L'épée et le lys

Chapitre 26 : Théa - Convalescence

Par marina.bbr

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Lorsqu’elle sentit le balancement du chariot cesser, Théa ouvrit brusquement les yeux. L’inquiétude la traversa d’un coup et elle se redressa sur les coudes, scrutant l’agitation autour d’elle. Le soleil se couchait à l’horizon et le convoi installait le camp. Certains agents montaient les tentes, d’autres allumaient les feux. Un peu plus loin, deux hommes rassemblaient les chevaux de maître Dennet et les nourrissaient en flattant leurs encolures d’une caresse familière.

Cette vision la rassura. Elle porta une main à ses tempes et constata que la migraine avait disparu. Son ventre, en revanche, protesta bruyamment, un grondement qui lui rappela les ronflements de Sera. Elle n’avait rien avalé depuis des jours. Elle aurait dû être plus faible que ça. Le sort de sommeil avait-il aussi ralenti son organisme ? Elle se promit de poser la question à Solas, tout en devinant déjà la réponse.

Elle tenta de se lever, mais une douleur fulgurante lui traversa la jambe et la cloua sur place. Un gémissement lui échappa. Elle inspira, tenta à nouveau, plus prudemment cette fois. Une main massive se posa alors sur son épaule et l’arrêta net.

            —  Vous comptez aller où comme ça ?

Théa leva les yeux vers le visage sérieux du chef de la Charge. Un sourire en coin étirait ses lèvres fines, le genre de sourire qu’un adulte adresse à un enfant qui s’apprête à faire une bêtise évidente mais pardonnable.

Elle savait qu’elle ne devait pas bouger. Sera le lui avait répété, et les paroles de Fiona et de Vivienne, lors de l’attaque du bastion des Gardes des Ombres, lui revinrent en mémoire : rester immobile. Ne pas forcer. Ne pas risquer d’aggraver la blessure. Mais comment rester allongée alors que tout le camp s’activait autour d’elle ? Ses yeux, malgré elle, cherchèrent le chariot où reposait Cullen. Elle aperçut Cassandra qui donnait des ordres pour qu’on le déplace dans une tente déjà montée.

Un long soupir lui échappa.

            —  Je vois... se contenta de déclarer Iron Bull en élargissant son sourire en un rictus mi-amusé mi-attendri. 

Ce dernier se déplaça avec son assurance habituelle et se pencha vers elle. Il passa un avant-bras sous ses genoux, l’autre venant soutenir son dos. Par réflexe, Théa glissa les bras autour de son cou massif et s’y agrippa fermement.

            —   Ok, ça risque d’être un peu douloureux, mais je vais essayer de me montrer… délicat.

            —   Sorti de son contexte, patron, ça sonne vraiment comme un truc cochon. Et dans ce domaine-là, c’est pas votre genre d’être si attentionné, lança Cremissius en passant près d’eux, un bélier sauvage sur l’épaule, percé de plusieurs flèches.

Le Qunari grogna en guise de réponse et souleva sans attendre Théa, dont les joues étaient écarlates. Elle gémit, les yeux clos, lorsque sa cuisse protesta violemment. Après quelques pas, la douleur s’atténua et elle se laissa porter, appréciant malgré elle cette étrange promenade entre les tentes et les silhouettes affairées. Certains agents la saluèrent d’un sourire chaleureux. D’autres ne leur prêtèrent aucune attention, trop concentrés sur leurs tâches, et Iron Bull dut régulièrement hausser la voix pour qu’on leur laisse le passage.

Après plusieurs mètres, il posa les yeux sur elle.

            —   Écoutez pas ce que raconte cet idiot de Crem. C’est vrai que j’ai rien d’un gars délicat. Moi, j’aime frapper, tuer, faire couler le sang. J’y prends du plaisir… Mais ça ne m’empêche pas, parfois, de me comporter comme une personne civilisée.

            —   Je sais…, murmura Théa, surprise qu’il cherche à se justifier.

            —  Je peux être un chevalier servant. Du genre qui rend service. Pas de ceux qui courtisent. Enfin, ça m’arrive de séduire des femmes, mais seulement celles qui ont le cœur libre.

            —  Très bien…, répondit-elle, de plus en plus confuse.

Iron Bull haussa les épaules, comme si tout cela allait de soi.

            —   Parce que sinon, elles pensent à quelqu’un d’autre quand elles sont dans mes bras. Et ça, j’aime pas. Si je passe la nuit avec quelqu’un, je veux que ce soit mon nom qu’elle murmure le lendemain… pas celui d’un autre.

Théa sentit la chaleur lui monter aux joues. Elle baissa les yeux, incapable de soutenir son regard après une telle déclaration. Elle connaissait le franc-parler de la Charge, elle avait appris à rire de leurs plaisanteries, à les accepter comme elles venaient. Mais cette fois, la remarque était trop intime, trop directe, et elle ne savait pas où poser son regard ni quoi répondre.

Pourtant, malgré la gêne qui lui nouait la gorge, une douceur familière l’envahit. Iron Bull, avec ses manières brutales et son humour douteux, n’avait jamais cherché à la mettre mal à l’aise. Il parlait comme il vivait : sans filtre, sans détour, avec une honnêteté presque désarmante. Et sous cette carapace de géant, elle percevait toujours la même chose : une loyauté farouche, une attention sincère, une façon maladroite mais réelle de veiller sur les siens. Elle resserra un peu sa prise autour de son cou, un geste minuscule, presque instinctif, pour lui signifier qu’elle avait compris… et qu’elle ne le jugeait pas.

            —  Ce que je veux dire, continua Iron Bull en percevant la gêne de la jeune femme, c’est que Cremissius est parfois un sacré imbécile. Un gars bien, efficace sur le terrain, mais qui devrait apprendre à fermer sa grande bouche de temps en temps.

Théa hocha la tête, espérant que la conversation s’arrêterait là. Elle n’imaginait pas le Qunari sans le Tevinter à ses côtés. Quoi qu’il en dise, Crem restait son meilleur élément, et elle le savait.

Elle comprenait aussi que le monologue d’Iron Bull n’était là que pour dissiper le moindre malentendu. Il voulait s’assurer qu’elle ne prenne pas les plaisanteries de Crem au sérieux. Et malgré les rumeurs flatteuses que certaines femmes de l’Inquisition colportaient sur les prouesses du Qunari, Théa n’avait jamais envisagé Iron Bull autrement que comme un ami. La réciproque lui semblait évidente. Les remarques de Crem n’avaient jamais été dirigées contre elle. Elles servaient uniquement à piquer son chef, à déclencher ce petit jeu qu’ils entretenaient tous les deux.

Sans vraiment s’en rendre compte, elle sourit. Elle s’était attachée à cette troupe bruyante, imprévisible, chaleureuse. Si elle devait rentrer chez elle un jour, elle savait déjà que leur absence laisserait un vide.

D’une de ses grandes mains, Iron Bull écarta le pan de la tente où Cullen avait été installé. À l’intérieur, Cassandra se tenait assise au chevet du commandant. Elle se retourna aussitôt vers eux. Sous la lumière vacillante des torches, Théa remarqua les cernes sombres qui marquaient ses yeux, la tension crispée de sa mâchoire, la fatigue qui alourdissait ses épaules.

Le regard de la chercheuse se posa sur Théa et, l’espace d’un instant, elle eut un mouvement hésitant, comme si elle songeait à lui cacher la vue. Mais elle se ravisa au dernier moment et s’écarta, laissant à Théa le champ libre.

Serrée contre Iron Bull, Théa sentit son cœur se contracter. Ses doigts se crispèrent sur les épaules du Qunari ; elle crut même sentir ses ongles s’y enfoncer. Il ne broncha pas. Il la maintint fermement, comme s’il craignait qu’elle ne tente de se jeter au sol pour rejoindre l’homme qu’elle aimait.

Cullen était si pâle.

Trop pâle.

Combien de sang avait-il perdu ? Souffrait-il dans son sommeil ? Était-ce seulement un sommeil ? Il restait immobile, d’une tranquillité presque irréelle, au point que Théa sentit un frisson lui remonter la nuque. Sa poitrine ne semblait se soulever qu’à grand peine, comme si son corps hésitait à respirer. Pendant un instant, elle eut peur qu’il ne soit plus là du tout.

            —   Il est toujours inconscient…, expliqua Cassandra d’une voix basse, avant de fermer brièvement les yeux, comme si elle luttait contre l’épuisement.

Elle se détourna, fit quelques pas pour reprendre contenance, puis revint près du lit, son regard fixé sur le visage immobile du commandant.

            —   J’aurais dû accorder plus d’attention à son état. J’étais persuadée qu’il gérait. Solas m’avait prévenue !

La voix de Cassandra se brisa légèrement. Elle se tut, serra les poings, furieuse contre elle-même. Théa baissa les yeux. Elle comprenait trop bien ce que ressentait la chercheuse. Elle aussi s’était surprise à refaire le fil des derniers jours, à se demander ce qu’elle aurait pu faire différemment pour garder Cullen en sécurité. Elle aurait dû signaler que ses migraines n’étaient pas normales. Elle aurait dû préparer des potions plus fortes, des onguents plus efficaces, ou même trouver un moyen de le forcer à garder le lit, quitte à l’empêcher de participer à la bataille de l’Inébranlable.

Mais c’était Cullen.

Le commandant Rutherford.

Le templier qui avait survécu au Cercle de Férelden, à Kirkwall, à la magie du sang. Jamais il n’aurait accepté d’être écarté. Jamais il n’aurait voulu rester à Fort Céleste pendant que les autres risquaient leur vie. Le cœur de Théa se serra. Même si elle l’avait voulu de toutes ses forces, rien n’aurait pu se dérouler autrement.

            —   Sa place était ici…, murmura-t-elle.

            —   La petite a raison, confirma Iron Bull.

Toujours solidement installée dans ses bras, elle sentit le Qunari s’avancer vers le lit. Cassandra s’écarta davantage pour lui laisser la place. Iron Bull se pencha et déposa Théa sur une chaise. Elle grimaça en sentant sa jambe tirer, puis l’étendit devant elle, recouvrant le bandage avec les pans de sa robe.

            —   Elle prend le relais, chercheuse, vous venez avec moi.

            —   Je ne peux pas, protesta Cassandra. Cullen est sous ma responsabilité.

            —   Que pourrait-il lui arriver de plus ? Théa ne va pas l’achever !

Cette dernière se figea. L’achever. Le mot lui fit l’effet d’un coup de poing. Une pensée fugitive, désagréable, lui traversa l’esprit, quelque chose de trop proche de ce qu’on fait pour abréger la souffrance d’une bête blessée. C’était déplacé, presque obscène dans ce contexte. Elle lança à Iron Bull un regard glacial. Il leva simplement un sourcil, sans comprendre. À cet instant, elle le détesta.

Cassandra hésita un moment puis baissa les yeux.

            —   Vous avez raison. Entre ses mains, Cullen est en sécurité.

Elle posa la sienne sur celle de Théa.

            —   Je vous le confie. Sans vous… il ne serait peut-être plus là.

            —   Je ne l’ai pas sauvé. Vivienne…

            —   Mais vous êtes la seule à l’avoir vu tomber. Sans votre intervention, il serait…

Les yeux de la chercheuse s’embuèrent et elle détourna le regard.

            —   Venez boire un verre avec la Charge, chercheuse ! s’exclama Iron Bull pour détendre l’atmosphère.

            —   Oh non non, merci mais non, vraiment.

            —   Oh si si, ça va vous faire du bien, vraiment.

Il la poussa vers l’extérieur et la tente se referma sur eux dans un bruit sec. Théa regarda un moment l’entrée en silence. Puis, lentement, elle tourna son attention vers Cullen. Les couvertures laissaient voir son torse nu et bandé. Le bandage était propre, sans doute venait-on de le changer, même si une légère teinte rosée apparaissait déjà sur le flanc. La magie avait fait son travail : Cullen survivrait et guérirait, mais pas sans douleur. Tout comme elle. Elle eut un sourire triste. Les voici tous deux dans des conditions similaires. Mais l’un d’entre eux avait la chance d’être conscient. Ou la malchance… Théa ne savait plus. Être éveillé signifiait sentir chaque douleur, affronter chaque souvenir, supporter le poids de ce qui s’était passé. Peut-être que l’inconscience était une forme de répit, un refuge temporaire où le corps et l’esprit se mettaient à l’abri. Elle, en revanche, n’avait pas ce luxe. Elle ressentait tout : la peur, la fatigue, la culpabilité, la solitude écrasante de ce moment suspendu. Peut-être que dormir, comme lui, aurait été plus simple.

Au moins, tant que Cullen était inconscient, il ne souffrait pas. Le réveil serait probablement moins agréable… mais il s’en remettrait. Il était fort, courageux et, elle n’en doutait pas, résistant. Tout irait bien. Tout irait pour le mieux. Dans quelques semaines, il donnerait ses entraînements habituels en dictant de précieux conseils aux jeunes recrues, ou en affrontant Crem sous un soleil matinal, en riant avec Varric d’un récit sur un héros quelconque. Dans quelques semaines, Cullen râlerait face aux nombreux rapports qui s’entasseraient sur son bureau, il sourirait de son air crispé face à un noble le couvrant d’éloges. Dans quelques semaines, Cullen laisserait son regard se perdre sur les montagnes des Dorsales de Givre comme il se plaisait à le faire certains soirs, et peut-être qu’elle serait à ses côtés. Dans quelques semaines, l’Inébranlable ne serait plus qu’un vague souvenir dont on ne se rappellerait que dans les chants de bardes, dans une taverne bondée. Oui, c’était évident, tout redeviendrait normal, tout serait comme avant…

Alors pourquoi pleurait-elle ainsi ? Pourquoi le sanglot qui s’échappait de sa gorge agitait-il ses épaules aussi frénétiquement ? Si tout allait bien, pourquoi son cœur lui faisait-il aussi mal ?

Elle tendit une main tremblante et écarta une mèche de cheveux du front de l’ancien templier. Elle caressa sa joue, puis la cicatrice qui ornait sa lèvre.

Cullen avait failli mourir. L’image de sa chute ne la quittait plus dès qu’elle fermait les yeux. Elle entendait encore son cri de douleur quand il s’était relevé, le corps ensanglanté. Mais pire que tout, elle se souvenait de son regard perdu posé sur elle, celui juste avant qu’il ne s’effondre sur les gravats du bastion… Elle avait failli le perdre définitivement. Alors elle s’autorisa à pleurer, de soulagement, de peur passée, et de douleurs aussi bien physiques que morales. Tout irait bien, oui, mais l’épreuve laissait une nouvelle cicatrice, sur le corps comme dans l’âme.


Quand ses sanglots se calmèrent, elle releva la couverture jusqu’aux épaules du commandant. La nuit était tombée, l’air rafraîchissait, et elle détestait l’idée qu’il puisse, en plus de son état actuel, prendre froid. Puis elle l’observa encore un moment en silence : il semblait si paisible, comme si rien ne pouvait désormais le perturber.

Le pan de la tente s’écarta pour laisser entrer Sera avec un sourire crispé. Visiblement, elle hésitait à déranger ce tête-à-tête. En guise d’excuse, elle brandit un gobelet et une assiette garnie de tranches de bélier rôti et de fruits.

            —   Tu dois avoir faim, non ?

Théa avait oublié son ventre qui réclamait sa pitance une heure plus tôt, mais à présent qu’elle sentait le fumet qui émanait de l’assiette encore chaude, son appétit refit surface.

            —   Effectivement. Merci, dit-elle quand Sera lui donna son repas.

            —   Avec un peu de chance, l’odeur réveillera notre gros dormeur.

Théa eut un franc sourire. Si seulement !

Pleurer l’avait soulagée de nombreuses tensions. À présent, elle se sentait épuisée, mais allégée d’un poids qu’elle ignorait porter.

            —  Tu veux que j’installe ton sac de couchage ici ? Je l’ai mis dans notre tente comme toujours, mais je comprendrai si tu veux me faire faux bond ce soir.

Théa secoua la tête. Non, cela ne servait à rien. Si elle restait là, elle passerait la nuit à surveiller Cullen, à attendre qu’il ouvre les paupières, et elle était persuadée que Vivienne avait fait le nécessaire pour que le commandant dorme jusqu’à leur arrivée à Fort Céleste. En tout cas, si elle-même avait été mage, c’est ce qu’elle aurait fait. Le trajet était mouvementé et, avec une telle plaie, les gênes seraient nombreuses.

            —   Non, je préfère rester avec toi.

            —   Je suis flattée ! T’entends ça, blondinet, ta princesse me préfère à toi !

            —   Je… Je ne suis pas sa princesse.

Mais Sera ne l’écoutait déjà plus. Elle regardait Cullen avec un sérieux inattendu.

            —   Tu crois qu’il rêve ? s’enquit-elle. Cole saurait nous le dire.

Théa acquiesça, sentant la curiosité s’éveiller en elle. Elle aimerait savoir si le sommeil du commandant était paisible ou envahi de cauchemars. Puis elle réalisa qu’elle n’avait pas vu l’esprit depuis son réveil.

            —   Où est Cole, Sera ? Est-il… ?

            —   Mort ? Nan. Je crois pas que ce machin puisse mourir. Il reste surtout dans les pattes de Solas, ces temps-ci. Il parle pas beaucoup. Enfin… encore moins que d’habitude. Mais bon, c’est son truc.

Elle haussa les épaules et Théa se contenta de hocher la tête, espérant que son ami étrange allait bien. Elle mordit dans un morceau de viande et ferma les yeux durant sa mastication. C’était trop cuit, mais elle était trop affamée pour s’en plaindre.

Quand la tente s’ouvrit une nouvelle fois, la silhouette élégante de l’enchanteresse Vivienne entra. Droite, impeccable, elle avançait comme si l’Inébranlable n’avait jamais été qu’une formalité sur son chemin. Rien, ni la fatigue du voyage ni l’atmosphère lourde de la tente, ne semblait pouvoir altérer sa prestance naturelle. Après tout, on ne la surnommait pas Madame de Fer pour rien. Son regard glissa de Théa à Cullen avec une attention froide mais assurée.

            —  Bien. Vu que vous êtes au chevet de mon patient, je vais en profiter pour vérifier votre blessure en même temps que celle de ce cher commandant.

Un frisson incontrôlable traversa Théa avant qu’elle ne finisse par acquiescer. Elle avait vu la blessure au moment où le démon l’avait frappée, elle se souvenait du choc, du sang, de la brûlure. On lui avait expliqué les dégâts, elle sentait encore la douleur sourde qui revenait par vagues. Elle savait tout cela. Mais elle n’avait pas vu ce qu’il en restait maintenant, après la bataille, après les soins, après le chaos. Et c’était cette part-là qu’elle redoutait : découvrir l’ampleur réelle de la plaie, la forme qu’elle avait prise. La regarder en face, c’était aussi faire connaissance avec celle qui serait désormais responsable, à jamais, de son handicap.

Sera glissa un tabouret sous sa jambe invalide et Vivienne défit le pansement avec une lenteur maîtrisée. L’air frais effleura la peau meurtrie et Théa sentit un frisson lui remonter la colonne. Quand la plaie apparut enfin, elle retint son souffle. La chair était encore boursouflée, gonflée par l’inflammation, et les trois marques laissées par les griffes formaient un alignement irrégulier qui traversait sa cuisse de part en part. Elle avait déjà vu la blessure, oui, mais pas ainsi, pas dans ce calme, pas avec la lumière crue de la lanterne qui en révélait chaque contour.

Vivienne prit un chiffon propre, l’imbiba d’eau tiède et commença à nettoyer la zone. Le contact, pourtant léger, arracha à Théa une grimace. La douleur n’était plus vive comme au premier jour, mais elle restait sourde, prête à se réveiller au moindre geste. L’enchanteresse ne fit aucun commentaire, mais son regard se durcit légèrement, comme si elle évaluait silencieusement l’étendue des dégâts.

Elle attrapa ensuite un petit pot d’onguent et en approcha les doigts. L’odeur, forte et âcre, monta aussitôt au nez de Théa. Quand Vivienne appliqua la première touche, la brûlure fut immédiate, un picotement intense qui irradia jusqu’à la hanche. Théa inspira entre ses dents, les muscles de sa cuisse se contractant malgré elle.

            —   Ça ne saigne plus du tout, relativisa la mage. C’est une bonne chose. Cela serait déjà cicatrisé si vous aviez écouté mes recommandations sur le terrain.

Elle termina d’étaler l’onguent, puis reprit un bandage propre qu’elle enroula avec précision autour de la cuisse, serrant juste assez pour maintenir sans faire souffrir. Quand elle eut fini, elle tapota légèrement le pansement, signe que l’examen était clos.

            —  Quelle ironie, ma chère. Le cas du commandant est bien plus grave, et pourtant il n’en gardera que peu de séquelles.

Le ton était sec et Théa comprit le reproche que l’enchanteresse cherchait à peine à dissimuler. Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun mot ne vint. Son regard glissa vers Sera, en quête d’un soutien, mais l’archère fronçait le nez, visiblement incommodée par l’odeur âcre de l’onguent qui imprégnait encore l’air, trop occupée à se retenir de faire un commentaire pour remarquer son malaise.

            —   Je ne comprends toujours pas pourquoi vous étiez dans l’enceinte de la forteresse alors qu’il vous avait été stipulé de rester dehors, Trésor…, reprit Vivienne, la voix aussi douce qu’une lame de dague aiguisée.

            —   Je ne pouvais pas rester inactive, se défendit Théa cette fois.

            —   Ce brave Cullen vous aurait-il donné de l’inspiration alors que lui-même se jetait dans la mêlée ? ironisa l’enchanteresse.

Théa baissa les yeux, mordant sa lèvre pour retenir une réplique trop vive.

            —   Vous êtes deux idiots. Regardez où cela vous a menés ! s’agaça Vivienne pour finir.

            —   Oooh minute, vous allez quand même pas… commença Sera en s’avançant.

Théa la coupa avant qu’elle n’aille plus loin, redressant le menton avec un regain de fierté inattendu.

            —   Ne me reprochez pas d’avoir soigné des gens sur le terrain, Grande Enchanteresse. Je vous suis reconnaissante pour vos soins, ainsi que pour ceux que vous prodiguez au commandant Rutherford, mais ne minimisez pas l’importance de mes actes. J’ai peut‑être désobéi en entrant dans le bastion des Gardes des Ombres, mais j’y ai soigné plusieurs personnes. Je suis herboriste. Je suis guérisseuse. Adan m’a formée pour soutenir les agents de l’Inquisition, et c’est exactement ce que j’ai fait. Vous pouvez me reprocher un manque de prudence, certainement, mais pas d’avoir agi en conscience, ni d’avoir accompli ce pour quoi j’ai été recrutée.

Les joues rougies par sa colère et son audace soudaine, Théa fixa les yeux sombres de l’enchanteresse. Dans son dos, elle entendit Sera étouffer un rire. En avait‑elle trop dit ? Devait‑elle s’excuser ? Elle battit des paupières, cherchant comment justifier sa tirade, quand la bouche pulpeuse de la mage s’étira en un sourire amusé.

            —   On peut au moins dire que cette expérience a réveillé votre caractère.

            —   Pardonnez mon ton…

            —   Par Andrasté, Trésor, ne vous excusez pas, la coupa son interlocutrice en se penchant pour remplir une nouvelle bassine d’eau claire. Pour une fois que vous sortez de votre coquille. Dommage que le commandant ait raté cela.

Elle jeta le chiffon souillé dans un panier en osier, essuya ses mains avec un linge propre, puis vérifia d’un geste expert que le bandage tenait bien.

            —   Vous pouvez regagner votre tente à présent. Interdiction de marcher pendant encore deux ou trois jours, et ensuite vous utiliserez une béquille pour laisser cette jambe au repos.

Théa marqua une hésitation tandis que Sera sortait de la chambre pour appeler Blackwall, qui traînait non loin.

            —   Et Cullen ? s’enquit l’herboriste en posant un nouveau regard inquiet sur le commandant inconscient.

            —   Il ne se réveillera pas avant que l’on soit à Fort Céleste. J’hésite même à prolonger son sommeil de plusieurs jours… voire de plusieurs semaines.

L’effarement se peignit sur le visage de Théa. Des semaines ? Cullen était robuste, en excellente santé. Sa guérison était en bonne voie, sa chair ne justifiait pas un sommeil aussi long. Alors la raison était ailleurs. Le sevrage… bien sûr. Et au fond d’elle, elle savait que c’était le mieux pour lui : les effets du manque de lyrium pouvaient ravager un organisme, briser un esprit, parfois même tuer. Le maintenir endormi, c’était lui offrir une chance de traverser cette épreuve sans que son corps ne s’effondre sous la douleur.

            —   C’est si… horrible que cela ? demanda‑t‑elle, cherchant à être rassurée.

            —   Non. Ma magie a été efficace.

            —   Alors je peux…

            —   Non, vous ne pouvez pas, trancha Vivienne. Dans votre état, vous ne m’êtes d’aucune utilité. Allez vous coucher.

Théa se renfrogna. Elle avait vu des plaies autrement plus impressionnantes, en avait nettoyé, recousu, pansé des dizaines depuis qu’Adan l’avait formée. Elle n’était pas du genre à faiblir devant la chair meurtrie. Ce qui la rongeait, c’était d’être tenue à l’écart, incapable d’aider Cullen, réduite à l’impuissance alors que tout son métier consistait justement à soulager et réparer. Être chassée ainsi, comme si elle n’avait rien à apporter, meurtrissait sa fierté un peu plus.

La tente s’ouvrit sur Blackwall. Théa leva les yeux vers lui et, l’espace d’un instant, oublia sa propre douleur. Lui aussi portait les marques de la bataille : une estafilade mal nettoyée à la tempe, de la poussière incrustée dans sa barbe, et surtout cette ombre dans son regard, plus lourde encore que d’habitude. L’homme qui vivait dans les Marches Solitaires, qu’elle observait parfois couper du bois ou plonger dans le lac, paraissait encore plus grave qu’à l’accoutumée, comme si les ténèbres avaient laissé une empreinte sur lui.

Il s’approcha d’elle avec une douceur inattendue et lui demanda, d’une voix basse, presque hésitante, s’il pouvait la porter. Théa accepta à contrecœur ; elle n’avait aucune envie de partir. Quand il la souleva, elle ne quitta pas la silhouette endormie de Cullen des yeux. Sa poitrine se serra. Elle devait se faire une raison : elle ne pouvait rien faire pour lui. Pas maintenant. Elle devait accorder toute sa confiance à l’enchanteresse et patienter autant qu’il le faudra.




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