NEVE GALLUS - La première neige de Minrathie

Chapitre 3 : Diplômée

Par CubeSolaire

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Neve Gallus avait cessé de craindre sa magie depuis longtemps. Ou plutôt, elle avait appris à distinguer la peur du danger. À dix ans, le givre sur les murs avait été une catastrophe. À onze ans, une honte. À douze ans, un problème à contenir. À treize ans, une technique. À quatorze ans, une arme. À quinze ans, une signature.

À seize ans, le froid lui obéissait comme un chien bien dressé.

Il se glissait sous ses doigts lorsqu’elle l’appelait. Il suivait ses poignets, ses pensées, parfois même ses silences. Elle pouvait tirer l’humidité d’une pièce et la condenser en cristaux si fins qu’ils ressemblaient à de la poussière de verre. Elle pouvait couvrir une lame d’une couche de glace assez mince pour ne pas l’alourdir, assez dure pour mordre l’acier. Elle pouvait ralentir la main d’un adversaire pendant la fraction de seconde nécessaire pour esquiver, comprendre, décider.

À seize ans, elle savait arrêter une goutte d’eau avant qu’elle atteigne le sol.

Pas longtemps. Pas assez pour impressionner un maître de chronomancie expérimenté. Pas assez pour que le temps cesse vraiment d’exister. Mais assez pour que la chute ralentisse, pour que la goutte s’étire en une perle suspendue, tremblante, parfaite, prise entre deux battements du monde. Les autres élèves appelaient cela une démonstration élégante. Ses professeurs appelaient cela un contrôle remarquable. Neve, elle, appelait cela respirer.

Les mages nés dans les familles altus avaient souvent le luxe du spectaculaire.

Des flammes immenses. Des éclairs dorés. Des barrières hautes comme des portes de palais. Des illusions parfumées, colorées, faites pour les salons et les démonstrations de prestige.

Neve, elle, avait appris autrement. Elle avait appris dans la retenue. Dans le contrôle. Dans l’économie. Dock Town ne lui avait jamais donné l’habitude du gaspillage. Même sa magie semblait l’avoir compris.

Ce jour-là, dans le grand hall de l’Académie Citerine, elle se tenait parmi les finissants en robe formelle, droite, calme, parfaitement coiffée. La pierre claire des murs amplifiait chaque murmure. Des bannières brodées tombaient entre les colonnes. Des chandeliers enchantés flottaient dans les hauteurs, chacun alimenté par une flamme verte qui ne fumait pas. Le sol avait été poli jusqu’à refléter les silhouettes comme une eau immobile.

Les familles altus étaient venues nombreuses. Elles se reconnaissaient immédiatement.

Pas seulement aux vêtements, aux bijoux, aux couleurs de lignées ou aux esclaves discrets qui portaient les manteaux dans les couloirs. Elles se reconnaissaient à leur aisance. À cette manière de se tenir dans un lieu d’éducation magique comme s’il s’agissait d’une extension naturelle de leur propre domaine. Les mères souriaient avec mesure. Les pères parlaient à voix basse entre eux, échangeant déjà des alliances, des promesses, des invitations. Les enfants diplômés n’étaient pas simplement célébrés. Ils étaient évalués, placés, comparés.

Neve connaissait maintenant ce monde. Elle en avait appris la grammaire.

Elle savait quel salut indiquait du respect et lequel indiquait une condescendance polie. Elle savait quelle broche était ancienne et quelle broche imitait l’ancienneté. Elle savait quels noms ouvraient des portes, lesquels les entrouvraient, lesquels faisaient rire derrière les éventails.

Et elle savait exactement où elle se situait. Assez douée pour qu’on la remarque. Pas assez pure pour qu’on l’admette. Son nom, Gallus, lui collait à la peau comme un manteau taillé dans un tissu magnifique, mais doublé d’épines. On le prononçait parfois avec intérêt. Parfois avec prudence. Parfois avec ce léger silence après la deuxième syllabe, comme si celui qui parlait venait de se rappeler quelque chose qu’il n’avait pas le droit de dire tout haut.

Il n’y avait jamais eu d’annonce officielle. Jamais de reconnaissance publique. Magister Marlon Gallus n’avait pas présenté Neve comme sa fille. Il avait simplement permis que certaines choses soient comprises par certaines personnes, de la manière la plus utile et la moins compromettante possible.

Les frais de l’Académie étaient payés. Le logement de sa famille s’était amélioré. Le nom Volca n’apparaissait nulle part où il aurait pu nuire. Le nom Gallus apparaissait juste assez pour que l’administration se taise. C’était du Tevinter pur. Une vérité sans statut. Une faveur sans affection. Une dette sans aveu.

Neve avait très tôt compris la mécanique.

Au début, elle avait essayé de ne pas la voir. À onze ans, la première fois qu’on l’avait conduite à l’Académie, elle avait porté une robe neuve trop raide aux épaules et n’avait pas osé respirer profondément. Marenna avait serré ses cheveux jusqu’à ce que son cuir chevelu tire. Tomas avait dit qu’elle avait l’air d’une vraie petite dame. Lysa avait touché le tissu avec admiration. Petro avait demandé si Neve allait devenir riche.

Marenna avait ri. Neve s’en souvenait encore. Pas parce que le rire avait été cruel. Parce qu’il avait été plein d’espoir. Un espoir si affamé qu’il lui avait fait peur.

-         Tiens-toi droite, lui avait murmuré sa mère devant les grilles de l’Académie. Ne baisse pas les yeux. Tu es aussi capable qu’eux.

Neve avait voulu croire que c’était de l’amour. Peut-être que ça l’était. Mais il y avait eu ensuite :

-         Souviens-toi de qui paie.

-         Ne donne aucune raison à Magister Gallus de regretter.

-         Si tu fais tes preuves, il devra reconsidérer.

-         Tu comprends, Neve? Tu as une chance que personne dans notre famille n’a jamais eue.

Encore et encore. La chance. Toujours ce mot. Comme si la chance n’avait pas eu les mains froides et dix ans lorsqu’elle avait gelé de peur le plancher de la cuisine.

Dans le hall, on prononça son nom.

-         Neve Gallus.

Le murmure dans l’assistance fut à peine perceptible. Mais Neve l’entendit. Elle avait appris à entendre les petites choses.

Elle marcha jusqu’à l’estrade sans presser le pas. Sa robe de finissante était noire, bordée d’argent pâle. Elle avait refusé le violet que Marenna avait voulu ajouter à sa ceinture, sous prétexte que cela rappelait la famille, les origines, la couleur qu’elle portait le soir où Marlon l’avait remarquée.

Neve avait répondu :

-         Je ne suis pas un souvenir de toi.

Marenna avait été blessée. Neve l’avait vu. Et elle avait choisi de ne pas s’en excuser.

Sur l’estrade, Maître Orellan lui remit le sceau de fin d’études et un certificat scellé. Sa main, ridée et ornée de bagues, s’attarda une seconde sur le parchemin avant de le lâcher.

-         Votre maîtrise du givre est remarquable, Gallus, dit-il à voix basse. Votre sens du temps l’est davantage. Vous avez une discipline rare.

-         Merci, Maître Orellan.

-         Ne la gaspillez pas à vouloir convaincre les mauvaises personnes.

La phrase fut si discrète que personne d’autre ne sembla l’entendre. Neve leva les yeux vers lui. Il ne souriait pas. Puis il relâcha le parchemin. Elle inclina la tête et redescendit de l’estrade. Pendant une fraction de seconde, en rejoignant sa place, elle chercha malgré elle un visage qui n’était pas là.

Magister Gallus n’était pas venu. Bien sûr qu’il n’était pas venu. Un magister n’assistait pas publiquement à la cérémonie d’une fille qu’il ne voulait pas. Alors il avait envoyé quelqu’un. Un intendant sec, vêtu de gris, qui se tenait près d’une colonne, les mains croisées devant lui. Il ne regardait pas Neve comme une personne. Il la regardait comme une livraison confirmée.

À la fin de la cérémonie, il l’attendit dans un couloir latéral. Neve le vit avant qu’il ne parle. Elle avait appris à repérer les messagers de Marlon à leur manière d’être à la fois présents et effaçables. Ils avaient tous cette même discrétion calculée des serviteurs de grandes maisons, ceux qui pouvaient être témoins de tout parce qu’ils n’étaient censés exister dans rien.

-         Mademoiselle Gallus.

Le titre glissa entre eux, poli, vide.

-         Magister Gallus m’a chargée de vous remettre ceci.

Il tendit une enveloppe scellée. Pas de félicitations verbales. Pas de commentaire. Pas même la curiosité mondaine de quelqu’un qui aurait voulu voir de plus près le résultat d’un investissement de six ans.

Neve prit l’enveloppe. La cire portait l’emblème Gallus. Un oiseau stylisé, ailes dressées, entouré d’un cercle de runes anciennes. Un symbole fait pour les portes hautes, les anneaux d’or, les registres de lignée. Un symbole qui n’avait jamais appartenu aux ruelles où elle avait appris à marcher.

-         Il ne souhaite pas me parler? demanda-t-elle.

L’intendant ne fut pas assez maladroit pour paraître surpris.

-         Le Magister a des obligations au Magisterium aujourd’hui.

-         Bien sûr, répondit-elle sans cacher le sarcasme.

Elle brisa le sceau. Le message était court. L’écriture de Marlon Gallus était impeccable. Froide. Chaque lettre avait l’air de tenir son dos plus droit que certains hommes. Neve fut étonnée qu’il n’a pas chargé une secrétaire d’écrire la lettre à sa place.

« Mademoiselle Gallus,

J’ai reçu le rapport final de vos maîtres. Vos résultats sont satisfaisants, certains commentaires étant même dignes d’intérêt. Vous avez manifestement su tirer parti de l’éducation que je vous ai accordée.

Pour l’instant, les termes de notre arrangement avec votre mère demeurent inchangés. Une assistance raisonnable continuera d’être fournie à votre foyer, à condition que vous mainteniez une conduite discrète et appropriée.

Une affectation ou recommandation pourra être envisagée ultérieurement, selon les opportunités et selon votre capacité à comprendre les réalités de votre position.

L. Gallus »

Neve relut la phrase. « Les réalités de votre position. »

Elle aurait dû ressentir quelque chose de plus violent. De la rage. De l’humiliation. Une douleur brûlante. Mais il y eut seulement un calme brutal. Un froid intérieur qui n’avait rien de magique. Marlon n’allait pas reconsidérer. Il ne l’avait jamais prévu.

Elle pouvait ralentir le temps, figer l’eau dans l’air, terminer parmi les meilleures de l’Académie, faire murmurer des maîtres qui avaient vu passer des générations de lignées altus, cela ne changerait rien.

Elle resterait un calcul. Une demi-preuve. Une erreur financée. Mais Neve s’en fichait.

L’intendant attendait.

-         Dois-je transmettre une réponse? demanda-t-il.

Neve plia lentement la lettre. Elle sentit, très loin sous sa peau, le frémissement familier de sa magie. Le couloir se refroidit d’un degré. Pas assez pour être remarqué par n’importe qui. Assez pour que l’intendant raidisse les doigts.

Elle sourit presque. Pas de joie. De précision.

-         Non.

-         Très bien.

Il s’inclina et partit.

Neve resta seule dans le couloir. Autour d’elle, l’Académie respirait encore la fin de cérémonie. Des rires montaient du hall. Des familles s’embrassaient. Une mère pleurait doucement contre l’épaule de son fils. Un père altus prodiguait déjà des conseils à sa fille sur les alliances à ne pas refuser. Des élèves promettaient de s’écrire alors qu’ils savaient très bien qu’ils ne le feraient pas.

Neve regarda la lettre dans sa main.

Six ans. Six ans à travailler jusqu’à ce que ses yeux brûlent. Six ans à se réveiller avant l’aube pour maîtriser ce qui l’avait terrifiée enfant. Six ans à supporter les regards, les chuchotements, les enseignants qui disaient “Gallus” comme si cela expliquait son talent, puis “Dock Town” comme si cela expliquait tout ce qui manquait. Six ans à rentrer chez elle pendant les congés et voir Marenna examiner ses bulletins comme d’autres examinaient des titres de propriété.

-         C’est excellent, Neve.

-         Qu’a dit Maître Orellan sur ta thèse sur la théorie du Voile?

-         Magister Gallus a-t-il envoyé un message?

-         Tu vas tous nous sortir de la misère.

-         Continue. Encore un peu. Il ne pourra pas t’ignorer éternellement.

Mais il pouvait. Bien sûr qu’il pouvait. Tevinter était construit par des hommes capables d’ignorer ce qui respirait sous leurs fenêtres.

Neve replia la lettre une deuxième fois, puis une troisième, jusqu’à ce qu’elle soit assez petite pour tenir dans son poing.

La goutte d’eau d’une conduite fendue tomba du plafond au bout du couloir. Neve leva deux doigts. La goutte ralentit. S’arrêta. Suspendue. Parfaite. Silencieuse. Elle la regarda. Le monde entier pouvait être ralenti, fragmenté, étudié.

Une goutte pouvait être arrêtée avant sa chute. Un souffle pouvait être prolongé. Une flamme pouvait être emprisonnée dans une seconde étirée. Mais on ne pouvait pas forcer quelqu’un à aimer. On ne pouvait pas faire d’un mensonge une promesse en le travaillant assez longtemps. On ne pouvait pas mériter une place qui avait été refusée avant même qu’on existe.

Neve relâcha la goutte. Elle tomba. S’écrasa. Le son fut minuscule. Définitif.

Quand elle rentra à Dock Town, le soir tombait. Le quartier n’avait plus exactement l’air de son enfance. Sa famille ne vivait plus au-dessus de l’atelier. Grâce à l’argent de Gallus, sa mère avait obtenu un appartement plus grand, dans une rue moins dangereuse, à la limite d’un secteur où les pavés étaient entretenus et où les égouts ne débordaient pas à chaque pluie.

Ce n’était pas le luxe. C’était toujours Dock Town. Mais c’était un progrès.

Des fenêtres qui fermaient bien. Trois pièces. Une vraie chambre pour Marenna et Tomas. Une alcôve séparée pour Lysa et Petro. Un petit espace que Neve utilisait lorsqu’elle revenait de l’Académie, même s’il n’avait jamais vraiment semblé lui appartenir.

Il y avait maintenant une nappe sur la table. Des assiettes qui formaient un ensemble. Un miroir au mur.

Marenna y attachait beaucoup d’importance.

-         Ce n’est pas parce qu’on vient de Dock Town qu’on doit toujours avoir l’air d’en venir, disait-elle.

Neve avait fini par détester cette phrase, parce qu’elle savait comment elle était vrai. Soigner son apparence c’était projeter une image de puissance. Et les gens puissants, on leurs foutaient la paix la plupart du temps. Être soignée, c’était une survie.

Elle ouvrit la porte sans frapper. À l’intérieur, l’odeur de ragoût, de cire chaude et de linge séché près du poêle l’accueillit. Des choses simples. Des choses qui, dans une autre vie, auraient peut-être signifié la maison.

Lysa, maintenant âgée de douze ans, était assise près de la fenêtre avec un morceau de broderie. Elle avait grandi en angles fins, avec les mêmes yeux expressifs que Tomas et la même tendance à parler avant de mesurer les conséquences. Petro, dix ans, était couché par terre sur le ventre, en train de démonter un petit mécanisme rouillé qu’il avait récupéré quelque part. Ils levèrent tous les deux la tête.

-         Neve! lança Lysa en bondissant presque debout. Alors? Ça s’est passé comment? Tu l’as eu?

Neve ferma la porte derrière elle.

-         Ouais, je l’ai eu.

Petro se redressa.

-         Tu peux faire un truc? Un vrai? Pas juste refroidir l’eau. Fais celui où tout devient lent.

-         Non.

-         Mais…

-         Pas maintenant.

Il bouda, mais pas longtemps. Petro avait toujours rebondi contre les refus comme une balle contre un mur.

Marenna apparut depuis la pièce voisine. Elle portait une robe bleu sombre plus belle que celles de leur ancienne vie. Pas noble. Pas riche. Mais soignée, bien ajustée, avec des manches qui n’étaient pas reprises aux coudes. Ses cheveux noirs étaient relevés. Elle avait vieilli. Pas beaucoup, pas d’une manière qui l’aurait rendue fragile, mais ses traits portaient quelque chose de plus dur qu’autrefois. La patience de ceux qui ont attendu trop longtemps que le monde paie enfin une dette.

Lorsqu’elle vit Neve, son visage s’illumina. Et c’était ça, peut-être, qui rendait tout plus difficile. Parce que Marenna aimait sa fille.

Neve le savait, même dans sa colère. Elle le savait dans la manière dont sa mère remarquait encore quand elle n’avait pas assez mangé. Dans les manteaux trop chers qu’elle avait insisté pour lui acheter malgré les protestations. Dans les lettres envoyées à l’Académie, trop nombreuses, parfois maladroites, pleines de questions sur ses notes, oui, mais aussi de détails sur la maison, sur Lysa, Petro, Tomas, sur la pluie, sur le chat du voisin qui s’entêtait à entrer par la fenêtre.

Marenna aimait Neve. Mais son amour avait toujours les mains pleines. D’ambition. De peur. De revanche. D’un avenir qu’elle voulait arracher au monde avec les dents, même si cela signifiait serrer trop fort le bras de sa fille en chemin.

-         Oh, ma Chérie, tu es rentrée, dit Marenna.

Elle regarda aussitôt le parchemin que Neve tenait sous le bras.

-         Alors?

Neve le lui tendit. Elle prit le certificat avec une révérence presque religieuse. Puis elle le déroula, lut, puis relut plus vite. Ses yeux brillèrent.

-         Diplôme avec distinction, murmura-t-elle. Spécialisation avancée en cryomancie appliquée… aptitude rare en altération temporelle mineure… recommandation pour apprentissage auprès d’un maître spécialisé…

Elle leva les yeux.

-         Oh, Neve.

Sa voix trembla.

-         Neve, c’est excellent.

Lysa sourit franchement.

-         Je le savais!

Petro fronça les sourcils.

-         Ça veut dire qu’elle est plus forte que les autres?

-         Ça veut dire, répondit Marenna sans quitter Neve des yeux, qu’elle est exactement ce que j’ai toujours dit qu’elle était.

Neve sentit la phrase glisser sur sa peau comme une lame mince.

-         Et qu’est-ce que tu as toujours dit que j’étais?

Marenna ne perçut pas le danger tout de suite. Ou peut-être le perçut-elle, mais choisit de l’ignorer, comme elle le faisait souvent avec les émotions qui gênaient une victoire.

-         Brillante, répondit-elle. Spéciale. Capable de dépasser tous ceux qui pensaient pouvoir te regarder de haut.

Elle revint au parchemin.

-         Il faut faire une copie. Non, deux. Une propre pour nos archives, une autre pour Marlon. Avec une lettre. Pas comme avant. Cette fois, on a quelque chose de solide. Une distinction officielle. Une recommandation. Des commentaires de maîtres respectés. Il ne peut pas prétendre que ce n’est rien.

Neve posa son sac près de la porte. Lentement.

-         Il a envoyé une lettre.

Marenna se figea. Très peu. Mais Neve le vit.

-         Aujourd’hui?

-         Oui.

Marenna serra le certificat un peu plus fort.

-         Et?

Neve sortit le papier plié de sa manche et le déposa sur la table. Marenna le prit.

Tomas, qui venait d’entrer depuis l’arrière avec des mains encore noircies par le travail, s’arrêta sur le seuil. Il avait les cheveux plus gris qu’avant, le dos plus lourd, mais son regard était le même : solide, prudent, souvent trop silencieux.

-         Tu es rentrée, dit-il doucement.

Personne ne répondit.

Marenna lisait. Neve la regarda passer par plusieurs émotions en quelques secondes. L’espoir d’abord. La concentration. Puis la crispation. Puis ce refus immédiat que certaines personnes opposent aux mauvaises nouvelles, non parce qu’elles ne les comprennent pas, mais parce qu’elles ont trop misé pour accepter la perte.

-         “Pour l’instant”, dit Marenna.

Elle leva les yeux.

-         Il dit pour l’instant.

Neve resta immobile.

-         Ouais.

-         C’est important. Ça veut dire que ce n’est pas fermé.

-         Maman...

Mais sa mère était déjà en train de réfléchir à tous les scénarios.

-         Non, écoute. Il faut lire ce qu’il ne dit pas autant que ce qu’il dit. Il maintient l’arrangement, d’accord, mais il mentionne une affectation ou recommandation. C’est une ouverture.

-         C’est une laisse, rétorqua Neve, toujours d’un ton las.

Marenna cligna des yeux. Tomas baissa légèrement la tête. Lysa regarda Neve, puis sa mère, sentant la pièce se charger d’une tension qu’elle connaissait maintenant trop bien.

-         Ne parle pas comme ça, dit Marenna.

-         Pourquoi? Parce que c’est vulgaire ou parce que c’est vrai?

-         Parce que tu es fatiguée.

Neve eut un petit rire sans joie.

-         Non. Je suis très lucide.

Le silence s’épaissit.

Marenna posa la lettre sur la table, près du certificat. Deux papiers. Deux versions de la même vie. Sur l’un, Neve était brillante. Sur l’autre, elle devait comprendre sa position.

-         Il a payé tes études, dit Marenna.

La phrase sortit trop vite. Elle le regretta aussitôt, mais elle était sortie.

Neve ne bougea pas. Le froid, lui, bougea. Il glissa lentement sur le bord intérieur de ses manches.

-         Il a payé notre silence, dit-elle.

Le silence tomba dans toute la maisonnée. Lourd. Même les enfants semblaient comprendre la lourdeur de ces mots.

-         Tu as eu accès à la meilleure Académie de Minrathie. Tu as eu des maîtres que même certaines familles riches ne peuvent pas obtenir. Tu as eu des livres, du matériel, une chambre sûre, une éducation…

-         Et en échange?

Marenna resta silencieuse.

Neve fit un pas vers la table.

-         En échange de quoi? demanda-t-elle.

-         Neve…

-         Dis-le.

Sa voix était basse. Pas criée. Pire. Contrôlée. Le genre de voix qu’elle avait appris à l’Académie, celle qui faisait reculer les élèves arrogants parce qu’ils comprenaient instinctivement qu’un sort calme était souvent plus dangereux qu’un sort lancé sous la colère.

-         En échange de ma discrétion? De ma gratitude? De mes résultats? De ton espoir qu’un homme qui m’a cachée pendant six ans décide soudain que je suis présentable?

Marenna pâlit. Neve était trop jeune pour comprendre… en tout cas c’était ce qu’elle voulait croire.

-         Tu ne comprends pas ce que c’était.

Le regard de Neve ne vacilla pas.

-         Je comprends très bien.

Le visage de Marenna se tordit entre la colère et l’incompréhension.

-         Non. Tu crois comprendre parce que tu as seize ans et que tu as passé six ans dans des salles de pierre avec des enfants qui t’ont appris à mépriser d’où tu viens.

La phrase frappa fort. Neve sentit ses doigts se crisper.

-         Fais attention.

Mais ces mots ne fient qu’oxygéner le feu qui brulait déjà dans l’esprit de sa mère.

-         Non, toi, fais attention, jeune fille. Tu crois que ce monde t’a rendue plus lucide, mais il t’a aussi rendue dure. Tu reviens ici et tu nous regardes comme si nous avions tous été trop petits pour toi depuis le début.

Neve reçu ces mots comme si elle venait d’être happé de plein fouet par un Druffle.

-         Je ne vous regarde pas de haut.

-         Alors regarde-moi en face et dis-moi que tu n’as pas honte.

La pièce devint si silencieuse que même Petro cessa de manipuler son mécanisme.

Neve regarda sa mère. Vraiment. Marenna se tenait droite, les yeux brillants, le menton relevé avec cette même fierté que Neve lui avait toujours connue. Une fierté de femme pauvre qui avait refusé de s’excuser d’avoir voulu plus. Une fierté qui avait survécu aux comptoirs sales, aux mains déplacées, aux propriétaires malhonnêtes, aux hivers trop longs, aux hommes nobles qui partaient au matin sans promesse.

Neve aurait pu voir tout cela. Une part d’elle le voyait. Mais devant cette vision venait une autre, plus ancienne, plus tranchante.

Sa mère, dix ans plus tôt, penchée sur une feuille d’encre pendant que le givre fondait encore sur la fenêtre. Sa mère disant : C’est une chance. Sa mère parlant de Gallus avant de demander si Neve allait bien. Sa mère transformant la première grande peur de sa vie en plan.

-         Je n’ai pas honte de Dock Town, dit Neve enfin.

Elle marqua une pause.

-         J’ai honte de ce que tu as voulu que je devienne pour qu’une classe sociale plus haute que la nôtre te voie enfin.

Marenna recula comme si elle avait été giflée.

Tomas fit un pas.

-         Neve!

Mais Marenna leva une main pour l’arrêter. Son visage se ferma.

-         C’est ce que tu crois?

-         C’est ce que tu as fait, rétorqua immédiatement Neve.

Sa mère inspira profondément pour éviter de mal choisir ses prochains mots. Puis :

-         J’ai sauvé ton avenir.

-         Tu l’as vendu.

La chandelle sur la table vacilla. Une mince cristallisation apparut sur la base de métal.

Marenna la vit. Son regard se durcit.

-         Contrôle-toi.

La phrase eut un effet étrange. Parce que Neve se contrôlait. Justement. Elle se contrôlait depuis des années. Elle avait contrôlé ses mains, sa voix, son sommeil, ses rêves, ses gestes, ses notes, sa manière de prononcer son propre nom. Elle avait contrôlé la glace avant qu’elle fasse peur aux autres. Elle avait contrôlé son accent de Dock Town à l’Académie. Elle avait contrôlé ses réponses lorsqu’on lui demandait si elle était “la Gallus de Dock Town”.  Elle avait tout contrôlé. Sauf le fait qu’elle n’avait jamais été à elle-même.

-         Non, dit-elle doucement.

Marenna fronça les sourcils.

-         Quoi?

-         Non.

Neve leva les yeux. Le temps sembla ralentir autour d’elle, mais elle ne lança aucun sort. Pas vraiment. C’était seulement cette qualité particulière qu’avaient certains moments quand ils devenaient trop importants : chaque détail gagnait un poids insupportable.

La goutte de cire au bord de la chandelle. La main de Tomas à moitié levée. Les yeux ronds de Lysa. La respiration de Petro. Le certificat sur la table, magnifique, officiel, inutile. La lettre de Marlon Gallus à côté, petite, froide, honnête malgré elle.

-         Je ne vais pas répondre à sa lettre, dit Neve.

Marenna la fixa.

-         Bien sûr que si.

-         Non.

La maisonnée attendait. Le poids invisible des émotions les écrasants de plus en plus.

-         Tu ne vas pas jeter six ans d’efforts parce qu’il n’a pas répondu comme tu voulais le jour même de ta sortie.

Neve expira si brusquement que tout Dock Town aurait pu sentir le gout amer qu’elle avait maintenant dans la bouche.

-         Ce n’est pas “le jour même”. C’est toute ma vie.

-         Tu dramatises.

Neve secoua la tête et sourit tristement. Cette fois, il y eut quelque chose de presque adulte dans son expression. Quelque chose qui fit taire Marenna avant même qu’elle continue.

-         Non. Je résume.

Tomas inspira lentement.

-         Qu’est-ce que ça veut dire, Neve?

Elle se tourna vers lui. Il était son beau-père, pas son père. Il ne l’avait jamais forcée à l’appeler autrement. Il l’avait élevée pourtant, à sa manière incomplète. Il avait réparé ses bottes. Il lui avait appris à reconnaître le bois pourri sur les quais. Il avait parfois glissé une pomme dans son sac avant l’Académie. Il avait surtout souvent laissé Marenna décider, parce que Marenna avait toujours plus d’élan que lui, plus de mots, plus de certitudes.

Neve lui en voulait aussi. Moins. Mais elle lui en voulait. Pour tous les silences. Pour toutes les fois où il avait vu et n’avait pas interrompu.

-         Je pars, dit-elle.

Lysa lâcha un petit son.

Marenna, elle, ne sembla pas comprendre.

-         Tu pars?

-         Ouais. J’ai pas ma place ici.

Le visage de Marenna se figea dans une incompréhension totale.

-         Tu as seize ans.

-         Je suis diplômée.

-         Tu es encore une enfant.

La phrase fit presque rire Neve. Pas parce qu’elle était fausse. Parce qu’elle arrivait trop tard.

-         Je n’étais pas une enfant quand il fallait convaincre Marlon de payer. Je n’étais pas une enfant quand il fallait travailler jusqu’à m’écrouler. Je n’étais pas une enfant quand mes résultats devaient justifier le loyer. Je n’étais pas une enfant quand il fallait sourire devant ses intendants et prétendre que c’était normal qu’un homme finance ma vie à condition de ne jamais me nommer.

Marenna secoua la tête.

-         Tu déformes tout.

-         Peut-être.

Neve prit une inspiration. Elle sentit la colère là, immense, prête à tout geler. Mais derrière la colère, il y avait autre chose. Une douleur beaucoup plus jeune. Une petite fille de dix ans, assise sous une couverture, demandant si elle allait encore avoir peur en dormant.

-         Mais je préfère déformer ma propre vie que te laisser continuer à l’écrire.

Marenna devint très pâle.

-         Je suis ta mère.

-         Oui.

-         J’ai tout fait pour toi. Pour te protéger de la vie de merde que j’ai vécue.

Neve était parfaitement consciente de comment les Soporati était traiter ci-bas. Elle avait grandi à Dock Town. Chaque jour elle avait vu les esclaves se faire humilier, fouetter, blesser et tuer pour avoir osé lever les yeux au mauvais moment. Chaque jour elle avait vu de plus en plus d’enfants affamées. Chaque jour elle avait vu des cultistes Venatori enlever des innocents pour leurs sacrifices du sang sans que les autorités ne lèvent le petit doigt.

Mais elle avait aussi vu l’envers de la médaille. Elle avait vu le vrai visage des Altus. Ce monde que sa mère souhaitait pour elle et pour toute la famille. Mais les Mages de Tevinter était des égoïstes qui s’assoyait sur leur titre, leurs sangs purs, et l’idée que la supériorité des Mage n’est pas qu’une idée, mais un fait. Minrathie était pourrie jusqu’en haut des plus haute tour des quartiers les plus prestigieux.

-         Non.

Le mot sortit trop vite. Neve le reprit, plus lentement.

-         Tu as fait beaucoup pour moi. Mais tu as aussi fait beaucoup à travers moi. Ce n’est pas pareil.

Marenna ouvrit la bouche, puis la referma. Pendant une seconde, quelque chose céda dans son visage. La colère disparut presque. Il ne resta qu’une femme. Une mère. Une mère qui avait cru qu’aimer voulait dire pousser, préparer, saisir chaque occasion avant qu’elle soit volée par quelqu’un d’autre. Une mère qui avait eu une fille d’un homme puissant, puis avait vécu dix ans avec cette vérité comme une braise sous la langue. Une mère qui, quand la magie était apparue, n’avait pas seulement vu un outil ; elle avait vu une issue.

Pour elle. Pour Neve. Pour Lysa, Petro, Tomas. Pour toute une famille coincée dans les étages bas d’un empire qui ne leur devait rien.

-         Tu crois que je voulais te faire du mal? demanda Marenna.

Sa voix était plus basse maintenant. Moins certaine.

Neve détourna les yeux. C’était dangereux, cette voix-là. Elle l’avait attendue trop longtemps.

-         Je ne sais pas ce que tu voulais.

-         Je voulais que tu aies une bonne vie, rétorqua Marenna.

-         J’en ai une.

-         Une vraie vie, Neve. Pas des murs humides. Pas le port. Pas des hommes qui te parlent comme si tu valais moins parce que tu es née du mauvais côté de la ville. Tu avais de la magie. Tu avais son sang. Qu’est-ce que j’étais censée faire? Te dire que ce n’était rien? Te laisser devenir une mage de ruelle, sans formation, sans protection, jusqu’à ce qu’un démon, un recruteur, un templier ou un magister te trouve avant moi?

Cette fois, Neve ne répondit pas immédiatement. Parce que c’était vrai. Peut-être pas entièrement. Mais assez. La vérité compliquée est la pire.

Marenna n’avait pas inventé le danger. Elle n’avait pas inventé Tevinter. Elle n’avait pas inventé la hiérarchie du sang, ni la faim, ni la valeur démesurée de la magie. Elle avait joué avec les seules cartes que le monde avait daignées lui jeter. Et pourtant…

-         Tu aurais pu me prendre dans tes bras d’abord, dit Neve.

La phrase fut si simple que Marenna sembla ne pas la comprendre.

Neve la regarda. Les mots lui faisaient mal, maintenant qu’ils sortaient. Plus mal que ceux d’avant.

-         Cette nuit-là. Quand tout a gelé. Quand je t’ai dit que j’avais peur.

Marenna resta immobile. Elle se souvenait très bien de quelle nuit.

-         Tu aurais pu me prendre dans tes bras avant d’écrire à mon géniteur.

Le silence devint immense.

Tomas ferma les yeux. Lysa pleurait en silence, sans vraiment savoir pour qui.

Marenna posa une main sur le dossier de la chaise, comme si elle avait soudain besoin de soutien.

-         Neve…

Son prénom. Pas “ma fille brillante”. Pas “notre chance”. Pas “notre espoir”. Juste Neve. Mais c’était trop tard. Ou peut-être que Neve avait besoin que ce soit trop tard, parce que si ce n’était pas trop tard, alors elle devrait rester. Elle devrait écouter. Elle devrait admettre que sa mère était à la fois coupable et aimante, ambitieuse et terrifiée, injuste et sincèrement persuadée d’avoir sauvé sa fille. Elle devrait laisser la complexité entrer, et sa colère ne survivrait peut-être pas intacte.

Elle n’était pas prête. À seize ans, elle avait assez de contrôle pour retenir le givre. Pas assez pour tenir deux vérités contradictoires dans ses mains sans se couper. Alors elle choisit celle qui lui permettait de partir.

-         Marlon ne nous donnera pas de titre, pas de respect, jamais, dit-elle.

Marenna essuya rapidement une larme qui n’avait pas encore tout à fait coulé.

-         Tu ne sais pas ce que tu fais.

-         Pour la première fois, si.

Il y eut dans la réponse une assurance qui n’était pas arrogante. Juste nette.

Neve n’avait jamais manqué d’esprit. C’était même ce que l’Académie avait eu le plus de mal à lui pardonner. Les lignées nobles acceptaient parfois qu’une fille impure soit puissante. Elles acceptaient moins qu’elle soit plus rapide qu’elles à comprendre.

-         Je sais lire les gens, ajouta-t-elle. Je sais écouter. Je sais trouver ce qu’on cache. Je sais survivre dans les pièces où personne ne veut de moi. L’Académie m’a appris les sorts. Dock Town m’a appris le reste.

Tomas la regarda alors avec une tristesse douce. Comme s’il voyait déjà la femme qu’elle allait devenir, solitaire, brillante, impossible à retenir.

-         Neve, tu n’as nulle part où aller, dit-il.

Neve hésita. Pas parce qu’elle n’y avait pas pensé. Parce que le dire rendait la chose réelle. Mais elle avait déjà parlé avec une enquêtrice du quartier nord. Elle cherchait quelqu’un capable de lire des traces magiques sur des scènes où les patrouilles ordinaires refusaient de rester. C’était mal payé. Irrégulier. Dangereux. Mais c’est du travail. Et surtout, c’était utile. Et ça aidait les gens. Ceux qui en avait réellement besoin.

Mais Neve ne répondit pas. Elle ne voulait pas que sa mère trouve des arguments pour la convaincre que c’était stupide comme idée.

Marenna parut soudain fatiguée. Plus que fâchée. Plus que blessée.

-         Tu fais ça pour me punir?

Neve ne répondit pas. Parce qu’une partie d’elle savait que oui. Une partie. Pas toute. Elle voulait partir pour elle-même. Elle voulait se choisir. Elle voulait ne plus appartenir aux calculs de Marenna, aux silences de Marlon, aux arrangements d’adultes qui avaient façonné sa vie avant qu’elle sache écrire son nom.

Mais elle voulait aussi que sa mère souffre. Elle n’en était pas fière. Elle n’était pas encore assez grande pour être entièrement juste.

-         Je fais ça parce que je ne peux plus rester ici, dit-elle enfin.

Ce n’était pas toute la vérité. Mais c’était une vérité.

Lysa se leva d’un coup.

-         Tu pars maintenant?

Sa voix se brisa au dernier mot.

Neve la regarda. Et là, quelque chose en elle faillit céder. Lysa n’y était pour rien. Petro non plus. Ils avaient grandi dans l’ombre de cette histoire sans l’avoir choisie. Ils avaient bénéficié de l’argent de Gallus, oui. De la nourriture, du loyer, des vêtements meilleurs. Ils avaient aussi vécu avec une mère qui parlait souvent de Neve comme d’une preuve que la famille pouvait monter plus haut. Avec un père qui comptait l’argent sans toujours oser demander ce qu’il coûtait. Avec une sœur absente la moitié de l’année, puis distante l’autre moitié.

Neve s’approcha de Lysa. La petite, plus vraiment petite, avait les yeux rouges.

-         Je vais m’en sortir, t’inquiète, dit Neve.

Marenna eut un rire court, blessé.

-         Bien sûr.

Neve ignora la remarque.

Petro, lui, s’était levé lentement. Il tenait toujours son mécanisme rouillé dans une main. À dix ans, il avait l’âge que Neve avait eu la nuit du givre. Cela la frappa si violemment qu’elle dut détourner les yeux.

-         Tu vas être pauvre? demanda-t-il.

Tomas souffla son nom, gêné.

Mais Neve répondit.

-         Probablement.

Petro fronça les sourcils.

-         C’est stupide.

Cette fois, Neve rit vraiment. Une seconde seulement. Un petit rire cassé.

-         Oui. Peut-être.

Il s’approcha et lui tendit le mécanisme.

-         Tiens.

-         Pourquoi?

-         Parce qu’il marche pas. Mais toi tu comprends les trucs cassés.

Neve resta figée. Puis elle prit l’objet.

C’était une petite pièce d’horloge ou de serrure, difficile à dire, rouillée, tordue, inutile pour presque tout le monde. Ce n’était pas exactement ce genre de truc cassé qu’elle comprenait mais cela signifiait beaucoup pour lui, et pour elle.

Elle la serra dans sa main.

-         Merci.

Petro hocha la tête, satisfait, puis retourna s’asseoir trop vite, comme s’il craignait de pleurer aussi.

Neve alla chercher ses affaires. Cela prit moins de temps que prévu. C’était peut-être cela qui faisait le plus mal. Une vie entière pouvait parfois entrer dans un sac.

Quelques vêtements. Des livres. Ses notes de l’Académie. Une bourse maigre, alimentée par l’argent qu’elle avait économisé en secret. Une paire de gants. Une petite lame. Le mécanisme de Petro. Un foulard que Lysa avait brodé maladroitement deux ans plus tôt. Elle hésita devant une vieille mèche de ruban violet que Marenna avait gardée dans une boîte et qu’elle avait glissé un jour dans les affaires de Neve “pour qu’elle se souvienne”.

Neve la prit. Puis, après une seconde, la remit. Pas parce qu’elle ne voulait pas se souvenir. Parce qu’elle ne voulait pas partir avec la version du souvenir que Marenna avait choisie pour elle.

Quand elle revint dans la pièce principale, Tomas était près de la porte. Marenna, elle, n’avait pas bougé. Le certificat était toujours sur la table. La lettre de Marlon aussi.

Neve les regarda. Puis elle prit le certificat.

Marenna releva vivement les yeux, comme si elle craignait que Neve le déchire.

Mais Neve le roula avec soin et le glissa dans son sac.

-         Ça, je l’ai gagné, dit-elle.

Puis elle prit la lettre de Marlon Gallus. Le papier était épais. Cher. Sans tache. Elle le contempla un instant.

-         Ça, non.

Elle leva la main. Un froid très précis naquit entre ses doigts. Pas une tempête. Pas une explosion. Une simple ligne blanche qui parcourut le papier plié, le raidit, le rendit cassant. Puis elle le brisa en deux. Le son fut sec. Presque élégant.

Marenna inspira comme si c’était son propre avenir que Neve venait de casser.

Neve posa les morceaux sur la table. Puis elle passa son sac sur son épaule.

Tomas ouvrit la porte, mais ne s’écarta pas tout de suite.

-         Tu as un endroit où dormir ce soir?

-         Oui.

-         C’est sûr?

-         On verra.

Il secoua lentement la tête. Puis il fit quelque chose qu’il faisait rarement. Il posa une main sur l’épaule de Neve. Pas pour la retenir. Juste pour marquer l’endroit où elle était encore, une seconde de plus.

-         Tu as le droit de partir, dit-il très bas.

Marenna tourna vers lui un regard blessé.

-         Tomas! Comment ose-tu?

Tomas ne recula pas. Il ignora la question de sa femme.

-         Et tu as le droit de revenir, ajouta-t-il.

Neve avala difficilement.

-         Je ne vais pas revenir.

Il retira sa main.

Marenna se leva alors.

-         Neve! Arrête. S’il te plait.

La voix était celle d’une mère, cette fois. Pas d’une stratège. Pas d’une femme qui négociait contre l’Empire.

Neve s’arrêta sur le seuil. Elle ne se retourna pas tout de suite. Parce qu’elle savait que si elle regardait Marenna trop longtemps, quelque chose en elle chercherait encore les bras qu’elle n’avait pas reçus à dix ans.

-         Je t’aime, ma Chérie, dit Marenna.

La phrase était maladroite, tardive, nue. Elle aurait dû réparer quelque chose. Elle ne répara rien. Mais elle entra quand même.

Neve ferma les yeux. Sa colère voulut répondre : Non. Tu aimais ce que je pouvais devenir. Sa douleur voulut répondre : Alors pourquoi tu ne m’as pas entendue? Sa lucidité, plus cruelle, souffla : Les deux peuvent être vrais.

Mais elle n’était pas prête à offrir cette nuance à Marenna. Pas ce soir. Et peut-être jamais. Alors elle dit seulement :

-         Je sais.

Marenna eut un petit sanglot silencieux. Elle se persuadait que sa fille était dans une petite phase rebelle, qu’elle reviendrait probablement le lendemain après avoir fait le calme dans son esprit. Une petite crise d’adolescente gâtée.

Mais ce n’était pas le cas, Neve avait prise cette décision il y a longtemps. Elle y avait déjà réfléchi. Elle en avait marre qu’on se serve d’elle comme une occasion. Comme un outil. Elle n’était pas un lot de loterie. Et Tevinter n’était pas un endroit où l’on gagnait quoi que ce soit. On l’y survivait. Sans plus.

Neve ouvrit les yeux.

-         Mais ça ne suffit pas toujours.

Elle sortit. La rue était froide. Pas à cause d’elle. Pour une fois.

Le soir avait enveloppé Dock Town de cette lumière sale qui rendait les pavés luisants et les fenêtres plus lointaines qu’elles ne l’étaient. Une odeur de pluie ancienne montait des caniveaux. Quelqu’un criait plus loin, près d’un entrepôt. Une cloche sonnait l’heure dans un quartier plus haut, comme si même le temps avait une meilleure voix pour les riches.

Neve descendit les marches sans se presser. Son sac pesait sur son épaule. Pas beaucoup. Juste assez pour rappeler qu’elle possédait peu.

Elle atteignit la rue et s’arrêta. Et pendant une seconde, elle sentit l’envie terrible de se retourner. De regarder la fenêtre. De voir si Lysa était là. Si Marenna aussi. Mais elle ne le fit pas. Pas parce qu’elle était forte. Mais parce qu’elle ne l’était pas assez.

Alors elle marcha. Chaque pas l’éloignait d’un foyer qui avait été à la fois refuge et cage, amour et transaction, origine et piège. Chaque pas lui faisait mal. Et pourtant, sous la douleur, il y avait quelque chose d’autre. Un espace. Petit d’abord. Puis plus grand. Un espace où personne ne dictait la prochaine phrase.




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