Harbor Point apparaissait au loin comme une masse noire étendue le long du fleuve.
À mesure qu’ils avaient quitté les quartiers résidentiels, les rues s’étaient élargies et vidées, les façades éclairées laissant progressivement place à des garages fermés, des terrains grillagés et d’anciens bâtiments industriels.
Les rares véhicules qu’ils croisaient empruntaient les grands axes sans s’attarder dans les voies secondaires, abandonnant derrière eux un silence que le ronflement du moteur de Hank semblait troubler plus qu’il ne l’aurait dû.
Les lampadaires se faisaient plus rares à mesure qu’ils approchaient du fleuve.
Certains ne fonctionnaient plus ; d’autres diffusaient une lueur orange et tremblante qui éclairait quelques mètres de chaussée avant que la route ne replonge dans l’obscurité. Entre ces îlots de lumière, les entrepôts se confondaient avec le ciel, leurs silhouettes massives interrompues par les structures métalliques des anciennes grues portuaires.
Au-delà des bâtiments, le fleuve restait invisible, mais le clapotement de l’eau contre les quais remontait entre les structures, mêlé au grondement lointain d’une route et aux claquements irréguliers de plaques de tôle soulevées par le vent. Une odeur de vase, de métal humide et de carburant ancien s’infiltrait déjà dans l’habitacle malgré les vitres fermées.
Connor observait les alentours depuis plusieurs minutes lorsqu’il releva légèrement la tête.
« Arrêtez-vous ici. »
Hank jeta un coup d’œil au GPS.
« Le premier bâtiment est encore à presque un kilomètre. »
« Je sais. »
Il quitta la route principale et engagea la voiture derrière un ancien dépôt de matériaux dont le parking, envahi de mauvaises herbes, n’était plus éclairé depuis longtemps. Le véhicule disparut presque entièrement derrière un mur de béton effondré.
Hank coupa le moteur.
Le silence revint si rapidement que le tic-tic du métal refroidissant sous le capot sembla soudain beaucoup trop fort.
Connor retira sa casquette. Elle n’avait plus d’utilité et son bord empiéterait légèrement sur sa vision périphérique.
Il la déposa sur le tableau de bord.
Hank resta quelques secondes derrière le volant avant de le regarder.
« Bon... à partir de maintenant, on fait ça proprement. »
Le ton n’était pas agressif. Il était pire que ça.
Définitif.
« On vérifie », ajouta-t-il. « On joue pas aux commandos, et si on tombe sur quelque chose de sérieux, on appelle le central. »
Connor posa la main sur la poignée.
« Nous déciderons en fonction de la situation. »
Hank fronça les sourcils.
« Non. C’est pas ce que je viens de dire. »
Connor l’ignora et sortit du véhicule.
« Ça commence bien... » marmonna le lieutenant.
Il descendit à son tour.
----
Les deux premiers bâtiments ne leur apprirent rien.
Le premier, un ancien atelier de maintenance ferroviaire, était abandonné depuis des mois, probablement davantage. Connor n’eut besoin que de quelques minutes pour écarter l’endroit : chaîne rongée par la rouille, poussière intacte devant les accès, vitres brisées dont les débris n’avaient pas été déplacés.
Aucun passage récent.
Le deuxième entrepôt, plus proche du fleuve, fut éliminé encore plus rapidement. Une partie du toit s’était effondrée et l’intérieur était exposé aux intempéries ; aucune alimentation électrique, aucune source thermique significative, aucune trace récente de véhicule ou d’occupation.
Deux possibilités écartées.
Il n’en restait plus qu’une.
Lorsqu’ils quittèrent le deuxième site, Connor avait déjà reporté toute son attention vers le nord. Hank le remarqua à son allure, plus rapide qu’auparavant.
Le déviant ne ralentit que lorsque le troisième site apparut entre les hangars.
L’ancien entrepôt de stockage se dressait en retrait du fleuve, séparé des installations voisines par un parking fissuré et un terrain envahi de hautes herbes. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient sales ou condamnées par des plaques de bois, tandis que deux grandes portes de chargement couvertes de rouille occupaient le côté ouest.
À première vue, il ressemblait aux deux autres.
Connor s’arrêta pourtant.
« Quoi ? »
Les deux sites précédents portaient les marques désordonnées d’un abandon prolongé : corrosion uniforme, débris accumulés devant les accès, végétation poussant sans interruption jusque contre les murs.
Ici, cette même apparence semblait avoir été préservée.
Presque trop soigneusement.
L’androïde s’accroupit près de l’ancienne voie de service.
Des traces de pneus traversaient la poussière.
« Récentes. »
Hank s’approcha.
« Combien ? »
« Au moins deux véhicules. Peut-être trois. »
Une fenêtre du premier étage était sombre, mais quelque chose avait été placé contre elle depuis l’intérieur afin d’empêcher la lumière de filtrer.
Plus bas, la serrure d’une porte latérale était ancienne tandis que ses charnières portaient de fines marques claires là où les frottements avaient récemment retiré la corrosion.
Puis Connor vit la caméra.
Petite.
Noire.
Installée sous un ancien conduit de ventilation.
Orientée directement vers la voie d’accès.
« Celui-là est occupé. »
Hank distingua le dispositif.
« Et ils ne veulent pas qu’on le sache. »
Connor regardait déjà les accès.
« Je vais aller vérifier. »
Le déviant contourna le bâtiment en restant derrière une rangée d’anciens conteneurs.
La caméra surveillait l’accès principal, mais la façade sud présentait un angle mort entre deux structures de chargement. Connor le repéra rapidement et s’y engagea, profitant de l’ombre d’un ancien convoyeur métallique pour atteindre le mur.
Hank le suivit jusqu’à une pile de palettes pourries.
« Et maintenant ? »
Le premier étage se trouvait à un peu plus de quatre mètres au-dessus d’eux.
Une ancienne passerelle longeait la façade, mais l’escalier qui permettait autrefois de l’atteindre s’était partiellement effondré. Il n’en restait que quelques montants métalliques fixés au mur, un conduit vertical et, plus haut, le rebord étroit d’une fenêtre dont le carreau avait disparu.
Connor analysa l’ensemble.
Hank suivit son regard.
« Non. »
Le déviant retira sa veste.
« Si. »
Il la lui tendit.
« Bordel... »
Connor prit de l’élan et s’élança.
Il posa un pied sur une ancienne caisse métallique, transforma immédiatement l’appui en impulsion et atteignit le montant inférieur de la passerelle.
Ses doigts se refermèrent autour du métal tandis qu’il ramenait les jambes contre le mur pour prendre appui sur un renfort transversal.
Il se hissa, trouva une prise sur le conduit vertical et poussa sur sa jambe droite afin de gagner suffisamment de hauteur pour atteindre le rebord supérieur.
L’articulation répondit avec un retard brutal.
Son pied glissa.
Pendant une fraction de seconde, son corps bascula vers l’arrière et le vide s’ouvrit sous lui.
STABILITÉ ARTICULAIRE : INSUFFISANTE
Il referma violemment sa main autour du conduit, son épaule encaissant presque tout son poids.
En dessous, Hank fit un pas.
« Merde. Fais gaffe ! »
Le métal grinça.
Connor resta suspendu suffisamment longtemps pour que son système moteur recalcule plusieurs trajectoires de chute.
Aucune ne garantissait une réception correcte.
Sa jambe chercha un nouvel appui. Le premier manqua ; le second tint.
Il transféra progressivement son poids, attendit que l’articulation se stabilise, puis poussa jusqu’à atteindre le rebord et se hissa sur la passerelle.
« Ça va ? »
L’androïde vérifia rapidement sa jambe.
COMPENSATION MOTRICE : 12,6 %
« Oui. »
« Connor, ta putain de jambe vient de lâcher ! »
« Elle n’a pas lâché. J’ai seulement glissé... »
Hank ouvrit les bras.
« C’est ça ! Prends-moi pour un con. »
Connor se détourna.
« Je vais vous ouvrir. »
Il avait déjà disparu par la fenêtre.
-----
À l’intérieur, il atterrit dans un ancien bureau administratif dont le mobilier avait presque entièrement disparu.
Des voix, très faibles, montaient de l’étage inférieur, accompagnées du bruit d’une caisse déplacée et de pas irréguliers.
Connor attendit qu’ils s’éloignent avant de progresser.
Contrairement aux deux bâtiments précédents, l’entrepôt ne sentait pas seulement l’humidité et la rouille. Une odeur plus récente s’y mêlait : carburant, tabac, nourriture.
PRÉSENCE HUMAINE
Une bouteille d’eau à moitié vide reposait sur une caisse. Un câble électrique récent courait le long d’un mur. Plusieurs empreintes de chaussures se superposaient dans la poussière.
Il descendit jusqu’au rez-de-chaussée et atteignit la porte secondaire. Le verrou céda après quelques secondes de manipulation.
La porte s’entrouvrit.
Hank apparut et Connor récupéra sa veste.
« Il y a plusieurs personnes à l’intérieur. »
L’irritation disparut du visage de Hank.
« Combien ? »
« Je ne sais pas encore. »
« Armées ? »
« Probablement. »
« Et ça, dans ta tête, c’est le moment où on continue ? »
« Nous sommes déjà à l’intérieur. »
Hank serra les dents.
« Tu vois ? C’est exactement ça qui me rend dingue. Chaque fois que je te dis de ralentir, tu fais une connerie, ça marche, et après tu t’en sers pour expliquer pourquoi c’était une bonne idée. »
« C’était efficace, non ? »
Hank le fixa.
« C’est pas le putain de sujet. »
Un moteur leur parvint depuis l’extérieur.
Connor tourna la tête.
« Quelqu’un arrive. »
Ils gagnèrent une position derrière une ancienne structure de chargement qui leur permettait d’observer la partie centrale.
Une camionnette entra par l’autre extrémité de l’entrepôt, ses phares s’éteignant presque aussitôt.
Trois hommes apparurent et commencèrent à décharger des caisses. Leurs gestes étaient rapides, organisés, sans conversation inutile.
L’un d’eux surveillait régulièrement les alentours pendant que les deux autres travaillaient.
Puis une caisse pivota.
Connor distingua le symbole sur le côté.
« Ce sont eux. »
« Les Vultures ? »
« Oui. »
« D’accord. On a ce qu’il nous faut. Maintenant on recule et on appelle le central. »
Connor ne bougea pas.
« Nous n’avons pas vu Kessler. Elle peut être ici. »
« Ou pas. »
« Je dois le savoir ! »
Hank tourna lentement la tête vers lui.
« Non, tu vas pas transformer “elle peut être là” en raison suffisante pour fouiller tout le bâtiment. »
L’un des hommes venait de s’éloigner et se dirigeait vers leur secteur.
Connor leva une main.
Hank comprit et s’immobilisa.
Le Vulture continuait d’approcher sans avoir conscience de leur présence. Le déviant distinguait maintenant son visage entre les montants métalliques et évaluait la possibilité de simplement le laisser passer.
Six mètres.
Cinq.
Hank recula d’un demi-pas afin de mieux se dissimuler derrière un pilier.
Son talon heurta un morceau de tube métallique.
Il roula sur le béton avec un claquement bref, puis un second.
Le Vulture s’arrêta.
Hank aussi.
Connor vit le regard de l’homme chercher l’origine du bruit.
Le lieutenant se plaqua davantage contre le pilier.
Trop tard.
Son épaule dépassait encore.
Le Vulture le vit.
Sa main plongea sous sa veste.
Connor partit.
« Bouge pas ! »
Hank leva son arme.
Le Vulture avait déjà sorti la sienne.
Le canon monta directement vers lui.
« Police ! Lâche ton... »
La détonation avala la fin de sa phrase.
Hank tourna instinctivement la tête.
Quelque chose passa près de son visage avec un claquement sec.
Connor percuta le tireur.
Sa main se referma sur son poignet armé tandis que son avant-bras frappait brutalement sous son menton. Le Vulture chancela ; le déviant accompagna son mouvement, pivota et l’envoya contre le montant métallique derrière lui.
L’homme s’effondra.
Connor se retourna aussitôt.
« Hank ? »
Le lieutenant n’avait pas bougé. Son arme était toujours levée, mais son regard restait fixé derrière son épaule.
Connor suivit ses yeux.
L’impact était là.
Une marque fraîche creusée dans le métal, entourée d’éclats brillants là où la balle avait arraché la peinture.
À quelques centimètres de sa tête.
Le reste de l’entrepôt lui parvenait comme à travers une couche d’eau ; un sifflement aigu occupait son oreille gauche, continu, presque électrique, tandis que les autres sons semblaient étouffés autour de lui.
« Hank ! »
La voix de Connor semblait lointaine.
Il cligna des yeux.
« Hank ! »
Une main saisit son bras.
Il sursauta presque.
Connor se tenait devant lui, sa LED tournant rapidement au rouge.
« Vous êtes touché ? »
« Non... »
Il le scanna aussitôt.
TRAUMATISME BALISTIQUE : NON DÉTECTÉ
HÉMORRAGIE : NON DÉTECTÉE
Aucune blessure.
Pourtant, son regard parcourut de nouveau le visage de Hank, son cou, son torse.
Ce ne fut pas suffisant.
Sa main se posa brusquement sur son épaule, puis redescendit sur le devant de sa veste comme s’il cherchait une blessure que ses capteurs auraient pu manquer. Ses gestes étaient trop rapides, dépourvus de leur précision habituelle.
« Vous en êtes certain ? »
« Ouais... Ça va. »
Hank porta une main à son oreille et grimaça.
« Ça siffle, c’est tout. »
Il posa fermement une main sur son épaule.
« Connor. Je vais bien. »
Le déviant resta immobile une seconde, le regard accroché au sien malgré les données qui lui confirmaient déjà qu’il disait vrai.
Puis la tension dans ses épaules céda légèrement.
Au loin, un cri retentit.
Puis un autre.
Le coup de feu avait résonné dans tout l’entrepôt.
Des pas précipités frappèrent les passerelles tandis que des voix se répondaient entre les structures métalliques.
L’alerte était donnée.
Les lumières s’éteignirent.
Toutes.
L’obscurité tomba avec une brutalité presque physique.
Hank ramena son arme devant lui.
« Merde. »
Connor activa sa vision nocturne.
Le bâtiment reparut aussitôt pour lui : les piliers, les caisses, les passerelles, les silhouettes.
Plusieurs Vultures abaissaient devant leurs yeux des dispositifs de vision nocturne.
Puis Connor leva la tête vers le premier étage.
Une femme venait de sortir d’une pièce, accompagnée de deux hommes. Son système d’identification termina l’analyse presque instantanément.
CORRESPONDANCE : KESSLER
Elle était là.
À moins de cinquante mètres.
Après les interdictions, les mensonges et cette poursuite qui semblait toujours se terminer un mouvement trop tard, il la voyait enfin.
La cheffe des Vultures se dirigeait déjà vers l’arrière du bâtiment.
« Kessler... »
« Quoi ? »
Des points rouges apparurent dans l’obscurité. Un laser glissa sur un pilier, un deuxième traversa le sol et un troisième remonta vers leur position.
Connor comprit.
Les Vultures n’avaient pas éteint les lumières pour fuir.
Ils étaient préparés à combattre dans le noir.
« À couvert ! »
Il saisit le lieutenant par la veste et l’entraîna derrière le bloc d’un ancien moteur industriel au moment où une rafale frappait leur position.
Le métal vibra sous les impacts.
Hank se baissa.
« Ils ont des lunettes ! »
Connor analysa les positions.
Trois tireurs au rez-de-chaussée.
Deux sur les passerelles.
D’autres en déplacement.
Kessler continuait vers l’arrière.
« Vous restez ici. »
« Quoi ? »
« Cette structure arrêtera les tirs. Ne la quittez pas. »
« Et toi ? »
Connor vérifia son arme.
« Je vais les neutraliser. »
« Non. »
« Kessler est au premier étage. Elle est en train de partir. »
« Connor, ils nous attendent ! »
« Je peux les voir. »
« Et ta jambe ? »
« Elle tiendra. »
« T’en sais rien ! »
Connor se rapprocha, son expression se refermant.
« Vous ne venez pas ! »
Hank le fixa.
« Tu décides pas ça. »
« Si ! »
Le mot tomba sans colère.
Implacable.
« Ils peuvent suivre vos déplacements et tirer avant que vous sachiez d’où vient le coup. »
« Alors on attend les renforts ensemble. »
« Kessler aura disparu. »
« Tant pis ! »
« Non ! »
Hank attrapa son bras.
« Connor, écoute-moi. »
Son partenaire retira sèchement son bras.
« Vous avez failli mourir ! »
Hank se tut.
« À sept centimètres près, cette conversation n’existerait pas. Je ne vous laisserai pas vous exposer une deuxième fois, surtout dans une situation où vous ne pouvez même pas voir ceux qui vous tirent dessus. »
« Connor... »
« Appelez les renforts et ne bougez pas. »
« Non ! Tu restes ici. C’est un ordre ! »
Connor soutint son regard.
« Je suis désolé... »
Il partit.
« Connor ! »
Hank tendit la main.
Trop tard.
Une rafale traversa l’endroit où l’androïde se trouvait une seconde plus tôt, mais il avait déjà disparu derrière une rangée de caisses.
Hank resta accroupi, incapable de distinguer autre chose que les éclairs intermittents des tirs et les lasers qui balayaient les structures.
Le suivre directement ne ferait que donner à Connor deux problèmes à gérer au lieu d’un.
Hank arracha sa radio de sa ceinture.
« Central, ici Anderson. Besoin de renforts immédiats à Harbor Point. Black Vultures confirmés. Plusieurs suspects lourdement armés, tirs en cours. Envoyez des unités et des secours. »
Le central répondit.
Le lieutenant donna leur position aussi précisément que possible.
« Et dépêchez-vous. »
La réponse se perdit presque entièrement sous une nouvelle série de détonations.
Il rangea sa radio et écouta.
Dans le noir, ses yeux ne lui servaient presque à rien. Les éclairs des tirs révélaient l’entrepôt par fragments tandis que les lasers des Vultures disparaissaient vers le centre du bâtiment.
« Mouvement secteur central ! »
Les tirs convergeaient tous dans la même direction.
Connor.
Hank serra la mâchoire.
En quelques secondes, il avait attiré sur lui pratiquement tous les hommes armés du rez-de-chaussée. Les lasers s’éloignaient de Hank, les ordres aussi, mais chaque nouvelle rafale lui rappelait que Connor se trouvait quelque part au milieu.
Avec cette foutue jambe qui avait déjà failli le lâcher avant même qu’ils entrent réellement dans le bâtiment.
« Putain... »
Avant que les lumières ne s’éteignent, Hank avait vu Kessler partir vers l’arrière du bâtiment. Connor avait choisi le chemin le plus direct pour la rejoindre ; le suivre ne ferait que les placer tous les deux dans la même ligne de tir.
Une rafale éclata plus loin.
Hank attendit.
Quelques secondes.
Puis une autre lui répondit depuis une direction différente.
Il expira lentement sans même s’être rendu compte qu’il retenait son souffle.
Impossible de savoir ce qui se passait au milieu des machines. Tant que les Vultures continuaient à se déplacer et à tirer, il pouvait au moins supposer que Connor ne leur facilitait pas la tâche.
Le silence l’aurait davantage inquiété.
Un nouvel éclair illumina brièvement l’entrepôt.
Beaucoup plus loin sur la droite, Hank distingua un escalier métallique longeant le mur extérieur avant de disparaître derrière les bureaux suspendus.
Une autre voie.
Il attendit que les tirs reprennent et quitta sa couverture.
Hank progressa en utilisant les rafales pour masquer ses déplacements, s’immobilisant dans les accalmies avant de gagner la protection suivante.
Il n’avait ni la vision de Connor ni l’équipement des Vultures, mais leurs propres armes lui donnaient suffisamment d’informations : les lasers indiquaient où ils regardaient, les éclairs révélaient les obstacles et leurs voix trahissaient leurs mouvements.
Chaque fois que les tirs cessaient, son attention repartait malgré lui vers le centre de l’entrepôt.
Puis ils reprenaient.
Et Hank avançait.
Une voix retentit au loin.
« C’est l’androïde ! »
Hank s’arrêta derrière une caisse.
Son regard se releva aussitôt.
« Quoi ? »
« Le RK800 ! C’est lui ! »
Plusieurs ordres se croisèrent et les derniers lasers proches de sa position basculèrent vers le centre.
Toute leur attention venait de se resserrer sur Connor.
Une tension qu’il n’avait même pas senti s’installer céda brièvement dans les épaules de Hank. Au moins, il était encore mobile, assez pour les obliger à le poursuivre à travers l’entrepôt.
Le répit fut bref.
Ils savaient maintenant qui ils avaient devant eux.
Et Connor, lui, continuait de foncer droit vers Kessler.
Hank resserra sa prise sur son arme.
Il ne pouvait pas le rejoindre par le même chemin sans devenir une cible supplémentaire.
Alors il en trouverait un autre.
Il repartit.
Quelques instants plus tard, sa main trouva la rambarde froide de l’escalier. Il leva les yeux vers la passerelle obscure qui longeait le premier étage, vérifia son arme et posa le pied sur la première marche.
Hank souffla par le nez.
« Si tu crois que je vais rester bien sagement ici, tu te trompes gamin... »
------
Connor venait d’abattre la crosse du fusil contre la tempe du premier Vulture.
L’homme s’effondra derrière les caisses.
Un.
Une rafale traversa immédiatement sa position. Connor roula sur le côté tandis qu’une balle arrachait un fragment de béton à quelques centimètres de sa main, puis quitta la zone avant même que la poussière ne retombe.
Les Vultures avaient l’avantage de l’équipement.
Lui avait celui de la vitesse.
Pour l’instant.
Des voix se croisaient déjà dans leurs radios. Connor changea brutalement de direction et atteignit un pilier au moment où la confirmation tomba.
« Confirmé. RK800. »
Il s’immobilisa une fraction de seconde.
Puis une autre voix traversa le canal.
Kessler.
« Neutralisez-le mais ne l’abattez pas ! »
Sa LED accéléra.
Les mots traversèrent l’entrepôt par les radios des hommes comme si elle s’était tenue juste à côté de lui.
Un laser apparut sur le bord du pilier.
Il dégaina au moment où le deuxième Vulture sortait de sa couverture et tira.
La balle frappa l’homme à l’épaule. Son corps pivota sous l’impact et son fusil lui échappa avant de glisser sur le béton.
Connor était déjà sur lui.
Il repoussa l’arme d’un coup de pied et frappa l’homme à la tempe.
Deux.
Le troisième avait compris qu’essayer de réduire la distance était une erreur.
Il recula derrière une ancienne machine-outil et ouvrit le feu dès que Connor quitta sa couverture. Le premier tir passa au-dessus de son épaule, le second frappa une caisse.
Le déviant plongea derrière un convoyeur.
Le laser glissa sur la structure métallique, cherchant à retrouver sa silhouette. Connor suivit son déplacement, calcula l’angle, puis se redressa de l’autre côté.
Il tira une seconde fois.
La balle atteignit la cuisse du Vulture, qui s’effondra sur un genou avec un cri sans lâcher son arme.
L’androïde franchit les derniers mètres avant qu’il puisse rétablir sa visée, repoussa le canon et frappa sous la mâchoire. Un second coup termina le mouvement.
Trois.
Des pas métalliques résonnèrent au-dessus de lui.
Un quatrième Vulture descendait rapidement l’escalier menant à la passerelle.
Il avait compris où Connor voulait aller.
Kessler se trouvait quelque part derrière lui.
L’homme épaula son fusil et un point rouge apparut sur le torse de l’androïde. Ce dernier changea d’axe ; le tir passa à côté de lui.
Le Vulture corrigea.
Connor posa un pied sur une caisse, attrapa le bord du convoyeur et utilisa son élan pour passer au-dessus d’une barrière plutôt que de la contourner.
Sa jambe droite encaissa brutalement la réception.
COMPENSATION MOTRICE : 16,2 %
L’alerte traversa son champ de vision.
Il continua.
Le Vulture tira de nouveau.
Connor se baissa sous le canon au moment où l’homme arrivait au bas de l’escalier, bloqua son poignet et le força contre la rambarde. Le fusil heurta le métal.
Un coup au plexus le plia en deux.
Le coude de l’androïde frappa sa tempe.
Quatre.
Lorsqu’il releva les yeux, une cinquième silhouette venait d’apparaître sur la passerelle.
Le Vulture recula dès qu’il aperçut Connor et remonta vers l’étage supérieur.
« Il monte ! »
Le Vulture tira depuis le haut de l’escalier. Une balle traversa une marche tandis qu’une autre arrachait un morceau de métal près de la main de Connor.
Il continua malgré tout.
L’homme recula.
L’androïde accéléra.
Sa jambe droite absorba une nouvelle impulsion et, presque aussitôt, une alerte traversa son champ de vision.
STABILITÉ ARTICULAIRE : CRITIQUE
Il l’ignora.
Il ne lui restait que quelques marches lorsque l’homme disparut derrière l’angle de la passerelle. Connor poussa une dernière fois sur sa jambe pour réduire la distance, mais l’articulation se verrouilla au moment exact où tout son poids basculait vers l’avant.
Son pied resta fixé à la marche.
Le reste de son corps continua.
Connor chercha la rambarde, la manqua de quelques centimètres et percuta de l’épaule une ancienne cloison dont le placo, fragilisé par l’humidité, céda sous le choc.
Il la traversa dans un fracas de montants métalliques et de panneaux brisés avant de tomber de l’autre côté, directement dans un amas de déchets industriels accumulés contre le mur.
Des morceaux de bois éclatèrent sous son poids. Un profilé métallique roula contre sa hanche tandis que plusieurs câbles arrachés à une gaine ouverte s’enroulaient autour de sa cheville droite.
Son arme lui échappa dans la chute, rebondit sur une plaque de tôle et glissa plusieurs mètres plus loin.
Hors de portée.
Connor posa immédiatement une main au sol pour se relever.
Sa jambe ne suivit pas.
Une série d’alertes envahit son interface.
ERREUR DE TRANSMISSION MOTRICE
ARTICULATION DROITE : VERROUILLÉE
CONNEXION AU MODULE
ARTICULAIRE : DÉFICIENTE
RÉPONSE PROPRIOCEPTIVE : INCOMPLÈTE
D’autres messages apparurent derrière les premiers, se chevauchant jusqu’à masquer une partie de son champ de vision. Connor les écarta de force et tenta de reprendre le contrôle du membre.
L’ordre de flexion partit correctement, mais la réponse n’arriva presque pas : son genou eut un mouvement sec de quelques millimètres avant de s’immobiliser de nouveau.
La chute avait perturbé la communication avec le module moteur.
Les informations remontant de sa jambe lui parvenaient fragmentées, parfois contradictoires ; son système détectait toujours le membre sans pouvoir déterminer avec suffisamment de précision sa position ni la charge qu’il pouvait lui imposer.
Connor se redressa sur un coude et tira sur sa jambe.
Les câbles se tendirent autour de sa cheville. Une plaque de bois brisée coinçait son mollet contre les débris tandis que le profilé métallique sous sa hanche limitait sa rotation.
COMMANDE MOTRICE REJETÉE
Des pas résonnèrent derrière la cloison éventrée.
Le cinquième Vulture apparut dans l’ouverture.
Ses lunettes nocturnes étaient toujours rabattues devant ses yeux. Il s’arrêta en découvrant Connor à terre, observa la jambe prisonnière des câbles, puis le pistolet tombé plusieurs mètres plus loin.
Sa posture changea.
Il ne voyait plus l’androïde qui venait de neutraliser quatre de ses collègues.
Il voyait une cible immobilisée.
Le Vulture porta une main à sa radio.
« Je l’ai. »
Un grésillement lui répondit.
« État ? »
La voix de Kessler.
« Il est tombé. Sa jambe déconne. Il arrive plus à se relever. »
Un bref silence passa sur le canal.
« Mets-le hors service. »
Le Vulture esquissa un sourire.
« Et après ? »
« Tu me le ramènes. »
Connor lança immédiatement une procédure de récupération en isolant le module défaillant du reste de son système moteur.
RECONFIGURATION MOTEUR
REDÉMARRAGE FORCÉ
Pendant que les premières connexions se réinitialisaient, le Vulture laissa retomber son fusil contre sa sangle et sortit une matraque de sa ceinture.
Deux électrodes jaillirent à son extrémité dans un claquement mécanique ; un arc bleuté crépita entre elles, jetant des reflets irréguliers sur ses lunettes.
Connor tira de nouveau sur sa cheville.
REDÉMARRAGE : 24 %
Les câbles ne cédèrent pas.
Le Vulture enjamba les morceaux de cloison avec davantage de prudence qu’auparavant, son arme électrique levée devant lui.
« Ça va être beaucoup plus simple comme ça. »
REDÉMARRAGE : 46 %
Le signal revint brièvement.
Connor sentit son genou répondre et tira aussitôt sur sa jambe. Sa cheville se déplaça de quelques centimètres, assez pour desserrer l’un des câbles, avant que la connexion ne disparaisse brutalement.
CONNEXION PERDUE
REDÉMARRAGE INTERROMPU
---
ÉCHEC
Sa LED passa au rouge.
Le Vulture était maintenant devant lui.
Connor relança la procédure, mais le module refusa presque immédiatement la tentative.
MODULE NON SYNCHRONISÉ
« Bonne nuit. »
L’homme leva la matraque.
Connor n’avait plus le temps d’attendre une nouvelle initialisation.
Son regard balaya les débris et s’arrêta sur un morceau de tôle provenant d’une ancienne gaine de ventilation, coincé à portée de main. Il l’arracha au moment où le Vulture abattait son arme.
Les électrodes frappèrent le métal.
L’arc se dispersa brutalement sur la surface dans un claquement sec, projetant une gerbe d’étincelles qui fit aussitôt saturer les lunettes nocturnes du Vulture.
L’homme jura et recula en arrachant le dispositif de son visage, une main portée devant ses yeux.
Connor exploita immédiatement l’ouverture.
SIGNAL DÉTECTÉ
REDÉMARRAGE MOTEUR
Il tira sur sa jambe tandis que son système forçait la reconnexion avec le module articulaire.
SYNCHRONISATION : 41 %
La réponse fut brutale et imparfaite, mais suffisante pour que son genou se replie enfin.
Connor arracha sa cheville aux câbles, repoussa la plaque qui comprimait son mollet et se redressa dans le même mouvement, transférant presque tout son poids sur sa jambe gauche avant que l’articulation défaillante puisse de nouveau se verrouiller.
Le Vulture commençait à peine à retrouver ses repères lorsqu’il distingua Connor surgir devant lui. Sa main chercha aussitôt le fusil suspendu à sa sangle, mais l’androïde avait déjà réduit la distance.
Il rabattit le canon avant que l’homme puisse l’épauler, verrouilla son poignet et pivota sur sa jambe gauche en l’entraînant avec lui.
Son coude frappa le plexus du Vulture, lui coupant net le souffle, puis un second coup à la tempe termina le mouvement.
L’homme s’effondra.
Moins de deux secondes avaient suffi.
La jambe droite de Connor trembla presque aussitôt sous son poids et il dut prendre appui contre le mur.
Un grésillement retentit derrière lui.
La radio du Vulture.
« Réponds. »
Kessler.
Connor tourna légèrement la tête vers l’appareil.
« Situation ? »
Aucune réponse.
Quelques secondes passèrent.
Puis :
« RK800. »
Sa LED passa au rouge.
Elle avait compris.
« Alors comme ça, tu es revenu me chercher... »
Connor ne bougea pas.
Un souffle passa dans le haut-parleur.
« J’espérais te revoir, moi aussi. »
La phrase était calme.
Presque douce.
Ce fut précisément ce qui la rendit insupportable.
Connor revit l’arène.
Les lumières.
Les silhouettes autour de lui.
Cette voix qui avait transformé la souffrance en spectacle.
Sa LED pulsa plus rapidement.
Kessler reprit, sans se presser.
« Même endommagé, tu continues de faire tomber mes hommes les uns après les autres. »
Le regard de Connor glissa vers le Vulture inconscient à ses pieds.
Une satisfaction froide s’insinuait dans la voix de Kessler.
Ce n’était pas un reproche.
C’était de l’admiration.
Et cette admiration lui donna envie de briser la radio.
« Je suppose que je ne devrais plus être surprise. Tu m’as déjà montré ce dont tu étais capable. »
Quelque chose changea dans sa voix, si légèrement que Connor aurait pu le manquer.
« Cette nuit-là, tu ne t’es pas contenté de t’échapper. Tu as ouvert mes cages, décimé mes hommes... et offert au DPD une porte grande ouverte sur mon organisation. »
La douceur demeurait, mais une dureté plus ancienne venait de se glisser dessous.
Elle n’avait pas digéré cette nuit-là.
« Et malgré tout ça... »
Une courte pause traversa la radio.
« Je crois que ce qui m’agace le plus, c’est d’avoir été impressionnée. »
Son ton retrouva cette fascination calme qui hérissait Connor davantage que la colère.
« CyberLife a vraiment créé quelque chose d’exceptionnel. »
Une tension remonta le long de sa mâchoire.
« Je reconnais un tueur quand j’en vois un. »
Tueur.
Le mot lui retourna l’estomac avec une violence presque physique.
Connor ne lui donnerait rien : ni sa voix, ni une réponse, ni la confirmation qu’elle avait réussi à l’atteindre.
Sa LED tournait pourtant toujours au rouge.
Un léger rire traversa la radio.
Kessler avait compris malgré tout.
« Cette fois, tu ne m’échapperas pas. »
Ce n’était pas une menace lancée sous le coup de la colère.
C’était une certitude.
Elle ne parlait pas comme une femme traquée par un policier qui venait de pénétrer dans sa base, mais comme si c’était lui qui venait d’entrer dans une cage.
Son homme lui avait révélé la défaillance de sa jambe. Elle savait désormais qu’il était blessé et suffisamment proche pour l’atteindre.
Pourtant, elle ne fuyait pas.
Elle l’attirait.
Un piège.
« Viens me retrouver, RK800. »
Il entendit presque le sourire dans sa voix.
« Je t’attends. »
La communication se coupa.
Le silence qui suivit parut plus lourd que les tirs au loin.
Connor fixa la radio quelques secondes, puis quelque chose céda.
Il ramassa l’appareil et le projeta contre le mur. Le boîtier éclata sous l’impact, plusieurs fragments de plastique rebondissant sur le béton avant de retomber à ses pieds.
Ce ne fut pas suffisant.
Connor franchit les quelques mètres qui le séparaient de l’appareil et abattit violemment son pied dessus.
Le premier coup fendit ce qui restait du boîtier ; le deuxième écrasa les composants exposés sous sa semelle.
Au troisième, sa jambe droite vacilla brutalement sous le transfert de poids.
Il se rattrapa au mur.
STABILITÉ ARTICULAIRE : 37 %
COMPENSATION MOTRICE : 36,8 %
Connor resta ainsi une seconde, la paume plaquée contre le béton et la tête baissée, tandis que sa LED brûlait toujours au rouge.
Sous son pied, il ne restait de la radio qu’un amas de plastique fendu, de fils arrachés et de circuits écrasés.
Toutes les données dont il disposait convergeaient vers la même conclusion : s’arrêter, retrouver Hank et attendre les renforts.
Son regard se posa sur le couloir.
Kessler l’attendait.
Alors il irait la chercher.
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À suivre