La pluie de la veille n’avait rien nettoyé. Elle avait seulement déplacé la saleté. L’eau stagnait entre les pavés disjoints, mêlée à la cendre, au sel, aux restes de poisson, aux traces d’huile et aux secrets que Minrathie préférait laisser couler vers les bas quartiers.
Les quais grinçaient sous le passage des débardeurs. Des mouettes hurlaient quelque part au-dessus des toits, assez arrogantes pour donner l’impression qu’elles possédaient la ville. Dans les ruelles, les marchands ouvraient leurs étals en gardant un œil sur leurs marchandises et l’autre sur les mains des passants.
Neve avançait au milieu de tout cela comme si elle appartenait aux pierres.
À dix-huit ans, elle n’avait pas encore cette réputation qui faisait changer de sujet les hommes dangereux lorsqu’elle entrait dans une pièce. Pas tout à fait. Mais elle avait déjà assez de noms attachés au sien pour qu’on la regarde autrement. Les gens remarquaient sa veste noire bien coupée, ses accents turquoise trop nets pour le quartier, ses boucles d’oreilles brillantes, sa posture droite.
Certains y voyaient de la prétention. D’autres de l’assurance. Les plus intelligents y voyaient un avertissement. Neve ne corrigeait personne. Laisser les gens se tromper était souvent plus utile que leur expliquer la vérité.
Elle descendit vers le canal par une série de marches glissantes, en évitant sans y penser les flaques dont la surface portait des reflets trop huileux. Son manteau frôlait sa hanche. Ses gants étaient serrés. Ses cheveux noirs, retenus en partie derrière une oreille, laissaient voir le carré doré d’une boucle qui dansait à chacun de ses pas.
Au bout du quai, coincée entre un atelier de cordage et une boutique qui vendait des outils de pêche rouillés à des prix insultants, il y avait l’échoppe de Damien.
Officiellement, Damien réparait des filets. Officieusement, Damien savait qui entrait dans Dock Town par l’eau, qui en sortait, qui payait en argent, qui payait en menace, et qui faisait semblant de ne jamais avoir été là.
C’était un vieux marin avec une jambe raide, un genou qui craquait avant chaque orage, et une mémoire beaucoup trop longue pour sa propre sécurité. Il disait souvent qu’il n’avait jamais voulu devenir informateur. Il avait simplement vieilli dans un quartier où survivre exigeait de remarquer les choses avant qu’elles ne vous mordent.
Quand Neve entra, une petite clochette au-dessus de la porte tinta. Damien ne leva pas les yeux de son filet.
- Trop tôt, Gallus.
- Bonjour à toi aussi.
- Les gens polis attendent que le soleil soit assez haut pour prétendre qu’on a envie de leur parler.
Neve referma la porte derrière elle.
L’échoppe sentait la corde humide, le vieux bois et le thé trop infusé. Des filets pendaient du plafond comme des toiles d’araignée grossières. Des crochets rouillés alignés sur le mur accrochaient la lumière grise du matin. Derrière le comptoir, Damien était assis sur un tabouret, les épaules courbées, les doigts noueux occupés à réparer une déchirure avec une patience presque insultante.
Neve s’approcha du comptoir et posa la plaque de métal gravée devant lui. Le bruit fut léger. Mais Damien s’arrêta de travailler. Ses doigts restèrent immobiles autour de l’aiguille.
- J’avais dit de ne pas toucher à ça, commença-t-il.
- Pavo m’a bien délivré le message. J’ai enveloppé mes doigts.
Le vieux pêcheur releva les yeux vers la détective avec une pointe de découragement.
- J’avais dit de ne pas le regarder trop longtemps non plus.
- T’as seulement dit que je voudrais le voir.
- Parce que tu es jeune, têtue, et que tu prends toujours les mauvaises phrases comme des invitations.
Neve inclina la tête.
- Tu as d’autres compliments en réserve ou on passe à la partie utile?
Damien soupira. Un long soupir fatigué, où il y avait plus d’inquiétude que d’exaspération. Il posa son filet sur ses genoux.
- Tu as dormi?
- Question sans rapport, rétorqua la jeune femme.
- Donc non.
Neve soupira.
- J’ai fermé les yeux à un moment. C’est presque pareil si on manque d’ambition.
Damien la regarda enfin.
Il avait les yeux pâles, presque gris, usés par des décennies de brouillard et de sel. Son visage était taillé dans les rides, les regrets et les mauvaises décisions auxquelles il avait survécu.
Devant lui, Neve se sentit soudain trop jeune d’une manière qui l’agaça. Elle détestait quand les gens la regardaient comme ça. Comme si son expérience ne suffisait pas à compenser l’âge qu’elle n’avait pas encore. Comme si elle n’avait pas déjà vu assez de Tevinter pour comprendre que les monstres portaient rarement des crocs.
- Damien.
Il détourna les yeux le premier.
- On l’a trouvé près de la vieille bouche d’égout derrière le marché aux poissons. Pas dans l’eau. Au bord. Comme si quelqu’un l’avait perdue en remontant.
Neve sortit son carnet.
- Qui l’a trouvée?
- Mira.
Elle releva les yeux.
- La petite vendeuse de coquillages?
- Oui, répondit le pêcheur.
- Elle a dix ans. Ce genre de truc ne devrait pas se retrouver entre les mains d’une fillette.
Damien grogna, mais ses lèvres bougèrent presque. Presque un sourire. Ce genre de truc ne devrait pas non plus se retrouver entre les mains d’une jeune détective non plus. Et pourtant… il redevint sérieux… ça prenait bien quelqu’un pour protéger le quartier.
- Elle cherchait des pièces tombées près du canal. Elle a vu un homme sortir de l’accès condamné.
Neve se figea légèrement.
- L’accès est condamné depuis quand?
- Depuis que trois hommes y sont morts il y a quinze ans. Effondrement partiel. Gaz. Rats de la taille d’un chien, si tu demandes à Barden, mais Barden voit des rats de la taille d’un chien quand il boit deux verres.
- L’homme? demanda la détective.
Damien hocha la tête.
- Capuche sombre. Pas un manteau de Dock Town. Trop propre, selon Mira. Bottes propres aussi. Ou en tout cas elles l’étaient avant qu’il marche dans notre belle collection de boue locale. Elle dit qu’il portait une caisse étroite. Pas lourde. Longue comme ça.
Il écarta les mains.
Neve nota. Caisse étroite. Longueur approximative : avant-bras.
- Pas de visage, j’imagine?
- Non. Il a tourné la tête quand elle l’a vu. Elle s’est cachée.
Elle sourit. Juste un peu.
- Intelligente.
- Plus que toi, parfois.
Neve leva un sourcil.
- Tu sais, les informateurs sont censés encourager les détectives. Leur donner confiance. Leur offrir du café.
Damien rigola à la pique.
- Les détectives sont censés attendre les renforts quand ils trouvent des symboles de magie du sang près de catacombes instables.
- Donc… pas de café.
- Neve.
Cette fois, il utilisa son prénom. Neve sentit l’avertissement avant même qu’il poursuive. Il poussa lentement la plaque vers elle du bout d’un doigt, sans la toucher vraiment.
- Ce symbole n’est pas seulement une marque de mage du sang. J’en ai déjà vu une variante. Il y a longtemps. Sur une cargaison. Des objets sortis d’un tombeau sous le vieux quartier impérial. Personne n’était censé savoir qu’ils étaient passés par les quais.
Neve referma son carnet à moitié.
- Tu transportais des artefacts illégaux? demanda-t-elle.
- Je transportais des caisses. Les caisses avaient la décence de ne pas se présenter.
- Pratique, comme morale, souffla-t-elle.
- Utile, comme survie.
Elle ne répondit pas.
Damien se pencha un peu, le bois du tabouret grinçant sous son poids.
- Les hommes qui avaient commandé le transport parlaient d’héritage. Une source magique.
Il reprit sont souffle. Plus pour reprendre le contrôle sur la peur que par besoin. Puis :
- Ils disaient que Tevinter avait perdu quelque chose. Que l’Empire avait oublié sa puissance et sa domination.
Neve sentit son ventre se serrer. Elle garda son visage immobile.
- Oh, non. Ne me dis pas que c’est ce que je crois.
Damien eut un petit rire sec.
- Si tu penses à un truc bien avant ta naissance…
- Évidemment.
Neve baissa les yeux vers la plaque. Le triangle incomplet. Les trois points. La courbe.
L’héritage de Tevinter. Une ancienne magie disparue il y a des centaines d’années. Un frisson la parcourut. C’était, apparemment, une magie si cruelle que les Magisters eux-mêmes, malgré leurs égos surdimensionnés, avaient prit la décision de la bannir.
Mais les mots de Damien changeaient l’échelle. Pas forcément la nature du danger. Mais son ambition. Et l’ambition, chez un mage idiot, était souvent plus dangereuse que la compétence.
- Mira a vu dans quelle direction il est parti?
Damien la fixa.
- Oh, Gallus...Tu vas descendre là-dessous.
Il y avait plus qu’une pointe d’inquiétude dans la voix du vieil homme. Il avait peur. Peur pour elle.
- Probablement.
- Seule?
Elle ne répondit pas… mais son silence était très clair.
- Tu le pense très fort, ma chère.
La jeune femme se pinça les lèvres. Puis un sourire ironique s’étira.
- Tiens donc, Damien le poète. C’est inquiétant.
- Je deviens vieux. C’est pire. Et j’ai vu plus de jeunes brillants mourir parce qu’ils étaient certains d’avoir compris assez.
Cette phrase-là frappa plus fort qu’elle n’aurait dû. Neve soutint son regard, mais quelque chose d’un peu plus doux passa dans ses yeux.
Elle aurait pu lui dire qu’elle n’avait pas le choix. Qu’appeler les autorités revenait à confier des pauvres disparus à des hommes qui classeraient l’affaire comme nuisible seulement si elle menaçait les quartiers supérieurs. Qu’un mage du sang avec un accès aux catacombes ne lui laisserait peut-être pas plusieurs jours pour former une équipe inexistante. Qu’elle avait déjà arrêté ce genre de rituel.
Pas celui-là. Mais ce genre. Sang. Cercle. Canalisation. Point de rupture. Elle savait lire une structure magique. Elle savait geler une veine rituelle assez longtemps pour briser une chaîne. Elle savait ralentir un instant, arracher quelques secondes au monde, frapper avant que l’autre ne termine un geste.
Elle était douée. Elle était plus que douée. Et à dix-huit ans, parfois, être douée ressemblait dangereusement à être invincible.
- Je vais y jeter un œil, dit-elle finalement. Si c’est trop grave, je reviens.
Damien eut un silence. Un silence qui disait qu’il ne la croyait pas.
Neve ramassa la plaque.
- Où est Mira?
- Chez sa tante. Je lui ai dit de ne pas sortir.
- Bien. Donne-lui ça.
Elle posa deux pièces sur le comptoir. Damien regarda l’argent, puis elle.
- Elle t’a juste donné une direction.
- Elle m’a peut-être donné plus que la Garde en deux semaines. Ça mérite paiement.
- Tu n’as pas assez d’argent pour être noble.
Neve glissa la plaque dans une pochette intérieure de son manteau.
- C’est pour ça que je suis désagréable à la place. Moins coûteux.
Elle se dirigea vers la porte.
Damien l’appela avant qu’elle sorte.
- Gallus?
Elle s’arrêta, la main sur la poignée.
- Les catacombes sous ce secteur ne sont pas toutes des tombes. Certaines parties datent d’avant les rues actuelles. D’avant certains noms de la ville. Les pierres y gardent des choses. De la magie. Des accidents. Des prières que personne ne sait plus traduire.
Neve tourna légèrement la tête.
- Tu essaies de me faire peur?
- Peut-être.
Elle le regarda alors.
Damien ne souriait pas. Pas du tout.
- Est-ce que ça marche? demanda-t-il.
Neve resta silencieuse une seconde de trop. Puis elle ouvrit la porte.
- Assez pour que je fasse attention. Pas assez pour que je l’ignore.
Elle sortit avant qu’il puisse répondre.
Dehors, Dock Town l’accueillit avec sa lumière grise, ses cris, ses odeurs et cette indifférence immense que seuls les quartiers abandonnés par le pouvoir savaient offrir. Neve descendit les marches vers le marché aux poissons, traversa une ruelle encombrée de paniers, évita un homme qui tirait une charrette en jurant, puis ralentit près de l’endroit indiqué.
L’accès condamné se trouvait derrière une façade effondrée, à moitié dissimulé par des planches clouées et des affiches anciennes qui promettaient du travail, des miracles, des guérisons ou des dettes moins cruelles. La plupart étaient déchirées. Comme toutes les promesses à Dock Town.
Neve s’accroupit. Les planches avaient été replacées après usage. Mal, mais assez bien pour un passant pressé.
Elle effleura le bois sans le toucher directement. Il y avait des traces récentes sur les clous. De la rouille cassée. Une fibre de tissu sombre accrochée à une écharde. Dans la boue, près du mur, une empreinte partielle. Bottes fines. Pas de Dock Town.
Mira avait eu raison.
Neve inspira lentement. Elle aurait dû retourner chercher quelqu’un. Elle le sut à cet instant avec une clarté parfaite.
Pas parce qu’elle avait peur. La peur, elle pouvait la ranger. Mais parce que les faits s’alignaient mal. Un mage du sang récidiviste. Des victimes multiples. Un symbole possiblement lié à des pratiques beaucoup plus anciennes. Une entrée dans des catacombes instables. Des inconnues dans presque chaque colonne de son raisonnement.
Il aurait fallu un partenaire. Un templier fiable, s’il existait une telle créature dans un rayon raisonnable. Un autre mage. Un voleur capable de courir vite et de crier fort. Quelqu’un.
Neve regarda autour d’elle.
Un enfant maigre vendait des arêtes de poisson pour nourrir les chats. Une femme comptait ses pièces devant un étal. Deux hommes se disputaient pour une caisse tombée à l’eau. Plus loin, un vieillard toussait dans sa manche avec le bruit de quelqu’un qui avait trop longtemps respiré le mauvais air de la ville.
Dock Town vivait. Ignorant qu’une chose sous ses pieds essayait peut-être de le saigner de l’intérieur.
Neve serra les dents.
- Juste regarder, murmura-t-elle. Venhedis, moi-même je ne me crois pas.
Puis elle arracha une planche. L’ouverture derrière était basse, sombre, et puait l’humidité ancienne.
Elle glissa à l’intérieur.
Les premiers tunnels appartenaient encore à la ville. On y reconnaissait la maçonnerie pragmatique des égouts secondaires : pierre usée, canaux étroits, voûtes basses, marques de réparations abandonnées depuis des décennies. L’eau suintait entre les joints. Des gouttes tombaient à intervalles irréguliers, rendant le silence impossible à mesurer. Chaque bruit semblait revenir d’un endroit différent.
Neve avançait avec une petite lumière froide au creux de la main. Pas une flamme. Une flamme consommait l’air, projetait des ombres nerveuses, annonçait trop vite sa présence. Et elle détestait la magie du feu. C’était trop voyant et incontrôlable.
Sa magie à elle produisait une lueur pâle, bleu-blanc, discrète, comme le reflet de la lune sur de la glace. Elle suffisait à révéler les murs, les flaques, les rats qui disparaissaient avant même qu’elle pose le pied.
Plus elle descendait, plus la ville changeait de texture. Les pierres devenaient plus anciennes. Moins régulières.
Certaines portaient des inscriptions effacées que l’eau et le temps avaient presque rendues organiques. D’autres blocs semblaient ne pas appartenir au même siècle, pris à des ruines encore plus vieilles puis replacés dans une structure plus récente, comme si Minrathie avait toujours construit ses mensonges sur les os de ses mensonges précédents.
Neve nota les marques à la craie sur les murs. Récentes. Petites. Discrètes. Quelqu’un avait balisé son chemin.
Elle sourit sans joie.
- Pratique.
Le tunnel descendait en pente légère. Puis les odeurs changèrent. Moins d’égout. Plus de terre froide. Plus de pierre sèche. Et, en dessous, cette trace métallique qu’elle connaissait trop bien.
Le sang. Pas frais uniquement.
Le sang versé, séché, réactivé par magie. La sensation n’était pas olfactive seulement. Elle se posait sur sa langue comme une pièce de monnaie. Elle tirait sur les nerfs. La magie du sang avait toujours cette vulgarité intime, cette manière d’entrer dans le corps avant même qu’on lui en donne la permission.
Neve renforça ses barrières. Le froid monta autour de ses doigts. Contrôlé. Fin. Précis. Elle n’avait pas besoin de tempête. Pas encore. Une tempête dans un tunnel pouvait tuer la mauvaise personne, surtout quand la mauvaise personne était elle-même.
Elle arriva au premier corps dix minutes plus tard. Ou ce qu’il en restait. Il était assis contre un mur, la tête penchée en avant, les poignets ouverts proprement, trop proprement. Un cercle incomplet avait été tracé autour de lui avec une substance sombre qui n’était pas seulement du sang. Des cendres. De la poudre d’os peut-être. Des fragments de lyrium broyé en quantité minuscule, assez pour amplifier, pas assez pour stabiliser.
Neve s’arrêta. Pendant quelques secondes, elle ne bougea plus. Elle connaissait son nom. Soren. Débardeur. Trente-neuf ans. Retrouvé officiellement dans le canal. Sauf qu’il n’avait pas été retrouvé dans le canal. Pas d’abord. Quelqu’un l’avait déplacé après.
Elle s’agenouilla à bonne distance. Ses yeux étudièrent ce que son cœur aurait voulu refuser de regarder. La rigidité. La couleur de la peau. Les marques sur les poignets. Le symbole répété trois fois près de la clavicule, pas gravé profondément, mais assez pour que la magie ait eu un point d’ancrage.
- Je suis désolée, dit-elle doucement.
Ce n’était pas utile. Ce n’était pas assez. Mais elle le dit quand même.
Puis elle se releva. Le tunnel en contenait d’autres. Pas tous les corps. Des traces. Des stations. Des fragments de rituel disposés sur plusieurs points comme des clous plantés autour d’une planche que quelqu’un cherchait à arracher.
Neve comprit peu à peu que le mage n’avait pas simplement tué ses victimes dans les catacombes.
Il les avait utilisées comme repères. Chaque mort était une borne. Chaque borne alimentait une ligne. Chaque ligne descendait vers quelque chose. Vers une salle plus basse. Vers une structure centrale. Vers une source.
Damien avait raison. Ce n’était pas un rituel ordinaire. Et Neve était déjà trop loin pour aimer cela. Elle aurait dû repartir. Vraiment.
Elle s’arrêta à un carrefour où trois couloirs se croisaient sous une arche fissurée. L’un remontait vers un secteur qu’elle ne connaissait pas. L’autre descendait, marqué de symboles frais. Le troisième était presque entièrement noyé.
Elle regarda derrière elle. Le chemin du retour était là. Possible. Encore ouvert. Elle pouvait ressortir. Trouver Damien. Envoyer Pavo prévenir quelqu’un. Se mordre la langue et demander de l’aide à des gens qu’elle méprisait peut-être moins que le mage du sang. Revenir avec plus de mains, plus de sorts, plus de chances.
Puis un grondement sourd traversa les pierres. Pas un effondrement. Pas encore. Une pulsation. La lueur dans sa main vacilla. Les inscriptions anciennes sur l’arche répondirent faiblement, comme des veines sous une peau morte. Le rituel avait commencé.
Neve ferma les yeux un instant.
- Bien sûr, murmura-t-elle. Pourquoi attendre l’heure décente pour provoquer une catastrophe?
Elle prit le couloir qui descendait.
La voûte s’éleva. Les murs s’écartèrent. Le sol, d’abord irrégulier, se transforma en larges dalles noires dont les bords disparaissaient sous des dépôts de poussière et de sel. Des colonnes brisées bordaient le passage, chacune gravée de motifs que Neve ne reconnaissait pas vraiment.
Pas du Tevene académique. Pas exactement.
Des formes plus anciennes. Plus arrondies par endroits, plus brutales ailleurs. Une langue qui avait peut-être donné naissance à une partie de celle qu’elle avait apprise, mais qui avait été arrachée à la mémoire avant de pouvoir devenir histoire.
La magie ici était différente. Pas active au sens courant. Pas comme un sort. Plutôt comme une nappe souterraine, profonde, immobile depuis si longtemps que la toucher revenait à réveiller une bête qui avait oublié le soleil.
Neve sentit la prudence devenir quelque chose de plus lourd. Elle n’aimait pas cela. Elle n’aimait pas être petite dans un endroit trop grand, jeune devant quelque chose de trop ancien, seule devant une erreur déjà en marche. Elle continua quand même.
La salle se révéla d’un coup. Un dernier couloir s’ouvrit sur un espace circulaire immense, enterré sous Minrathie comme un cœur honteux.
Le plafond disparaissait dans l’ombre, soutenu par des arches gigantesques dont plusieurs étaient fissurées. Des racines noires ou des câbles anciens, Neve n’aurait pas su dire, descendaient des hauteurs pour s’enfoncer dans les murs. Au centre, un bassin sec occupait une plateforme de pierre blanche veinée de rouge. Autour du bassin, des cercles concentriques avaient été tracés en sang.
Il y avait des corps. Pas vivants. Elle le sut immédiatement. Aucun souffle. Aucun gémissement. Aucune main qui tremblait dans l’espoir qu’on l’atteigne à temps. Les victimes étaient déjà mortes. Toutes. Marra était là. Eliam aussi. L’elfe que les voisines appelaient Nalia. D’autres qu’elle ne connaissait pas encore.
Elle était arrivée trop tard.
Au centre du cercle, un homme se tenait devant le bassin, les bras nus couverts de coupures rituelles. Sa robe sombre était tachée jusqu’à la taille. Il n’était pas vieux. Pas jeune non plus. Le visage creusé, les cheveux plaqués par la sueur, les yeux brillants d’une certitude malade. Il tourna la tête vers elle. Il n’eut même pas l’air surpris.
- Tu m’as retrouvé plus vite que je le pensais.
Le Mage ne l’attendait pas. Pas vraiment. Il savait que la détective avait le nez dans ses affaires, mais sans plus. Mais c’était un élément imprévisible qu’il avait calculé.
Neve entra dans la salle, lentement. Son regard balaya les cercles, les lignes, les corps, les fragments de métal gravés disposés comme des dents autour du bassin.
- On me dit souvent ça.
L’homme sourit.
- Neve Gallus. La petite enquêtrice de Dock Town.
Elle s’arrêta juste avant la première ligne de sang.
- Et toi, tu es quoi? Le dernier idiot assez arrogant pour croire qu’une cave humide et quelques cadavres font de lui un archonte?
Son sourire se crispa. Bien. Les fanatiques supportaient mal qu’on réduise leur apocalypse à de la décoration ratée.
- Tu n’as aucune idée de ce que tu regardes.
- Je regarde un rituel de sang instable, mal tracé, alimenté par des victimes déplacées après usage, avec du lyrium broyé dans les lignes secondaires parce que tu n’as pas assez de puissance brute pour le maintenir seul.
Le silence qui suivit fut très satisfaisant. Très court aussi.
La salle pulsa. Une lumière rouge sombre monta dans les cercles, pas vive, pas régulière. Elle battait comme un cœur malade. Les corps autour du bassin tressaillirent, non parce qu’ils revenaient à la vie, mais parce que quelque chose tirait sur ce qu’il restait d’eux.
Neve sentit sa gorge se serrer.
- Je regarde aussi un amateur, ajouta-t-elle, plus froide. Et ça, c’est la partie qui m’inquiète. Les amateurs cassent plus de choses que les maîtres.
L’homme leva une main. Le sang sur les dalles répondit.
- Tevinter a été bâti sur des sources que nos ancêtres ont oubliées par lâcheté. Il y a un héritage plus ancien que les lignées, plus ancien que les titres, plus ancien que…
- … que ton jugement manifestement.
Il attaqua. Le sang se souleva en filaments noirs, rapides comme des fouets.
Neve bougea avant d’avoir fini de penser. Le froid éclata autour d’elle. Pas en explosion. En architecture. Une plaque de glace se forma devant son bras gauche, fine et courbe, assez solide pour dévier le premier filament. Le second passa par-dessus. Elle se baissa, pivota, lança deux traits de givre qui frappèrent les lignes au sol avec une précision chirurgicale.
Le sang gelé craqua. Une portion du cercle s’éteignit. L’homme gronda, plus de douleur que de colère. Le rituel tira sur lui en retour. Intéressant. Dangereux. Il était lié à la structure centrale plus profondément qu’elle ne l’avait cru.
Neve recula d’un pas et leva les deux mains. L’air autour d’elle perdit brutalement plusieurs degrés. Sa respiration devint visible. Le bord de ses manches se couvrit de cristaux blancs.
L’homme fit un geste plus large. Un corps à gauche se souleva de quelques centimètres, non par volonté, mais par traction magique. Le sang séché de ses poignets se liquéfia de nouveau et coula vers le cercle.
Neve sentit quelque chose en elle se fermer. Pas la peur. Pas la colère. Un verrou.
- NON!
Elle projeta sa main vers le sol. Une ligne de glace courut sur la dalle, rapide, brillante, suivant la veine de sang avant de la saisir. Le liquide rouge noircit, se figea, se contracta. Le corps retomba lourdement.
Le mage la fixa. Pour la première fois, il comprit peut-être qu’elle n’était pas seulement une fouineuse. Elle était jeune. Elle était seule. Mais elle était mage. Et elle avait un contrôle remarquable.
Il changea de tactique. Il se coupa plus profondément l’avant-bras. Le sang jaillit. La salle répondit avec avidité. Les cercles concentriques s’allumèrent en même temps, trop fort. La lumière rouge grimpa le long des colonnes. Des glyphes anciens s’éveillèrent dans la pierre, non pas à cause de la compétence du mage, mais parce que son rituel frappait contre quelque chose qui n’aurait jamais dû être frappé.
Neve sentit le sol vibrer sous ses bottes. Une pression monta dans ses oreilles. Puis dans ses dents. Le bassin central, sec depuis des siècles ou davantage, se remplit d’une lueur sombre qui n’était ni liquide, ni feu, ni ombre. Quelque chose remontait. Pas une créature. Pas encore. Une source. Un courant. Une mémoire magique brute, sans forme, tirée depuis les couches profondes de Minrathie.
L’homme rit. Un rire trop aigu.
- Tu sens ça, Neve Gallus? Tu sens ce qu’ils ont abandonné?
Neve sentit surtout que le cercle nord était asymétrique de trois pouces, que la quatrième borne avait été mal orientée, que le lyrium dans les lignes secondaires amplifiait les oscillations au lieu de les lisser, et que si le rituel continuait ainsi, il ne donnerait à personne un héritage magique perdu.
Il ouvrirait une déchirure instable sous Dock Town. Peut-être sous davantage.
- Tu vas faire s’effondrer tout le secteur.
- Toute naissance exige une rupture.
Il envoya une vague de force rouge.
Neve ralentit le temps. Seulement quelques secondes. Ce n’était jamais exactement comme arrêter le monde. Plutôt comme enfoncer les doigts dans le tissu d’un instant et tirer dessus jusqu’à ce qu’il s’étire. Les gouttes suspendues dans l’air ralentirent. La vague rouge devint une courbe épaisse, presque lisible. Le cœur de Neve frappa une fois, lourdement, comme si son propre corps protestait contre l’insolence de son esprit.
Elle bougea. Un pas à droite. Une torsion du poignet. Une lame de glace fine comme du verre se forma dans sa main et partit en diagonale.
Le temps reprit. La vague rouge passa là où elle se trouvait une fraction de seconde plus tôt et explosa contre une colonne. La lame de givre frappa l’épaule du mage, traversa le tissu, mordit la chair sans tuer.
Il hurla. Mais la jeune femme ne lui laissa pas l’espace pour se remettre. Elle lança trois éclats successifs. Un vers son poignet droit. Un vers la ligne de sang à ses pieds. Un vers la plaque métallique la plus proche du bassin.
Le premier l’obligea à reculer. Le second gela une jonction. Le troisième brisa la plaque dans un son clair. La salle réagit violemment. Le bassin pulsa. Une colonne de lumière rouge-noire jaillit vers le plafond, frappant l’ombre avec un grondement qui fit tomber de la poussière des arches. Les dalles sous les corps se fissurèrent. Des fragments de pierre se soulevèrent comme si la gravité hésitait.
Neve comprit qu’elle avait aggravé le déséquilibre.
- Évidemment, souffla-t-elle.
Le mage aussi l’avait senti. Mais contrairement à elle, il semblait ravi.
- C’est trop tard.
Neve le regarda. Il saignait abondamment de l’épaule. Son visage était pâle. Ses yeux, eux, brûlaient d’une ferveur presque enfantine.
- Tu ne peux pas le contenir seule.
Il avait raison. Et c’était extrêmement irritant.
Le rituel n’était plus seulement maintenu par lui. Il avait accroché la source ancienne. Il tirait. Mal. De travers. Avec la brutalité d’un homme qui avait trouvé une serrure oubliée et décidé de l’ouvrir à coups de marteau.
Neve devait arrêter deux choses à la fois. L’homme. Et l’effondrement magique qu’il avait déclenché. Le tuer ne suffirait peut-être pas. L’assommer non plus.
Le cercle continuerait quelques minutes, peut-être moins, mais dans ce genre de catastrophe, quelques minutes pouvaient transformer un quartier en fosse commune.
Elle inspira. L’air lui brûla la gorge de froid. Son corps commençait déjà à accuser le prix. Les doigts engourdis. La nuque tendue. Le cœur trop rapide. Chaque sort de gel contre du sang actif exigeait plus d’énergie qu’il n’aurait dû, parce que la magie du sang résistait avec quelque chose de vivant, de têtu, de volé.
Le mage leva sa main valide.
- Tu aurais dû rester dans tes ruelles, Gallus.
- Et toi, tu aurais dû lire la partie sur les conséquences structurelles avant de jouer avec des forces pré-impériales. Nous voilà tous les deux déçus.
Il cracha un sort. Pas un filament. Une prise. Elle le sentit chercher son sang. Sa chaleur. Son pouls. La tentative était maladroite, mais alimentée par toute la salle. Une pression se referma autour de ses veines, comme une main invisible cherchant à serrer.
Neve planta ses talons dans la dalle. Sa magie du givre se replia vers l’intérieur. C’était plus difficile. Beaucoup plus difficile. Geler l’air, l’eau, la pierre humide, c’était une question de forme et de volonté. Opposer son froid à une magie qui cherchait à manipuler son propre sang exigeait une précision monstrueuse. Trop de force, et elle se blesserait elle-même. Pas assez, et il la plierait.
Elle ferma la main. Le froid entra dans ses propres barrières comme une lame glissée entre peau et chemise. Le sort de sang se heurta à une résistance nette, cristalline.
Neve sentit des points noirs menacer les bords de sa vision. Elle tint. Une seconde. Deux. Puis elle ralentit le temps encore. Un très court instant. Assez pour reprendre son souffle dans l’espace étroit entre deux battements. Assez pour voir le défaut.
Le mage utilisait son bras blessé comme ancre malgré la douleur. Son sang coulait vers le cercle principal. Il n’était plus seulement le lanceur. Il était une borne vivante. Neve relâcha soudain sa résistance vers la gauche, donnant au sort l’illusion d’une faille.
L’homme tira. Elle pivota. La prise magique glissa sur sa barrière au lieu de la traverser, comme une lame sur de la glace. Elle accompagna le mouvement, le redirigea, puis lança tout le froid accumulé dans la ligne reliant le sang du mage au cercle.
La réaction fut immédiate. Le sang au sol gela sur trois mètres. Le mage hurla comme si on lui avait arraché le bras. Il tomba à genoux. Le rituel vacilla.
Neve avança. Une partie d’elle voulait l’achever. Pas par cruauté. Par calcul. Il était encore une menace. Il avait tué des innocents. Il avait ouvert quelque chose sous la ville pour nourrir une idée délirante d’héritage perdu.
Mais elle avait une seconde priorité. Le bassin central débordait maintenant de lumière sombre. Les glyphes dans les colonnes ne clignotaient plus. Ils restaient allumés. Le danger venait de là. Le mage, comprenant la même chose, eut un mouvement brusque. Pas vers elle. Vers une issue latérale.
Neve lança un éclat de glace. Il leva un cadavre entre eux. Pas vraiment levé. Traîné. Un corps mort, arraché au sol comme un bouclier obscène. Elle dévia son sort par réflexe. L’éclat frappa la pierre.
Le mage s’enfuit dans l’ouverture, en titubant, en laissant derrière lui une traînée de sang.
- Oh, le salaud, murmura Neve.
Elle fit un pas pour le suivre. La salle gronda. Une fissure s’ouvrit dans le cercle central. Une vraie. Pas seulement dans la pierre. Dans la magie. Elle s’arrêta. Le choix dura moins d’une seconde. Lui. Ou la ville. Elle se retourna vers le bassin.
- Venhedis.
Le mot fut avalé par la pulsation suivante. Elle courut vers le centre. Pas à travers les lignes. Entre elles. Ses yeux lisaient le cercle avec une vitesse que l’Académie aurait appelée brillante si elle avait daigné regarder les choses autrement que par le pedigree. Elle vit les jonctions, les erreurs, les redondances. Le mage avait construit son rituel comme un homme persuadé que plus il mettait de sang, plus il obtenait de puissance.
Mais un rituel n’était pas seulement de la puissance. C’était une phrase. Une structure. Une demande. Et celle-ci hurlait dans une langue qu’elle ne comprenait pas.
La jeune mage n’avait pas besoin de traduire toute la phrase. Elle devait la faire taire. Elle se plaça devant le bassin. La lumière lui frappa le visage, rouge sombre, dessinant des ombres dures sous ses pommettes. Le vent magique souleva ses cheveux. Ses boucles d’oreilles tremblèrent. La glace sur ses manches fondit, regela, fondit encore.
Le froid et le sang se détestaient dans l’air autour d’elle. Elle leva les deux mains. D’abord, elle coupa les lignes secondaires. Pas par explosion. Par gel sélectif. Des branches de givre partirent d’elle en étoile, fines, rapides, parfaitement dirigées. Chaque trait visait une jonction. Le sang se figeait, se contractait, cassait la continuité du cercle.
Un. Deux. Trois. Le rituel résista. La source ne voulait pas être repoussée maintenant qu’on l’avait tirée de son sommeil. La salle se mit à trembler. Des morceaux du plafond tombèrent dans l’ombre. L’un frappa le sol près de Marra. Neve ne regarda pas. Elle ne pouvait pas. Chaque regard donné à un corps était une seconde volée à ceux qui vivaient encore au-dessus.
Elle poussa plus fort. Le froid devint douloureux. Pas autour d’elle. En elle. Ses bras tremblaient. Sa respiration se brisait en petits nuages blancs. Du givre rampa sur le cuir de ses gants, sur les boutons de sa veste, sur les mèches de cheveux près de son visage.
Le bassin ne s’éteignait pas. Parce que le problème n’était pas seulement les lignes. C’était l’ancre centrale. Le mage avait lié le rituel à un point sous la pierre. Une source. Un nœud. Quelque chose que Neve n’avait ni le temps ni les connaissances nécessaires pour comprendre.
Il fallait donc faire autrement. Elle devait créer un contre-cercle. Seule. Sans préparation. Avec de la magie du givre contre une structure de sang alimentée par des morts et une source ancienne.
Même à dix-huit ans, même avec toute la confiance insolente qui lui restait, Neve sut que c’était une idée absolument stupide. Puis elle le fit. Elle posa un genou au sol, sortit son couteau. Bien sur, elle n’allait pas donner une seule goutte de son sang à cette saloperie. Avec la lame, elle traça dans la poussière une ligne circulaire autour d’elle, rapide, imparfaite, mais volontaire. Ensuite, elle y posa ses deux mains.
La glace remplaça l’encre. Un cercle bleu-blanc se forma sous ses doigts. Pas alimenté par le sacrifice. Par la contrainte. Par la forme. Par le refus.
- Tu ne prends plus rien, souffla-t-elle.
La salle répondit. La pression lui tomba dessus comme une vague. La jeune femme serra les dents si fort que sa mâchoire craqua.
Le cercle de givre s’élargit. Il rencontra le premier cercle de sang. Un cri magique traversa la pièce. Pas humain. Pas animal. Le son d’une structure qui n’aurait pas dû pouvoir souffrir, mais qui protestait quand même.
Le sang bouillit contre la glace. Des vapeurs rouges montèrent, chargées d’images qui n’étaient pas des images : des tours sous un ciel noir, des mains couvertes d’or, des voix anciennes, des chaînes, des mots en Tevene archaïque, une sensation de descente, encore et encore, vers quelque chose de profond et de brillant.
Neve faillit perdre le fil. Sa magie vacilla. Pendant une seconde, elle vit Dock Town d’en haut comme si la ville était transparente. Les canaux. Les caves. Les chambres où les gens dormaient encore. Damien dans son échoppe. Pavo courant peut-être quelque part avec une brioche volée ou achetée, difficile à savoir. Mira chez sa tante. Des centaines de vies empilées sur des pierres qui tremblaient.
Non. Elle ramena son esprit à ses mains. Au cercle. À la glace. Elle ralentit le temps une troisième fois. Ce fut une erreur nécessaire. Le monde s’étira brutalement. La douleur explosa derrière ses yeux. Chaque goutte de sueur sur son front sembla suspendue dans l’air. La lumière du bassin se figea en filaments rouges. Les fissures dans la pierre avancèrent avec une lenteur monstrueuse.
Dans cet intervalle volé, Neve vit la faille centrale. Pas avec ses yeux. Avec son instinct de mage. Le rituel n’était pas un cercle. C’était une porte mal dessinée. Et une porte pouvait être fermée si on gelait les gonds. Elle concentra tout ce qui lui restait sur quatre points autour du bassin.
Nord. Sud. Est. Ouest. La glace jaillit. Le temps reprit. Les quatre points frappèrent en même temps. Le bassin hurla. La lumière rouge-noire se tordit vers le plafond, puis s’effondra sur elle-même comme une flamme privée d’air. Le sang dans les cercles devint noir, puis gris, puis se fendit en plaques sèches. Les glyphes des colonnes s’éteignirent un à un, certains avec un bruit de pierre qui casse, d’autres dans un silence plus inquiétant.
Neve poussa encore. Parce qu’il restait un battement. Un seul. Elle le sentait. La source ancienne cherchait à reprendre prise. Elle donna ce qu’elle n’aurait pas dû donner. Pas son sang. Son énergie. Toute la réserve qu’elle gardait normalement pour sortir vivante d’une mauvaise idée.
Le froid explosa depuis elle en un anneau parfait. Pendant une fraction de seconde, la salle entière devint blanche. Les corps, les dalles, les colonnes, le bassin, les lignes de sang, tout fut pris dans une couche de givre lumineux.
Le rituel s’arrêta. Vraiment. Le silence qui suivit fut absolu. Puis le contre-coup arriva. Il n’y eut pas de transition. Pas d’avertissement. La magie qu’elle avait comprimée, bloquée, gelée et forcée à se refermer revint vers le seul point vivant qui l’avait contenue comme si le rituel lui-même exigeait un dernier paiement.
Elle.
La vague la frappa en pleine poitrine. Neve fut arrachée du sol. Son corps traversa l’air comme une poupée jetée par une main invisible. Son dos heurta une colonne avec une violence sourde. La douleur explosa, blanche, immédiate, puis disparut presque aussitôt sous quelque chose de plus profond. Elle retomba sur les dalles gelées.
L’impact lui vida les poumons, et tout devint noir. Neve Gallus perdit connaissance dans les catacombes sous Minrathie, seule au milieu d’un rituel mort, tandis que l’homme qu’elle avait traqué disparaissait dans les tunnels.