L’air chaud du crépuscule les enveloppa. Pete et Jake ne perdirent pas de temps. Devant les portes de service du bâtiment désaffecté attendait la voiture blindée de Pete, son moteur ronronnant discrètement, prêt à s’enfuir. Les quatre se glissèrent à l'intérieur.
Le voyage fut silencieux, un tunnel d’ombre entre l’horreur vécue et la promesse, fragile, du retour à la vie. Rose s'était effondrée, la tête posée sur l'épaule de Jonathan, le seul rempart qu'elle connaissait contre l'épuisement. Il la regardait, ses propres yeux cernés par la fatigue, se demandant si l'odeur du néant parviendrait un jour à s'effacer.
Alors qu’ils approchaient des grilles du manoir Tyler, le silence frappa. Aucune lumière, aucun bruit de l'agitation habituelle. La maison était plongée dans une quiétude anormale, comme si elle avait suspendu son souffle en attendant son retour.
Ils entrèrent dans le vaste hall. L'odeur familière d'encens et de cire d'abeille flottait dans l'air, soulignant le calme solennel.
Jacky était là, dans le salon, éclairée par une seule lampe de chevet. Elle était assise sur le canapé, veillant sur les enfants endormis. Elle tenait Tony blotti contre elle, tandis que Susie était étendue tranquillement sur un grand pouf, sa respiration lente emplissant la pièce. Jacky n'avait pas dormi. Son visage, habituellement si plein de vie, était tiré par des heures d'inquiétude.
Elle ne se leva pas immédiatement. Elle regarda ses deux enfants revenir du néant, Jonathan et Rose, recouverts de la poussière et de la terre des souterrains. Son barrage céda enfin.
« Oh, ma Rose, » souffla-t-elle, une simple exhalation de terreur pure.
Elle confia délicatement Tony à Pete, qui le prit dans ses bras sans un mot. Jake, quant à lui, restait en retrait, près de Susie, s'assurant que les enfants restaient endormis. Jacky se tourna vers Rose et Jonathan.
« Montez, » ordonna-t-elle, d'une voix rauque et tremblante. « Il faut vous laver. Vingt minutes. Ensuite, vous mangerez quelque chose. Et après… après, vous m’expliquerez. Tout. »
C'était le protocole de la mère protectrice : l'ordre et l'hygiène avant le drame.
« Demain » promit Jonathan.
Ils montèrent vers l'étage. Les bruits de la maison, le plancher qui craquait, tout était étrangement amplifié par le silence. Ils arrivèrent devant la chambre de Rose.
Elle ouvrit la porte de sa salle de bain. Elle s'appuya contre le chambranle et ferma les yeux. La chaleur des lieux, l'idée de l'eau, du savon, tout cela était une promesse de retour à soi.
Jonathan entra après elle. Leurs corps étaient lourds de la même fatigue, leurs esprits hantés par les mêmes échos.
Rose tira sur son tee-shirt, le faisant tomber au sol dans un nuage de poussière grise et de filaments de toiles d’araignée. Elle détestait la sensation de cette terre sur sa peau, une saleté qui sentait l’abandon et l’enfermement.
« Tu devrais… » commença-t-elle. « Ensemble, » acheva Jonathan, comprenant sa détresse et son besoin.
Il ne s'agissait plus de passion, mais de nécessité. Ils avaient besoin de la présence de l'autre pour s'assurer qu'ils étaient réels, qu'ils n'étaient plus dans ce néant froid.
Elle acquiesça.
Le matin, la lumière pâle filtrait à travers les rideaux. Rose descendit avec Jonathan. Dans le salon, Jacky les attendait, droite, les yeux brûlants d’inquiinquiétude. Pete se tenait derrière elle, les bras croisés, oscillant entre le père protecteur et le directeur de Torchwood.
Jacky ne perdit pas de temps.
— Aujourd’hui, vous allez me dire. Tout.
Rose inspira, échangea un regard avec Jonathan, et lâcha :
— C’est William. C'est lui qui m’a enlevée.
Un silence lourd s’installa. Pete se redressa, le visage durci par la colère.
— William… Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il cherchait ?
— Il ne cherchait pas juste à me faire du mal, expliqua Rose, la voix tremblante mais ferme. Il était obsédé. Rongé par la rancœur… et par quelque chose d'autre. Une entité. Une sorte de parasite qu'il appelait le Cauchemar.
Jonathan prit le relais, la voix sombre :
— William voulait nous briser. Le Cauchemar se nourrissait de nos peurs, de nos doutes, de nos failles psychologiques. Son but n'était pas d'ouvrir le Void, Pete. Son but était de détruire ce qu'on était, de l'intérieur.
Pete fronça les sourcils, cherchant à rattacher ça à de la logique de terrain.
— Et cette brèche ? Le Void ?
— Le Void n'était qu'un dégât collatéral, reprit Jonathan. À force de manipuler cette énergie sombre et de pousser le Cauchemar trop loin, la réalité a craqué autour de nous. La brèche s'est ouverte sous l'impact... et elle a fini par réclamer William. Il s'est fait aspirer par ce qu'il a lui-même déchaîné.
Jacky porta une main à sa bouche, bouleversée.
— Mon Dieu, Rose… cette chose est entrée dans ta tête ?
— Elle a essayé, Maman, répondit Rose en cherchant la main de Jonathan. Elle a utilisé nos pires souvenirs, mais on a tenu bon.
Pete serra les poings, le regard fixe.
— Donc le danger n'était pas seulement une technologie alien ou une faille spatio-temporelle... C'était une attaque sur vos esprits.
Il les observa longuement, mesurant la gravité de ce qu'ils venaient d'endurer.
— Si cette chose, ce Cauchemar, a pu utiliser William... Torchwood doit analyser ce signal psychique. Parce que si William est resté piégé là-bas avec cette entité, ce n'est plus seulement un homme en colère qui flotte dans le Void. C'est une bombe à retardement.