Tevinter Slave - Tome 2

Chapitre 4 : Minrathie

Par CubeSolaire

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Lucanis arriva à Minrathie au milieu de l’avant-midi, sous un ciel trop lumineux pour une ville qui semblait faite d’ombre, de pierre noire et d’arrogance. La capitale de Tevinter ne ressemblait à aucune autre cité du continent. Treviso avait ses canaux, ses ponts élégants, ses palais qui se penchaient vers l’eau comme des courtisans vers un secret. Minrathie, elle, ne se penchait vers rien. Elle dominait. Elle écrasait. Elle s’élevait en masses titanesques au-dessus des falaises, des docks, des quartiers entassés les uns sur les autres, avec des tours qui montaient si haut qu’elles semblaient accuser le ciel de ne pas être assez vaste.

Des passerelles suspendues reliaient des bâtiments massifs, parfois si loin au-dessus du sol qu’un homme aurait pu mourir de vieillesse avant d’entendre son propre corps s’écraser. Des palais pendaient presque au-dessus du vide, soutenus par des arches, des piliers, des enchantements ou une combinaison parfaitement tévintide des trois. Des fenêtres étroites luisaient d’un orange profond dans les façades sombres, comme des braises prises dans la gorge d’un monstre. Plus loin, une immense structure circulaire flottait au-dessus de la ville, lente et silencieuse, accrochée à des forces invisibles, avec leurs pointes dirigées vers le bas comme des crocs. À certains endroits, des faisceaux de lumière bleutée perçaient encore les nuages. De la magie. De la surveillance. Des défenses. Ou simplement une manière de rappeler aux habitants qu’ici, même la lumière appartenait à quelqu’un.

L’Assassin posa le pied sur les pavés de Minrathie, il avançait sans hâte, mais ses yeux notaient tout. Les soldats aux carrefours. Les esclaves qui portaient des caisses deux fois trop lourdes pour leurs épaules. Les mages qui traversaient les rues sans jamais ralentir, comme si la foule devait se réorganiser autour d’eux par instinct naturel. Les domestiques elfiques aux yeux baissés. Les enfants humains qui couraient entre les étals. Les enseignes magiques suspendues dans l’air. Les statues géantes, certaines fendues, certaines récemment réparées, d’autres encore noircies par le feu. Et les murs…

Lucanis s’arrêta presque malgré lui devant une façade neuve dont la pierre claire avait été posée trop récemment pour appartenir vraiment à la ville. Deux hommes y appliquaient une couche de peinture sombre, debout sur des échafaudages grinçants. La peinture n’était pas décorative. Elle servait à faire croire que le mur avait toujours été là, ancien, intact, respectable. À Minrathie, même les réparations semblaient avoir honte d’exister.

Il continua d’observer. Plus loin, une arche avait été reconstruite avec une précision admirable, mais les sculptures ne correspondaient pas encore au reste du bâtiment. Une tour portait une longue cicatrice noire du troisième au septième étage. Des ouvriers réparaient un pont suspendu dont une section entière avait été remplacée par un assemblage de bois temporaire. Sur une place, un bassin fendu était encore vide, ses rebords couverts d’éclats de marbre. La ville avait été blessée. Pas par une émeute. Pas par un incendie ordinaire. Quelque chose de grand avait frappé Minrathie. Quelque chose que la capitale essayait déjà de recouvrir de peinture, de pierre neuve et de mensonges bien polis.

Lucanis connaissait cette impulsion. Les familles nobles faisaient pareil avec les cadavres. On nettoyait vite. On redressait les meubles. On disait aux serviteurs de ne pas parler. Puis on prétendait que rien n’avait jamais été déplacé.

Il s’engagea dans une avenue bordée de colonnes et de statues. Trouver une cible ici ne serait pas facile. Un elfe. Sans nom. Sans maison. Sans portrait. Sans horaire. Dans la plus grande ville du continent. Il aurait pu en rire, s’il avait été un autre homme. Il avait déjà reçu des contrats avec aussi peu d’informations. Un lieu. Une habitude. Une bague. Une couleur de cheveux. Parfois seulement une phrase prononcée par la future victime. Les mauvais assassins se plaignaient des détails manquants. Les bons comprenaient que rien ne manquait vraiment. Chaque contrat portait ses propres indices. Non seulement dans ce qu’il disait, mais dans ce qu’il évitait de dire.

Celui-ci avait été soigneusement vidé. Pas négligé. Pas bâclé. Vidé. C’était différent. Le paiement avait été la première chose importante. Une somme anormalement élevée. Pas seulement généreuse. Absurde. Le genre de montant que l’on n’associait pas à un domestique, à un fugitif ou à un esclave ayant déplu à son maître. Une telle somme indiquait une passion dangereuse ou une peur profonde. Parfois les deux.

À Tevinter, un Altus pouvait faire disparaître un elfe pour presque rien. Quelques pièces. Un ordre. Un accident dans une cuisine. Une chute depuis un balcon. Une erreur de dosage dans une fiole. Une exécution privée. Une vente à une maison dont personne ne revenait intact. Personne ne payait les Corbeaux Antivan une fortune pour assassiner un elfe ordinaire. Donc, l’elfe n’était pas ordinaire. Ou le meurtre ne l’était pas.

Le Corbeau traversa une rue plus étroite, passant sous des tissus tendus entre les bâtiments pour couper le soleil. Les étoffes projetaient des bandes d’ombre sur son visage. Ses cheveux noirs reposaient contre son manteau. Son port était droit sans être raide, calme sans être détendu. Il avait ce visage que les gens regardaient une fois, puis évitaient de regarder trop longtemps. Un homme élégant. Un homme tranquille. Le genre que les idiots pouvaient prendre pour un noble mineur, jusqu’au moment où ils remarquaient que sa main n’était jamais loin du bon angle. La Première Serre ne l’avait pas envoyé ici pour tuer simplement. Elle l’avait envoyé parce que le contrat sentait le piège. Lucanis était d’accord.

-         Mierda, jura-t-il. Qu’est-ce que cet elfe a bien pu faire?

Ironiquement, la réponse lui parvint quelques rues plus loin, comme les choses importantes arrivent souvent : portée par des gens qui ne savent pas qu’ils parlent devant le mauvais homme.

Deux citoyens se tenaient devant un mur fraîchement rebâti, près d’une rangée d’échafaudages. L’un d’eux, un homme aux manches retroussées tachées de peinture, tenait un pinceau large avec l’air d’un condamné à mort à qui l’on aurait confié une tâche administrative avant l’exécution. L’autre, plus âgé, surveillait le travail en mâchant quelque chose d’un air mécontent. Tous deux parlaient assez fort pour couvrir le bruit des marteaux plus loin.

-         Tout ça parce qu’ils n’ont pas été foutus de protéger la ville correctement, grogna le premier. Et maintenant c’est nous qui remettons les murs en état.

-         Tu préfères que les Venatori reviennent finir le travail avec leur dragon corrompu?

-         Je préfère qu’on me paie assez pour me louer un esclave. Regarde-moi ça. Trois couches, qu’ils ont demandé. Trois. Comme si la peinture allait cacher que la moitié du quartier a failli cramer.

Lucanis ralentit légèrement. Pas assez pour écouter. Assez pour choisir une trajectoire qui le faisait passer près d’un étal de fruits, à portée de voix. Le plus âgé cracha au sol.

-         Tu devrais remercier les dieux que quelqu’un ait abattu la bête.

-         Quelqu’un? C’était pas quelqu’un, c’était une elfe.

Le mot fut dit avec un mélange de dégoût, de moquerie et d’incrédulité.

Le Corbeau s’arrêta devant l’étal. Il prit une poire, l’examina comme si son seul souci au monde était sa maturité.

Le peintre poursuivit :

-         Si cette histoire est vraie, elle aurait pu le faire plus vite. Ça nous aurait évité tout ce travail.

-         Tu crois vraiment à ça? Une petite elfe chétive qui abat un dragon? Qu’est-ce qu’on ne peut pas entendre dans cette ville.

-         Je te dis ce que j’ai entendu.

-         Oh, Marco, ces créatures sont trop stupides pour tenir une lame correctement.

Le marchand de fruits eut un petit ricanement prudent. Lucanis ne le regarda pas.

L’homme plus âgé continua :

-         Et puis elle aurait les cheveux argentés, ce n’est pas si commun. Une petite exotique ne serait pas libre à courir dans les rues. Elle serait exposée comme trophée chez l’Altus le plus riche et le plus vaniteux de Tevinter.

-         Je l’ai pas vue courir dans les rues, justement, répondit le peintre. J’ai entendu dire qu’un Magister l’avait emmené au Magisterium après l’attaque.

Cette fois, il cessa de faire semblant d’examiner la poire.

-         Alors elle est déjà morte, si tu veux mon avis, termina-t-il.

L’Assassin paya le fruit, non parce qu’il en avait envie, mais parce qu’un homme qui s’arrêtait pour écouter et repartait les mains vides avait parfois l’air d’un homme qui venait d’écouter. Il mordit dans la poire en s’éloignant. Elle était trop dure.

Minrathie avait commencé à parler. Pas clairement. Jamais clairement. Les villes parlaient à travers les plaintes, les insultes, les peurs et les demi-vérités qui circulaient entre les gens fatigués. Lucanis ne croyait pas aux rumeurs. Pas de la manière naïve dont on croit une histoire parce qu’elle est répétée assez souvent. Une rumeur était toujours une version modifiée de la vérité. Mais elle donnait des indices réels.

Une elfe avait peut-être abattu un dragon. Ou quelqu’un voulait que la ville croie qu’une elfe avait abattu un dragon. Ou quelqu’un voulait que cette histoire soit ridicule, impossible, détestable, de sorte que toute vérité enfouie dessous disparaisse sous le mépris. Dans les trois cas, cela avait de la valeur.

Lucanis tourna dans une ruelle étroite où l’ombre était plus froide. Là, à l’abri relatif du flot de la grande rue, il s’arrêta et reprit mentalement le contrat. La théorie se dessina avec la froideur d’une lame posée sur une table.

-         Pas étonnant qu’elle ait insulté quelques puissants, pensa-t-il.

À Tevinter, les puissants acceptaient très peu de choses, encore moins qu’un être qu’ils considéraient inférieur les surpasses. Un esclave utile restait un outil. Un elfe courageux restait une curiosité. Mais une elfe qui sauvait une partie de Minrathie? Une elfe dont les gens parlaient dans les rues? Une elfe dont le nom, même absent, circulait dans les bouches humaines? Cela devenait un problème. Surtout si elle n’avait pas baissé les yeux ensuite.

Il jeta le reste de la poire dans un caniveau. Elle heurta la pierre avec un bruit mou. Il n’avait toujours pas de nom. Mais il avait mieux qu’un nom : une blessure d’orgueil. Les hommes puissants tuaient souvent pour l’argent, parfois pour la politique, rarement pour la justice. Mais pour l’orgueil? Pour l’humiliation? Pour effacer le souvenir d’une dette envers quelqu’un qu’ils méprisaient? Ils devenaient très généreux.

Il reprit sa marche. La ville changeait à mesure qu’il montait. Les odeurs devenaient plus raffinées sans devenir plus honnêtes : encens, parfums, métal chauffé par des enchantements, cire, cuir cher, fleurs cultivées dans des jardins intérieurs. Les pavés étaient plus propres. Les gardes mieux armés. Les esclaves mieux habillés, ce qui ne les rendait pas moins esclaves. Des elfes en tuniques portaient des plateaux, des rouleaux, des coffres scellés, des messages. Ils passaient près de Lucanis sans le regarder.

Mais lui, il les regardait tous. Pas par pitié. Par nécessité. Sa cible pouvait être n’importe laquelle de ces silhouettes aux oreilles pointues. Une servante glissant derrière une porte. Une messagère traversant une cour. Une femme cachée derrière une fenêtre haute. Une prisonnière dans un bâtiment administratif. Un corps déjà mort… Cette idée le fit presque rire. Elle ne pouvait pas être morte. Le contrat avait été payé pour qu’elle le devienne. Il n’aurait pas existé si la cible avait déjà été éliminée, ou si elle aurait été facile à éliminée.

Lucanis s’arrêta devant une fontaine réparée à moitié. La statue centrale avait perdu une main. On avait remplacé les doigts manquants par une pierre plus pâle, encore rugueuse, que personne n’avait eu le temps de polir. L’effet était dérangeant : une belle figure ancienne avec une blessure neuve.

-         Une lame, pensa-t-il. Pourquoi une lame?

Si des Magisters voulaient sa mort, ils avaient accès à des mages, des poisons, des prisons, des lois. Ils pouvaient la faire accuser, disparaître, acheter, vendre, disséquer. Pourtant, quelqu’un avait demandé l’assassinat avec une lame.

Une lame était intime. Une lame était claire. Une lame était fatale. Un Corbeau tuant une elfe liée au Magisterium ou à la défense de Minrathie pouvait provoquer plusieurs choses : effacer une humiliation, discréditer une maison qui la protégeait, ou empêcher l’elfe de parler avant qu’elle ne dise quelque chose de trop important.

Lucanis sentit un fil se tendre dans son esprit. L’elfe avait été capturée par le Magisterium, selon la rumeur. Capturée, convoquée, emmenée, torturée, interrogée? Les gens utilisaient rarement les bons mots quand ils ne comprenaient pas la différence. Mais si un Magister l’avait fait amener là-bas, cela signifiait qu’elle avait existé assez officiellement pour être vue. Assez dangereusement pour être discutée. Assez importante pour que son histoire survive dans les rues malgré le mépris.

Donc deux possibilités principales. La première : elle était prisonnière et elle s’était échappée du Magisterium. Dans ce cas, plusieurs Magisters pouvaient vouloir sa mort. Soit pour punir l’évasion. Le Magisterium était une forteresse, alors la laisser s’en tirer était une preuve qu’ils était moins inébranlable qu’ils ne voulaient le laisser croire. Soit pour empêcher qu’elle révèle ce qu’elle avait vu ou subi ou fait. La deuxième : elle avait été relâchée ou récupérée par quelqu’un de puissant. Dans ce cas, le contrat pouvait venir d’un seul client voulant se faire justice lui-même, sans passer par les lenteurs du pouvoir officiel. Et ce serait le premier contrat d’une série.

-         Intéressant, murmura-t-il en tournant le coin d’un bâtiment.

Dans une place ouverte, plusieurs ouvriers réparaient une balustrade brisée. Au-dessus d’eux, des enfants étaient assis sur une poutre large, les jambes dans le vide, observant les quartiers inférieurs comme s’ils regardaient une scène de théâtre. Une petite fille aux cheveux roux parlait vivement à un garçon noir, tous deux vêtus de vêtements simples, rapiécés, mais propres. Des enfants des rues, peut-être. Des enfants de domestiques. Des yeux à hauteur de secrets. Dans les grandes villes, les enfants savaient tout avant les adultes, parce que personne ne pensait à se taire devant eux.

Plus loin, une enseigne orange flottait au-dessus d’une porte renforcée. Un atelier de restauration. Des ouvriers y transportaient des plaques de pierre gravée. L’une portait encore des marques noires, comme si une chaleur immense l’avait léchée.

-         Le Dragon, pensa Lucanis.

Les traces correspondaient davantage à une attaque aérienne qu’à un incendie de rue. Les dégâts montaient trop haut, suivaient des angles trop violents, traversaient des structures qui n’auraient pas cédé à une simple explosion. Le dragon était réel. Restait l’elfe.

Il arriva finalement devant une auberge du quartier des négociants, choisie avant son départ. Ni la plus chère, ni la plus modeste. Un lieu où un marchand antivan pouvait louer une chambre sans être mémorable. Les murs étaient hauts, les fenêtres étroites, la clientèle suffisamment riche pour attirer les voleurs et suffisamment prudente pour payer des protections. Parfait.

À l’intérieur, l’air sentait le vin épicé, le bois poli et les tapis nettoyés trop récemment. Une femme au comptoir examina ses papiers, son manteau, ses bottes, puis son visage. Elle décida visiblement qu’il appartenait à la catégorie des clients qui payaient sans discuter et posaient peu de problèmes bruyants.

-         Une chambre avec vue sur la rue? demanda-t-elle.

-         Sur la cour intérieure.

Elle leva un sourcil.

-         La rue est plus agréable, monsieur.

-         La cour est plus calme.

La femme accepta la réponse sans broncher et lui donna les clés.

Dans sa chambre, Lucanis inspecta d’abord les lieux. Serrure. Fenêtre. Cheminée. Tapis. Dessous du lit. Dos du miroir. Angles des murs. Il trouva un sort d’écoute banal attaché à la lampe de la table de chevet. Il ne le brisa pas. Les sortilèges brisés criaient souvent plus fort que les sortilèges actifs. Il la plaça plutôt sous la fenêtre, près du battant mal ajusté, où elle n’entendrait plus que le vent et le grincement de la cour.

L’Assassin pensa à sa cible. Si elle avait réellement abattu un dragon, elle n’était pas une cible facile. Pas physiquement. Pas politiquement. Mais une telle personne attirait les récits, les ennemis, les protecteurs et les menteurs. Elle pouvait être une combattante. Une arme vivante. Une survivante chanceuse dont le hasard avait été transformé en légende. Il n’en savait rien encore. Mais il savait ceci : les hommes qui se moquaient de l’idée qu’une elfe puisse tenir une arme étaient précisément le genre d’hommes qui mouraient avec une expression surprise. Et Lucanis n’avait pas l’intention de partager leur erreur.

On frappa à la porte. Pas fort. Un coup. Puis deux autres.

-         Oui?

Un garçon entra avec un plateau. Douze ou treize ans, peut-être. Humain, maigre, cheveux châtains coupés court, tunique de l’auberge. Il portait du pain, du fromage, une carafe d’eau et un petit bol d’olives. Son regard fit le tour de la pièce trop vite pour un simple domestique. Lucanis le vit.

-         Le repas, Messere, dit l’enfant.

-         Sur la table.

Il obéit. Lucanis attendit qu’il se redresse.

-         Tu écoutes beaucoup aux portes?

Le garçon pâlit.

-         Non, Messere.

-         Mensonge.

L’enfant avala sa salive. Il trembla, mais ne recula pas. Bon signe. Les enfants qui survivaient dans une auberge de Minrathie apprenaient vite que la peur seule ne nourrissait personne.

-         Tu as entendu parler du dragon?

Le garçon cligna des yeux. Il ne s’attendait pas à ça.

-         Tout le monde en a entendu parler.

-         Et de l’elfe?

Cette fois, la peur changea de forme. Plus aiguë. Plus utile.

-         Qu-quelle elfe?

-         Bégayer ne t’aide pas à cacher ton mensonge.

Le garçon baissa les yeux vers ses pieds.

-         Je sais pas grand-chose.

Lucanis sortit une pièce et la posa sur la table. Le garçon fixa l’argent.

-         Elle aurait affronté seule le dragon pendant que les armées affrontait les Venatori, marmonna-t-il. Elle l’aurait abattu d’une flèche dans l’œil.

-         Elle a un nom? Un propriétaire?

Le garçon secoua la tête.

-         Non.

-         Parce qu’ils ne le savent pas?

-         Non. Elle n’avait pas de marque d’esclave. Apparemment.

Lucanis resta parfaitement immobile. La phrase était trop bonne pour être inventée par un enfant, mais assez vraie pour avoir survécu jusqu’à lui.

-         Une elfe libre?

Le garçon haussa les épaules, mais ses doigts se serrèrent sur le bord du plateau.

-         J’étais pas là.

-         Mais quelqu’un que tu connais y était?

Silence. L’Assassin ajouta une deuxième pièce. Le garçon la regarda comme si elle pouvait le mordre.

-         Mon grand frère était là, dit-il enfin. Il est resté coincé dans Dock Town lors de l’attaque et l’elfe lui a sauvé la vie. Il a dit qu’elle ne parlait pas comme une esclave. Elle parlait comme une Altus.

Une elfe qui s’exprime comme la Haute. Voilà qui était intéressant, pensa le Corbeau.

-         C’était bien une femme?

-         Oui. Et elle était petite. À peine plus grande qu’un Nain.

Il nota cela mentalement.

-         Elle a été capturée après l’attaque?

-         Par Magister Bataris. Il l’a emmené au Magisterium. J’en sais pas plus, je vous le jure.

Lucanis poussa les deux pièces vers lui.

-         Tu ne m’as jamais parlé.

L’enfant les prit si vite qu’elles disparurent dans sa manche.

-         Non, Messere.

-         Et si quelqu’un te demande pourquoi tu es resté longtemps?

Le garçon réfléchit une seconde.

-         Vous vous êtes plaint des olives.

Le Corbeau baissa les yeux vers le bol.

-         Elles sont mauvaises?

-         Elles sont toujours mauvaises.

Cette fois, le Corbeau eut presque un sourire.

-         Allez, file.

Le garçon sortit. Lucanis resta debout quelques secondes après la fermeture de la porte. La rumeur avait maintenant deux témoins indirects. Un ouvrier. Un enfant. Des détails se recoupaient. Il ne croyait toujours pas l’histoire entière. Pas encore. Mais il croyait désormais à l’existence d’une femme qui avait rendu cette histoire possible.




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