement sa cuillère dans une énième part lorsqu’une voix inconnue vint perturber son repas.

  • Madame, il faut vous réveiller. Il se fait tard.

La banshee ouvrit un œil mécontent pour regarder celle qui avait osé lui arracher sa tarte onirique de la bouche. C’était une dame d’âge mur, assez grande et élancés. Ses cheveux roux, tirés en un chignon serré, et ses lunettes, derrière lesquelles perçaient des yeux verts, lui donnaient une allure sévère.

  • Je suis désolée de vous arracher à votre sommeil, d’autant plus que vous sembliez dormir à poings fermés, mais Monsieur s’impatientait de ne pas vous voir descendre et m’a demandé de venir vous chercher.
  • Est-il si tard que ça ? demanda Nieve en étouffant un bâillement.
  • Il est dix-sept heures, Madame.
  • Ce n’est pas possible ! s’écria-t-elle en se redressant brusquement. J’aurais dormi tout ce temps ?
  • Après ce qui vous est arrivé la nuit dernière, ce n’est pas étonnant. Vous deviez être épuisée. J’étais d’avis de vous laisser dormir tout votre soûl, mais Monsieur n’était pas de cet avis. Il était prêt à aller vous réveiller lui-même. Etant donné qu’il n’a aucune délicatesse, le réveil aurait était un peu brutal. J’ai préféré vous épargner une expérience aussi désagréable.
  • Il n’est pas parti travailler ?
  • C’est la pleine lune ce soir, il ne peut pas sortir.
  • C’est vrai. Comment ai-je pu oublier ?
  • Monsieur voudrait justement s’entretenir avec vous à ce sujet. Il vous attend dans le petit salon. Peut-être voulez-vous d’abord prendre votre petit déjeuner ?
  • Non, merci. Je vais rejoindre mon mari. Je suis curieuse de savoir ce qu’il a à me dire. Pourriez-vous m’aider à m’habiller ?
  • Je vais appeler Anna. Ce sera votre femme de chambre désormais. Elle s’occupera de vos toilettes et de l’entretien de votre chambre.

Tout en livrant ses explications, que l’esprit encore ensommeillé de Nieve assimilait avec peine, elle se dirigea vers la corde d’appel. Elle avait toutefois une vague idée de l’identité de la femme qui se trouvait devant elle.

  • Vous devez sans doute être Mrs. Jenkins, la gouvernante de Mr. Wolfsbane ?
  • Oui, je m’excuse de ne pas m’être présentée plus tôt, mais ce n’était jamais le bon moment. Je suis ravie de faire votre connaissance, et j’espère pouvoir vous servir au mieux, aussi longtemps que vous resterez aux côtés de Monsieur.
  • Je vous remercie. Je suis certaine que je n’aurais pas de raison de me plaindre.

Mrs. Jenkins la gratifia d’un sourire chaleureux qui contrastait étrangement avec son air strict. Quelques instants plus tard, on frappa à la porte, et une jeune brunette entra dans la chambre à l’invitation de la gouvernante de maison. Elle était vêtue d’un uniforme dans la plus pure tradition britannienne. Robe noire à col montant, jupe et manches longues afin de couvrir ses poignets et ses chevilles, tablier et bonnet blanc. Si l’uniforme de Félicie pouvait être considéré comme provoquant, celui d’Anna était aussi austère que l’habit d’une nonne cloîtrée.

Il suffit d’un regard à Nieve pour comprendre que sa femme de chambre était sans doute quelqu’un de très réservé, parlant peu mais agissant toujours avec efficacité. Son regard était fuyant, ses yeux n’osant pas se poser sur sa maîtresse plus de quelques secondes. Pourtant, elle ne commit aucune maladresse en l’assistant. Sous la supervision de Mrs. Jenkins, elle avait sélectionné une robe de jour légère, couleur champagne, idéale pour être portée à l’intérieur car très souple et confortable. Elle avait réussi à fixer les boucles rebelles de Nieve en anglaises et à les nouer sur le côté, de façon à ce qu’elle tombe en cascade sur son épaule. C’était une coiffure qui, tout en paraissant négligée et d’une extrême simplicité, se mariait parfaitement au style de la robe. Simple et élégant, ce que Nieve préférait. Elle remercia Anna qui répondit par une petite révérence et un « Madame » à peine audible avant de glisser hors de la chambre, plus silencieuse qu’un fantôme – et cherchant sans doute à être tout aussi invisible.

  • Vous l’excuserez, elle est extrêmement timide, mais nous y travaillons. Elle a fait de remarquables progrès. Lorsque je l’ai engagée, il y a cinq ans, elle ne parlait pas du tout, à tel point que j’ai cru qu’elle était muette. Il m’a fallu presque deux ans pour lui arracher un mot, et une année supplémentaire pour qu’elle s’exprime d’elle-même, sans y être sollicitée.
  • Y a-t-il une raison à son mutisme ?
  • Oui, mais seul Monsieur la connaît et c’est quelque chose qui a été laissé à sa discrétion.
  • Je suis étonnée qu’il ait accepté quelqu’un d’aussi difficile à gérer à son service. Il n’est pas d’une très grande patience.
  • Vous apprendrez très vite que les gens que Monsieur emploie, et ceux qui, plus généralement, gravitent autour de lui, ont tous des circonstances, disons… exceptionnelles. Quelque part, vous aussi, vous en faites partie. Quant à la patience de Monsieur, il n’y a qu’avec vous qu’il semble en manquer.
  • De quelles circonstances voulez-vous parler ? Est-ce que par hasard, vous sauriez la raison pour laquelle Mr. Wolfsbane m’a prise pour épouse ?
  • Ce n’est pas à moi de vous le dire. Mais je suis certaine que Monsieur finira par vous en parler.
  • J’aimerai être aussi optimiste que vous, soupira Nieve qui sentait qu’elle ne tirerait rien de plus de Mrs. Jenkins, son espoir d’obtenir des réponses à ses questions aussitôt tué dans l’œuf.

***

Leiftan, assis dans un des fauteuils du petit salon, était en train de lire le journal à la lumière artificielle lorsque sa femme entra. Il plia soigneusement le quotidien puis le posa sur la table avant de lever la tête vers la banshee. Il semblait attendre un geste ou une parole de sa part.

  • Mrs. Jenkins m’a dit que vous souhaitiez me voir. De quoi s’agit-il ?
  • Elle ne vous a rien dit d’étrange, j’espère ?

Nieve repensa aux paroles énigmatiques de la gouvernante. Elle secoua la tête.

  • Non, rien de particulier.
  • Bien, répondit le loup-garou avec soulagement. En ce qui concerne la raison pour laquelle je vous ai fait appeler, vous vous en doutez peut-être déjà. La lune sera pleine ce soir, ce qui signifie que je serai sous le coup de sa malédiction et dans l’incapacité de contrôler ma lycanthropie. Ce n’est pas le genre de scène auquel vous devriez assister, ni même être dans sa vicinité. Votre Comte organise un bal ce soir, pour célébrer la pleine lune. Je pense que vous devriez y aller et profiter des célébrations.
  • Je pensais que vous ne vouliez pas que je fréquente l’agent Drake. Pourquoi ce changement soudain ?
  • Cela signifie simplement que vous avez ma confiance. Vous étiez si offensée par mes accusations la nuit dernière que je ne peux que croire en votre sincérité. La pleine lune est une expérience pénible autant pour les loups-garous eux-mêmes que pour leurs proches. Mieux vaut que vous vous amusiez et passiez une soirée agréable, loin de cette sordide affaire.
  • Et pendant que je danserai avec insouciance, vous serez seul ici, à souffrir de votre condition.
  • Votre sollicitude me touche, mais ne vous inquiétez pas. Je ne serai pas seul, Mrs. Jenkins et les autres seront là pour s’assurer que tout se déroule correctement. Toutefois, si vous me le permettez, je vous conseillerai de vous abstenir pour la danse. Les orteils de vos cavaliers risquent d’en pâtir.

La jeune femme le fusilla du regard, puis croisa les bras en affectant un air de dédain.

  • Sachez, Monsieur, que ce n’est pas de la sollicitude, et je ne suis pas inquiète pour vous. Je suis certaine que vous n’avez pas besoin de moi pour vous tenir compagnie durant cette épreuve. Après tout, vous n’en êtes pas à votre première pleine lune, et en tant qu’alpha vous devez mieux la supporter. Ce que je n’aime pas, c’est votre façon de me forcer la main. Qui vous dit que j’ai envie d’aller perdre mon temps dans un bal ? Et puis comme vous me l’avez si aimablement rappelé, je ne sais pas danser, donc raison de plus pour décliner l’invitation.
  • Je ne vous oblige à rien, si vous voulez rester à la maison, je ne vais pas vous mettre à la porte. Cela dit, Sir Nevra Drake serait sans doute très déçu de ne pas vous voir à sa fête. Il s’est même donné la peine de vous préparer une robe pour l’occasion, cela prouve qu’il compte sur votre présence. Si mes paroles ne suffisent pas à vous convaincre, peut-être que ses mots y parviendront.

Nieve s’empara de la lettre que lui tendait son époux. Le ton, bien que poli, était fervent et enjoué.

Chère Madame,

Vous trouverez avec cette lettre une invitation au bal lunaire qui se tiendra cette nuit dans ma demeure. J’ose espérer que vous y répondrez favorablement. Je me suis également permis de vous faire parvenir une robe dont le choix a été laissé aux bons soins de notre connaissance commune. Si vous deviez nous honorer de votre présence – ce que vous ferez, j’en suis certain – je souhaiterais vous voir la porter. Alliée à votre charme naturel, il ne fait nul doute que vous serez la reine du bal.

Ce sera aussi l’occasion pour vous d’élargir votre cercle social. En tant qu’héritière d’un clan aussi important que le vôtre, rencontrer quelques personnalités influentes vous sera bénéfique.

Si, pour une raison ou une autre, vous deviez décliner cette invitation – ce qui me causerait un chagrin immense – je vous prierai de renvoyer le carton d’invitation à l’adresse qui y est indiquée. Vous pourrez garder la robe. J’espère avoir le plaisir de la voir portée en d’autres occasions.

Sincèrement vôtre,

C.

Par connaissance commune, elle supposait qu’il s’agissait de Félicie. La jeune femme reposa la lettre, puis ouvrit la boîte pour en sortir une magnifique robe de soirée en satin bordeaux. La coupe de la jupe était droite, resserré au niveau des genoux, et agrémenté de plis en forme de vaguelettes le long des coutures latérales, ainsi que de dentelle sur le bas. La partie supérieure ne comportait qu’un simple bustier noir dont le décolleté était plus vertigineux que celui de sa robe de mariage. C’était donc cela qu’il entendait par « charme naturel » ? 

  • Très bien. Je me rendrai au bal, annonça-t-elle.
  • Dans ce cas vous devriez commencer à vous préparer tout de suite. Il ne reste plus que quelques heures avant le coucher du soleil, fit remarquer Leiftan en jetant un coup d’œil à la pendule.

Nieve acquiesça d’un signe de la tête puis tourna les talons avec l’intention de faire un crochet par la cuisine avant d’aller se changer.

  • Vous ne prenez pas la robe ? s’étonna le loup-garou en voyant sa femme partir les mains vides.
  • Non, elle est bien trop tape-à-l’œil pour moi. Je me contenterai d’une de mes robes. Je rendrai celle-ci au Comte, ainsi que celle qu’il m’a si gentiment prêtée hier.
  • Comme vous voudrez.

Dès que la banshee fut hors de vue, Leiftan examina à son tour la robe qu’il n’avait regardée que d’un œil absent lorsque Nieve l’avait sortie, guettant plutôt la réaction de la jeune femme à la réception de ce cadeau, que le cadeau lui-même. Le style de la robe était effectivement fait pour mettre en valeur les atouts féminins. Il se surprit à imaginer sa femme ainsi vêtue, et regretta presque qu’elle ait renoncé à la porter. Elle aurait été sublime. Toutefois, l’idée que Nieve puisse attiser la convoitise d’autres hommes et s’attirer leur regard lubrique faisait naître en lui un sentiment de jalousie et de possessivité qu’il avait du mal à contrôler. Il était soulagé que son épouse possédât un semblant de décence vestimentaire. Finalement, la bigoterie et la pruderie presque puritaine des Unseelie n’avaient pas que des mauvais côtés.

***

Avec l’aide d’Anna, Nieve fut prête juste à temps. Leiftan et Mrs. Jenkins accompagnèrent la jeune femme jusqu’au fiacre qui devait l’emmener chez Sir Nevra Drake.

  • Nous ne vous attendrons pas avant le lever du jour, lui dit son mari. Passez une excellente soirée.

Il referma la porte derrière elle, lui laissant à peine le temps de répondre, puis donna l’ordre au cocher de lancer les chevaux. La jeune femme regarda les lumières de la maison devenir de plus en plus lointaines avec la très forte impression que son mari cherchait un peu trop ardemment à se débarrasser d’elle.

  • Bien, à mon tour de me préparer à présent, annonça Leiftan lorsque le fiacre eut disparu au coin de la rue.
  • Vous sortez Monsieur ? s’étonna la gouvernante de maison.
  • Oui, ce n’est pas très juste que mon épouse soit la seule à profiter des festivités. Je pense incarner un vampire qui se trouve également être un comte. Qu’en dites-vous ?
  • Ne comptez pas sur moi pour vous aider si vous vous faites prendre, répliqua sèchement Mrs. Jenkins avant de tourner les talons.

Il comprenait les réticences de sa gouvernante. Après tout, ce qu’il s’apprêtait à faire n’était pas tout à fait louable. Cependant, lorsque Nieve était concernée, il était prêt à commettre les actes les plus déraisonnables et rien ne pouvait lui faire entendre raison. De plus, il ne s’était encore jamais fait prendre, les seules personnes qui avaient connaissance de son secret étant celles qu’il avait lui-même mis dans la confidence. S’il restait prudent et gardait ses distances, sa femme ne se douterait de rien.

***

La maison de ville du Comte était un somptueux hôtel particulier dans le style antique. Le parvis était constitué d’une double rangée de colonnes blanches décorées de chapiteaux sculptés en fines volutes. Selon la position du spectateur, les colonnes se superposaient parfaitement pour ne former qu’une seule rangée ou, au contraire, semblaient être aussi étroitement disposées que les barreaux d’une prison. C’était une astucieuse association d’architecture classique et d’illusion d’optique baroque.

Nieve gravit le perron de la maison où se tenaient deux valets en livrée, de part et d’autre des portes. Celui de gauche l’accueillit avec une révérence et se saisit du carton d’invitation qu’elle lui présenta. Il lui fit aussitôt signe de la suivre à l’intérieur mais, plutôt que l’introduire dans la salle de réception comme les autres invités, il la guida jusqu’à une sorte d’antichambre à laquelle ils accédèrent par une porte dérobée, dissimulée derrière un des miroirs de la galerie. 

  • Veuillez attendre ici, si vous le voulez bien. Monsieur sera à vous d’une minute à l’autre.

Le valet lui rendit le carton d’invitation, s’inclina, puis quitta la pièce. La jeune femme relut la carte et remarqua qu’elle n’était pas nominative alors qu’elle était certaine d’avoir entendu le deuxième valet annoncer le titre et le patronyme des autres convives. Cela était bien étrange.

L’antichambre était ornée de tableaux représentant des scènes religieuses, notamment celle de la naissance de l’Oracle. Sur les meubles trônaient des bibelots provenant de contrées lointaines, dont une statue de bouddha en jade particulièrement voyante, ainsi qu’une statuette en or massif de la déesse indienne Ganesh. Nieve avait un peu étudié les cultures étrangères avec Sebastian. Elle savait que ces personnages étaient des incarnations des Grands Cristaux, et cette pièce semblait leur être dédiée.

Elle était en train d’admirer une petite sculpture en bois représentant une sorte de serpent ailé, considéré comme une divinité par le peuple des Andes, lorsque Sir Nevra entra dans l’antichambre. Son costume faisait honneur à son titre de noblesse. Nieve se surprit même à lui trouver un certain charme, mais elle bannit bien vite cette pensée dans un coin de sa tête.

  • Lady Nieve, je suis ravi de vous voir ici ce soir, salua-t-il en s’inclinant légèrement.
  • Moi de même, répondit-elle en le gratifiant d’une révérence. Excusez ma curiosité, mais y a t-il une raison particulière pour que vous m’accueilliez en personne ?
  • Bien entendu ! Vous êtes mon invitée d’honneur, je me devais de venir à votre rencontre avant tout le monde. Je voulais aussi être le premier à vous voir dans la robe que je vous ai offerte. Je ne vous cache pas ma déception en constant que vous ne la portez point. Le style n’était-il pas à votre goût ?
  • Je suis désolée si je vous ai offensé en refusant votre si aimable cadeau. Cependant, je ne pensais pas que ce genre de robe fût approprié pour une femme de ma condition. De plus, ce n’est pas correct pour une femme mariée d’accepter les présents d’un jeune célibataire.
  • Oh, vous savez, je ne suis pas si jeune que cela ! plaisanta-t-il avec un rire léger. Et si mon frère n’était pas aussi borné, vous et moi aurions été plus que de simples connaissances.
  • Dans tous les cas, je vous remercie pour ses robes mais je ne peux pas les accepter. Vous direz à Félicie qu’elle a vraiment bon goût. Si possible, j’aimerai qu’elle m’accompagne le jour où j’irai faire des emplettes en ville.
  • Félicie ? Ce n’est pas elle qui a choisi votre robe de soirée. J’ai parlé d’une connaissance commune. Vous n’avez rencontré Félicie qu’une seule fois. On peut difficilement la considérer comme une vos connaissances.
  • De qui parliez-vous alors ?
  • Vous n’en avez vraiment pas la moindre idée ?

Nieve avait beau chercher dans les tréfonds de sa mémoire, elle ne voyait pas à qui le Comte pouvait bien faire allusion. Elle secoua la tête, quelque peu dépitée par sa propre ignorance.

  • Dans ce cas ce n’est pas grave, répliqua Sir Nevra en haussant les épaules. Vous ne l’avez pas portée de toutes façons, ça n’a pas d’importance. Avant que nous rejoignions le reste des invités, il y a aussi une autre raison pour laquelle je voulais d’abord vous voir en privé. Qui allez-vous être ce soir ?
  • Pardon ?
  • Ce que je veux savoir, c’est quelle identité vous allez revêtir. Miss Fay Callaghan ? Ou bien Lady Nieve O’Carroll ? Ou peut-être encore quelqu’un d’autre ? Il faut bien que je vous présente aux autres convives, mais je ne voudrais pas risquer de compromettre votre secret.
  • Vous saviez ! s’exclama la banshee, interloquée.
  • Bien sûr que je le savais. Je suis les yeux et les oreilles du royaume. Ce genre d’information ne reste pas longtemps caché et aucun secret ne me résiste. Il y a encore quelques parts d’ombre, je ne vous le cache pas, mais ce n’est qu’une question de temps avant que je ne découvre ce qu’il en retourne réellement.
  • Ne pourriez-vous pas faire comme si vous n’en saviez rien et ne pas fouiller davantage dans cette affaire ? implora Nieve.
  • Je pourrais… mais qu’y gagnerai-je en retour ? Vous qui n’acceptez même pas mes présents faits en toute innocence.
  • Devez-vous avoir recours au chantage ? Je vous pensais plus gentleman que ça !
  • Vous avez raison. Ce n’est pas correct. En plus mon frère me tuerait s’il apprenait que je vous faisais chanter. Si tel est votre souhait, je fermerai les yeux sur vos manigances. J’espère simplement que vous savez ce que vous faites.
  • En toute honnêteté, je suis presque aussi perdue que vous quant aux raisons pour lesquelles je dois assumer tous ces mensonges. L’idée ne vient pas de moi, je ne fais que me plier à la volonté d’un autre.
  • Je vois. Dans ce cas je vous soutiendrai du mieux que je peux. Comment dois-je vous présenter ce soir ?
  • Je pense que Lady Nieve O’Carroll fera l’affaire. Vous pourrez me présenter comme une simple dame de la cour Unseelie.

Le clan de Nieve s’étant retiré de la société britannienne depuis une dizaine d’années, la jeune femme avait été jalousement confinée au château de Tir Na NÓg par son père, et n’avait jamais eu l’occasion de faire sa sortie dans le monde. Seuls les membres du clan étaient conscients de son existence, et beaucoup d’entre eux ne l’avaient encore jamais rencontrée personnellement. Il y avait donc peu de chance pour qu’on la reconnût.

***

La salle de réception s’était considérablement remplie. De petits groupes s’étaient formés et les convives discutaient les uns avec les autres, leur voix emplissant la salle d’un bourdonnement irrégulier. Nieve remarqua qu’il y avait des invités de tous horizons. Près du buffet, un homme à la peau brune, affublé d’un turban, discutait avec un autre homme vêtu d’un frac noir tout ce qu’il y avait de plus traditionnel, si ce n’était pour ses longs cheveux noirs ornés de plumes rouges et dorées. Dans un autre coin, deux femmes, l’une vêtue d’un kimono blanc orné de grues en fil d’or, et l’autre d’une robe cintrée bleu marine en soie brodée de dragons rouges, fendue le long de la jambe, échangeaient vivement dans une langue que la banshee ne comprenait pas. Elle releva également quelques mots d’allemand, de français et de russe.

Le Comte la guida jusqu’à trois personnes qui se tenaient un peu dans l’ombre, un verre de champagne à la main.

  • Vous connaissez déjà Félicie. Voici Miss Rebecca Sterling et Mr. Richard Renfield. Ils sont tous les trois à mon service en tant que bloodlass et bloodlad.
  • Vous voulez dire que ce sont de vulgaires goules ! retentit une voix dédaigneuse derrière eux.
  • Madame la Baronne ! s’exclama le vampire en se retournant, un sourire aux lèvres. Quelle joie de vous voir ici ! Je ne pensais pas que vous daigneriez nous honorer de votre présence. Vraiment, vous m’en voyez ravi.

C’était une femme assez forte, glissée dans une robe blanche très ajustée, avec abondance de dentelles et de volants. Elle avait un port altier, son menton levé en signe de supériorité. Sir Nevra s’avança vers elle pour la saluer d’un baisemain, mais la reine vampire retira aussitôt la main avec une moue de dégoût. Elle ferma son éventail d’un coup sec et l’abattit contre la poitrine de son hôte.

  • Vous n’êtes qu’un parvenu de demi-sang, restez à votre place !
  • Toujours aussi charmante, railla le vampire en la gratifiant d’une révérence avant de reculer de quelques pas. Si ma petite sauterie n’est pas au goût de Madame, peut-être auriez-vous été plus à l’aise dans l’intimité de votre manoir ?
  • Hm… ne pas faire d’apparence une nuit de pleine lune ? Vous avez perdu la tête ! J’avais prévu d’organiser un pique-nique nocturne dans Hyde Park, mais mon majordome m’a informée que toutes les personnalités qui valaient la peine d’être invitées seraient sans doute présentes à [i]votre[/i] bal. Comment un simple Rôdeur peut-il avoir plus d’influence que la reine de la plus grande et plus ancienne colonie d’Eel ? Cela m’échappe complètement. Enfin, le champagne est bon et la musique est de qualité, alors je suppose que je pourrais y trouver mon compte.
  • Avant que vous n’alliez rôder autour des petits fours, laissez-moi vous présenter Lady Nieve O’Carroll, Duchesse de Tir Na NÓg. Lady Nieve, voici Lady Francesca Bathory, Baronne de Blood Palace et reine de la plus grande et plus ancienne colonie d’Eel.

La banshee jeta un regard ébahi en direction du Comte qui lui répondit par un sourire désolé et un haussement d’épaule impuissant. La baronne se tourna vers la jeune femme, bouché bée, puis se mit à agiter vivement son éventail pour cacher sa surprise.

  • La Princesse des Unseelie ici ? Je ne l’aurais pas cru. J’ignorais même que les Unseelie de Britannia avaient une héritière. Est-ce que votre clan à l’intention de revenir dans la société britannienne ?
  • Je ne pense pas, nous nous tenons principalement à nos affaires, répondit Nieve poliment.
  • Tant mieux. Nous avons enfin réussi à nous débarrasser des loups-garous, ce n’est pas pour qu’un nouveau clan poussiéreux vienne nous faire de l’ombre, déclara la Baronne pompeusement, en brassant l’air avec son éventail.
  • En parlant des loups-garous, Moon Castle n’a toujours pas trouvé preneur ? s’enquit Sir Nevra sur un ton désinvolte.
  • Ne parlez pas de malheur ! Moon Castle est un château en ruine, même si ce n’est pas cela qui va déranger ces rustres de loups-garous. Heureusement, aucune meute n’a obtenu ce domaine. Il semblerait qu’il soit sous le contrôle de la Sa Majesté et qu’elle ne soit pas encline à le céder au premier venu. Ce n’est pas les réclamations qui manquent, mais aucun loup-garou ne s’est prouvé à la hauteur. Qui Sa Majesté attend-elle exactement ? C’est un mystère.
  • Peut-être attend-elle l’héritier légitime ? suggéra le vampire.
  • L’héritier légitime ? Quel héritier ? La meute du feu Comte Ehrenzweig a été exterminée jusqu’au dernier. Il n’y avait aucun survivant. Une affaire tout à fait sordide, si vous voulez mon avis.
  • Dans ce cas, peut-être que Sa Majesté attend que les coupables soient appréhendés et jugés pour leur crime avant de céder le domaine à une nouvelle meute. Moon Castle est la résidence de la meute la plus influente d’Eel, au même titre que la colonie de Blood Palace, il est donc normal que l’anéantissement de ses résidents fasse l’objet d’une enquête particulière.
  • C’était il y a presque dix ans, n’y a-t-il pas prescription pour ce genre de choses ? soupira la Baronne que le sujet semblait ennuyer.
  • Etant donné les circonstances particulièrement violentes et inhumaines du crime, la date de prescription a été repoussée de dix ans. Cela dit, l’affaire a été classée sans suite, faute de preuves suffisantes et personne n’a rouvert le dossier.
  • Sa Majesté ferait mieux de donner le domaine à un honorable gentleman loup-garou, pour autant que cela existe, avant que les meutes de secondes zones ne deviennent trop arrogantes et commencent à prendre de l’importance, déclara la reine vampire avec un reniflement dédaigneux.
  • Peut-être devriez-vous demander une audience avec la Reine pour lui soumettre cette brillante idée. Je suis certain qu’elle n’y a pas pensé, rétorqua Sir Nevra avec un sourire narquois.
  • Odieux personnage ! Cessez vos moqueries ! On ne peut vraiment pas discuter avec vous ! s’offusqua la Baronne en le frappant une nouvelle fois avec son éventail.

Elle tourna les talons, le menton fièrement levé, et se dirigea à pas vifs vers le buffet pour se venger sur les canapés. Nieve, qui l’avait suivie du regard, reconnut alors un visage familier. C’était le jeune reporter de la veille qui dégustait un feuilleté aux épinards en jetant des regards timides autour de lui. La banshee s’excusa auprès du Comte, puis s’empressa de rejoindre le photographe.

  • Bonsoir, le salua-t-elle poliment. Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, mais nous nous sommes rencontrés la nuit dernière.

Le jeune homme la dévisagea avec perplexité, puis son visage s’illumina lorsqu’il la reconnut enfin.

  • Vous êtes la jeune femme qui s’est fait agresser par ces deux vampires. Comment allez-vous ? Vous êtes déjà remise ?
  • Oui, merci. Ce n’était rien vraiment, le rassura-t-elle avec sourire.
  • Vous êtes bien courageuse. Je connais certaines dames qu’une telle aventure aurait forcées à garder le lit pendant une semaine au moins. En tout cas, je suis heureux de voir que vous allez bien.

Le journaliste lui offrit un sourire timide en tournant nerveusement sa flûte de champagne entre ses doigts. Il avait sorti son plus beau costume, sans doute celui qu’il portait le dimanche et pour les grandes occasions, mais il était froissé et abîmé au niveau des coudes. Son nœud papillon était noué de travers, ses cheveux avait été peignés à la va-vite et quelques mèches rebelles commençaient à reprendre leurs droits. Il n’était pas à sa place parmi cette assemblée chatoyante où se côtoyaient les plus grands du royaume, pourtant sa simplicité et sa réserve avait quelque chose d’attendrissant. Il dégageait également une gentillesse et une honnêteté qui rappela à la banshee son cousin Liam.

  • Je ne m’attendais pas à vous voir ici, poursuivit-elle. Vous aussi vous avez reçu une invitation de Sir Nevra ?
  • Pas exactement, répondit-il avec embarras. Mon employeur, Mr. Peters, a dit que ce bal serait l’occasion parfaite pour dénicher un scoop car il s’y disait et s’y passait toujours beaucoup de choses. Il s’est donné énormément de mal pour obtenir cette invitation, mais la veille du bal il s’est souvenu d’un rendez-vous qu’il ne pouvait pas annuler. C’est ainsi que je me suis retrouvé à devoir m’y rendre à sa place.
  • Je vois. Dans ce cas je ne peux que vous conseiller d’oublier le travail, et d’apprécier au mieux la soirée.
  • Voilà un sage conseil, acquiesça-t-il. Ah ! Je ne me suis même pas présenté. Quel rustre je fais. Je m’appelle Arthur Conan Doyle, mais vous pouvez m’appeler Arthur.
  • Nieve O’Carroll. Enchantée, Mr. Doyle, répondit Nieve en lui serrant la main.
  • O’Carroll ? Comme le fameux clan à la tête de la Cour Unseelie de Britannia ?
  • Oui, je pensais que vous le saviez déjà, étant donné votre impressionnante déduction la nuit dernière.
  • Je savais que vous étiez une banshee, mais je ne pouvais pas deviner que vous étiez une O’Carroll.
  • Est-ce si étonnant que cela ?
  • Non, pas vraiment. Après tout, beaucoup de branches portent le nom d’O’Carroll, et ils sont assez nombreux. Néanmoins, cela signifie que cette soirée vous concerne tout particulièrement.
  • Que voulez-vous dire ?

Mr. Doyle se pencha vers elle pour lui parler à l’oreille et prit le ton de la confidence.

  • J’ai entendu les domestiques en parler, et je pense que c’est une surprise que nous réserve Sir Nevra, mais j’ai entendu dire qu’il avait fait venir une invitée de marque, et que cette personne ne serait autre que Abigail O’Carroll, la première épouse du roi Henri VIII, celle qu’on appelle la Reine Oubliée. Il s’agit d’une de vos ancêtres, vous connaissez sans doute son histoire.

La banshee hocha la tête. L’histoire d’Abigail O’Carroll était tristement célèbre au sein du clan. C’était même une des principales raisons pour laquelle la Cour Unseelie voyait d’un mauvais œil le pouvoir royal. Au début du XVIème siècle, alors que les relations entre Eirin et Britannia étaient assez précaires, le jeune roi Henri VIII était monté sur le trône, et avait décidé d’épouser la princesse de la Cour Unseelie d’Eirin pour renforcer les relations entre les deux pays. Malheureusement, au bout de deux ans de mariage, la reine n’avait toujours pas été en mesure de fournir un héritier au royaume. La fertilité de son épouse avait été mise en cause, et les conseillers du roi l’avaient vivement encouragé à la répudier. La rumeur disait que le roi aimait sincèrement son épouse, mais Abigail, consciente de la pression politique qui pesait sur le couple royal, était parvenue à convaincre son mari de demander le divorce. 

Pour que leur séparation soit légitime aux yeux de l’Eglise Papale qui veillait jalousement sur le Grand Cristal, et pour qui la gouvernance d’Albion était un sujet particulièrement sensible, Abigail avait prétexté vouloir prendre le voile et dédier sa vie à Dieu. Le roi avait refusé que son épouse aille s’enfermer dans un couvent, et l’avait nommée Pythie de l’Oracle pour la garder auprès de lui. En guise de dédommagement pour la rupture de leur alliance, il avait aussi donné un duché au frère cadet d’Abigail qui l’avait suivie jusqu’en Britannia avec quelques autres membres de son clan. Le nouveau Duc avait rénové l’ancien château de son domaine, qu’il avait rebaptisé Tir Na NÓg, et avait fondé la Cour Unseelie de Britannia. Il avait également procédé à la britannisation des noms de familles des membres du clan, O Cearbhaill devenant ainsi O’Carroll. C’était l’aïeul en lignée directe de Nieve et il siégeait encore en ce moment au Conseil des Anciens.

La décision de faire d’Abigail la Voyante Royale et la Protectrice du Grand Cristal avait créé quelques tensions avec le Pape, ce que la jeune reine avait initialement cherché à éviter, aboutissant finalement à un schisme religieux entre Rome et le pouvoir royal britannien. Le royaume tout entier avait tremblé, craignant une guerre pour la possession du Grand Cristal. Après de longs mois de négociations diplomatiques, un traité de neutralité avait été signé par toutes les nations d’Europe, plaçant le Grand Cristal sous la protection exclusive de la monarchie britannienne. C’était aussi à cette occasion que la Garde D’Eel avait été créée.

La vie de la banshee eirinoise dans l’ombre du roi avait été pénible. Elle avait assisté à l’échec de ses six mariages, dont certains s’était terminés dans des circonstances tragiques. Le roi était un faelien aux origines incertaines, qui avait en sainte horreur les humains dont il avait renié l’héritage. Ne serait-ce qu’évoquer sa nature de faelien était un crime de lèse-majesté punissable de la peine capitale. Pourtant, aucune des faeries avec lesquelles il avait convolé n’étaient parvenues à lui donner un héritier. Le conseil privé avait alors suggéré, avec beaucoup de prudence, que le roi prenne une humaine pour femme. Elles étaient plus fertiles que les faeries d’une manière générale, et le roi possédant lui-même du sang humain, on était en droit d’espérer une naissance de cette union. Le roi était d’abord entré dans une colère noire, puis il avait accepté d’épouser une humaine, la première d’une longue liste. Parmi les six humaines que le roi avait épousées, il en avait répudié une, après qu’elle lui ait donné une fille unique, Marie. La deuxième, accusée d’adultère et d’inceste, fut décapitée après avoir donné au roi une autre fille, Elizabeth. Enfin, la troisième mourut de la fièvre puerpérale quelques temps après avoir donné le jour au premier et unique fils du roi, Edouard. Les trois dernières épouses du roi ne lui donnèrent pas d’héritier mais ne connurent pas un sort plus enviable que leurs consœurs.

Abigail avait crié et s’était lamentée pour la mort de chacune d’elle, pour celle de leurs enfants mort-nés ou décédés en bas-âge, ainsi que pour la mort du petit Edouard, ses chants funestes résonnant dans la Salle du Cristal. Dans la cour royale, des rumeurs couraient que l’infortune qui touchait ces jeunes femmes et causait tant de chagrin au roi était l’œuvre d’Abigail, que l’on surnommait la Sorcière d’Albion. On la soupçonnait d’avoir lancé une malédiction sur les épouses du roi ou de les avoir empoisonnées pour provoquer leurs fausses-couches à répétition et précipiter leur mort. A la mort du roi, un avis d’arrestation avait édité à son encontre, l’accusant de pratiquer les arts noirs et d’avoir ensorcelé le roi pour s’emparer du pouvoir, et la condamnant à mort.

C’est alors qu’elle avait disparu sans laisser de trace. Certains pensaient qu’elle s’était donné la mort pour rejoindre son mari dans l’au-delà, d’autres qu’elle s’était simplement retirée du monde. Même son clan ignorait où elle se trouvait. Son frère était parvenu à garder le duché de Tir Na NÓg grâce au contrat inviolable qu’avait établi le roi, stipulant que le domaine revenait à Lord Feardorcha O’Carroll et à ses descendants ad vitam aeternam. Toutefois, suite au déshonneur subi par Abigail, le clan éprouvait une certaine rancœur envers la couronne britannienne, et particulièrement la dynastie des Tudor. Les relations avec Eirin en avaient également pâti. Si ce que Mr. Doyle disait était vrai, et que la Reine Oubliée était non seulement toujours de ce monde, mais présente ici ce soir, alors c’était en effet une surprise qui risquerait de faire sensation.

***

Alors que Nieve était plongée dans ses pensées, une jeune femme s’était approchée d’eux et avait engagé la conversation avec le journaliste. C’était une belle créature à la chevelure blond vénitien et aux yeux gris, sa robe en satin noir épousant parfaitement sa silhouette svelte. Les gestes de la jeune femme invitaient au contact physique et sa voix était indécemment séduisante. Avec ses oreilles légèrement pointues et ses canines apparentes, elle ressemblait à s’y méprendre à un vampire, mais la banshee savait ce qu’elle était vraiment. Mr. Doyle buvait chacune de ses paroles, et répondait à ses rires cristallins par des sourires béats. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne tombe complètement sous son charme. Nieve décida d’intervenir lorsqu’elle vit la femme poser une main désinvolte sur le bras du jeune humain.

  • Ne le touchez pas ! lança-t-elle en s’emparant de l’autre bras de Mr. Doyle pour l’éloigner de la tentatrice.
  • Oh ! Nul besoin de sortir les griffes, mon chaton. J’ignorais qu’il était déjà pris.
  • Allez-vous-en ! ordonna Nieve en lui lançant un regard féroce. Allez ! Oust ! Fichez-moi le camp !
  • Et si je n’en ai pas envie ? rétorqua la femme en croisant les bras. Je vous trouve bien arrogante de me chasser ainsi, comme une vulgaire vermine.
  • Car c’est ce que vous êtes, répliqua la banshee.
  • Allons, mesdames, ne vous disputez pas pour moi, dit le jeune photographe, confus et embarrassé par la situation. Je suis flatté par l’attention que vous me portez, mais ce n’est pas la peine de sortir le langage de poissonnier. Miss O’Brien ne faisait que partager son goût pour la littérature et son admiration pour les grands écrivains de ce siècle.
  • Tiens donc ? lâcha Nieve avec sarcasme. Qui l’eût cru ?

Alors que l’autre femme s’apprêtait à répliquer quelque chose, un serveur vint leur proposer des coupes de champagne mais, victime de sa maladresse, il renversa malencontreusement le plateau sur le pauvre Mr. Doyle. La jeune femme blonde se précipita sur lui, sans doute avec l’intention de l’aider à éponger le liquide, mais le serveur fut plus rapide qu’elle.

  • Toutes mes excuses, Monsieur. Quel maladroit je fais ! s'excusa-t-il en essuyant énergiquement les vêtements de Mr. Doyle avec une serviette.

Le pauvre journaliste faisait une grimace étrange qui s’accentuait à chaque fois que le serveur tapotait sa poitrine avec zèle pour absorber le plus de liquide possible. Il lui proposa ensuite de lui prêter un costume de rechange. Mr. Doyle accepta et le suivit hors de la salle de réception, laissant les deux femmes se regarder en chiens de faïence. Lorsqu’il revint une dizaine de minutes plus tard, elles se tournaient ostensiblement le dos, l’une picorant rageusement parmi les canapés, tandis que l’autre sirotait tranquillement son verre de champagne.

  • Mr. Doyle, vous voilà enfin de retour ! Le temps m’a paru bien long sans vous, soupira la blonde.
  • Ne recommencez pas ! s’écria Nieve. Je vous ai déjà dit de le laisser tranquille. Si vous ne voulez pas partir, c’est nous qui nous nous en irons.

Joignant le geste à la parole, Nieve saisit le journaliste par le bras pour l’entraîner au loin, mais sa rivale le tira par l’autre pour le retenir.

  • Lâchez-le ! s’insurgea la banshee.
  • Vous, lâchez-le !
  • Assez ! s’exclama le photographe avec une autorité qui ne lui ressemblait pas. Miss, je vous prierai de bien vouloir me lâcher. Je ne suis nullement intéressé par ce que vous avez à me proposer.

La femme blonde, dans un mouvement de surprise, lui rendit son bras mais elle se ressaisit aussitôt.

  • Tant pis pour vous, capitula-t-elle avec un haussement d’épaule. J’aurais pu vous rendre riche et célèbre.
  • Et vous auriez causé sa mort prématurée, ajouta Nieve en agitant un doigt accusateur. C’est ce que font les Leanan Sidhe. Vous séduisez les hommes humains, vous devenez leur muse et vous leur inspirez leur plus grandes œuvres tout en vous nourrissant de leur énergie vitale jusqu’à ce qu’ils en meurent, puis vous passez au prochain. Ce n’est pas étonnant que vous ayez été rétrogradées au rang d’Aes Sidhe mineurs et bannies de la cour Unseelie.
  • Pff ! Si nous avons été bannies c’est uniquement parce que ces vieux croûtons du Conseil des Anciens ne supportaient pas que nous entretenions des relations amoureuses avec des humains de façon aussi ostentatoire. Ils avaient trop peur que cela salisse l’image de la Cour.
  • Je ne vois pas où est l’amour dans ce que vous faites.
  • Qu’en savez-vous ? Vous n’êtes qu’une petite impertinente qui n’est encore jamais tombée amoureuse. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
  • Allons ! Allons ! Leary, ce n’est pas une façon de parler à la princesse des Unseelie, voyons ! Madame, je vous prie de pardonner mon amie, elle a un tempérament un peu difficile, mais elle n’a pas un mauvais fond.

Miss O’Brien eut une réaction similaire à celle de la baronne Bathory plus tôt dans la soirée. Ses yeux, ronds comme des soucoupes, passèrent de l’homme qui venait de parler à la banshee, puis de nouveau à l’homme. Elle pinça les lèvres et prit un air renfrogné, visiblement décidée à ne plus ouvrir la bouche de la soirée. Nieve aussi avait été surprise par cette interruption, d’autant plus que ce gentleman, un Cat Sidh à en croire son apparence, semblait la connaître alors que c’était la première fois qu’elle le rencontrait.

  • Nous nous sommes déjà rencontrés ?
  • Non, je n’ai pas encore eu ce plaisir. Je m’appelle Reece Ainsworth, ma famille est liée par contrat à la vôtre. Je suis également un ami de Sir Kane. Il m’a beaucoup parlé de vous, c’est grâce à cela que j’ai pu vous reconnaître.
  • Mon cousin est-il venu lui aussi ? demanda Nieve avec espoir en le cherchant du regard.
  • Non, il n’est pas là. Je suis désolé si vous espériez le voir, mais Kane et les vampires ne font pas vraiment bon ménage.

Il avait dit cela avec un sourire au coin des lèvres, et sa compagne leva les yeux au ciel, comme s’il s’agissait d’une plaisanterie qu’ils étaient les seuls à comprendre. Nieve était trop occupée à cacher sa déception pour chercher le sens de ce bref échange. La perspective de revoir son cousin avait été accueillie avec tant d’enthousiasme et d’allégresse qu’elle se rendit compte à quel point elle souffrait de la solitude parmi ces étrangers. Elle fut tirée de sa mélancolie par un tintement de verre destiné à mobiliser l’attention des invités. Le Comte, juché sur une estrade dans le fond de la salle de réception, s’apprêtait à faire une annonce.

  • Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, je vous prierai de m’accorder quelques minutes de votre temps. Avant d’ouvrir le bal, je vous ai préparé un événement exceptionnel qui devrait en surprendre plus d’un. Nul ici n’ignore la sombre période de notre histoire qu’a été le règne d’Henri VIII, mais peu connaissent l’histoire de sa première épouse, la Reine Oubliée. Pourtant, après plusieurs siècles d’exil, la voilà de retour parmi nous pour se rappeler à notre mémoire. Je vous demanderai donc d’accueillir Abigail O’Carroll avec les honneurs qui lui sont dus.

Le rideau derrière le vampire s’écarta pour laisser entrer une femme vêtue d’une longue cape noire à capuche. Elle s’arrêta près de Sir Nevra, puis d’un geste prompt elle laissa tomber sa capuche pour révéler son visage. Une vague de murmures se propagea dans l’assemblée, suivie de quelques premiers applaudissements hésitants qui se transformèrent rapidement en une ovation enthousiaste. 

  • Elle vous ressemble, murmura Mr. Doyle à l’oreille de Nieve.
  • Vous trouvez ?

Le journaliste acquiesça gravement, puis reporta son attention sur le Comte et son invitée d’honneur. Le vampire attendit que la ferveur de la foule se soit apaisée pour reprendre son discours. 

  • Mrs. O’Carroll possède un don rare, même pour une banshee. Celui de pouvoir percer la fabrique du temps et de faire communiquer le passé, le présent et l’avenir. Ce soir, elle mettra son don à votre disposition et vous fera entrevoir les possibilités que vous réserve votre futur. Et puisque Miss Nieve O’Carroll, la princesse des Unseelie et la descendante de la Reine Oubliée est également présente ce soir, je propose qu’elle soit la première à vivre cette expérience unique.

La banshee faillit s’étouffer en entendant le Comte mentionner son nom. Ce n’était pas suffisant qu’il ait révélé sa véritable identité à la baronne Bathory, il fallait que le reste de l’assemblée soit également mise au fait. Elle allait devoir avoir une explication avec le vampire.

Abigail O’Carroll était restée parfaitement impassible lors du discours de son hôte et s’était contentée de se tenir à ses côtés, comme un objet rare en exposition. Avant de se retirer, son regard parcourut les invités, puis s’arrêta sur Nieve qui sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine. La femme rompit enfin le contact visuel. Elle salua l’assemblée d’un signe de la tête avant de se retirer derrière le rideau.

  • Qu’allez-vous faire ? s’enquit Mr. Doyle qui semblait avoir perdu sa spontanéité et son enthousiasme de début de soirée.
  • Je ne sais pas. Je ne suis pas vraiment intéressée par la divination, mais je ne crois pas être en mesure de refuser.
  • Une banshee qui n’est pas intéressée par la divination ? C’est un comble ! se moqua la Leanan Sidhe.
  • Je pense que vous devriez y aller, dit à son tour Mr. Ainsworth. Ce sera certainement une expérience très enrichissante. D’autant plus qu’il s’agit de votre aïeule, elle aura peut-être quelques conseils à vous prodiguer qui vous seront utiles en tant qu’héritière des Unseelie. Puis qui sait, vous pourriez vous découvrir des facultés insoupçonnées pour la divination.
  • J’en doute fort, mais vous avez raison. Ce sera peut-être l’occasion de trouver des réponses à mes questions. Mais avant cela, j’ai quelques mots à dire à Sir Nevra. Si vous voulez bien m’excuser.

Nieve se dirigea d’un pas vif vers le vampire en s’efforçant d’ignorer les regards et les murmures qu’elle suscitait sur son passage. Le Comte, que l’aura meurtrière de la jeune femme ne semblait pas troubler le moins du monde, lui offrit son plus beau sourire. 

  • Lady Nieve, j’allais justement vous chercher. Comme c’est aimable de venir à moi la première.
  • Vous m’avez trahi ! s’indigna-t-elle tout en prenant soin de garder le ton le plus bas possible pour que personne ne puisse l’entendre.
  • Tout de suite les grands mots ! Je n’ai fait qu’énoncer la vérité, comme je ne peux pas mentir.
  • N’utilisez pas votre condition de vampire pour vous trouver des excuses ! Rien ne vous obligeait à parler de moi.
  • Il est vrai que je n’avais pas l’intention de vendre la mèche. Cela dit, je n’ai pas trouvé meilleur moyen de remettre notre bonne vieille baronne à sa place. La duchesse bat toujours la baronne. Il aurait été bizarre de vous présenter autrement par la suite. Puis je ne pense pas que vous pourrez garder votre identité secrète bien longtemps de toute façon. Tôt ou tard, quelqu’un finira par vous reconnaître. D’autant plus que vous n’avez pas l’air très certaine de la raison pour laquelle vous devez vous cacher, laissez-donc celui qui vous a imposé cela gérer les conséquences de ses manigances.
  • Vous n’avez pas peut-être pas tort sur le fond, mais cela n’excuse pas pour autant votre comportement. S’il me plaît de soutenir cette personne dans ses manigances, comme vous les appelez, cela ne vous concerne pas et vous n’avez pas à intervenir dans cette affaire.
  • Votre bien-être me concerne plus que ce que vous ne pourriez penser, répliqua le vampire en poussant un soupir de lassitude. C’est une tâche bien ingrate que l’on m’a confiée… Et la Reine Oubliée ? Vous ne voulez donc pas la rencontrer ? Je pense pourtant que vous auriez beaucoup de chose à vous dire.
  • Je la rencontrerai, mais seulement pour lui parler, avertit Nieve. Je n’ai aucun intérêt à connaître mon futur.
  • Vraiment ? Vous ne voulez pas savoir si vous allez vivre heureuse pour l’éternité avec l’homme que vous aimez et avoir beaucoup d’enfant ? Vous ne faites donc rien comme les autres demoiselles de votre âge.

La banshee lui jeta un regard de travers et haussa les épaules. Le Comte lui adressa un sourire compatissant en retour, qu’elle trouva extrêmement agaçant, puis il la guida jusque dans le fond de la salle de réception, à la suite de la femme à la cape. Derrière le rideau se trouvait une petite galerie qui donnait sur une porte. Sir Nevra l’invita à entrer et lui dit qu’il la retrouverait à la fin de la séance.

La pièce, éclairée par quelques bougies, était petite et sombre. Le puissant parfum d’encens qui flottait dans la pièce et les grandes draperies accrochées au mur, réduisant davantage la taille de la pièce, contribuaient à créer une atmosphère étouffante. La vénérable banshee était assise de l’autre côté d’une petite table circulaire. Il n’y avait ni boule de cristal ni cartes de tarots devant elle. D’un geste de la main, elle invita Nieve à prendre place en face d’elle. En la regardant de plus près, la jeune femme pouvait effectivement voir la ressemblance avec son propre visage, mais son aïeule avait quelque chose d’usé, comme si les siècles avaient érodé son âme. 

  • Montre-moi vos mains.
  • Je ne suis pas venue pour cela. Je souhaitais simplement m’entretenir avec vous.
  • Plutôt que d’écouter vos paroles, je suis plus intéressée par ce qui se cache dans votre cœur, répondit la femme. Vos mains. S’il-vous-plaît.

Le ton de la vieille banshee, bien que calme et posé, forçait l’obéissance, et Nieve tendit docilement ses mains, paumes levées vers le ciel. Elle réprima un frisson au contact de ses doigts glacials. Elle sentit quelque chose s’agiter en elle, une peur irrationnelle et viscérale qui n’avait ni visage ni nom. C’était le monstre de ses cauchemars d’enfance, tapi sous le lit ou caché dans le placard, dont elle sentait la présence mais dont elle ne voulait pas vérifier l’existence, préférant s’enfouir sous les couvertures du déni. Elle tenta de retirer ses mains, mais la vénérable banshee les tenait fermement.

  • Vous pensez être forte, mais vous êtes faible. Vous pensez savoir beaucoup de choses, mais vous êtes aveugle. C’est votre faiblesse et votre cécité qui causera la souffrance et la mort de ceux que vous chérissez. Vous êtes un poison pour le cœur des hommes qui vous entourent, que vous administrez sans même en avoir conscience, les tuant à petit feu. Vous êtes lâche, et votre lâcheté rendra leur sacrifice vain.
  • Pourquoi dites-vous cela ? Je ne comprends pas…
  • Vous ne comprenez pas parce que vous ne voulez pas comprendre. Vous n’êtes pas digne d’être l’héritière des Unseelie.
  • Je le sais. Je le sais depuis longtemps. Mais je n’ai jamais demandé à l’être. Je n’ai jamais voulu de ce destin.
  • Pourtant, ce destin est le vôtre. Quand cesserez-vous de fuir ? Dois-je vous montrer ce qui se cache au plus profond de votre âme ?
  • N-non… s’il-vous-plaît, laissez-moi partir, supplia Nieve, la voix étranglée par l’angoisse.

Abigail ignora les supplications de sa descendante. Ses cheveux rouges se changèrent en une chevelure blanche qui se mit à flotter autour de son visage. Une couronne d’algues bercées par le courant marin. Ses yeux, deux perles blanches qui fixaient Nieve intensément, brillaient d’une lumière spectrale hors-de-ce-monde. Un froid hivernale s’abattit dans la pièce. C’était de ce genre de froid qui glaçait l’âme, semblable à la caresse de la Mort. Nul feu de bois, nul soleil torride, ne pouvait la réchauffer. 

La vision de Nieve se troubla. Elle fut prise d’une sensation de vertige. Soudain, toute la pièce bascula. Le décor avait changé. Elle n’était plus avec la Reine Oubliée, mais dans une pièce qui lui était vaguement familière. Sa perception de l’environnement était anormale, comme si certains détails lui étaient présentés à travers une loupe. Une mèche de cheveux passée derrière l’oreille d’une main tremblante. Une page de livre qui se tourne. Une tasse posée sur une soucoupe. Une pince à sucre. Le bruit du thé que l’on verse. Un échange de mots.

  • … je ne comprends pas ce qui s’est passé. Comment s’est-elle retrouvée dans cet état ?
  • Les druidesses font tout ce qui est en leur pouvoir pour trouver la cause de son mal. Tu es inquiète, je comprends, mais Oengus se fait du souci pour toi. Tu devrais te reposer et manger un peu. Tiens, bois. C’est du thé aux herbes, cela te fera du bien.
  • Merci… C’est vraiment très gentil de ta part. Je suis désolée de te donner autant de travail.
  • Ce serait plutôt à moi d’être désolée…

Une des deux femmes sans visage, celle qui était assise, porta le breuvage fumant à ses lèvres. Non, Mama, ne buvez pas ! s’écria une voix. La sienne. Elle venait de l’intérieur et de l’extérieur et résonnait dans toute la pièce. L’écho d’une plainte assourdissante mais inaudible. Vous ne devez pas boire, Mama !

Sa mère ne pouvait pas entendre ses avertissements. Nieve essaya alors d’avancer pour lui arracher la tasse des mains, mais son corps ne lui obéissait pas. Elle était prisonnière de cette vision. Spectatrice impuissante, incapable d’empêcher la tragédie qui était en train de se dérouler sous ses yeux. Elle se sentit soudain tomber au ralenti. Sa chute lui parut interminable. Elle leva les yeux et vit sa mère porter ses deux mains à la gorge. Il y eut un choc violent, suivi d’un fracas. La tasse percuta le sol et vola en éclat. Nieve fut alors violemment arrachée au décor. Un cri strident retentit autour d’elle, puis tout devint noir.

***

  • Elle n’est pas prête, annonça la vieille banshee. J’ai cependant brisé le verrou posé sur son âme. La magie est puissante. Il lui faudra de la volonté pour lever complètement le sceau. Si elle échoue, elle mourra. 
  • Je m’en doutais un peu, mais cela devrait suffire pour le moment, répondit le vampire en sortant de l’ombre. Qu’en est-il de son état actuel ? Je serais bien embêté si elle devait retomber dans le coma comme il y a dix ans.
  • Elle a simplement perdu connaissance, elle devrait recouvrer ses esprits d’ici quelques heures. Mais elle ne se souviendra probablement pas de ce qu’il s’est passé.

Sir Nevra se dirigea vers la jeune banshee. Pendant un bref instant, ses cheveux et ses yeux étaient devenus complètement blancs, puis elle s’était effondrée sur la table. Il passa un bras autour de ses épaules et sous ses jambes, puis la souleva comme si elle n’avait pas pesé plus lourd qu’une plume.

  • Wolfsbane me tuerait s’il apprenait ce qui lui est arrivé, soupira-t-il en regardant la figure évanouie de Nieve.
  • N’est-ce pas l’homme qui vous a demandé de me retrouver pour que je libère les souvenirs de la princesse ?
  • Si, mais il a un attachement particulier à cette jeune femme. Il souhaite la ménager le plus possible et éviter de forcer les choses.
  • Je vois. Pourtant, la force sera peut-être la seule solution pour lever le voile qui obstrue son passé. J’aurais voulu pouvoir vous aider davantage, mais j’ai quitté le clan il y a longtemps déjà, et je ne compte pas y retourner. Quel que soit l’état de la Cour Unseelie, son avenir repose sur l’héritière.
  • Vous en avez fait suffisamment. Je vous remercie.

Il salua respectueusement la banshee qui lui répondit par un bref signe de la tête puis il quitta la pièce, Nieve toujours inconsciente dans les bras. 

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