La Malédiction de l'Espérance

Chapitre 3 : Après moi, le déluge

Par LCDLA

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Une véritable course d’endurance. Ces dernières années vécues derrière les petites fenêtres d’un paisible lotissement de Manchester finirent de façon dramatique – mais terriblement excitante. Madame Flood avait attendu, calmement, posément, l’inévitable arrivée du perturbateur en chef, plus connu sous le nom du « Docteur ». Madame Flood choisit même un nom volontairement évocateur, annonçant un grand déluge, afin de fournir quelques indices au Seigneur du Temps sur sa véritable identité. Et que Madame Flood fut déçue quand celui-ci ne lui adressa finalement qu’un simple sourire !


Elle s’avoua bien malgré elle que ce sourire s’avérait particulièrement charmant. Leurs dernières rencontres lui avaient laissé un goût plutôt amer – entre un dandy à l’affreux manteau bariolé qui parlait avec de grands gestes et un petit manipulateur au pull tricoté maculé de points d’interrogation, elle ne se plaignait pas d’un visage « plus jeune » du Docteur. Si les deux ne s’étaient jamais véritablement entendus, la Rani – tel était le vrai titre de Madame Flood – ne gardait pas en permanence le Docteur dans son viseur comme d’autres Seigneurs du Temps pouvaient le faire. Elle appréciait jouer avec lui, se moquer de son éthique bien trop rigide à ses yeux, mais il finissait systématiquement par devenir une nuisance.


Bien sûr, le sentiment était réciproque. La Rani s’adonnait à de cruelles expériences scientifiques aux confins de la galaxie et cherchait par tous les moyens à ne surtout pas attirer l’attention – tout du moins, pas de façon démesurée. Quand celle-ci fut contactée quelques vies plus tôt par un obscur groupuscule mercenaire de Gallifrey, sa planète natale, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne fut séduite ni par le fond, ni par la forme.


Au fond, la Rani restait aux yeux de ses semblables une paria. Un problème que personne ne semblait pouvoir résoudre définitivement. Moins que le Docteur, certes, moins que le Maître, pour sûr, mais un problème tout de même. Elle se souvenait encore vivement de cet échange...


« Ushas de Miasimia Goria, vous êtes en état d’arrestation. »


La Rani, aux traits bien plus jeunes à l’époque et arborant aussi bien une épaisse crinière brune qu’un large blouson rose aux épaulettes démesurées pesta intérieurement d’avoir été ainsi retrouvée. Ses mains, gantées, manipulaient avec précaution des fioles desquelles émanaient d’inquiétantes fumerolles verdâtres. D’une voix traînante et autoritaire, aux antipodes de son actuelle petite voix de grand-mère enjouée, elle lança froidement :


« Rani, pour vous. Dégagez, je n’ai pas besoin de vous avoir dans les pattes. »


Devant elle, les trois silhouettes aux longs manteaux noirs brodés d’or ne bougèrent pas d’un iota. Celle du centre, le visage fin, les lèvres pincées et de petites lunettes rondes barrant son regard, donna un rapide coup de tête à ses deux sbires. Les deux masses sombres vinrent à l’unisson se placer de part et d’autre de la Dame du Temps renégate. Imperturbable, elle continua ses expériences comme si de rien n’était.

Devant un tel affront, la silhouette donneuse d’ordres ne put retenir un bref sourire.


« Votre froideur fait honneur à votre réputation, certes. Mais nous n’avons pas de temps à perdre. »


Pour la première fois depuis l’irruption des trois perturbateurs, la Rani logea son regard droit dans celui de son interlocuteur, et se contenta d’un simple « Je vois. » Toujours à l’aide de gestes lents et calculés, elle rangea les deux fioles qu’elle tenait en main, puis ôta délicatement le couvercle d’un petit bocal au liquide bleu fluorescent. Elle chercha une baguette en verre, remua doucement le contenant, le porta à hauteur d’yeux et sembla satisfaite de ses observations.


Alors, sans prévenir, elle fracassa le bocal au sol, créant un terrible flash lumineux qui fit hurler de douleur les deux gorilles qui s’étaient rapprochés d’elle. L’autre silhouette, bien plus alerte, ne se laissa pas piéger par le subterfuge de la Rani. Plongeant sur sa droite en plaçant le bras devant son visage, elle put esquiver le plus gros de la frappe aveuglante. La Rani ne s’était pas fait prier, et courait déjà à toute allure vers une étrange structure pyramidale.


L’ombre extirpa un pistolet de ses robes, mit en joue la Rani quasiment arrivée à destination et sans sommation fit feu à deux reprises, la touchant en plein dos. Dans un glapissement de surprise, la Rani s’effondra face contre terre. Le chaos se dissipa instantanément.


Il lui aura fallu quelques minutes avant de recouvrer ses esprits. Solidement attachée à une chaise par des menottes électroniques, elle ne tenta même pas de se débattre. Trop tard, de toute manière, elle sentait d’ores et déjà la terrible chaleur annonciatrice de régénération picoter le bout de ses doigts. Tout un tas d’horribles choses passèrent par son esprit, se focalisant essentiellement sur les pires souffrances à infliger à ses ravisseurs.


Le seul qui avait daigné lui adresser la parole quelques instants plus tôt vint se placer devant elle et capta son attention à l’aide d’une grande gifle.


« Vous voilà désormais plus réceptive, Rani. »


Son titre fut prononcé avec un tel dégoût que la Rani en fut impressionnée – et quelque peu flattée. Au vu du peu d’options qui se présentaient à elle en ce moment, et à l’aube d’un nouveau changement de visage, elle décida d’écouter à contre-cœurs.


« Par les pouvoirs qui me sont conférés par la Division, je vous informe de l’énorme opportunité de carrière qui s’ouvre à vous. »


La Rani ne put s’empêcher de rire franchement et bruyamment. Le tortionnaire, insensible au bruit causé par la captive, continuait.


« Cela me peine, croyez-le bien, mais nous avons besoin de vos compétences. Nous ne sommes plus qu’une poignée et Gallifrey est pour ainsi dire, une planète morte. C’est là que vous entrez en jeu.»


Il marqua une pause soignant l’effet dramatique de son explication. D’un claquement de lèvres, l’agent de la Division reprit lentement, choisissant avec soin chaque mot énoncé.


« Il semblerait que le Docteur ait en lui la possibilité de « recréer » des Seigneurs du Temps, ou du moins, la connaissance pour faire revenir nos anciens Dieux. Vous allez le suivre. L’observer. Tirer profit de sa situation en veillant particulièrement à ne pas court-circuiter les opérations de la Division. Et le moment venu, vous pourrez l’éliminer.


—   Laissez-moi deviner… Vous m’avez inoculé un bio-traceur qui m’empoisonnera si je ne vous donne pas satisfaction, c’est ça ?»

Les agents de la Division se contentèrent juste de sourire, ce qui fut pour la Rani une preuve sans équivoque. Elle en avait déjà synthétisé par le passé de ces drôles d’espions microscopiques qui restaient dans un corps même après sa régénération. Peste ! La suite ne fut pas glorieuse. Une longue logorrhée de détails insignifiants pour elle sur le déclin de sa planète. En quoi cela la concernait-elle, au fond ? Ce n’est pas comme si les grands Seigneurs du Temps s’étaient montrés cléments avec elle par le passé. La Division prit enfin congé après lui avoir annoncé que son TARDIS aussi avait été bricolé. Quelles sordides vermines de trafiquer ainsi son vaisseau ! Du coin de l’œil, elle scruta son vaisseau qui arborait toujours une forme pyramidale. De l’extérieur, rien ne semblait avoir changé, il faudrait être vigilante...


Se débattant sur sa chaise, désormais seule dans les ruines de ce qui fut au cours de ces derniers mois son laboratoire planqué au fond d’un astéroïde, la Rani luttait, agitait frénétiquement poignets et chevilles dans l’espoir de gagner un peu d’aisance de mouvement, mais rien n’y faisait. Pire : le redoutable picotement empirait de minute en minute.


La régénération s’amorça franchement et fut si douloureuse que la Rani en tomba sur le flanc, dans un grognement animal. Son corps se flétrit, sa silhouette se voûta, ses cheveux blanchirent, ses traits prirent ceux d’une innocente grand-mère. Madame Flood venait de naître.


Quelques heures plus tard, les menottes se désactivèrent dans un sinistre claquement et elle put rentrer piteusement dans son TARDIS pyramidal. Il y flottait une odeur rance de surveillance et de trahison. De grillé, aussi. Ces gorilles malhabiles avaient dû faire fondre deux ou trois circuits en y intégrant les systèmes de pistage. La suite devenait un peu plus floue, tout s’étant produit si vite. La Division pistait le Docteur et envoyait systématiquement Madame Flood sur place, qu’il s’agisse de l’Amérique des années cinquante ou une obscure colonie minière, elle devait s’y rendre, s’intégrer aux locaux et glaner les informations qu’elle pouvait.


Mais c’est aux côtés de la jeune Ruby Sunday, nouvelle élue du Docteur à cette époque, qu’elle en apprit le plus. Il semblait bien que le Seigneur du Temps avait trouvé le moyen, volontairement ou non, d’apporter une part de légendes et de croyances dans une réalité qui s’en était trouvée décalée de quelques degrés. La Division jubilait. De même, le Docteur avait réussi à prouver que le concept de bi-génération, autrefois perdu dans d’antiques textes des bibliothèques interdites de la planète, existait bel et bien. Un régénération folle au cours de laquelle le nouveau côtoyait l’ancien, le jeune le vieux, les deux faces d’une même pièce, capable d’agir ensemble sans grande perturbation du continuum espace-temps. Un procédé qu’elle fut ravie d’expérimenter sur elle-même, et qui lui accorda même un sérieux avantage sur ses ravisseurs...



C’est alors que la Division lui remit une dent. Une dent en or, chargée d’une énergie que la Rani n’avait encore jamais pu constater par elle-même. Une aberration totale, une anomalie qui perturbait à elle seule le champ du réel, même si son effet donnait l’impression de s’estomper de jour en jour.





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