L'épée et le lys

Chapitre 25 : Théa - La chute

Par marina.bbr

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Bonjour à tous et à toutes !

Ça y est, je suis de retour !

Je vous transmets ENFIN la suite du récit de notre cher Cullen et de la douce Théa.

Je vous conseille de relire le chapitre précédent pour bien vous resituer, même si celui‑ci replace déjà un peu le décor.

Merci infiniment pour votre patience !

Bonne lecture à vous 💛




Théa avait vu Cullen se précipiter vers les échelles adossées contre les remparts de la forteresse de l’Inébranlable. Elle l’avait vu grimper fièrement, échelon après échelon, jusqu’à sauter par‑dessus une crénelure et atteindre le chemin de ronde. Elle l’avait vu brandir vaillamment son épée et trancher les chairs gluantes des démons. À vrai dire, durant tout le début de l’assaut, elle ne l’avait quasiment pas quitté des yeux, un repère dans la tourmente. Elle avait été fascinée par son agilité, sa détermination et son courage.

À présent, il était trop haut pour qu’elle puisse suivre la moindre de ses actions avec la même attention. De toute façon, on lui apportait les premiers blessés, ceux souvent frileux face à la magie. On les allongeait devant elle, à même le sol sablonneux, et elle avait grimacé en découvrant les premières blessures. Une flèche dans l’épaule, un visage lacéré, une jambe brisée... Elle était parvenue à convaincre l’une des blessées d’accepter l’aide de la magie, sans quoi cette dernière perdrait définitivement la vue. Alors qu’un jeune mage soignait la soldate en question, Théa avait pris le temps d’observer l’assaut qui se poursuivait sous ses yeux, le cœur tambourinant furieusement dans sa cage thoracique.

La veille, dès l’instant où les troupes de l’Inquisition étaient parvenues aux portes du bastion des Gardes des Ombres, elle avait ressenti l’adrénaline des soldats s’abattre sur elle. Dans leur regard, l’attente du combat avait transformé leur jovialité en une faim que même les délicieux ragoûts de cochards n’avaient pas su rassasier. Sous cette attente lancinante, Théa s’était raidie à son tour. Son impatience s’était muée en une angoisse oppressante. Une sensation qui semblait s’infiltrer en elle de toutes parts, éveillant avec elle la peur des combats, des abominations derrière les murs de la forteresse et surtout celle de ne pas être à la hauteur. Darse lui était revenu en mémoire : l’incendie, le dragon, la mort d’Adan. Un cauchemar qu’elle espérait ne plus jamais revivre.

Puis l’assaut avait eu lieu, mené par Cullen qui distribuait des ordres avec l’assurance d’un monarque. Et Théa l’avait admiré, mais aussi envié. Pouvait‑il lui offrir un peu de cette force, de ce courage qui ne semblait jamais faillir ?

Quand il s’était éloigné pour prendre part au combat en gravissant les échelles, quand il n’avait plus été son repère, elle avait été frappée par l’horreur qui l’entourait. Les mages couraient dans tous les sens pour octroyer des soins aux premières victimes. Celles tombées des remparts, celles dont les flèches ennemies avaient perforé la chair, celles qui n’avaient pas survécu à une rencontre avec une abomination. Théa s’inquiétait. Les mages vidaient les fioles de lyrium comme on boit du petit lait. Le stock serait‑il assez grand ?

Autour d’elle, la plaine était tachée de rouge. Par endroits traînait un bouclier perdu, un casque renversé ou même une roue de trébuchet abandonnée. Le long des remparts, des débris d’échelles brisées et de pans de murs effondrés s’entassaient en petits talus saugrenus. Le vent souleva un peu de sable qui lui fouetta les jambes. Le soleil lui brûlait la peau, faisant naître des perles de sueur le long de ses bras nus.

Théa ne savait plus où regarder. Sans Cullen comme point de repère ou sans blessé immédiat à soigner, elle se sentait désemparée, là, en retrait dans l’attente d’un patient. C’était absurde. Plus les minutes passaient, moins les blessés refusaient la magie. Dans le fond, elle les comprenait : qui serait encore assez fou pour décliner l’aide d’une enchanteresse telle que Vivienne ou Fiona dans de telles circonstances ?

Son inutilité la frappa.

Alors, elle prit son courage à deux mains et franchit les portes de l’Inébranlable. Sa place était là, dans l’action, dans les premiers soins à donner afin de soulager les mages. Comme elle l’avait fait dans la chanterie à Darse. Elle en était capable.

Les soldats avaient dégagé la cour de l’entrée. Les démons étaient désormais ailleurs, occupés à se battre contre les troupes de l’Inquisition. Elle ne risquait rien.

Un regard autour d’elle lui assura qu’elle avait pris la bonne décision. Les mages soignaient principalement les blessés graves, laissant ceux aux plaies légères ou aux épaules déboîtées à leur souffrance. Théa ne les jugea pas et comprenait ce choix. C’était comme choisir, dans l’urgence, entre soigner un furoncle ou aider une femme en plein labeur. Les deux souffraient, mais le choix était vite fait.

Cela la rassura également. C’était là qu’elle pouvait intervenir, là qu’elle pouvait être utile. Elle ne possédait aucune magie, mais elle connaissait, grâce à Adan et à ses propres remèdes, comment soulager ceux qui souffraient. Alors, sans attendre une seconde de plus, elle se mit au travail. Elle redressa des épaules, nettoya et banda des plaies légères. Elle aida certains soldats à quitter les murs de cette sinistre forteresse pour les guider dans la plaine à l’abri des combats.

Elle avait soigné plus d’une dizaine de cas quand une femme gémit douloureusement non loin d’elle. Théa la rejoignit et se figea en reconnaissant l’armure qu’elle arborait. Une Garde des Ombres, blessée comme les soldats de l’Inquisition. Elle se mordit l’intérieur des joues, hésitant.

Une ennemie.

Devait‑elle la laisser mourir ? Demander à quelqu’un d’abréger ses souffrances ? Pouvait‑elle s’en charger elle‑même ? Elle secoua la tête. Même en temps de guerre, elle ne pouvait envisager un tel geste. Il s’agissait d’une femme qui avait besoin d’aide. Certes une alliée de Coryphéus, mais un être humain tout de même.

De ce que Théa avait compris, les Gardes des Ombres avaient commis l’irréparable parce qu’ils avaient eu peur. Peur de la mort. Peur de ne plus être là en cas d’Enclin. Une erreur. Une erreur humaine. Ils ne pouvaient pas être mauvais. L’Héroïne de Férelden n’avait-elle pas sauvé Thédas dix ans plus tôt ? Elle était, elle aussi, une Garde des Ombres.

Alors Théa s’agenouilla près de cette femme et pensa à Blackwall, qui se battait au côté de l’Inquisiteur. Peut‑être que cette garde aurait agi comme lui si elle était tombée sur l’Inquisition et non sur un sous‑fifre de Coryphéus.

Elle soupira. Il ne servait à rien de réfléchir à tout cela. Elle n’était, en vérité, que peu intéressée par la situation de Thédas en cet instant. Son but était de soigner, et un blessé était un blessé qu’importe ses idées erronées ou pas. Théa s’agenouilla près de la mage Garde des Ombres qui gémissait une fois de plus.

            —  Ne bougez pas, murmura‑t‑elle, tentant de garder sa voix stable.

Elle l’examina rapidement. Plaie à la tête. Jambe droite fracturée. Rien qu’elle ne puisse stabiliser.

            —  Je vais d’abord soigner votre tête, ensuite votre jambe. Je suis désolée, cela risque de vous faire un peu mal.

Elle se pencha pour dégager la plaie. La femme eut un sursaut violent, presque animal. Ses yeux s’ouvrirent d’un coup, deux fentes brillantes de terreur pure. Ses gémissements muèrent en cri de détresse.

            —  Tout va bien, je veux juste vous aider…

Mais la Garde des Ombres n’entendait plus rien. Son souffle se hachait, sa magie frémissait sous sa peau comme une bête enfermée. Puis, dans un geste désespéré, elle arracha la dague à sa ceinture et s’ouvrit profondément l’avant‑bras.

Théa hoqueta de stupeur, glacée par l’incompréhension devant cet acte de folie puis, elle se pencha pour plaquer ses mains sur cette nouvelle plaie et en stopper l’hémorragie qui en jaillissait par vague écarlate.

Soudain, la magie se déchaîna et jeta Théa plus d’un mètre en arrière. Le corps de la femme se cambra, puis se tordit, ses membres se crispèrent dans un craquement sourd. La corruption la dévora en quelques secondes, déformant ses traits, gonflant ses veines, déchirant sa silhouette. Quand elle retomba à quatre pattes, haletante, elle n’avait plus rien d’humain. C’était une abomination verdâtre et filiforme aux yeux noyés d’un éclat meurtrier.

Théa n’eut pas le temps de fuir.

Les griffes jaillirent. Trois lames d’os et de chair s’enfoncèrent dans sa cuisse. La douleur explosa et lui coupa le souffle. Ce n’est que lorsque la main monstrueuse s’éloigna de sa jambe que Théa parvint à hurler. Elle bascula en arrière, les mains cherchant un appui sur les gravats qui roulaient sous ses doigts.

Fuir ! Elle n’avait que ce mot en tête. Mais son corps peinait à agir. L’abomination se pencha sur elle, prête à frapper de nouveau, son souffle chaud et fétide caressa son visage. Les yeux écarquillés, la respiration arrêtée, Théa attendit.

Un éclair claqua. La créature fut projetée sur le côté, foudroyée net. Le corps verdâtre se tordit de douleur avant de s’immobiliser définitivement. La silhouette de Vivienne émergea de la poussière, ses yeux rivés sur Théa avec une sévérité qui ne laissait aucun doute. L’enchanteresse désapprouvait sa présence dans la forteresse.

            —   Votre place n’est-elle pas dehors ?

L’herboriste resta un moment interdite devant cette vision pleine de pouvoir et d’assurance. Puis, les talons de Vivienne claquèrent quand elle s’approcha d’elle pour se pencher à son niveau, les yeux soudain durs comme du verre.

            —  Vous allez bien, Trésor ? Que s’est‑il…

Elle s’interrompit net en voyant la plaie. Son visage se figea, puis elle poussa un long soupir exaspéré.

            —  Il ne manquait plus que ça…

Théa tenta de comprimer sa blessure, les doigts tremblants. La pression lui arracha un gémissement. La douleur, à la fois fulgurante, était également profonde, comme si quelque chose tirait à l’intérieur de sa cuisse à chaque battement de son cœur. Elle sentit le sang chaud glisser entre ses doigts, preuve que la plaie restait ouverte malgré ses efforts. En posant sa seconde main un peu plus bas, elle comprit que la blessure traversait sa cuisse de part en part. Une sensation étrange lui parcourut la jambe, comme si celle‑ci avait perdu une partie de sa force. Elle serra les dents et appuya un peu plus, tentant de stabiliser le saignement sans bouger.

            —  La plaie est profonde, murmura Théa, la voix tremblante.

Vivienne posa sa main sur son poignet pour l’arrêter.

            —  Ne bougez pas. Pas d’un pouce. Si vous remuez cette jambe, vous risquez d’aggraver la déchirure. Continuez simplement la pression. Rien d’autre.

Sa voix claquait comme un ordre militaire. Théa reconnut le même ton que le commandant utilisait avec ses recrues lors des entrainements. Malgré elle, cela lui arracha un léger sourire.

            —  Au moins vous restez positive, se méprit Vivienne. Je vais prendre du lyrium et vous arranger ça. Mais je vous le répète, ne bougez pas sinon vous en garderez des séquelles.

L’enchanteresse s’écarta pour fouiller dans sa besace. Elle en sortit une petite fiole de lyrium bleue et vibrante comme une mer nocturne sous un ciel étoilé. Le liquide brillait, il était captivant, et Théa comprenait pourquoi il pouvait être si facile d’en désirer une gorgée. Elle-même aurait pu donner n’importe quoi, en cet instant, pour en savourer juste une goutte et en découvrir le goût.

Un instant, fascinée, elle finit par détourner les yeux, se rappelant que le lyrium était un combat de chaque instant pour le commandant Rutherford. Elle posa alors les yeux sur les hauteurs où elle distinguait encore des soldats de l’Inquisition s’agiter. Son regard accrocha une silhouette sur les chemins de ronde. Un homme se battait contre trois abominations. Elle le reconnut immédiatement.

Son cœur se contracta. Malgré la douleur à sa jambe, elle fut parcourue d’un tout autre frisson. Celui de la peur.

Cullen.

La tension dans sa nuque.

Ses épaules raides.

Quelque chose n’allait pas.

Elle chercha à se redresser malgré la douleur, sans même s’en rendre compte. Son corps réagit avant sa pensée, mû par un instinct plus fort que tout. Les protestations de Vivienne lui parvinrent comme un bruit lointain, comme étouffées. Elle ne voyait plus la mage, ni la fiole, ni le sol sous ses mains. Tout son être ne répondait qu’à une seule impulsion, urgente, irrépressible.

Se lever.

Bouger.

Aller vers lui.

Maintenant.

Soudain, malgré ses doigts tachés de sang, Théa porta une main à ses lèvres pour étouffer un cri. Tout son corps se figea, comme si le monde s’était resserré autour d’elle. Son souffle se bloqua dans sa gorge, incapable de franchir la barrière de terreur qui venait de s’y dresser. Des larmes jaillirent aussitôt lorsqu’elle vit Cullen basculer dans le vide. La scène se déroula trop vite et trop lentement à la fois : sa silhouette qui vacille, le vide qui l’engloutit, puis la tige de métal qui l’attend en contrebas.

Il tomba droit dessus.

Son corps s’y abattit dans un fracas sourd qui sembla résonner jusque dans les os de Théa. Elle sentit quelque chose se dérober en elle. Le choc la traversa comme une lame glacée. Le sang éclaboussa la pierre, éclaboussa son cœur, éclaboussa tout ce qu’elle était.

Théa hurla.

Un son presque animal. Un cri qui n’avait rien d’humain, né d’un endroit si profond en elle qu’elle ne savait même pas qu’il existait. Puis, sans réfléchir, elle courut vers le commandant. Elle ne sentit ni le sol, ni sa jambe blessée, ni le sang qui coulait encore. Son attention était ancrée sur cette silhouette immobile sur les gravats… Cullen ne devait pas bouger. Il ne devait surtout pas bouger. Elle répétait ces mots dans sa tête comme une prière, comme un ordre avec l’espoir qu’ils soient entendus.

Mais il se redressa.

Et le cri qu’il poussa déchira quelque chose en Théa. Comme si son propre cœur venait de se briser sous la même lame qui l’avait transpercé lui. Comme si c’était elle, en cet instant, qui venait de hurler de douleur.

Elle chancela, suffoquée par la panique, par l’amour, par la terreur brute de le perdre. Tout son être se fissurait, se disloquait, incapable de supporter ce qu’elle voyait. Sa jambe blessée ralentissait sa course. Chaque pas était une brûlure. Elle glissa sur les gravats, tomba, ses mains râpant la pierre, puis se releva dans un sursaut de panique. Elle l’appela, la voix brisée. Il tourna la tête vers elle. Lentement. Trop lentement. Son regard semblait perdu, lointain, comme s’il peinait à la reconnaître.

Puis, lentement, il s’écroula.

Et elle accéléra encore, malgré sa jambe meurtrie, malgré la terreur qui lui nouait la gorge. Elle se laissa tomber près de lui, les mains tremblantes, incapable de retenir les sanglots qui montaient en elle.

            —  Oh non non non… Cullen… s’il te plaît…

D’une main tremblante, elle chercha son pouls. Ses doigts glissèrent sur sa peau froide, hésitants. Puis elle le sentit : un battement faible, irrégulier, mais présent. Elle hocha la tête plusieurs fois, comme si ce simple geste pouvait empêcher le monde de s’effondrer autour d’elle. Elle glissa sa main le long de son flanc et trouva la plaie.

            —  Par le Créateur… pitié…

Le sang s’échappait en nappes chaudes, trop rapides, trop abondantes. Elle sentit la panique lui serrer la gorge. Alors elle appuya de toutes ses forces sur l’ouverture béante, ses doigts s’enfonçant dans le tissu imbibé, et les larmes coulèrent sans retenue. C’était trop grave, trop gros, trop sanglant…

            —  Reste… s’il te plaît… reste…

Elle ne sentait plus sa propre jambe. Sa douleur n’existait plus. Tout son être se concentrait sur lui, sur ce souffle fragile, sur cette vie qui lui échappait entre les doigts. La certitude de ne servir à rien la heurta de plein fouet, si fort qu’elle en eut la nausée. Elle ne pouvait pas le sauver… Cullen pâlissait à vue d’œil. Ses lèvres perdaient leur couleur. Son torse se soulevait à peine. Elle allait le perdre. Elle le savait. Elle le sentait. Et cette évidence lui déchira la poitrine.

Ses sanglots redoublèrent. Elle releva la tête, la voix brisée, presque méconnaissable.

            —   Vivienne ! Pitié… que quelqu’un vienne. J’ai besoin d’aide !

Des mains s’abattirent sur ses épaules et tentèrent de l’éloigner.

            —  Vous devez reculer, clama une voix féminine à son oreille.

Mais Théa se débattit, secouée de sanglots, envahie par la panique de perdre la seule personne qui lui était cher. Elle ne pouvait pas le lâcher. Elle ne pouvait pas le laisser seul. Pas maintenant. Pas comme ça. Elle agrippa le sol, le tissu, n’importe quoi, pour rester près de lui. Mais fermement, la femme l’écarta du corps sans vie du commandant.

La silhouette de Vivienne apparut devant elle, presque lumineuse dans le chaos. La mage s’agenouilla près du commandant, ses traits soudain graves. Un halo de lumière jaillit de ses mains, doux et puissant à la fois, repoussant l’ombre qui menaçait de l’emporter. Et Théa, tremblante, le cœur en lambeaux, resta là, incapable de respirer autrement qu’en priant silencieusement pour qu’il tienne encore un peu.

            —  Il est entre de bonnes mains.

Théa releva les yeux et croisa le regard inquiet de l’enchanteresse Fiona. Cette dernière se pencha vers elle et observa la plaie de sa cuisse.

            —  Je vais m’occuper de vous… de votre jambe…

Théa ne l’écoutait déjà plus. Son attention revint aussitôt vers Cullen, étendu devant elle. Elle ne voyait que sa main immobile… inerte… pâle. Cette main même qui repoussait une mèche derrière ses cheveux autrefois, qui caressait sa joue avec chaleur. À présent, elle semblait vide de vie.

Une douleur immense envahit sa poitrine et ses sanglots la secouèrent.

            —  Allongez‑vous, je ne peux rien faire si vous vous agitez de la sorte, ordonna Fiona en la poussant doucement au sol.

Théa obéit, sans quitter la main de Cullen des yeux. Mais lorsque l’enchanteresse déplaça sa jambe blessée, elle se crispa et étouffa un cri.

            —  C’est plus grave que je ne le pensais, souffla la mage.

Mais Théa n’en avait cure. Elle voulait savoir pour Cullen. Elle voulait le rejoindre. Elle voulait sentir sa main bouger, rien qu’un peu, juste assez pour lui prouver qu’il était encore là.

            —  Vous bougez trop, Théa. Restez immobile.

Mais les sanglots continuaient de la secouer. Elle n’arrivait pas à se calmer. La terreur lui nouait la gorge, une peur viscérale, la peur qu’il puisse l’abandonner pour de bon.

Fiona jura et appela quelqu’un dont Théa ignora le nom. Un homme, mage lui aussi, s’agenouilla derrière elle, lui prit le visage entre les mains et l’obligea à détourner les yeux de Cullen, toujours livré aux soins experts de Vivienne.

Le ciel bleu accueillit Théa à travers ses larmes. Trop bleu. Trop lumineux. Trop indifférent à ce qui se jouait au sol. Les paumes de l’homme étaient chaudes contre ses joues humides. Elle cligna des yeux plusieurs fois, luttant contre un sommeil lourd qui l’envahissait.

            —  Laissez‑vous aller, conseilla Fiona.

Mais Théa lutta encore. Elle voulait… Cullen… il… Elle devait…

Tout devint flou. Des taches apparurent devant ses iris. Elle lutta une fois de plus, repoussant l’engourdissement qui attaquait son esprit… Soudain, une silhouette envahit le ciel. Comme un immense nuage noir traversant l’horizon azur aussi vite qu’un oiseau. La même silhouette qu’à Darse.

Et malgré la nuit qui l’envahissait, Théa la reconnut.

Le dragon…

Puis tout devint noir.

Quand Théa se réveilla, la première chose qu’elle sentit fut le ballotement du sol sous son corps… Elle cligna plusieurs fois des paupières en fixant le ciel gris avant de comprendre qu’elle faisait erreur. Non, ce n’était pas le sol. Elle était dans une charrette, tirée par les chevaux de maître Dennet.

            —  Vous êtes réveillée…

Elle se tourna vers la voix chaleureuse à ses côtés et reconnut Solas, assis sur un sac de riz, qui lui souriait avec cet air tranquille qu’elle lui connaissait si bien. Solas veillait sur elle. Elle le comprit sans avoir besoin d’explication. Elle ferma rapidement les yeux. Pourquoi ? Un cri résonna à son oreille. Un cri lointain. Du passé… Cullen qui souffrait.

            —  Le commandant…, demanda‑t‑elle aussitôt.

            —  Il est vivant, n’ayez crainte. Sa blessure est grave, cela dit. Sans l’intervention de Dame Vivienne, le commandant ne serait plus parmi nous. Toutefois, il aura besoin de temps pour guérir.

Il lui adressa un sourire rassurant rapidement remplacé par un air navré :

            —  Il est, à l’heure actuelle, encore inconscient.

Théa encaissa la nouvelle, partagée entre un immense soulagement et une inquiétude nouvelle. Elle chercha à se redresser et sentit le tiraillement dans sa jambe. Elle gémit sans retenue.

            —  Théa, vous êtes vous‑même blessée…

            —  Oh, crâne d’œuf aux oreilles pointues, je vais lui dire moi‑même, ok ? lança une voix piquante derrière eux.

Solas poussa un soupir las.

            —  Vraiment, je m’étonne toujours du choix de vos relations, continua-t-il à l’attention de l’herboriste. Avec votre calme et votre douceur apparente, j’aurais pensé que vous apprécieriez davantage être entourée de personnes plus… censées.

            —   La ferme ! râla Sera en réponse.

            —   Très bien, n’insista pas l’apostat. Prenez soin de vous, Théa.

D’un mouvement souple, il sauta hors de la charrette tandis que la silhouette de l’archère, juchée sur un étalon blanc, s’approchait. Théa parvint à se redresser un peu et découvrit sa jambe bandée avec soin. Une tache rouge fleurissait sur le tissu blanc. La jeune femme fronça les sourcils. La plaie n’était pas totalement guérie. La magie de l’enchanteresse Fiona n’avait pas suffi à la refermer.

            —   Alors, la forme ? demanda son amie en détournant son attention de ce constat inquiétant.

Théa observa Sera attentivement. Malgré le sourire bienveillant qu’elle affichait, les yeux azur lui ne brillaient plus qu’à moitié. L’épuisement avait gagné l’énergique elfe. S’ajoutait à cela des traces sur le corps svelte qui indiquaient une épreuve passée. En bref, Sera avait un bleu sur la joue, une égratignure sur le front et une coupure recouverte d’un onguent verdâtre sur son avant-bras. Le combat de l’Inébranlable avait marqué tout le monde. Théa jeta un regard autour d’elle. La forteresse n’était nulle part, les sables des Marches de l’Ouest et de la route du Ponant semblaient n’être qu’un lointain souvenir. Autour d’eux, s’étendaient les prairies verdoyantes des plaines de Val Firmin, un peu au sud du lac Célestine. Si loin du lieu de combat…

Depuis combien de temps dormait-elle ? Son amie dut lire les interrogations qui défilaient sur son visage car avec un sourire, elle lui déclara :

            —  T’as fait une sacrée sieste.

Théa fit un calcul rapide. Deux jours de route. Trois peut‑être. Comment était‑ce possible ? Puis elle se souvint de ce mage qui retenait son visage alors que l’enchanteresse elfe s’occupait de sa blessure.

            —  Un sort ?

Sera acquiesça.

            —  D’après Vivienne et Fiona, c’était impératif. Tu étais trop agitée…

            —  Il y avait… le sang, la plaie et… puis le commandant... Sa chute.

Elle passa une main sur son visage en espérant chasser l’image qui lui revenait en mémoire. Le souvenir du corps de Cullen sans vie lui arracha malgré tout un gémissement. Sera quitta sa monture pour sauter dans la charrette à ses côtés. L’animal d’abord surpris par ce poids en moins en pleine marche, finit par suivre docilement le mouvement du chariot.

Sans attendre, l’elfe posa une main rassurante sur l’épaule tremblante de Théa et serra les doigts pour marquer sa présence.

            —   Je sais… Sale histoire. Mais ça va aller.

Théa leva sur elle des yeux emplis d’interrogations et d’inquiétude.

            —  Alors, dans les grandes lignes, Vivienne est intervenue à temps, s’empressa de la rassurer son amie avec un sourire qu’elle espérait chaleureux et qui fit danser l’hématome sur sa joue. Il est bien amoché, notre commandant, mais il devrait s’en sortir sans trop de problèmes. Solas pense que le manque de lyrium l’a affaibli. Cassandra s’en veut de ne pas avoir empêché ça. Elle le veille comme une mère poule qui a l’intention de rosser son gosse dès qu’il aura fini de dormir.

Sera indiqua un chariot plus en retrait où la chercheuse se tenait droite en tenant les rênes comme si ce qu’elle transportait était d’une valeur inestimable.

            —  Il est donc sorti d’affaire… se rassura Théa avec un triste sourire.

Elle hésitait entre pleurer ou rire de soulagement.

            —  Mieux que ça, continua Sera. Notre elfe apostat chauve dit que cette convalescence, disons soudaine, va permettre au commandant de se sevrer une bonne fois pour toutes de ce fichu lyrium.

Elle tenta un sourire maladroit.

            —  C’est moche ce qu’il lui est arrivé, mais en même temps, c’est bien aussi.

Puis, presque malgré elle, elle posa les yeux sur la jambe bandée de Théa en retenant difficilement une grimace. La jeune herboriste observa son amie et comprit qu’elle hésitait à lui parler de son propre cas.

            —  Je vais garder des séquelles ?

Sera hocha la tête d’un air navré.

             — Vivienne pourra t’expliquer mieux que moi ce qu’il en est mais, en bref, la magie a été insuffisante. Tu as aggravé ton cas en te précipitant pour sauver Monsieur-cheveux-trop-propres.

Théa fronça les sourcils face au ton un peu sec de son amie. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Cullen avait été en danger.

             — Ce n’est pas un reproche, s’empressa de continuer Sera en voyant le mécontentement de la jeune femme. T’as fait ce que… eh bien ton petit cœur tout mignon t’a dit de faire et c’est bien, hein, ça lui a sauvé la vie au courageux Cullen. Mais bon, je suis inquiète pour toi. Désormais, tu boiteras à vie.

            —  Mais, je pourrais marcher.

Sera hocha la tête pour le lui confirmer. Elle rajouta qu’elle devrait se reposer encore un moment avant de pouvoir courir un marathon. Mais que oui, elle marcherait. Un peu comme un canard. Un canard mignon, mais un canard qui boite quand même. Théa finit par émettre un son qui ressemblait à un rire un peu troublé.

Elle envisageait déjà tout ce que ce boitement changerait dans sa vie. Serait-elle capable de marcher de longues distances ? Pourra-t-elle se rendre dans les plaines des Marches Solitaires et cueillir des elfidés comme par le passé ? Sera-t-elle apte à se rendre à Golefalois pour y vendre ses onguents les jours de marché ? Et les escaliers ? Est-ce que les marches seraient un obstacle désormais ? Fort Céleste en était infesté… de nombreuses marches séparaient son jardin d’herbes du bureau du commandant… Aurait-elle la possibilité de lui porter une tisane de temps en temps quand elle lira sur ses traits la fatigue après une journée éprouvante ?

Doucement, elle posa sa main sur le bandage et grimaça en le sentant si chaud. Puis, elle prit le tissu de sa robe déchirée en main et poussa un long soupir. Devait-elle toujours ruiner ses robes ?

Une douleur vive lui traversa les tempes et elle ferma les yeux. Une migraine… Il ne manquait plus que ça. Elle frissonna.

            —  Et la forteresse de l’Inébranlable ? Les gardes des ombres ? demanda-t-elle dans l’espoir de détourner son propre esprit de son état physique.

            —  On a gagné… C’était dingue et… complétement flippant. Il s’est passé des trucs bizarres, tordus… Un saut dans l’immatériel !

            —  L’immatériel…

            —  Ouais… Je… c’était glauque, bizarre, malsain... J’ai pas envie d’en parler.

Théa observa le visage tendu de son amie. Avait-elle peur ? Elle savait que Sera n’aimait pas particulièrement la magie mais s’en accommodait. Les histoires de démons et d’immatériel l’avaient toujours dérangée et étaient souvent source de conflit entre Solas et elle. Son aversion pour ce sujet expliquait également son rejet envers Cole, qui pourtant était charmant, bien qu’un peu étrange. Néanmoins, cette fois, ce n’était pas juste un dégoût visible mais une véritable révulsion, presque une sorte d’événement traumatisant. Alors elle n’insista pas et espéra simplement qu’un jour, son amie trouverait le courage de lui en parler ouvertement afin de libérer son cœur de ce poids.

Les paupières de Théa se firent plus lourdes et la migraine plus forte. Elle s’allongea à nouveau et fixa en silence le ciel gris. Le soleil peinait à percer l’épaisse couche de nuages. Sera lui pressa la main doucement avant de lui sourire et de regagner sa monture en lui promettant une fête digne de ce nom dès leur retour au fort. Théa lui offrit un dernier sourire avant de s’endormir.





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