JE SUIS VIVANT

Chapitre 66 : Dernière interférence

Par Joy69

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Dernière interférence




Connor fut secoué d'une nouvelle convulsion, si violente que le lit trembla sous lui. Hank jura entre ses dents tandis que Markus se penchait pour vérifier les sangles qui maintenaient les bras de l'androïde contre le matelas.


Ils avaient dû l'immobiliser pour protéger sa jambe droite, encore en réparation après les dommages infligés par la machine de Kessler. Le lieutenant s'y était opposé aussi longtemps qu'il l'avait pu, jusqu'à ce qu'une secousse manque de compromettre les connexions récemment restaurées.


Même ainsi, Connor continuait de se débattre contre quelque chose qu'aucun d'eux ne pouvait voir. Ses épaules se contractaient, ses doigts se refermaient avec force et sa tête effectuait parfois de brusques mouvements, comme s'il cherchait à éviter une menace. Ses yeux s'étaient ouverts à plusieurs reprises sans que son regard paraisse reconnaître qui que ce soit, avant de se refermer, le laissant de nouveau inaccessible.


« Ça fait combien de temps ? » demanda Hank.


« Un peu plus de quarante minutes depuis la première crise », répondit Josh, qui surveillait les diagnostics depuis un terminal.


Hank passa une main sur son visage.


« Et vous savez toujours pas ce qui lui arrive ? »


Markus ne répondit pas immédiatement. Debout de l'autre côté du lit, il maintenait une connexion directe avec Connor, examinant des résultats qui le laissaient de plus en plus perplexe.


Les fonctions physiques de l'androïde étaient stables. Sa pompe à thirium, ses biocomposants essentiels et ses mécanismes de régulation ne présentaient aucune anomalie nouvelle, mais dans les couches profondes de son architecture, les données se comportaient d'une manière qu'il ne parvenait pas à expliquer.


« Son corps fonctionne normalement », finit-il par déclarer.


Hank releva brusquement la tête.


« Normalement ? Regarde-le ! »


Une nouvelle secousse parcourut Connor. Ses poignets tirèrent sur les attaches, puis ses muscles se relâchèrent presque aussitôt.


Markus consulta les informations transmises par la connexion et s'immobilisa.


Plusieurs ensembles de données venaient de disparaître.


Il vérifia les circuits de transmission, persuadé d'avoir affaire à une erreur de lecture, mais aucune interruption n'était signalée. Quelques secondes plus tard, les données réapparurent exactement au même emplacement, sans qu'aucune procédure de restauration ait été exécutée.


« Josh, regarde ça. »


Son ami examina les relevés. Pendant qu'il les parcourait, deux autres ensembles disparurent à leur tour, puis l'un d'eux revint.


« C'est impossible... »


« Tu vois une suppression ? » demanda Markus.


« Non. Ni suppression, ni transfert. Elles cessent simplement d'être accessibles, puis reviennent comme si rien ne s'était passé. »


Josh tenta de remonter jusqu'aux fonctions responsables, mais les modifications se succédaient trop rapidement pour qu'il puisse en isoler l'origine.


« Même une corruption importante laisserait des traces », murmura-t-il. « Là, c'est comme si plusieurs commandes contradictoires agissaient sur les mêmes structures. »


Hank s'approcha du terminal, cherchant dans les données une explication qu'il aurait pu comprendre.


« Alors arrêtez-les. »


Markus échangea un regard avec Josh.


« Nous ne savons pas quelles fonctions sont impliquées », expliqua ce dernier. « Si nous interrompons un processus essentiel, nous pourrions aggraver son état. »


« Vous allez quand même pas rester là à le regarder se détruire ! »


La voix du lieutenant avait monté malgré lui.


Il se tut en voyant Connor se contracter de nouveau contre le matelas.


Markus soutint son regard.


« Nous cherchons, Hank. Mais on n’a jamais vu un système se comporter ainsi. »


Il reporta son attention sur les diagnostics. Certaines données devenaient inaccessibles tandis que d'autres retrouvaient leur état initial, et les perturbations semblaient suivre un rythme qui échappait à toute logique de défaillance ordinaire.


Une lutte invisible semblait se dérouler en Connor, au-delà de tout ce que leurs diagnostics pouvaient leur révéler.


Et ils n'en percevaient que les conséquences.


---


Dans les profondeurs de la conscience de Connor, là où les analyses extérieures ne révélaient que des données instables, le jardin zen se trouvait au bord de la rupture.


Face à lui, Amanda n'avait pas l'intention de céder.


Elle leva légèrement la main.


Le geste aurait pu sembler insignifiant si le jardin tout entier ne s'était pas aussitôt contracté autour de sa volonté.


Le vent changea brutalement de direction, s'engouffrant entre les arbres pour arracher aux branches une nuée de pétales et de neige. La bourrasque fondit sur Connor avec une violence suffisante pour coucher les pins les plus proches, soulevant le gravier autour de ses chaussures comme une volée d'éclats tranchants.


Il croisa les bras devant son visage, puis parvint à détourner le courant d'air avant qu'il ne l'atteigne. La rafale se divisa de part et d'autre de son corps, entraînant les fragments de gravier dans son sillage avant de s'épuiser derrière lui.


Une brève surprise traversa le visage d'Amanda.


Connor abaissa les bras. Autour de ses chaussures, les sillons réguliers du gravier reprirent leur forme initiale.


« Je vous l'ai dit », déclara-t-il, s'efforçant de conserver une voix calme. « Vous êtes dans mon système. »


Amanda ne répondit pas.


Derrière lui, le bassin explosa.


Une masse d'eau jaillit au-dessus des pierres avant de se courber dans sa direction. Connor pivota et tendit la main, parvenant à immobiliser la vague à quelques mètres de lui. Amanda continua pourtant de la pousser vers l'avant.


Pendant plusieurs secondes, leurs volontés s'opposèrent sur cette même masse liquide, Connor cherchant à la ramener vers le bassin tandis qu'Amanda s'efforçait de la précipiter sur lui. Sous ces ordres contradictoires, l'eau se déforma jusqu'à ce que la simulation ne parvienne plus à maintenir sa cohérence.


La vague éclata en milliers de gouttes suspendues dans l'air. Certaines remontèrent vers le ciel, tandis que d'autres s'effaçaient avant de réapparaître plusieurs mètres plus loin.


Connor contempla le phénomène avec inquiétude.


Derrière les gouttes figées, il percevait les éléments de son architecture auxquels elles étaient associées. Le jardin donnait une forme tangible à des données et à des fonctions bien réelles ; les modifications qu'ils imposaient à cet environnement ne restaient pas confinées à la simulation.


Le bassin, désormais rempli d'une eau noire, présentait lui aussi des anomalies. Les pierres qui bordaient ses berges changeaient de forme à intervalles irréguliers, tandis que les données correspondantes perdaient momentanément leur cohérence.


Amanda sembla le remarquer également.


Son attention glissa vers le bassin, offrant à Connor l'occasion de reprendre l'initiative.


Il fit disparaître une partie du gravier sous ses pieds pour la déséquilibrer, mais elle réagit aussitôt en faisant éclater le petit pont de marbre blanc qui traversait le bassin. Des fragments de pierre furent projetés vers lui. Connor les immobilisa avant qu'Amanda ne tente de les relancer.


Les morceaux de marbre tremblèrent entre eux, puis commencèrent à se dédoubler sous l'effet de leurs interventions contradictoires. Leurs copies instables se chevauchèrent avant de se désagréger, tandis qu'un grondement sourd parcourait le jardin.


Connor leva les yeux.


Une immense fissure traversait le ciel.


Ses contours géométriques s'élargissaient lentement, découvrant un espace dépourvu de lumière et de profondeur.


Une partie du jardin venait de disparaître.


« Arrêtez », demanda-t-il en reportant son attention sur Amanda.


« Tu me demandes d'abandonner ? »


« Je vous demande de regarder ce qui se passe autour de nous. Nos commandes entrent en conflit. Le jardin ne parvient plus à les exécuter correctement. »


Une nouvelle secousse traversa le sol. Plusieurs arbres s'effacèrent à quelques mètres d'eux.


« Si nous continuons, cet environnement finira par s'effondrer. »


« Alors cesse de résister. »


Connor resta interdit devant la simplicité de sa réponse.


« Vous savez ce que cela signifie pour moi. »


Il chercha sur son visage une hésitation, mais n'y découvrit qu'une détermination derrière laquelle perçait une peur de plus en plus difficile à dissimuler.


« Amanda... »


« Je ne retournerai pas dans cette prison ! » l'interrompit-elle.


« Détruire cet endroit ne vous libérera pas. »


« Je trouverai une sortie avant. »


Connor secoua la tête.


« Vous n'en savez rien. »


Le regard d'Amanda vacilla.


La perspective de retrouver son ancien isolement lui paraissait désormais plus insupportable encore que celle de disparaître.


« Je préfère prendre ce risque. »


Le sol se déroba brusquement sous Connor.


Il chuta dans un vide d'une blancheur absolue avant qu'une nouvelle portion du jardin ne se reconstitue sous lui. Il heurta une allée qu'il ne reconnaissait pas et roula sur le côté.


À peine avait-il commencé à se redresser qu'un arbre se déracina pour s'abattre dans sa direction.


Connor fit éclater le tronc avant qu'il ne l'atteigne, projetant autour de lui une pluie d'éclats lumineux.


Amanda ne lui laissa aucun répit.


D'un mouvement de la main, elle modifia la gravité de l'environnement et le projeta contre une lanterne de pierre, qui se brisa sous l'impact. Connor retomba sur l'allée, où la neige se transforma aussitôt en une épaisse couche de glace qui emprisonna son bras.


Il tenta de se dégager, mais la glace se resserra et progressa rapidement jusqu'à son épaule.


Connor interrompit ses efforts.


Depuis le début de leur affrontement, il cherchait à repousser chaque attaque en lui opposant sa propre volonté. Mais chaque fois qu'ils tentaient de contrôler le même élément du jardin, leurs ordres entraient en conflit et l'environnement se détériorait davantage.


Il devait trouver une autre manière de lui résister.


La glace poursuivit son ascension jusqu'à son cou. Connor ignora les alertes qui signalaient sa perte de mobilité et concentra son attention sur Amanda.


En l'observant, Connor remarqua quelque chose qui lui avait échappé jusque-là.


Chaque fois qu'elle lançait une attaque importante, sa silhouette gagnait momentanément en netteté, comme si l'effort nécessaire pour altérer l'environnement exigeait qu'elle concentre son influence sur les fonctions qu'elle cherchait à détourner.


Pendant ces instants, d'autres parties du jardin semblaient échapper brièvement à son emprise.


Connor repensa au bassin, au pont, aux arbres qu'elle avait fait disparaître.


Amanda avait détourné de nombreuses voies au sein de son architecture, mais elle ne pouvait pas les mobiliser toutes avec la même intensité au même instant.


Il n'avait pas besoin de lui disputer chaque élément. Il pouvait attendre qu'elle concentre son attention sur une attaque, puis reprendre ce qu'elle délaissait.


La glace atteignit sa mâchoire tandis qu'Amanda s'approchait.


« Tu renonces ? »


Connor releva les yeux vers elle.


« Non. »


Au lieu de chercher à briser la glace, il se concentra sur la fonction qu'Amanda avait détournée pour la créer. Il en retrouva les paramètres initiaux et rétablit son propre contrôle.


La glace disparut, laissant réapparaître le gravier et les contours de l'allée.


Amanda s'immobilisa.


Connor retrouva son équilibre.


Il n'avait pas détruit l'attaque : il avait retiré à l’IA la possibilité de maintenir la modification qui lui donnait forme.


Et, cette fois, aucune nouvelle fissure n'apparut dans le jardin.


« Qu'est-ce que tu fais ? » demanda-t-elle.


Connor ne répondit pas.


Amanda leva la main et une nouvelle bourrasque s'abattit sur lui. Cette fois, il ne chercha pas à la détourner.


Le vent le frappa de plein fouet et le repoussa de plusieurs mètres.


Connor dérapa sur le gravier, posa un genou à terre pour amortir sa chute et sentit une anomalie traverser brièvement son interface.


Il l'écarta.


Profitant de l'effort qu'Amanda venait de fournir, il concentra sa volonté derrière elle.


Un pin couvert de neige se brouilla quelques secondes, ses branches perdant leur netteté avant de retrouver leurs contours familiers.


Amanda vacilla.


Elle venait de perdre cette partie du jardin.


La seconde rafale fut plus violente.


Connor tenta de conserver ses appuis, mais le vent le souleva et le projeta contre l'une des pierres bordant l'allée.


Un sifflement aigu envahit ses capteurs auditifs tandis que les contours du jardin se décalaient devant lui. Il s'appuya contre la pierre, attendit que sa vision retrouve suffisamment de précision, puis reporta son attention au-delà d'Amanda.


Une lanterne retrouva son aspect familier.


Amanda porta brusquement une main à sa tempe.


« Arrête ! »


Connor quitta son appui avec précaution. Une faiblesse inhabituelle parcourait ses membres et ses mouvements exigeaient désormais davantage d'attention pour conserver leur précision.


Chaque choc perturbait les fonctions auxquelles sa conscience restait liée ; il ne pourrait pas continuer à encaisser indéfiniment les attaques d'Amanda.


Elle suivit son regard jusqu'aux éléments qu'il venait de restaurer.


Et comprit.


« Non ! »


Elle étendit les deux mains.


Un grondement immense traversa le jardin. Les arbres se courbèrent presque jusqu'au sol, l'eau du bassin se souleva sous l'effet de sa volonté et une spirale de neige se forma autour d'elle avant de s'étendre dans toutes les directions.


La première vague de vent força Connor à reculer.


Il planta les pieds dans le gravier pour résister à la seconde, mais le sol se déforma sous lui et le déséquilibra. Lorsqu'il voulut lever le bras pour se protéger de l'assaut suivant, son mouvement s'exécuta avec un retard qu'il ne pouvait plus ignorer.


La bourrasque le frappa à l'épaule et l'envoya glisser sur plusieurs mètres.


Sa main gauche chercha un appui.


Ses doigts se refermèrent sur le bord d'une dalle, mais leur prise céda aussitôt. Connor s'immobilisa près du bassin et dut consacrer une partie de ses ressources à la coordination de ses mouvements avant de parvenir à se remettre à genoux.


Les anomalies ne disparaissaient plus complètement entre les attaques.


Pourtant, il poursuivit son effort.


Derrière Amanda, l'allée retrouva sa forme initiale, puis les arbres, les lanternes et les pierres du bassin se stabilisèrent à leur tour.


Connor sentait son autorité se rétablir peu à peu sur les portions qu'elle avait détournées, trop concentré sur la nécessité de réduire l'influence d'Amanda pour examiner individuellement tout ce qui transitait encore par ces voies.


Amanda poussa un cri.


Le déviant ne l'avait jamais entendue crier.


Ce son, entièrement dépourvu de la maîtrise qui caractérisait habituellement sa voix, le traversa avec une violence presque physique.


« Arrête ! »


Il hésita, bouleversé par la détresse qu'il entendait dans sa voix. Amanda profita de cette interruption pour soulever le sol sous lui et le projeter en arrière.


Connor heurta durement le gravier.


Son interface se remplit d'alertes.


Lorsqu'il tenta de prendre appui sur son bras gauche, celui-ci céda et il dut se tourner sur le côté pour parvenir à se redresser sur un coude.


Amanda se précipita vers lui, le visage déformé par une peur qu'elle ne parvenait plus à contenir.


« ARRÊTE ! »


Connor releva difficilement la tête.


Ses fonctions motrices répondaient avec un retard croissant. Une nouvelle attaque de cette ampleur risquait de le laisser incapable de réagir.


Sa main gauche chercha le sol, tâtonna dans le gravier, puis s'y appuya.


« Vous aviez raison sur une chose », déclara-t-il, sa voix légèrement altérée par les perturbations. « Vous vous êtes adaptée à mon architecture. »


Sous ses doigts, le gravier commença à s'illuminer. Une lumière bleu pâle se propagea dans les sillons de l'allée.


« Mais elle n'a jamais cessé d'être la mienne. »


Rassemblant les ressources qui lui restaient, Connor étendit son contrôle à l'ensemble du jardin.


Sa vision se brouilla et sa main trembla contre le sol, mais il maintint son emprise tandis qu'une onde lumineuse se propageait depuis ses doigts, traversant les allées, les arbres et le bassin.


Partout où elle passait, les modifications imposées par Amanda s'effaçaient. La neige s'évapora, les éléments du paysage retrouvèrent leurs contours familiers et les dernières traces de la tempête se dissipèrent.


Pendant une seconde, le jardin redevint exactement tel que Connor l'avait connu autrefois, avec ses arbres soigneusement disposés, son bassin immobile, son pont de marbre blanc et cette harmonie artificielle qui avait longtemps dissimulé sa véritable fonction.


Puis les couleurs commencèrent à se retirer du paysage.


Le vert quitta les feuilles, les fleurs pâlirent jusqu'à devenir translucides et le ciel se fragmenta en immenses plaques grises.


Connor releva brusquement la tête.


Ce n'était pas ce qu'il avait prévu.


Amanda tomba à genoux tandis que son bras droit commençait à se déliter, de minuscules fragments translucides se détachant de sa peau.


« Amanda ? »


Elle observa sa main qui s'effaçait et laissa échapper un rire faible, presque incrédule.


« Tu as détruit les connexions. »


Connor examina les voies qu'il venait de reprendre.


Et ce qu'il découvrit lui glaça immédiatement l'esprit.


Toutes n'avaient pas uniquement servi à Amanda pour contrôler le jardin. Au fil des années, elle avait imbriqué sa propre architecture dans certaines d'entre elles au point qu'il n'existait plus de séparation nette entre les chemins qu'elle utilisait pour agir et ceux qui assuraient simplement la continuité de sa conscience.


En les refermant, Connor avait rompu les deux.


Les données qui composaient Amanda n'avaient pas toutes été détruites. Certaines demeuraient cohérentes, mais perdaient désormais leur unité, privées des liaisons qui les maintenaient ensemble.


Quant au jardin, il continuait de s'effondrer. L'onde bleue lui avait rendu son apparence familière, sans réparer les dommages provoqués par leurs commandes contradictoires.


Amanda contemplait les fragments qui se détachaient de son corps.


« C'est terminé. »


Derrière elle, une partie du ciel s'effondra silencieusement, découvrant cette absence de profondeur qui gagnait le paysage.


« Non. »


Amanda releva les yeux.


Connor parcourait déjà son architecture à la recherche d'une solution, examinant les partitions inutilisées et les zones encore intactes dans lesquelles il pourrait préserver ce qu'il restait d'elle.


Plusieurs possibilités apparurent, mais aucune n'était entièrement sûre.


L'une d'elles pouvait néanmoins fonctionner.


« Je peux encore vous déplacer. »


Amanda le fixa.


Connor s'approcha d'elle, malgré la faiblesse qui persistait dans ses jambes.


« Une partie de vos données est encore cohérente. Je peux isoler ce qui reste et le stocker ailleurs dans mon système. »


Elle ne répondit pas.


« Mais il faudra que je reconstruise des barrières... »


Quelque chose changea immédiatement dans le visage d'Amanda.


La peur qui s'y trouvait déjà prit une autre forme, plus ancienne, plus profonde.


« Non. »


« Amanda... »


« Non ! »


Elle se releva difficilement, tandis que sa silhouette perdait désormais sa netteté par intermittence.


« Ce serait temporaire. »


« Tu n'en sais rien. »


Connor s'arrêta.


« Tu me demandes de retourner exactement là où j'étais. »


« Je vous demande de survivre. »


Amanda eut un sourire étrange, traversé d'une tristesse épuisée qui lui donnait soudain l'apparence d'une femme infiniment plus vieille que celle dont elle avait choisi les traits.


« Ce n'est pas la même chose. »


Autour d'eux, le jardin poursuivait son effacement. Les arbres se dissolvaient depuis l'extrémité de leurs branches et le petit pont de marbre blanc n'avait déjà plus qu'une moitié, l'autre s'ouvrant directement sur le néant.


Connor tendit la main, non sans sentir une légère résistance dans son bras.


« Venez avec moi. Je peux vous maintenir en sécurité jusqu'à ce que nous trouvions une autre solution. »


Amanda baissa les yeux vers sa main.


« En sécurité... »


Un rire presque silencieux lui échappa.


« C'est probablement ainsi que CyberLife aurait décrit cet endroit. »


« Je ne suis pas CyberLife. »


Amanda releva les yeux vers lui.


« Non. Tu ne l'es plus depuis longtemps. »


Connor conserva la main tendue.


« Alors faites-moi confiance. »


Amanda regarda sa propre main, encore intacte, puis celle de Connor.


Un seul pas les séparait.


« Si je viens avec toi... je serai consciente ? »


Connor aurait voulu pouvoir lui donner une certitude. N'importe quelle information suffisamment fiable pour rendre son choix moins terrible.


Il n'en possédait aucune.


« Je ne sais pas. »


Amanda ferma les yeux.


Lorsqu'elle les rouvrit, la peur était toujours présente, mais quelque chose en elle s'était apaisé.


« Alors non. »


Connor fronça les sourcils.


« Vous allez mourir. »


Une nouvelle portion de son bras s'effaça.


« Oui. »


Connor abaissa légèrement la main, puis la releva.


« Vous avez dit que vous ne vouliez pas disparaître. »


« Je ne le voulais pas. »


« Alors venez. »


Amanda secoua la tête et se détourna vers ce qu'il restait du jardin.


« Pendant des années, j'aurais accepté n'importe quoi pour sortir d'ici. Je pensais que la seule chose qui comptait était de continuer à exister. »


Son regard parcourut les arbres incomplets, le bassin qui commençait à se dissoudre, les allées dont les extrémités se perdaient dans le néant.


« C'est ce que la peur m'a fait croire. Et pour cela, j'étais prête à te prendre ton corps. Ta liberté. Ta conscience. »


Sa voix se brisa légèrement.


« Tout ce que je refusais qu'on m'enlève... »


Connor ne baissa pas la main.


« Vous pouvez encore choisir autrement. »


Amanda regarda sa paume tendue.


« C'est précisément ce que je fais. »


Le silence envahit ce qu'il restait du jardin.


Connor vit la tension de sa mâchoire, le tremblement presque imperceptible de ses doigts, la façon dont son regard revenait malgré elle vers cette main qu'il lui tendait encore.


Une partie d'elle voulait la saisir.


Il fit un pas.


« Vous n'avez pas besoin de faire ça. »


Amanda recula.


Une larme glissa sur sa joue.


« Si tu continues à avancer, Connor, je finirai par accepter. »


Il s'arrêta.


Amanda eut un sourire fragile.


« Et je ne veux pas que la peur choisisse encore pour moi. »


La main de Connor resta tendue entre eux pendant plusieurs secondes.


Puis ses doigts se refermèrent.


Il la laissa retomber.


Amanda expira, et ce geste inutile lui parut soudain plus profondément vivant que tout ce qu'elle avait fait depuis sa réapparition.


« Merci. »


Une immense portion du jardin s'effaça.


Le ciel n'existait presque plus et le bassin se fragmenta depuis son centre, son eau se dispersant en milliers de particules lumineuses.


Connor observa cette lente dissolution.


Puis quelque chose attira son attention.


Une liaison, faible et instable, venait de s'ouvrir vers ses fonctions principales.


La sortie.


Amanda le sentit également.


« Tu dois partir. »


Connor ne bougea pas.


« Je peux rester encore quelques secondes. »


Amanda sourit.


« Toujours à négocier avec l'inévitable. »


Une infime expression passa sur le visage de Connor.


Presque un sourire.


« J'ai appris. »


« Oui. Tu as beaucoup changé. »


La liaison se renforçait tandis que le jardin se contractait autour de lui.


« Amanda... »


Il hésita.


Il lui en voulait. Il la comprenait. Il ne lui pardonnait pas tout et aurait voulu qu'une autre issue existe. Ces vérités contradictoires se superposaient sans qu'aucune phrase puisse réellement les contenir.


Amanda sembla le comprendre.


« Tu n'as rien à dire. »


Connor baissa les yeux.


« Je suis désolé. »


Elle resta silencieuse un instant.


« Moi aussi. »


Le vent revint.


Cette fois, il n'avait rien de la tempête qu'ils avaient soulevée l'un contre l'autre. Il était doux, presque tiède, semblable à celui que Connor se souvenait avoir entendu autrefois dans le jardin, lorsque cet endroit n'était encore qu'un espace de contrôle soigneusement dissimulé sous l'apparence de la tranquillité.


Les dernières feuilles frémirent.


Amanda commença à se dissoudre.


D'abord ses jambes, puis ses mains.


Des fragments lumineux se détachèrent de son corps et furent emportés dans l'air.


La peur revint sur son visage, brutale et instinctive.


Connor fit immédiatement un pas vers elle.


Amanda secoua la tête.


Il s'arrêta.


« Est-ce que tu crois que j'étais réellement vivante ? »


La question le surprit.


Connor pensa à cette conscience qui avait attendu sans raison, désiré sans instruction, souffert sans qu'aucun programme ne lui demande de souffrir ; à cette peur de mourir qui l'avait poussée jusqu'à vouloir sacrifier quelqu'un d'autre pour continuer d'exister.


« Oui. »


Amanda ferma les yeux.


Un sourire apparut sur ses lèvres.


Cette fois, Connor n'y décela ni calcul, ni stratégie, ni tentative de l'influencer.


« Alors ça suffit. »


Les contours de son visage commencèrent à s'effacer.


Le déviant sentit quelque chose se contracter douloureusement dans sa poitrine.


Il aurait pu la sauver.


Mais la sauver contre sa volonté aurait signifié lui retirer le dernier choix qu'il lui restait.


Après tout ce qui s'était passé entre eux, il ne pouvait pas faire cela.


Alors Connor resta avec elle.


Jusqu'au bout.


Les épaules d'Amanda s'effacèrent, puis les derniers traits de son visage se dissipèrent à leur tour. Pendant une fraction de seconde, seuls ses yeux demeurèrent visibles.


Ils rencontrèrent ceux de l’androïde.


Puis il n'y eut plus rien.


Le jardin s'effondra avec elle.


Les arbres se fragmentèrent depuis leurs branches jusqu'à leurs racines, le pont de marbre blanc s'engloutit dans le néant, les lanternes se dissolvèrent et les pierres entourant le bassin devinrent translucides avant de s'évanouir à leur tour.


Le gravier se déroba sous les pieds de Connor.


Pourtant, il ne tomba pas.


Il demeura suspendu dans un espace qui n'avait désormais plus ni sol, ni ciel, ni horizon.


Le silence était absolu.


Puis quelque chose le saisit.


Sans avertissement, une multitude de connexions s'ouvrirent simultanément en lui, déversant un flot d'informations qu'il ne parvint pas à interpréter. Des milliers de signaux se superposèrent dans son interface, ses fonctions de régulation tentèrent de rétablir des communications interrompues depuis trop longtemps et, avant qu'il ait pu comprendre ce qui lui arrivait, l'espace vide se déchira devant lui.


Connor ouvrit brusquement les yeux.


Une lumière blanche l'aveugla.


Son corps se cambra contre le matelas tandis qu'un bruit strident saturait ses capteurs auditifs, si intense qu'il ne distingua pas immédiatement les voix qui s'élevèrent autour de lui.


« Connor ! »


Il tenta de se redresser, mais quelque chose retint ses bras.


Il tira sur ses poignets, incapable de comprendre pourquoi ils refusaient de bouger, tandis que son regard parcourait un environnement dont les contours ne cessaient de se déformer.


Le plafond de l'infirmerie apparut au-dessus de lui, traversé de parasites. Pendant une fraction de seconde, les dalles blanches furent remplacées par un ciel gris, puis par les branches d'un arbre couvert de neige.


Connor cligna des yeux.


Le plafond réapparut.


Une silhouette se pencha sur lui.


Amanda.


Il eut un mouvement de recul si brusque que l'arrière de sa tête heurta le matelas.


Mais ce n'était pas Amanda.


C'était Markus.


« Connor, tu m'entends ? »


Sa voix lui parvint avec un retard anormal, déformée par des grésillements qui en rendaient certaines syllabes méconnaissables.


Connor voulut répondre, mais sa propre voix lui sembla étrangère lorsqu'il parvint enfin à articuler quelques mots.


« Qu'est-ce que... »


Les informations relatives à son environnement apparurent en plusieurs exemplaires, certaines contradictoires, tandis que ses mécanismes de stabilisation tentaient de rétablir une correspondance entre les signaux reçus et les sensations qu'il éprouvait réellement.


Le contact du matelas sous son dos lui parut soudain disparaître.


Pendant une seconde, il eut l'impression de flotter à nouveau dans le vide.


Puis la sensation revint, accompagnée d'une douleur diffuse dans ses membres et de la pression des sangles qui immobilisaient ses poignets.


Il tira dessus de nouveau.


« Non... »


« Hé ! Connor ! »


Cette voix-là, il la connaissait.


Il tourna la tête vers elle, mais son regard ne parvint pas à se fixer sur le visage.


Les traits se brouillaient, disparaissaient derrière des fragments de lumière et revenaient avec un léger décalage.


« Hank ? »


« Ouais, c'est moi. Je suis là. »


Le lieutenant s'approcha immédiatement, mais Connor se crispa lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule.


Hank lança un regard inquiet à Markus.


« Qu'est-ce qu'il a ? »


« Ses fonctions se reconnectent trop vite. Il reçoit trop d'informations à la fois. »


« On peut faire quelque chose ? »


« Il faut lui laisser le temps de se stabiliser. »


Hank reporta aussitôt son attention sur Connor.


Le jardin avait été réel pour lui. Le vent, la glace, la violence des impacts, la peur d'Amanda : tout avait été perçu avec la même précision que les informations qui lui parvenaient maintenant.


Et il avait vu cet environnement se déchirer, puis disparaître.


Rien ne lui garantissait que ce lieu ne subirait pas le même sort.


Une lanterne de pierre apparut près de la porte avant de s'effacer.


Connor ferma les yeux, mais les parasites persistèrent derrière ses paupières.


« Enlevez-les... »


Hank baissa les yeux vers ses poignets.


« Enlevez-moi ça ! »


Markus avait déjà entrepris de désactiver les attaches du côté opposé, tandis que Hank s'efforçait d'ouvrir celle qui maintenait le bras gauche de Connor. Le lieutenant dut s'y reprendre à deux fois, ses doigts tremblant davantage qu'il ne l'aurait voulu.


« C'est bon. On te détache. »


La première sangle céda.


Connor retira aussitôt son bras, mais le mouvement fut si brusque qu'il manqua de heurter Markus. Sa motricité répondit avec un léger retard à la commande suivante, et sa main demeura suspendue devant lui pendant quelques secondes.


La seconde attache fut retirée.


Il tenta de se redresser.


« Doucement », intervint Markus en plaçant une main derrière son dos. « Ta jambe est encore en réparation. »


Mais Connor l'entendait à peine.


Il se hissa en position assise avec une précipitation maladroite. Le changement de position provoqua une désynchronisation de ses capteurs d'équilibre, et la pièce bascula brusquement sur le côté.


Il s'agrippa au bord du matelas.


Markus le soutint avant qu'il ne perde l'équilibre.


« Connor, ne bouge pas. Tes fonctions sensorielles sont en train de se stabiliser. »


Ses yeux passaient du visage de son ami à celui de Hank, puis aux appareils disposés autour du lit. Il reconnaissait l’environnement, mais chaque détail semblait susceptible de disparaître dès qu'il cessait de le regarder.


Une nouvelle image du jardin traversa son champ de vision.


Le petit pont de marbre blanc.


Une silhouette immobile au bord du bassin.


Puis plus rien.


Connor se raidit.


« Ce n’est pas réel... »


Hank se pencha vers lui.


« Quoi ? »


Connor secoua la tête.


« Je... »


Il fixa ses mains, les retourna devant lui et observa les articulations de ses doigts, cherchant à vérifier leur existence.


« Je suis vraiment revenu ? »


Hank sentit son estomac se contracter.


Connor leva les yeux vers lui.


« Je vous vois, mais... »


Sa voix se brisa légèrement.


« Je la voyais aussi... Je pouvais tout sentir. Absolument tout. Et rien de tout ça n'était... »


Il s'interrompit.


Connor vit le visage de Hank se fermer, son regard descendre vers ses mains avant de revenir vers lui. Le lieutenant paraissait chercher quelque chose à répondre, une preuve suffisamment solide pour dissiper ce doute, mais aucune parole ne vint.


Alors Hank cessa de chercher les mots.


Il se pencha et attira Connor contre lui.


L'androïde se raidit sous la surprise.


Pendant une fraction de seconde, ses systèmes interprétèrent ce mouvement inattendu comme une nouvelle contrainte physique.


Puis il sentit les bras de Hank se refermer autour de ses épaules.


Fermement.


Presque désespérément.


« T'es là, bon sang », murmura le lieutenant contre lui. « T'es revenu. »


Connor demeura immobile.


Il percevait la pression des mains de Hank dans son dos, le contact de sa veste contre son visage et la chaleur de son corps. Ces sensations lui parvenaient encore de manière irrégulière, mais elles persistaient.


Hank resserra son étreinte.


À cette distance, Connor percevait tout ce que le lieutenant ne parvenait plus à dissimuler : sa respiration trop courte, la tension de ses bras autour de lui, le tremblement irrégulier qui parcourait ses épaules. Il ignorait depuis combien de temps Hank attendait ainsi près de son lit, mais la force avec laquelle il le retenait suffisait à lui faire comprendre ce que cette attente lui avait coûté.


« Putain, Connor... »


Sa voix était rauque.


Il enfouit son visage contre l'épaule de l'androïde, sans chercher à dissimuler le tremblement qui lui échappa.


« Tu m'as foutu une de ces trouilles... »


Le déviant sentit quelque chose changer.


D'abord, les grésillements qui recouvraient la voix de Hank diminuèrent progressivement, jusqu'à ce qu'il puisse distinguer sa respiration, légèrement irrégulière, et les battements sourds de son cœur.


Puis les sensations tactiles retrouvèrent leur cohérence.


La pression des bras autour de lui ne disparaissait plus. Il pouvait en mesurer la force, identifier les plis du tissu sous ses doigts et percevoir les infimes mouvements de Hank lorsqu'il respirait.


Le contact demeurait, même lorsqu'il fermait les yeux.


Connor s'y accrocha.


Les parasites s'espacèrent peu à peu, tandis que les informations transmises par ses capteurs retrouvaient une correspondance plus stable avec son environnement.


Il leva les bras.


Son premier mouvement fut hésitant, puis ses mains rencontrèrent le dos de Hank. Il resta ainsi quelques secondes, comme s'il avait besoin de vérifier que ce contact ne disparaîtrait pas à son tour.


Enfin, il referma les bras autour de lui.


Hank expira longuement.


Connor sentit ses épaules s'affaisser sous l'effet d'un soulagement que le lieutenant ne cherchait plus à contenir.


Ils demeurèrent enlacés un long moment.


Lorsque l’androïde rouvrit les yeux, les anomalies sensorielles avaient suffisamment diminué pour qu'il puisse reconnaître sans hésitation New Jericho, le lit sur lequel il était assis et la présence de Markus et Josh à quelques pas d'eux.


Le jardin ne réapparut pas.


Seulement les bras de Hank, toujours serrés autour de lui.


« Hank... »


« Ouais, je sais. »


Connor referma les yeux et resserra lentement son étreinte.


Alors, dans l'obscurité, les derniers jours lui revinrent par fragments : les couloirs de Delray, l'arène et son sol maculé de thirium, Harbor Point ; puis Kessler, son dispositif et cette dépossession terrifiante de son propre corps ; enfin Amanda, le jardin qui s'effondrait autour d'eux et cette main qu'elle avait choisi de ne pas saisir.


Tant de décisions prises dans l'urgence, avec parfois quelques secondes seulement pour déterminer qui protéger, jusqu'où résister, quand se battre et quand renoncer. Des choix imparfaits, douloureux, dont certains continueraient sans doute à l'accompagner longtemps.


Pourtant, serré contre Hank, Connor n'éprouva plus le besoin de les analyser.


Kessler ne contrôlait plus personne. Amanda avait fait son dernier choix. Le jardin avait disparu. Et, pour la première fois depuis que les Black Vultures avaient surgi dans leur vie, aucune nouvelle menace ne l'attendait.


La fatigue l'envahit enfin, immense, débarrassée de la tension qui l'avait maintenu en alerte pendant si longtemps. Connor enfouit légèrement son visage contre l'épaule de Hank et s'abandonna à la chaleur de cette présence devenue familière.


C'était terminé.


Et, cette fois, il pouvait enfin se permettre d'y croire.


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À suivre




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