La fin de journée s’était étirée sans autre incident.
Peu à peu, le commissariat s’était vidé, les conversations s’étaient espacées et, derrière les grandes baies vitrées, la lumière du soir avait remplacé l’éclairage cru des bureaux.
Hank et Connor avaient quitté le DPD parmi les derniers. Le trajet jusqu’à la maison s’était déroulé presque entièrement en silence. Hank avait gardé les yeux sur la route ; son passager était resté tourné vers la vitre. Aucun des deux n’était revenu sur ce qui s’était passé.
Ils étaient rentrés depuis moins d’une heure lorsque Connor avait décidé de tester sa jambe.
Les diagnostics internes auraient dû lui suffire, mais depuis le commissariat, son esprit refusait de ralentir. Hale, Harbor Point, le mensonge fait à Hank : tout continuait de tourner avec une insistance qu’il ne parvenait plus à ignorer.
Il avait besoin de courir autant pour éprouver sa jambe que pour se retrouver.
Le soleil n’avait pas encore disparu derrière les maisons lorsque Connor ressortit dans l’allée.
La chaleur de la journée s’attardait sur le béton, moins lourde qu’en plein après-midi, mais encore suffisante pour faire vibrer l’air au-dessus de l’asphalte. Une lumière dorée filtrait entre les branches et étirait leurs ombres sur les pelouses. Plus loin, un arroseur automatique décrivait son arc régulier dans un jardin ; l’eau frappait l’herbe avec un chuintement léger, mêlé au bourdonnement des insectes et aux bruits assourdis du quartier.
Hank avait laissé la porte du garage ouverte.
Installé sur une vieille chaise pliante près de l’entrée, il regarda Connor traverser l’allée pour s’exercer.
CALIBRATION : 78,1 %
Connor transféra son poids sur sa jambe, fléchit légèrement le genou, puis se redressa.
La réponse fut immédiate.
Presque.
Un décalage infime subsistait dans la redistribution de charge, trop faible pour gêner un déplacement ordinaire, mais suffisamment net pour ses capteurs.
Hank leva les yeux.
« Encore ? »
« Je veux tester la réponse à haute vitesse. »
Connor atteignit le trottoir.
« Évite juste de défoncer quelque chose. »
Il partit en courant.
Les premières foulées furent prudentes.
Connor laissa ses systèmes ajuster la longueur de ses pas, la répartition de son poids et la pression exercée sur l’articulation avant d’accélérer progressivement.
À allure modérée, rien ne semblait anormal.
La jambe supportait la charge. Les composants répondaient correctement. Les corrections nécessaires restaient si faibles qu’un observateur humain n’aurait probablement rien remarqué.
Connor, lui, les percevait toutes.
Il accéléra.
La différence apparut presque aussitôt.
À chaque poussée plus franche, sa jambe réparée lui rendait légèrement moins de force que prévu, obligeant son système moteur à compenser.
Rien qui puisse réellement compromettre sa course.
Mais ce n’était pas parfait.
Un vélo abandonné barrait une allée.
Connor changea d’appui pour le contourner.
Sa jambe répondit une fraction de seconde trop tard. Son pied effleura le bord du trottoir avant qu’il ne rétablisse son équilibre.
L’incident n’avait duré qu’un instant et n’avait presque pas altéré sa foulée.
79,6 %.
Connor fixa brièvement la donnée.
Puis il continua.
Au bout de la rue, il pivota brutalement pour repartir dans l’autre sens.
L’articulation absorba mal une partie de la torsion et son appui se déroba légèrement.
La correction fut immédiate.
La foulée suivante retrouva son alignement.
Puis la suivante.
Connor accéléra encore.
Hank le suivit des yeux.
Il l’avait déjà vu courir, franchir des obstacles comme s’ils n’existaient pas, sauter d’un toit à l’autre avec une désinvolture qui lui avait probablement retiré plusieurs années d’espérance de vie. Il savait parfaitement ce dont ce corps était capable.
Ça ne changeait rien.
Il y avait toujours cet instant où Hank oubliait presque de respirer.
Connor arrivait à pleine vitesse vers une haute barrière.
Il ne ralentit pas.
Une impulsion. Une main brièvement posée sur le bois. Son corps passa au-dessus avec cette facilité presque insultante qui lui était familière.
La réception, elle, le fut moins.
Sa jambe réparée plia légèrement sous son poids.
Connor posa une main au sol par réflexe, absorba le déséquilibre et transforma presque aussitôt le mouvement en une nouvelle impulsion.
Il continua à courir.
Hank s’était redressé sur sa chaise.
« Putain... »
Connor ne se retourna pas.
Une alerte jaune venait d’apparaître dans son champ de vision.
CHARGE ARTICULAIRE : INSTABLE
COMPENSATION MOTRICE : 7,3 %
Il la ferma.
Quelques mètres plus loin, sa foulée avait déjà retrouvé toute son apparente régularité.
Apparente seulement.
La facilité avec laquelle il venait malgré tout de franchir la barrière se superposa un instant à une autre image.
Une porte. Une interdiction. Des obstacles.
Connor avait toujours été doué pour les franchir.
Hank passa une main sur sa barbe.
La colère n’était plus vraiment là.
L’inquiétude, elle, refusait de partir.
---
Le déviant revint quelques minutes plus tard.
Il ne ralentit qu’en approchant de la maison et parcourut les derniers mètres à une allure normale avant de consulter ses résultats.
STABILITÉ : ACCEPTABLE
RÉPARTITION DE CHARGE : IRRÉGULIÈRE SOUS CONTRAINTE
RÉPONSE MOTRICE : DÉCALAGE RÉSIDUEL
COMPENSATION : SUPÉRIEURE AU SEUIL NOMINAL
Connor parcourut les données une seconde fois.
La jambe fonctionnait.
Pour marcher, courir à allure modérée ou effectuer des mouvements ordinaires, les écarts resteraient probablement imperceptibles. Sous une contrainte plus importante, en revanche, son système moteur devait encore compenser une partie de la faiblesse de l’articulation.
Il fléchit légèrement le genou.
Une résistance minime apparut en fin de mouvement.
CALIBRATION : 82,4 %
Connor fixa le résultat.
Ce n’était pas suffisant.
Pas pour lui.
« Alors, Forrest ? »
L’androïde releva brièvement les yeux.
« Forrest ? »
« Gump. »
Hank esquissa un sourire.
« Le type qui se met à courir et qui sait plus s’arrêter. »
Le regard de Connor resta sur lui une fraction de seconde, assez pour comprendre qu’il s’agissait encore d’une référence que Hank trouvait manifestement amusante.
Il n’en demanda pas davantage.
Ses yeux retombèrent sur les données qui défilaient devant lui.
« La calibration est à 82,4 %. »
Le sourire de Hank disparut.
« C’est bon ? »
« La jambe est fonctionnelle. »
Ce n’était pas ce qu’il avait demandé.
Connor passa devant lui en direction de la maison.
D’ordinaire, il aurait eu droit à une question, une recherche immédiate ou une remarque inutilement précise sur les différences entre sa course et celle d’un personnage de fiction.
Cette fois, Connor n’avait même pas pris la peine de comprendre la plaisanterie.
Et il avait soigneusement évité de répondre à la question.
Hank se leva et le suivit quelques secondes plus tard dans la cuisine, sans se presser.
Le déviant ouvrit un compartiment du réfrigérateur et en sortit une petite bouteille de thirium. Ses réserves avaient légèrement diminué avec l’effort. Il dévissa le bouchon et en but quelques gorgées.
Hank s’arrêta dans l’encadrement.
Connor referma la porte un peu plus sèchement que nécessaire.
« Vous avez besoin de quelque chose ? »
Cette fois, le lieutenant comprit qu’il voulait simplement qu’il cesse de lui faire perdre son temps.
« Non. »
« Très bien. »
Connor fit quelques pas, puis s’arrêta à l’entrée du couloir.
« Je vais me mettre en mode repos. »
Hank releva les yeux.
« Maintenant ? »
« Les derniers réglages nécessitent encore plusieurs cycles de calibration. Le mode repos permettra de les terminer plus efficacement. »
« D’accord. »
Hank le suivit des yeux à travers le salon, puis le long du couloir.
Connor entra dans sa chambre.
La porte se referma.
Le lieutenant continua de la fixer. Son visage n’exprimait plus grand-chose, seulement cette légère contraction autour des yeux, cette immobilité particulière qui apparaissait chaque fois que quelque chose refusait de coller.
Mode repos.
« Ouais... »
----
À peine la porte refermée, Connor se dirigea vers l’armoire et troqua ses vêtements contre un pantalon sombre, un haut noir et une veste légère sous laquelle il pourrait dissimuler son arme.
Une casquette de la même couleur compléta l’ensemble, suffisamment banal pour ne pas attirer l’attention.
Il avait déjà consacré une partie de sa course à Harbor Point.
Tandis que ses systèmes moteurs évaluaient la jambe réparée, son processeur avait croisé les informations accessibles sur le secteur avec ce qu’il savait de Hale et du refuge préparé pour Kessler.
Les bâtiments encore exploités, trop exposés ou dépourvus d’itinéraires de repli avaient été progressivement éliminés, jusqu’à ne laisser qu’un petit nombre de structures industrielles abandonnées susceptibles d’avoir servi de cache.
Connor reprit l’analyse là où il l’avait interrompue. Dans la lumière déclinante de la chambre, il compara les accès et les possibilités d’observation jusqu’à réduire ses options à trois sites : un ancien atelier en retrait des axes principaux et deux entrepôts proches du fleuve, tous assez isolés pour dissimuler une présence et assez accessibles pour permettre un départ rapide.
L’atelier présentait la meilleure correspondance.
Il commencerait par l’observer depuis l’extérieur et chercherait des signes d’occupation récente avant de passer aux entrepôts si nécessaire.
Restait Hank.
Après ce qui s’était passé au commissariat, Connor savait qu’il ne pourrait pas simplement quitter la maison sans attirer son attention. Le mode repos lui fournissait plusieurs heures pendant lesquelles son silence paraîtrait normal, à condition de ne pas ressortir avant que Hank se soit retiré dans sa chambre.
Il attendrait donc la nuit, sortirait sans bruit et laisserait la voiture dans l’allée : le moteur trahirait immédiatement son départ.
Sa jambe était fonctionnelle. Pas entièrement calibrée, mais suffisamment stable pour le trajet qu’il avait prévu, à condition d’éviter les sollicitations les plus brutales.
Il pouvait effectuer une partie du parcours à pied avant d’utiliser les transports nocturnes pour approcher Harbor Point sans véhicule identifiable.
Un avertissement apparut dans son champ de vision.
CALIBRATION RECOMMANDÉE AVANT EFFORT INTENSIF
Connor l’écarta.
Il mémorisa les accès aux trois bâtiments ainsi que plusieurs itinéraires de repli, puis s’assit au bord du lit tandis que les dernières lueurs du soir se retiraient lentement des murs.
Dans le reste de la maison, le téléviseur finit par s’allumer et les déplacements de Hank lui parvinrent à travers la porte fermée.
Il suffisait désormais d’attendre.
---
23 h 47.
Plus aucune lumière dans le couloir.
Connor entrouvrit sa porte.
La maison était plongée dans cette obscurité particulière des lieux familiers, où les formes restaient reconnaissables sans qu’il soit nécessaire de les distinguer vraiment.
Aucun son ne provenait de la chambre de Hank.
Il sortit.
Ses pas se perdirent dans le silence tandis qu’il récupérait son arme.
Il vérifia le chargeur, remit la sécurité et glissa le pistolet sous sa veste, conscient que ce simple geste faisait basculer sa reconnaissance dans quelque chose de plus sérieux qu’il ne voulait se l’avouer.
Il partit malgré tout.
La porte d’entrée se referma derrière lui avec un déclic à peine audible.
Dehors, la température avait chuté.
Une brise remuait doucement les feuillages au-dessus des maisons et faisait courir sur l’asphalte les ombres irrégulières des branches.
Le quartier s’était presque entièrement assoupi. Quelques fenêtres diffusaient encore une lumière pâle derrière leurs rideaux tandis qu’au loin, le grondement d’une voiture s’éleva puis disparut.
Connor descendit le perron.
L’allée était vide.
Encore quelques mètres et la maison serait derrière lui.
Il avança.
Quand soudain...
Des phares s’allumèrent.
La lumière blanche déchira brutalement l’obscurité.
Connor s’immobilisa, aveuglé pendant une fraction de seconde avant que ses systèmes optiques compensent la surexposition. Les contours du véhicule réapparurent, puis ceux d’une silhouette adossée près de la portière conducteur.
Large. Immobile. Les bras croisés.
Hank.
Il était entièrement habillé.
Il n’avait jamais été couché.
« Belle soirée pour une balade nocturne. »
Connor resta figé sous les phares.
Hank prit le temps de détailler la silhouette sombre devant lui : le pantalon, la veste, la casquette abaissée sur le front.
« T’as même pensé au camouflage. »
Connor ne répondit pas.
Hank inclina légèrement la tête.
« Et laisse-moi deviner. T’es armé. »
Le déviant détourna les yeux vers la rue.
Pris sur le fait, il n’avait plus rien de crédible à lui offrir.
Hank se détacha de la voiture.
« Tu sais ce qui me fait vraiment chier ? »
Connor releva les yeux.
« C’est pas que t’aies essayé de te barrer. C’est que tu pensais vraiment que j’allais rien voir. »
Il écarta brièvement les bras.
« Je suis pas naïf, Connor. Ramirez t’a vu partir. J’ai vérifié l’horaire de l’entretien. Et toi, t’as disparu exactement au bon moment. »
Sous la casquette, la LED vira au jaune.
« J’aurais pu te coincer dans ce couloir. Je l’ai pas fait. »
Connor serra les dents.
« Je sais que tu prépares quelque chose depuis qu’on a quitté le commissariat. Alors ça suffit, on va arrêter de se prendre pour des cons. »
Le silence suffit à confirmer ce que Hank savait déjà.
Sa voix baissa.
« Tu comptes toujours aller chercher Kessler. »
Le visage de Connor se ferma.
« Et maintenant ? Vous allez m’ordonner de rentrer ? »
Hank ne répondit pas.
« Ou appeler Fowler, peut-être. »
« Connor... »
« Dites-le ! »
« Dire quoi ? »
Il s’avança dans le faisceau des phares.
« Que vous allez encore décider à ma place. »
Hank fronça les sourcils.
« C’est ça que tu crois que je fais ? »
« Vous avez disparu pendant deux semaines ! Vous êtes parti sans me dire où vous alliez, sans m’expliquer pourquoi. »
Sa LED tournait rapidement.
« Et maintenant vous revenez et vous passez votre temps à me dire ce que je peux faire, qui je peux voir, où je peux aller, comme si vous saviez ce qui était le mieux pour moi. »
Sa voix se tendit davantage.
« Mais vous ne pouvez pas le savoir. Vous n’étiez pas là ! »
Hank encaissa sans détourner les yeux.
« T’as raison. »
Connor resta figé.
La colère qu’il avait préparée ne rencontra rien.
Hank baissa brièvement les yeux.
« J’ai pas le droit de faire comme si ces deux semaines existaient pas. Je suis parti. J’ai cru que c’était ce qu’il fallait faire. Je me suis planté. »
« Ça ne change rien. »
« Non. Ça change rien. »
Il inspira.
« Mais y a un truc que ça m’a appris. Me barrer quand j’ai peur de faire les choses de travers, ça règle rien. Alors je vais pas refaire la même connerie ce soir. »
« Je ne vous demande pas de... »
« Je viens avec toi. »
Connor se tut.
« Quoi ? »
« Où que t’ailles. Je viens. »
Son processeur avait envisagé Hank lui barrant le passage, appelant Fowler ou tentant de le raisonner.
Pas ça.
« Ça n’a aucun sens. »
« Pour toi, peut-être. J’ai essayé de te tenir loin de cette affaire parce que je voyais très bien ce qu’elle te faisait. Et plus j’essayais, plus tu trouvais un moyen de passer derrière mon dos. »
Connor ne nia pas.
« Alors j’arrête. »
« Vous arrêtez quoi ? »
« D’essayer de te mettre en cage. »
Hank s’approcha d’un pas.
« Je peux te fermer toutes les portes que je veux, Connor. Tu vas juste finir par passer par une fenêtre. Et je commence à manquer de fenêtres. »
Connor ne sourit pas.
« Alors si je peux pas t’empêcher d’y aller, je peux au moins être là quand tu le feras. Et si on finit par la trouver, je veux être là aussi. »
Le regard de Connor se durcit.
« Pour m’arrêter ? »
Hank le considéra un instant.
« Pour t’aider à prendre la bonne décision. »
« Je sais déjà ce que j’ai à faire. »
« Et tu crois que c’est quoi ? »
Connor ne répondit pas immédiatement.
Quand il le fit, sa voix avait perdu toute colère.
« Je dois me retrouver devant elle. »
Rien de plus.
Aucune menace. Aucune explication.
Mais Hank vit son regard.
Cette froideur parfaitement immobile chaque fois que Kessler entrait dans la conversation. Une haine contenue avec tant de soin qu’elle en devenait plus inquiétante que n’importe quel éclat de rage.
C’était précisément ce qui lui faisait peur.
Hank soutint son regard.
« Ouais. Je sais que t’en es convaincu. Mais je te connais, Connor. Je sais quel genre de personne t’es. Même si toi, en ce moment, t’arrives plus vraiment à le voir. »
La LED de Connor accéléra, mais il ne répondit pas.
« C’est aussi pour ça que je viens. »
Connor détourna les yeux.
Tout ce qu’il avait préparé reposait sur une opposition. Il avait prévu de contourner Hank s’il devenait un obstacle.
Il n’avait jamais envisagé qu’il puisse choisir de venir.
« Je n’ai pas besoin de votre aide. »
« Pourquoi ? »
Connor se détourna.
« Je viens de vous le dire. »
« Non. Tu m’as dit que t’avais pas besoin de moi. C’est pas pareil. »
Hank le regarda un instant.
« Trois ans, Connor ! Je te couvre, tu me couvres. Je te ramasse, tu me ramasses. »
Sa voix retomba.
« C’est peut-être pas toujours joli, mais c’est nous. Alors pourquoi cette fois tu fais tout ce que tu peux pour m’écarter ? »
L’androïde aurait pu lui donner une dizaine de raisons.
Hank ralentirait son approche. Sa présence augmenterait les risques de détection. Harbor Point pouvait être surveillé. Aucun renfort ne savait où ils seraient.
Toutes étaient vraies.
Aucune n’était la réponse.
« Parce que vous pourriez mourir... »
Hank cessa d’avancer.
Connor se retourna. Toute colère avait quitté son visage.
« Et je ne peux pas... »
Une image s’imposa à lui.
Gavin contre lui. Le poids de son corps. Ses constantes qui chutaient malgré tout ce qu’il faisait. L’arme prête à l’exécuter. Ses calculs qui ne produisaient plus de solution acceptable.
« Je ne peux pas recommencer. »
Hank fit un pas.
Connor recula aussitôt.
« Recommencer quoi ? »
« Le regarder arriver. Savoir que quelque chose va mal se passer. Calculer toutes les possibilités. Essayer de trouver celle qui évite le pire et... »
Sa LED pulsa rouge.
« ...et ne pas la trouver. »
Il baissa un instant les yeux.
« Si je pars seul, je contrôle le risque. »
« Non. Si tu pars seul, tu décides juste qui a le droit de prendre le risque. »
Connor releva les yeux.
Hank s’approcha lentement.
« Ce qui est arrivé à Gavin, c’est pas toi. »
« J’aurais pu l’empêcher. »
« Peut-être. Peut-être pas. Je vais pas te raconter que je sais ce qui se serait passé dans une autre putain de réalité. Ce que je sais, c’est qui lui a fait ça. Kessler. Les Vultures. Pas toi. »
« Ça ne suffit pas. »
« Je sais. Parce que dans ta tête, si t’avais été plus rapide, plus intelligent, plus précis, personne aurait été blessé. »
Hank connaissait ce raisonnement. Il l’avait vécu sous d’autres formes.
« Mais tu peux pas passer le reste de ta vie à essayer de payer d’avance pour tous ceux que tu pourrais perdre. »
Connor baissa les yeux.
« Je ne veux pas que vous risquiez votre vie pour moi. »
« Et moi, je veux pas que tu risques la tienne tout seul. »
« Ce n’est pas la même chose. »
« Si. »
Connor serra la mâchoire.
« Vous pouvez mourir. »
Hank acquiesça.
« Ouais. Et toi aussi, Connor. »
« Je peux être réparé... »
« Pas toujours. On le sait tous les deux. »
Connor se figea.
Le souvenir de New Jericho s’imposa entre eux : sa désactivation, puis ce retour inespéré après l’installation en urgence de la mise à jour. Aucun des deux n’eut besoin de le rappeler à voix haute.
Hank reprit plus doucement :
« Tu veux que je reste ici parce que t’as peur de me perdre. Et tu crois que moi, j’ai quoi dans le ventre depuis que je t’ai récupéré ? »
Connor releva lentement les yeux.
« J’ai peur aussi. Et la dernière fois que j’ai eu peur, je suis parti. »
Les deux semaines revinrent entre eux.
« J’ai mis de la distance parce que j’ai cru que c’était ce qu’il fallait faire. J’ai eu tort. »
Connor resta immobile.
« Je te raconterai pourquoi. Où j’étais. Pourquoi j’ai cru que je pouvais pas t’en parler. Tout. Pas maintenant. Pas ici. Mais je te le dirai. »
Un temps.
« Je te le dois. »
La LED de Connor vacilla brièvement.
« Pourquoi venir avec moi ? »
Hank regarda brièvement la maison derrière eux.
« Parce que je peux pas réparer les deux dernières semaines. Mais je peux éviter de refaire la même erreur ce soir. »
Il revint à Connor.
« Je peux rester. »
Le regard de l’androïde s’abaissa.
« Je vais pas t’abandonner au moment où t’essaies le plus fort de me convaincre que t’as besoin de personne. »
Hank leva lentement la main et la posa sur son épaule.
Connor le laissa faire.
« Si ça tourne mal ? »
« Alors on fera ce qu’on fait depuis trois ans. On trouvera une solution. »
« Vous ne pouvez pas garantir qu’il y en aura une. »
« Non. Je peux juste te garantir que tu la chercheras pas tout seul. »
Connor regarda la voiture, puis le lieutenant.
Enfin, il avança.
Arrivé près de la portière passager, il s’arrêta.
« Hank. »
« Ouais ? »
« Vous êtes certain ? »
L’homme soutint son regard.
« Ouais. »
Il ouvrit la portière.
« Allez. Monte. »
Connor s’installa dans la voiture.
Le lieutenant resta dehors quelques secondes, une main posée sur le toit, le regard perdu dans cette obscurité où son partenaire avait prévu de disparaître seul.
Puis il contourna le véhicule et prit place derrière le volant.
Le moteur démarra.
« Où est-ce qu’on va ? »
« Harbor Point. »
La main de Hank s’immobilisa.
« Harbor Point ? »
« Hale a laissé échapper le nom pendant notre entretien. J’ai identifié trois bâtiments susceptibles d’avoir servi de refuge à Kessler. »
Connor tourna légèrement la tête vers lui.
« Nous sommes sur le point de nous rendre, en pleine nuit et sans autorisation, sur un site lié à une enquête active, à partir d’une information obtenue lors d’un entretien que je n’étais pas autorisé à mener. »
Hank resta silencieux.
« Vous êtes mon supérieur hiérarchique. Votre présence pourrait être interprétée comme une approbation directe de mes actes. »
« Ouais. »
« Fowler vous avait également demandé de m’empêcher d’interférer avec l’enquête. »
« Ouais. »
« Ce qui signifie que vous feriez l’objet de sanctions disciplinaires. »
Hank enclencha la marche arrière.
« Probablement. »
Connor fronça les sourcils.
« Vous pourriez perdre votre poste. »
Hank s’arrêta au bord de la chaussée avant de s’engager.
« Connor, si Fowler avait dû me virer chaque fois que j’ai fait exactement ce qu’il m’avait dit de pas faire, j’aurais jamais passé ma première année. »
Il vérifia la route avant de reprendre.
« Alors les sanctions, franchement... je m’en remettrai. »
Son expression se fit plus sérieuse.
« Te laisser partir seul en sachant ce que tu vas chercher ? Ça, non. »
Connor ne répondit pas.
Les lampadaires défilaient sur son visage.
Puis les données de Harbor Point se déployèrent devant ses yeux.
« Prenez à droite au prochain carrefour. »
Hank mit son clignotant.
La voiture s’enfonça dans la nuit.
Cette fois, aucun des deux ne partait seul.
-----
À suivre