La fenêtre céda sans bruit. Pas parce qu’elle était mal entretenue. Le bureau de lae Gouverneur·e Ivenci ne contenait rien qui puisse se permettre d’être négligé, surtout pas une fenêtre donnant sur une corniche accessible depuis les toits. Le bois était solide, les ferrures récentes, le verre suffisamment épais pour décourager les coupe-bourses trop confiants. Mais Caius Mercar avait grandi dans une maison où les serrures servaient davantage à donner aux invités l’illusion de la vie privée qu’à empêcher réellement quelqu’un d’entrer.
Il glissa deux doigts gantés dans l’ouverture, souleva doucement le battant, puis se coula dans la pièce avec l’élégance d’un homme qui aurait préféré mille fois entrer par la grande porte. Ses bottes touchèrent le tapis sans y laisser de son. Une seconde plus tard, la fenêtre était refermée derrière lui, le loquet remis en place, et le bureau de lae Gouverneur·e retrouva son apparence intacte.
Le bureau d’Ivenci était éclairé par une seule lampe à huile posée près d’un encrier. La flamme projetait sur les murs des ombres plus grandes que les meubles. Des cartes de la ville couvraient une partie du mur du fond : districts, ponts, accès aux canaux, entrepôts, maisons nobles, zones marchandes, bâtiments administratifs. Quelques marques discrètes avaient été ajoutées à l’encre sombre, puis barrées, réécrites, déplacées.
Le jeune mage s’en approcha sans toucher. Il reconnaissait une guerre quand il en voyait une. Pas une guerre de champs de bataille, avec bannières, tambours et charges héroïques. Une guerre plus sale. Une guerre de patience, d’humiliations quotidiennes, de concessions avalées avec le sourire devant témoins. Une guerre menée par quelqu’un qui possédait un titre, mais pas le contrôle réel de sa propre ville. Ses yeux s’arrêtèrent sur un nom écrit dans un coin de la carte. Le Diamant Cantori. Caius n’eut pas besoin de sourire. Un point d’intérêt pour Ivenci.
La porte du bureau s’ouvrit derrière lui.
- Si vous cherchiez la caisse des impôts, dit une voix rude, elle n’est pas ici.
Caius ne sursauta pas. Il ne se retourna pas immédiatement non plus. Il prit le temps de replacer la carte dans l’angle exact où il l’avait trouvée, puis joignit les mains derrière son dos.
- Ce serait terriblement vulgaire, répondit-il. Même pour moi.
Lae Gouverneur-e Ivenci se tenait dans l’encadrement de la porte, massif·ve, immobile, la main posée sur le pommeau d’une arme que Caius ne voyait pas entièrement. La lumière du couloir soulignait la courbe nue de son crâne, la ligne sévère de ses sourcils, son regard sombre et creusé par une fatigue qu’aucun repos ne semblait capable d’adoucir. Sa barbe noire encadrait une bouche dure, faite pour donner des ordres plus que pour accueillir des excuses.
Iel portait un manteau en peau de druffle, marron, matelassé aux épaules et au torse, fermé sur un vêtement sombre. Des plumes noires recouvraient une partie de ses manches et de ses épaules, comme si quelqu’un avait voulu rappeler, avec une ironie parfaitement déplacée, que même lae Gouverneur·e de Treviso devait composer avec les oiseaux de proie de sa propre ville.
Son visage exprimait peu de surprise. Caius nota ce détail avec intérêt. Ivenci n’était pas stupide. Iel n’avait pas l’air outré·e de trouver un inconnu dans son bureau en pleine nuit. Iel avait l’air plutôt furieux que cet inconnu ait réussi.
- Tevintide, dit Ivenci.
Caius inclina légèrement la tête.
- Vous déduisez cela de mon accent, de ma tenue, ou de mon insupportable assurance?
- Des trois.
- J’ai donc le malheur d’être cohérent.
Ivenci ferma la porte derrière iel. Le claquement fut sec, définitif.
- Je vous donne dix secondes pour me donner une raison de ne pas appeler les gardes.
- Parce que vos gardes entreront, me pointeront leurs armes au visage, vous demanderont quoi faire, feront assez de bruit pour réveiller la moitié du palais, et demain matin, les Corbeaux sauront qu’un visiteur Tevintide est venu discuter avec vous.
Un bref silence suivit. Caius vit la mâchoire d’Ivenci se contracter. Il avait touché juste. Lae Gouverneur-e le fixa comme si iel évaluait la distance entre eux, le poids d’une lame, la rapidité d’un cri, le coût politique d’un cadavre Tevintide retrouvé sur un tapis Antivan.
- Et à qui ai-je l’honneur?
Caius sourit à peine.
- Appelez-moi Ashur.
- Oh, un faux nom pour aller avec le voile qui masque votre visage, cette conversation s’annonce intéressante.
Le regard d’Ivenci descendit sur ses vêtements, son col travaillé, les lignes trop précises de sa tenue, les ornements qui criaient la richesse même quand ils tentaient de se faire discrets. Caius savait exactement ce qu’iel voyait : un homme venu d’un empire qui se croyait encore au centre du monde, avec assez d’éducation pour mépriser une ville entière en plusieurs langues, et assez d’argent pour acheter ce qu’il ne pouvait pas obtenir par charme. C’était presque insultant. C’était aussi utile.
- Ashur, répéta Ivenci, sans y croire. Vous voulez quoi?
- Des informations.
- Je n’ai rien pour vous, répondit Ivenci fermement.
- Trois, plus exactement, insista Caius.
La main d’Ivenci se referma un peu plus sur le pommeau de sa dague.
- Vous avez beaucoup de talent pour raccourcir votre espérance de vie.
Caius ne bougea pas de sa place. Pas encore. Dans une négociation, le premier pas vers l’autre pouvait ressembler à une demande. Il préférait rester là où il était, entre la carte de Treviso et la fenêtre close, comme un problème déjà installé.
- Je veux savoir où se trouve le quartier général des Corbeaux à Treviso. Comment y entrer sans être intercepté dès le premier couloir. Et je veux savoir où ils rangent leurs contrats actifs.
Cette fois, Ivenci rit. Ce n’était pas un rire joyeux. C’était un bruit court, amer, arraché au fond de la gorge.
- Vous êtes soit très courageux, soit incroyablement idiot.
- Les deux ne s’excluent pas toujours.
Lae Gouverneur-e fut surpris par l’honnêteté de la réponse. Iel reprit son sérieux.
- Et qu’est-ce qui vous dit que j’ai les réponses? Je ne suis pas un Corbeau.
- Vous les connaissez. Ils se protègent vos rues. Vous devez forcément travailler avec eux, autrement vous ne seriez pas ici avec un titre de Gouverneur-e.
Le visage d’Ivenci se durcit.
- Je connais la maladie qui ronge ma ville. Mais ce n’est pas la même chose que de savoir comment la guérir… Alors je vous repose la question, Ashur.
Caius observa la pièce avec une lenteur calculée. Les cartes. Les rapports empilés. Les missives cachetées. Les marques sur les quartiers. Le Diamant Cantori, écrit plus d’une fois, jamais rayé.
- Je sais aussi que vous les détestez.
Lae Gouverneur-e s’avança enfin, quittant l’ombre du seuil. La lumière de la lampe révéla mieux son visage : les plis de colère au coin des yeux, la peau tendue sur le front, les cernes qu’iel ne tentait même plus de masquer. Il y avait chez Ivenci une force compacte, une présence faite pour remplir une salle du Conseil ou tenir tête à une foule. Pourtant, dans son propre bureau, iel donnait l’impression d’un·e souverain·e assis·e au centre d’une cage dorée.
- Faites très attention à la prochaine chose que vous allez dire.
Caius soutint son regard.
- Les Corbeaux dirigent Treviso davantage que vous. Je mettrais ma main au feu que vous avez essayé de les dégager. Visiblement sans succès.
Pendant une seconde, la pièce sembla perdre toute chaleur. La flamme de la lampe vacilla. Ivenci ne cria pas. Iel ne sortit pas son arme. Iel ne fit rien qui puisse offrir à Caius une réaction à exploiter. Ce contrôle-là, en revanche, était dangereux.
- Vous entrez ici, dit Ivenci lentement, vous insultez mon autorité, puis vous espérez que je vous offre une carte vers les assassins les mieux entraînés d’Antiva?
- Je n’ai pas insulté votre autorité. J’ai nommé votre problème.
Le jeune mage resta droit comme une barre alors que lae Gouverneur-e se raidissait.
- Vous ne connaissez rien à Treviso.
- Je connais le pouvoir, rétorqua le mage. Et je connais ce que cela fait à quelqu’un d’en porter les symboles sans en tenir les rênes.
Les narines d’Ivenci frémirent. Caius aurait pu adoucir sa voix. Il ne le fit pas.
- Vous êtes lae Gouverneur·e. Les décrets portent votre sceau. Les marchands viennent à vous lorsqu’ils ont besoin d’une signature. Les familles nobles vous invitent, vous flattent, vous craignent juste assez pour rester polies.
Les yeux de Caius s’encrèrent dans ceux de Ivenci alors qu’il terminait :
- Et pourtant, lorsqu’un contrat est déposé, lorsqu’un nom est écrit sur le mauvais parchemin, lorsque les Corbeaux décident que quelqu’un doit mourir… toute la ville baisse le ton.
Ivenci resta immobile.
- Ce n’est pas une cohabitation, poursuivit Caius. C’est une prise d’otage élégante.
Ivenci pencha légèrement la tête. Le jeune mage avait parfaitement raison. Peu importe qui se cache derrière cet Ashur, il était un homme de ressources et de pouvoir. Ce qui était rassurant d’une certaine manière. Rassurant pour négocier.
- Vous voulez trois informations. Vous savez que ce ne sera pas gratuit. Alors qu’offrez-vous en retour?
- Une équivalence, bien sûr.
Lae Gouverneur-e fronça les sourcils.
- Je n’ai pas besoin des secrets de Tevinter, rétorqua-t-iel.
- Tout le monde a besoin des secrets de Tevinter. La plupart ont simplement le bon goût de prétendre le contraire.
- Votre arrogance est digne de votre réputation, cracha Ivenci.
Cette fois, Caius sentit que la conversation venait réellement de commencer. Iel n’avait pas appelé les gardes. Iel n’avait pas ordonné son arrestation. Iel l’écoutait, malgré sa colère, malgré sa méfiance, malgré l’envie évidente de le faire jeter dans le canal le plus proche. Parfait.
- Et pourquoi ce contrat est si important pour vous, demada Ivenci. Vous n’êtes pas la cible j’espère, autrement vous êtes déjà mort.
- Sauf votre respect, cela me regarde.
- Sauf votre respect, cela me regarde si ça met en danger nos négociations.
Le jeune mage soupira silencieusement. Ivenci avait raison de craindre que Caius soit la cible. Si tel était le cas, les Corbeaux pourrait en ce moment même être en train de les écouter. Même si cela le vexait un peu que lae Gouverneur-e puisse croire qu’il soit stupide, ou désespéré, à ce point.
- La cible est une personne dont j’ai un intérêt personnel à garder en vie.
Ivenci resta silencieux-se en réfléchissant. Iel n’avait que les yeux et la voix de Ashur pour valider sa franchise. Il semblait sincère. Mais quiconque connaissait Tevinter un tant soit peu savait également qu’ils étaient des maîtres dans l’art de revêtir des masques de mensonge. Pourtant, quelque chose dans ses yeux lae poussait à le croire.
- Une personne d’intérêt, répéta-t-iel.
Caius sourit, mais ses yeux, eux, ne sourirent pas. Il savait que Ivenci allait céder, mais il savait aussi que c’était la partie la plus facile de sa mission.
Iel détourna enfin les yeux vers la carte murale. Son regard passa sur les lignes d’encre, les marques sombres, le nom du Casino. Une lassitude ancienne lui traversa le visage. Un silence suivit. Celui-là dura plus longtemps.
Dehors, une cloche sonna quelque part au-dessus des canaux. Une heure tardive. Une heure où les gens honnêtes dormaient, où les criminels travaillaient, et où les gouverneur-es recevaient des propositions impossibles de la part d’inconnus masqués par de faux noms.
Ivenci fit finalement quelques pas jusqu’à son bureau. Iel ne s’assit pas. Iel resta debout derrière la large table de bois, comme si le meuble constituait une frontière officielle entre eux.
- Imaginons, dit iel, que je connaisse l’endroit que vous cherchez. Imaginons que je puisse vous donner une fenêtre d’action. Imaginons même que je sois assez contrarié-e par les Corbeaux pour ne pas vous faire arrêter immédiatement.
Lae Gouverneur-e lança un regard tranchant de dureté au jeune mage. Iel était maintenant totalement disposé aux négociations.
- Je veux quelque chose qui m’avantage, demanda-t-iel.
- Naturellement.
- Alors impressionnez moi, Ashur. Cela fait des années que les Corbeaux dirige ma ville et ne croyez pas que je suis resté-e les doigts croisé-e. Alors ne me faite pas une promesse vague à la Tevintide, autrement la porte vous attends. J’ai besoin de soutiens.
- Hors de question.
Les sourcils d’Ivenci se froncèrent. Ne sachant plus quelle direction prenait les négociations.
- Non?
- Je n’ai ni attache à Treviso, ni intérêt personnel à libérer votre ville.
La franchise claqua plus durement que n’importe quelle flatterie. Ivenci le dévisagea avec un mélange de dégoût et, peut-être, de respect contraint.
- Huh, vous êtes vraiment Tevintide.
- Je suis surtout honnête sur mes limites. Je ne peux pas vous offrir une armée. Je ne peux pas vous offrir des mages. Je ne peux pas vous offrir la protection d’une maison de Minrathie dans une guerre qui n’es pas la nôtre.
Lae Gouverneur-e ne lâcha pas le mage des yeux.
- Mais vous êtes ici. Donc vous pouvez m’offrir quelque chose.
Caius laissa passer une seconde. Pas trop longue. Assez pour que le mot tombe au bon endroit.
- La recette du Qamek.
La réaction d’Ivenci fut presque imperceptible. Presque. Sa main quitta le bureau. Son regard, lui, ne quitta plus Caius. La lampe brûlait toujours avec la même petite flamme orange, mais la pièce sembla soudain plus étroite. Plus lourde. Comme si le nom lui-même avait aspiré l’air.
Le Qamek n’était pas une arme qu’on lançait sur un champ de bataille. Ce n’était pas un poison noble, rapide, que les assassins glissaient dans une coupe avant de laisser leur victime mourir avec dignité. C’était pire.
Une substance née de l’alchimie Qunari, perfectionnée par la cruauté patiente des peuples qui croyaient qu’un esprit pouvait être corrigé en le brisant. Le Qamek ne tuait pas toujours le corps. Il détruisait la volonté, arrachait à la personne ce qui faisait d’elle quelqu’un. Les souvenirs, les désirs, la résistance, la peur même, parfois. Ce qui restait pouvait marcher, obéir, travailler, respirer. Un cadavre aurait été plus propre.
Dans les histoires qu’on racontait à voix basse, le Qamek servait à punir les rebelles, les Tal-Vashoth, les ennemis trop dangereux pour être simplement enfermés. Dans les cauchemars des stratèges, il servait à gagner une guerre sans bataille : non pas en tuant les adversaires, mais en les vidant.
Ivenci ne parla pas tout de suite. Caius ne remplit pas le silence. Il fallait laisser à l’horreur le temps de devenir tentation. S’iel mettait la main sur un tel poison, iel pourrait s’en servir, non seulement pour reprendre sa ville au Corbeaux, mais également les plier sous son autorité-e.
- Il existe des dizaines de fausses recettes. Des contrefaçons. Des mélanges qui rendent malade, qui tuent en convulsions ou qui ne font rien du tout, expliqua-t-iel.
- En effet, répondit Caius. Mais je peux vous offrir assez pour que vous décidiez de prendre le risque.
Le jeune mage avait maintenant toute l’attention de lae Gouvereur-e. Ivenci contourna lentement son bureau. Iel marchait avec lourdeur, mais sans maladresse, chaque pas appuyé, maîtrisé. Sa carrure donnait à la pièce une dimension différente lorsqu’iel se rapprochait. De près, son regard était plus dur encore, mais pas aveuglé. Caius y vit le calcul. La répulsion. Et quelque chose de plus profond : l’humiliation d’un pouvoir officiel contraint de quémander l’espace que des assassins lui laissaient.
- Je suis impatient de voir cela.
Caius eut un rire bas. Pas moqueur. Presque satisfait. Il retira lentement un gant. Puis il sortit de l’intérieur de sa manche un petit étui métallique, pas plus long que deux doigts. Il ne l’ouvrit pas. Il le posa simplement sur le bureau. Ivenci ne fit pas un geste vers l’objet. Bon réflexe.
- Ce n’est pas du Qamek, dit Caius. Je ne suis pas assez idiot pour traverser Antiva avec une dose active sur moi.
- Alors qu’est-ce que s’est?
- Une preuve de connaissance.
Lae Gouverneur-e roula les yeux. Fatigué-e des énigmes.
- Parlez clairement, Ashur. Ma patience s’amenuise.
Caius ne nota pas l’impatience. Il répondit :
- Le Qamek n’est pas seulement une recette. C’est un procédé. Ceux qui vendent de fausses copies mélangent des sédatifs, des extraits toxiques, parfois du lyrium mal purifié, puis prétendent avoir recréé l’effet parce que la victime cesse de parler avant de mourir. C’est grossier.
Ivenci resta silencieux.
- La véritable difficulté n’est pas de rendre quelqu’un docile, poursuivit Caius. C’est de maintenir le corps fonctionnel après l’effondrement de la volonté. Il faut attaquer l’esprit sans détruire les réflexes de base. Il faut isoler la mémoire active sans éteindre les fonctions motrices.
Le jeune mage reprit sa respiration. Puis :
- Une simple toxine tue. Un enchantement brut résiste mal. Le Qamek, le vrai, agit parce qu’il est préparé en étapes séparées, puis assemblé seulement lorsque ses composants deviennent stables.
Le visage d’Ivenci ne changea presque pas. Mais son silence, lui, changea de nature. Iel écoutait.
- Continuez, dit iel.
- Non.
La réponse tomba doucement. Lae Gouverneur-e releva les yeux.
- Je vous demande pardon?
- C’était ma garantie. Maintenant je veux les informations que je recherche.
- Vous négociez toujours au bord d’une fenêtre fermée?
- Quand l’autre personne tient l’arme, oui.
Ivenci regarda l’étui métallique posé sur son bureau.
- Qu’y a-t-il là-dedans?
- Une demi-recette, répondit Caius. Inutilisable seul. Mais assez précis pour qu’un alchimiste compétent comprenne que ce n’est pas une copie de marché noir. Une étape de stabilisation. Un rapport de proportions incomplet. Et une note sur ce qu’il ne faut surtout pas mélanger trop tôt si vous ne voulez pas obtenir une boue toxique sans intérêt.
Lae Gouverneur-e posa enfin deux doigts sur l’étui, sans l’ouvrir.
- Et vous me donnerez la suite après avoir obtenu vos réponses?
- Après avoir obtenu mes réponses et être sorti vivant du Diamant Cantori.
Ivenci secoua la tête, un sourire faux aux lèvres.
- Et que ferais-je d’une demi-recette si vous ne sortez pas du Casino?
Le jeune mage sourit derrière son voile.
- Vous serez à une demi-recette de posséder un poison avec pour maigre coût des informations qui disparaîtrons avec moi. C’est mieux que ce que vous avez aujourd’hui, non?
Ivenci le fixa encore. Longtemps. Puis iel prit l’étui et le glissa dans un tiroir de son bureau, qu’iel referma sans bruit. Iel retourna vers la carte. Le Diamant Cantori.
- Vous avez déjà trouvé l’endroit, je présume.
- Une hypothèse en regardant votre carte, répondit Caius.
- La plupart des gens imaginent les Quartier Général des Corbeaux dans des endroit tranquille et intime. À Treviso ce n’est pas le cas. Il se trouve dans l’entretoit du Diamant Cantori.
Caius suivit son doigt sur la carte.
- L’entretoit, répéta-t-il.
- Exactement. Le Casino est parfait pour eux. Trop de bruit, trop de mouvement, trop de riches qui regardent ailleurs. Personne ne remarque un domestique de plus, un garde de moins, une porte fermée qui n’était pas là la veille.
Caius enregistra l’information sans montrer sa satisfaction. Premier objectif atteint.
- Et les accès?
Ivenci eut un léger mouvement du menton.
- Il y a plusieurs chemins, reprit iel. Aucun n’est sûr. Le plus évident est la grande entrée du Casino. Impossible pour vous, sauf si vous aimez mourir avec musique et champagne.
- J’apprécie les deux, mais pas ensemble, ironisa Caius.
- Le second passe par les cuisines et les monte-charges. Trop surveillé depuis une tentative de vol l’an dernier. Le troisième passe par les toits. Dangereux, mais plus réaliste si vous êtes aussi compétent que votre effraction le suggère.
Iel reprit son explication en pointant la carte. Sa voix devint plus basse, plus précise. Une voix de stratège qui avait étudié son ennemi pendant des années, non par admiration, mais par nécessité.
Le Diamant Cantori possédait une façade principale tournée vers la place, éclatante, surveillée, toujours animée. Les balcons supérieurs étaient réservés aux invités assez riches pour croire que l’altitude les rendait importants. Derrière, une ligne de toits irréguliers reliait le Casino à deux bâtiments voisins : un atelier de décorateurs et une maison de négoce abandonnée depuis une querelle de succession opportunément interminable.
- Sur le toit nord, il y a une verrière, continua Ivenci. Elle ne donne pas directement sur leur quartier général, mais sur un couloir de maintenance au-dessus des salons privés. De là, il existe un accès vers l’entretoit. Je ne connais pas le mécanisme exact.
Caius ne fit aucun commentaire.
- Combien de gardes?
- Trop.
Caius sourit malgré lui.
- Vous êtes d’une aide remarquable.
- Je vous garde en vie plus longtemps que vos propres certitudes.
Ivenci s’éloigna de la carte et se versa un verre d’eau depuis une carafe posée près du bureau. Iel ne proposa rien à Caius.
- Demain soir, dit iel, la Première Serre a rendez-vous avec moi.
Caius releva légèrement la tête. Ivenci serait-il en train de lui offrir une opportunité?
- Une rencontre politique et commerciale. Officiellement… Elle aura lieu au deuxième étage, dans un bureau de négociation privé. Les Corbeaux concentreront une partie de leurs effectifs autour d’elle. Pas tous. Mais assez pour déplacer l’équilibre habituel et potentiellement augmenté vos chances de succès.
- On parle de combien de temps?
- Une heure. Peut-être un peu plus, si je décide de parler lentement.
Caius le regarda. Cette fois, il sourit pour de vrai.
- Vous m’offrez une diversion.
Lae Gouverneur-e hocha la tête avec un peu plus de respect qu’au début.
- La Première Serre n’entre jamais quelque part sans avoir prévu trois sorties, deux contre-attaques et une façon de transformer l’architecture en arme. Si vous profitez de sa présence pour infiltrer l’entretoit, vous aurez moins de Corbeaux devant vous. Pas aucun.
Deuxième objectif atteint, partiellement. Une fenêtre. Un accès probable. Des conditions. Vingt-quatre heures pour étudier les lieux, les rondes, les hauteurs, les rythmes du Casino. C’était peu. C’était mieux que rien. Il ne pouvait pas se permettre une erreur. La vie de sa sœur en dépendait.
- Et les contrats actifs, demanda-t-il.
Iel secoua la tête avant même qu’il termine.
- J’ignore où ils sont.
Caius se tut. Ivenci croisa les bras.
- Vous imaginez une salle d’archives. Des étagères, des boîtes, des noms classés par famille, par prix, par urgence. Peut-être même un joli coffre avec une serrure compliquée.
- J’imagine plusieurs possibilités, avoua le jeune mage.
- Bien. Parce que vous aurez moins d’une heure pour les trouver.
La bouche de Caius se serra.
- Où chercheriez-vous, à ma place? Vous devez forcément avoir des théories.
Iel soupira par le nez, puis retourna vers la carte, non pas celle de la ville cette fois, mais un plan plus petit posé sur le bureau. Le plan n’était pas complet. Certaines zones étaient blanches, d’autres remplies de notes interrogatives. Une esquisse du Casino, bâtie à partir d’observations extérieures, de rumeurs, de rapports incomplets et de cadavres.
- Dans l’entretoit, il y a forcément une chambre administrative. Pas une archive centrale. Quelque chose de plus discret. Les Corbeaux ont besoin d’un lieu pour recevoir, valider, sceller, transmettre. Là où passent les contrats avant de devenir des ordres… Cherchez un espace caché.
Troisième objectif : impossible. Caius l’avait prévu. Mais cela ne rendait pas l’échec moins désagréable. Il baissa les yeux sur le plan. L’entretoit était un labyrinthe au-dessus d’un théâtre de richesse. Il faudrait entrer, trouver un passage dont le mécanisme était inconnu, éviter des assassins entraînés à tuer dans le silence, identifier une salle peut-être inexistante, détruire le bon contrat, puis ressortir avant que la Première Serre quitte sa rencontre. Et il avait vingt-quatre heures pour préparer l’infiltration parfaite dans un lieu protégé et inconnu. Disons simplement qu’il avait connu de meilleurs délais.