JE SUIS VIVANT

Chapitre 60 : Franchir la limite

Par Joy69

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Franchir la limite



L’air extérieur les accueillit avec une chaleur que la climatisation de l’hôpital leur avait presque fait oublier.


Hank inspira profondément en franchissant les portes automatiques, soulagé de retrouver l’odeur du bitume chauffé par le soleil plutôt que celle, tenace, du désinfectant qui semblait imprégner chaque étage du bâtiment.


Connor marchait à côté de lui.


Depuis qu’il avait quitté la chambre de Gavin, il n’avait presque rien dit, et Hank n’avait posé aucune question. Il ignorait ce que Connor lui avait raconté derrière cette vitre et, malgré l’envie de le savoir, avait décidé de ne pas fouiller.


Ce moment lui appartenait.


Sa démarche, en revanche, ne lui échappa pas.


La légère raideur persistait dans la jambe réparée, plus visible lorsqu’il modifiait son allure ou contournait une voiture. Rien qui aurait inquiété Hank en temps normal ; après les deux derniers jours, il lui en fallait beaucoup moins.


Ils atteignirent la rangée où il s’était garé.


« Bon », lâcha-t-il en cherchant ses clés dans sa poche. « Je te ramène à la maison. »


Connor releva la tête.


« Non. »


Hank s’arrêta.


Il avait espéré tenir au moins jusqu’à la voiture.


« Connor... »


« Je veux retourner au commissariat. »


Il le dévisagea quelques secondes, puis désigna vaguement sa jambe.


« C’est pas une bonne idée. Tu m’as dit que ton système était encore en train de calibrer tes nouvelles connectiques. »


Connor se raidit.


« La calibration est suffisamment avancée pour me permettre de marcher sans difficulté. »


Hank regretta presque d’avoir commencé par sa jambe.


Presque.


« Et c’est trop tôt », ajouta-t-il.


« Selon quels critères ? »


« Les miens. »


Hank déverrouilla la voiture, mais Connor ne fit pas un pas vers la portière.


« Je peux parfaitement rester assis à un bureau. »


Hank referma les doigts autour de ses clés.


« C’est pas seulement ta jambe qui m’emmerde. »


Connor se figea.


Voilà.


Il aurait pu formuler les choses autrement.


Trop tard.


« Je vois. »


Son ton s’était refroidi.


Hank leva les yeux au ciel.


« Non, commence pas. »


« Je ne commence rien. »


« Si. Cette tête-là, je la connais. »


« Quelle tête ? »


« Celle où tu décides que tout ce que je dis signifie que je te considère incapable de prendre une décision tout seul. »


Le regard de Connor se durcit.


« Vous venez précisément de décider que je dois rentrer chez vous alors que je vous dis vouloir retourner travailler. »


Hank ouvrit la bouche, puis la referma.


« D’accord », concéda t’il. « Celle-là, je te l’accorde. »


Cela ne détendit pas vraiment son expression.


« Le capitaine m’a retiré de l’enquête sur les Black Vultures. Il ne m’a pas suspendu du DPD. »


« Pas encore. »


« La procédure disciplinaire n’a pas commencé. »


« Je sais. J’étais là. »


« Alors je suis toujours en service. »


Hank eut un rire bref.


« Techniquement. »


« Il n’y a rien de technique. Soit je suis suspendu, soit je ne le suis pas. »


Évidemment.


Hank passa une main sur son visage.


« Putain, Connor... »


« Je peux travailler sur autre chose. »


« Ouais... C’est pas le boulot qui manque, ça, je te le garantis. »


« Alors il n’y a aucune raison de m’empêcher d’y retourner. »


« Je pourrais t’en donner une dizaine. »


« Elles seraient toutes fondées sur ce que vous pensez être préférable pour moi. »


Hank ne répondit pas immédiatement.


Connor soutint son regard.


Le ramener à la maison signifiait quoi, exactement ? Le remettre sur le canapé, lui dire de se reposer, puis passer les prochaines heures à le regarder fixer les murs tout en prétendant ne pas surveiller chacun de ses gestes ?


Connor avait déjà passé trop de temps enfermé avec ses propres pensées.


Au commissariat, au moins, il retrouverait son bureau, les voix des collègues, les dossiers absurdes, le bourdonnement constant de l’open space.


Une routine.


Et Hank serait là.


Cette dernière considération pesa davantage qu’il n’aurait voulu l’admettre.


« Tu touches pas au dossier des Vultures. »


Connor ne répondit pas tout de suite.


« Fowler a été clair. »


« Je sais. »


« Non. Je veux t’entendre le dire. »


Une pointe d’agacement traversa son regard.


« Je ne travaillerai pas sur l’enquête des Black Vultures. »


Hank l’étudia.


L’androïde ne cilla pas. Techniquement, la réponse correspondait exactement à ce qu’il avait demandé.


« Et tu vas pas profiter du moment où j’ai le dos tourné pour disparaître je sais pas où. »


« Je n’ai aucune intention de disparaître. »


Encore une réponse beaucoup trop précise.


Hank soupira.


« Pourquoi j’ai l’impression de négocier un contrat avec un avocat ? »


« Parce que vous ajoutez des conditions à mesure que la conversation progresse. »


Hank le fixa.


Connor resta parfaitement sérieux.


« Allez, monte dans la voiture. »


« Vous acceptez ? »


« Dépêche-toi avant que je change d’avis. »


Connor ouvrit la portière passager et s’installa.


Lorsqu’il releva les yeux, quelque chose avait changé.


Tout ce que Connor venait de laisser derrière lui dans cette chambre d’hôpital marquait encore son visage.


Pourtant, l’absence qu’il traînait depuis qu’ils avaient quitté Gavin s’était dissipée. Son attention s’était portée au-delà du pare-brise, vers un point que Hank ne pouvait pas voir.


Il contourna la voiture et prit place derrière le volant.


« Et si ta jambe commence à déconner, tu me le dis. »


« Elle va très bien. »


« Connor... »


« D’accord. »


Hank mit le contact. Il reconnaissait chez son passager cette intensité particulière qui apparaissait lorsqu’un problème cessait d’être une impasse pour redevenir quelque chose qu’il pouvait analyser.


La voiture quitta sa place.


Connor observa la barrière du parking se lever devant eux.


Le commissariat.


Il avait réussi.


La pensée lui serra aussitôt la poitrine.


Hank avait cédé parce que ses arguments étaient valables. Il n’avait pas eu besoin de mentir sur son état ni sur le fait qu’il était toujours autorisé à travailler.


Seulement sur ce qu’il comptait réellement chercher une fois là-bas.


La route défilait devant lui, mais ce n’était plus réellement elle qu’il voyait : son bureau, l’open space, les terminaux du DPD.


Et le dossier des Black Vultures.


Connor tenta d’en appeler l’accès.


La réponse fut immédiate.


Une notification rouge se superposa à son champ de vision.


----

ACCÈS RESTREINT

AUTORISATION RÉVOQUÉE

---


Il demeura parfaitement immobile.


Fowler n’avait pas perdu de temps.


Son identifiant avait déjà été retiré de la liste des personnels autorisés. Toute tentative directe serait refusée et probablement enregistrée. Impossible, désormais, de reprendre simplement là où il s’était arrêté avant son enlèvement ou de compter sur les privilèges que son statut lui accordait encore quelques heures plus tôt.


La notification s’effaça.


Le capitaine avait posé une limite claire, impossible à confondre avec une recommandation. Connor venait de s’y heurter et ne savait pas encore comment la contourner.


Le constat aurait dû suffire.


Il produisit l’effet inverse.


Le commissariat concentrait tout ce dont il avait besoin : rapports, témoignages, résultats d’analyses, agents chargés de l’enquête et informations qui continueraient d’y parvenir à mesure que les recherches progresseraient.


Quelque part dans cet ensemble existait nécessairement une possibilité qu’il n’avait pas encore envisagée. Une faille dans les restrictions, un accès négligé, une information circulant au mauvais endroit ou devant la mauvaise personne.


Il lui suffisait de la trouver.


Connor tourna légèrement la tête.


Hank conduisait, concentré sur la circulation. Il lui avait accordé ce retour au commissariat parce qu’il croyait qu’une journée de travail ordinaire pourrait lui faire du bien.


Parce qu’il lui faisait suffisamment confiance pour le laisser essayer.


Son regard revint vers la route.


Il savait ce que cette confiance exigeait de lui.


Il savait aussi ce qu’il comptait en faire.


-------


Le commissariat n’avait pas changé.


Connor le constata dès que les portes vitrées s’ouvrirent devant lui.


Le bruit l’enveloppa : conversations entremêlées, sonneries de terminaux, froissement de dossiers. Quelqu’un se plaignait près de la machine à café tandis qu’un téléphone sonnait depuis assez longtemps pour que plusieurs personnes aient manifestement décidé de l’ignorer.


Tout était exactement à sa place.


Cette normalité eut quelque chose de presque irréel après les couloirs blancs de l’hôpital.


Une policière fut la première à le remarquer.


« Connor ! »


Plusieurs têtes se tournèrent aussitôt.


« On nous avait dit que tu revenais pas avant plusieurs jours. »


Des collègues quittèrent leur écran et convergèrent vers lui, humains et déviants mêlés. En quelques instants, Connor se retrouva entouré.


Un agent lui donna une tape prudente sur l’épaule.


« Content de te revoir, mec. »


Connor hocha la tête.


« Merci. »


Les questions suivirent : son état, sa jambe, son retour plus tôt que prévu. Connor répondit comme il put, pris au dépourvu par cette attention.


Puis quelqu’un évoqua le complexe.


« Sérieusement, beau boulot là-bas. »


Il se figea presque imperceptiblement.


« Carrément. On a récupéré combien de prisonniers grâce à vous ? »


« Trente-deux », répondit un androïde près des bureaux.


Les compliments suivants se fondirent dans le bruit ambiant.


Hank, resté légèrement en retrait, vit les épaules de Connor se raidir peu à peu. Ses réponses se firent plus brèves, ses yeux commencèrent à fuir ceux qui l’entouraient.


La scène avait assez duré.


Hank se fraya un passage.


« Bon, c’est magnifique. Quelqu’un a prévu les ballons ou on peut retourner bosser ? »


Quelques regards amusés se tournèrent vers lui.


« On lui disait juste bonjour, lieutenant. »


« Ça fait dix minutes que vous lui dites bonjour. À ce rythme-là, on attaque les discours et on se commande un gâteau. »


« Toujours aussi agréable. »


« C’est pour ça que tout le monde m’adore. »


Quelques rires accompagnèrent la dispersion du groupe.


Une dernière main se posa sur l’épaule de Connor.


« Content que tu sois revenu. »


« Merci. »


Cette fois, le mot sortit plus bas.


Hank attendit que le passage se libère avant de lui adresser un mouvement du menton.


« Viens. »


Connor le suivit vers leurs bureaux.


Le brouhaha ordinaire du commissariat reprit rapidement ses droits autour d’eux.


C’est alors qu’il aperçut le bureau de Gavin.


Ses pas ralentirent.


La chaise était repoussée sous le plateau. Quelques dossiers attendaient encore dans un coin, une tasse abandonnée près du terminal éteint. Des feuilles dépassaient d’une chemise mal refermée et un stylo reposait de travers près du clavier, comme si son propriétaire devait revenir d’un instant à l’autre pour reprendre exactement là où il s’était arrêté.


Quelque chose heurta son torse.


Connor réagit par réflexe et rattrapa le dossier que Hank venait de lui lancer.


« Cambriolage », annonça le lieutenant.


Il baissa les yeux sur la chemise.


« Un entrepôt de pièces détachées à Corktown. Deux suspects, trois caméras inutiles et un propriétaire qui remplit ses rapports comme s’il était payé au nombre d’informations manquantes. »


Hank désigna son bureau.


« Tu voulais bosser ? Amuse-toi. »


Connor accorda un dernier coup d’œil à la place vide de Gavin avant d’aller s’asseoir.


Les premières heures se déroulèrent sans incident.


Connor travailla sans protester contre la banalité de l’affaire, sans demander la moindre information sur les Black Vultures ni prononcer le nom de Kessler. Il analysa les images de vidéosurveillance, compara les horaires, vérifia les numéros de série des pièces volées et releva plusieurs contradictions dans la déposition du propriétaire.


Hank le surveillait.


Au début, chaque notification sur son terminal attirait son regard. Lorsqu’un collègue s’arrêtait près de son bureau, le lieutenant trouvait soudain une excellente raison de lever la tête.


Connor n’en montra rien.


Il n’avait aucune solution immédiate pour accéder à l’enquête des Black Vultures. Chercher à en provoquer une ne ferait qu’attirer davantage son attention.


Alors il travailla.


Une heure passa.


Puis une autre.


Peu à peu, Hank cessa de réagir au moindre de ses mouvements. Ses regards s’espacèrent.


Connor continua d’attendre.


Il suivit les incohérences de l’inventaire jusqu’à retrouver la référence d’un ancien rapport. Une annexe manquait à la version numérisée.


Connor se leva.


Hank ne réagit qu’après quelques secondes.


« Tu vas où ? »


« Aux archives. Il me manque un document. »


« D’accord. »


Connor s’éloigna sans se presser.


Il attendit d’avoir tourné au bout de l’allée avant que son attention ne quitte complètement le cambriolage.


Pour la première fois depuis leur arrivée, Hank ne pouvait plus le voir.


Le déviant balaya aussitôt les lieux.


Une porte sécurisée. Un terminal laissé ouvert. Une conversation surprise au passage.


Chaque possibilité fut évaluée puis rejetée presque aussi vite.


Les accès étaient enregistrés. Les postes occupés. Les caméras nombreuses. Quant aux documents physiques concernant les Black Vultures, l’opération était trop récente pour qu’ils aient déjà rejoint les archives.


Deux inspecteurs discutaient à proximité.


Connor ralentit légèrement.


« ...retrouvé la voiture ce matin. »


« Et le témoin ? »


« Toujours rien. »


Il poursuivit son chemin.


Aucun rapport avec Kessler.


La frustration monta d’un cran.


Il pourrait sans doute contourner certaines protections avec suffisamment de temps.


Pas ici. Pas maintenant.


Hank finirait par remarquer son absence, et se faire prendre ne lui apporterait qu’une suspension qui lui ferait perdre les quelques accès dont il disposait encore.


Il lui fallait une véritable occasion.


Les archives n’étaient plus très loin lorsqu’un mouvement à la périphérie de son champ de vision interrompit net ses pensées.


Connor fit encore deux pas.


Puis ralentit.


Une silhouette massive occupait l’une des cellules vitrées.


L’homme était assis au fond, les jambes écartées, les avant-bras posés sur les cuisses. Sa carrure semblait trop large pour l’étroite couchette métallique et, contrairement aux autres détenus du secteur, il ne manifestait aucune impatience. Il attendait avec l’assurance insolente de quelqu’un qui refusait encore de se considérer vaincu.


Connor s’immobilisa.


La reconnaissance ne passa pas d’abord par un nom.


Elle passa par son corps.


Une main brutalement refermée autour de son bras. La traction imprimée à son épaule. La brûlure électrique du collier jusque dans ses circuits tandis qu’on le ramenait de force à travers le complexe.


Puis l’arène.


La lumière crue. Gavin à genoux, trop faible pour tenir seul, le front humide et les traits défaits par l’épuisement. Le même homme derrière lui, un bras verrouillé autour de son torse et l’arme pressée contre sa tempe.


Les processus de Connor s’accélérèrent.


Sa LED vira au jaune.


L’homme releva la tête et le reconnut presque aussitôt. Un sourire étira lentement sa bouche.


« Tiens donc. »


Il se leva.


« Le RK800. »


Connor aurait dû poursuivre jusqu’aux archives.


Au lieu de cela, il s’avança.


« Où est Kessler ? »


« Même pas bonjour ? »


« Vous étiez avec elle dans l’arène. Vous faisiez partie du groupe qui contrôlait les prisonniers. Vous savez où elle a pu aller. »


L’homme haussa les épaules.


« Peut-être. »


Le système de Connor releva une légère accélération cardiaque, un déplacement du regard, une tension fugitive au coin de la bouche.


Pas assez pour conclure.


Assez pour insister.


« Où est-elle ? »


« Aucune idée. »


« Vous mentez ! »


Un petit rire lui répondit.


« Et toi, t’as toujours cette sale habitude de croire que les gens vont faire ce que tu leur demandes. »


Connor ignora la remarque.


Un interrogatoire improvisé. Une information obtenue, puis transmise aux agents chargés de l’enquête.


L’argument tenait à peine.


« Dites-moi où elle est ! »


« Pourquoi ? Elle te manque à ce point ? »


Son sourire s’élargit.


« Répondez à ma question ! »


Le Vulture observa son visage avec une attention presque gourmande, puis ses yeux descendirent vers la lumière désormais rouge à sa tempe.


Son sourire se modifia à peine.


« Regarde-toi... tu joues au dur alors qu’il y a pas si longtemps, tu faisais exactement ce qu’on te disait. »


Connor ne bougea presque pas.


Presque.


Son pouce se replia brusquement contre l’intérieur de sa paume.


Un geste infime, aussitôt immobilisé.


Les yeux du Vulture descendirent jusqu’à sa main avant de remonter vers son visage.


L’homme s’approcha.


« Fallait pas grand-chose pour te rendre coopératif, finalement. »


Connor ne répondit pas.


Le Vulture attendit, attentif à la moindre réaction.


Puis il choisit où appuyer.


« Juste un flingue posé sur la tête de ton pote... »


Le pouce de Connor s’enfonça dans sa paume.


Pendant une fraction de seconde, le commissariat se brouilla.


Le métal. Les projecteurs. Gavin maintenu à genoux. Le canon contre sa tempe.


Il inspira brusquement.


En face de lui, le sourire s’élargit à peine.


« Où est Kessler ? »


Sa voix claqua contre les murs.


« Va te faire foutre. »


« Vous allez me le dire. »


Ce n’était plus une question.


Son attention glissa vers la commande d’ouverture.


Une partie de lui mesura aussitôt ce qu’il s’apprêtait à faire : violation directe des ordres de Fowler, suspension presque certaine, confrontation avec un détenu qu’il pouvait blesser avant même d’avoir retrouvé le contrôle.


Les conséquences s’ordonnèrent avec une précision parfaite.


Elles ne pesèrent pas assez lourd.


Connor posa la main sur la commande.


L’assurance du Vulture vacilla.


« Tu vas faire quoi ? »


Connor ne répondit pas.


L’homme l’avait vu combattre dans l’arène. Il savait ce dont cet androïde était capable lorsqu’il cessait de se retenir.


Il recula d’un pas.


À l’autre bout du commissariat, Hank abandonna enfin son écran.


Il avait tenu suffisamment longtemps avec le café de l’hôpital pour considérer que son organisme avait déjà été puni au-delà du raisonnable. Il repoussa sa chaise et vérifia machinalement le bureau de Connor.


Vide.


L’inquiétude le saisit avant que sa mémoire ne lui fournisse l’explication.


Les archives.


Hank expira par le nez.


Trois heures à surveiller Connor, et il lui suffisait de ne plus l’avoir sous les yeux pendant trente secondes pour recommencer à s’inquiéter.


Pathétique.


Il prit sa tasse et rejoignit la machine à café.


Le liquide noirâtre qui en sortit ne ressemblait pas davantage à du café que d’habitude, mais Hank avait depuis longtemps renoncé à exiger mieux du DPD. Il récupéra son gobelet, but une première gorgée et grimaça.


« Dégueulasse. »


Il reprit le chemin de son bureau.


En passant devant l’ouverture du couloir latéral, une silhouette attira son attention.


Il fit encore deux pas avant de s’arrêter.


Connor.


Son profil se découpait au bout du couloir, suffisamment loin pour que le brouhaha de l’open space couvre les voix, mais pas assez pour que Hank puisse se tromper sur l’endroit.


La zone de détention.


Il abaissa lentement son café.


« Putain... »


Hank accéléra le pas.


À mesure que la distance diminuait, les détails se précisèrent : la posture trop droite de Connor, ses épaules verrouillées, cette immobilité qui, chez lui, n’avait plus rien de calme.


Puis Hank aperçut l’homme dans la cellule.


Un mauvais pressentiment lui serra la poitrine.


Il abandonna son gobelet sur le premier meuble à sa portée et parcourut les derniers mètres presque en courant.


Une main se referma sur le bras de Connor et l’arracha au panneau qu’il s’apprêtait à ouvrir.


« Ça suffit ! »


Le déviant pivota brutalement.


Hank le tira en arrière, imposant plusieurs pas entre lui et la cellule avant de lui barrer le passage.


Connor chercha aussitôt à revenir vers les barreaux.


Hank raffermit sa prise.


« Il sait quelque chose ! »


« Je m’en fous. »


« Moi pas. »


Dans la cellule, le Vulture laissa échapper un rire.


Connor tourna la tête vers lui.


« Hé, RK800. »


Ses épaules se tendirent sous la main de Hank et tout son corps parut se réorienter vers la voix.


Le Vulture s’approcha de la vitre, manifestement ravi d’avoir récupéré son attention.


« Tu vois ? Toujours pareil. Il suffit de tirer un peu sur la laisse. »


Connor fit un mouvement sec vers lui.


Hank le retint et lança un regard meurtrier au détenu.


« Toi, ferme ta putain de gueule ! »


L’homme eut un rire.


« Quoi ? J’ai touché un point sensible ? »


« J’ai dit ferme-la, connard. »


Hank revint à Connor.


« Tu viens avec moi. Maintenant ! »


Il l’entraîna vers le couloir sans lui laisser la possibilité de se retourner complètement.


Ses chaussures accrochèrent le sol et sa jambe réparée encaissa brutalement le changement d’appui.


Connor trébucha presque.


Le faux pas rappela à Hank les connectiques installées quelques heures auparavant. Il ralentit juste assez pour ne pas lui bousiller la jambe, sans le lâcher.


« Il travaillait directement pour Kessler. Laissez-moi lui parler ! »


« T’étais plus en train de lui parler. »


Connor tourna la tête vers lui.


Hank poursuivit sa marche.


« Tu le sais très bien. »


Derrière eux, le Vulture n’avait manifestement pas l’intention d’en rester là.


« Hé, RK800 ! »


Connor se retourna.


Hank jura entre ses dents.


L’homme s’était rapproché de la vitre.


« Il s’en est sorti, ton flic ? J’aurais juré qu’il allait crever dans mes bras. »


Connor s’arrêta net.


Pendant une seconde, son regard resta fixé sur Hale.


Puis son bras se tendit brutalement dans la prise de Hank tandis que tout son corps cherchait déjà à repartir en arrière.


« Ne parlez pas de lui ! »


Le Vulture sourit.


« Viens m’en empêcher. »


Connor repartit vers la cellule.


« Putain, Connor ! »


Cette fois, Hank dut réellement le retenir.


Il le ramena avant qu’il puisse faire plus de deux pas et se plaça devant lui, lui coupant complètement la vue.


« Regarde-moi. »


Connor cherchait toujours la cellule par-dessus son épaule.


Hank raffermit sa prise.


« Connor, regarde-moi ! »


Leurs yeux se rencontrèrent enfin.


La rage fut la première chose que Hank y vit.


Mais, à cette distance, il distingua aussi ce qu’elle recouvrait.


Le collier. L’arène. Les heures passées à obéir.


La compréhension le frappa avec une brutalité presque physique : le Vulture ne s’était pas contenté de provoquer Connor.


Il l’avait ramené là-bas.


Hank profita de cette seconde d’immobilité pour l’entraîner de nouveau, sans le lâcher tant que son corps demeurait tendu vers l’arrière.


« Viens ! »


Il attendit qu’ils aient quitté la zone de détention avant de le libérer, puis le conduisit dans un couloir latéral désert, assez loin pour que la voix du Vulture ne puisse plus les atteindre.


Alors seulement, Hank lui fit face.


« Qu’est-ce qui t’a pris, bordel ? »


« Je voulais des réponses. »


La colère de Hank remonta aussitôt.


« Me prends pas pour un con. Je t’ai vu. »


Connor détourna les yeux.


« Au début, peut-être que tu voulais des réponses. Mais quand je suis arrivé, t’avais la main sur cette putain de porte. »


« Il sait où elle est. »


« Peut-être. Et ça te donne le droit de faire quoi, exactement ? »


Connor ne répondit pas.


Hank s’approcha légèrement, refusant de lui laisser l’espace nécessaire pour se réfugier dans le silence.


« Fowler t’a retiré de l’enquête ce matin. Je te ramène ici parce que tu me jures que tu peux bosser sur autre chose et trois heures plus tard, je te retrouve devant la cellule d’un Black Vulture prêt à entrer lui expliquer personnellement les joies de la coopération. »


La LED de Connor demeurait rouge.


« Je pouvais le faire parler. »


« Ouais. C’est justement ça qui m’inquiète. »


Hank ne lui laissa pas l’occasion de se défendre.


« Regarde-moi dans les yeux et dis-moi ce que t’allais faire une fois à l’intérieur. »


Connor ouvrit la bouche.


Rien ne vint.


Le rouge persistait à sa tempe, mais quelque chose commençait enfin à se fissurer dans sa colère. Ses yeux dérivèrent une fraction de seconde et, pour la première fois depuis que Hank l’avait arraché à la cellule, l’image de sa propre main sur la commande sembla réellement l’atteindre.


« Ouais. C’est bien ce que je pensais. »


Connor baissa les yeux.


Hank expira longuement. Ni sa colère ni l’inquiétude qui l’alimentait n’avaient disparu, et sa voix ne s’adoucit pas.


« Tu retournes pas le voir. »


Aucune réponse.


« Connor. »


« J’ai compris. »


« Non. Je veux pas que t’aies compris. Je veux que tu le fasses. Tu retournes pas devant cette cellule, tu lui parles pas et tu tentes surtout pas d’ouvrir cette putain de porte. C’est clair ? »


Le silence s’étira.


Puis Connor acquiesça.


« Oui. »


Hank chercha encore sur son visage quelque chose qui lui garantirait que cette réponse valait davantage que les promesses soigneusement formulées sur le parking.


Il ne trouva rien qui le rassure vraiment.


Il indiqua l’open space d’un mouvement du menton.


« Au bureau. »


Connor resta immobile.


« Maintenant ! »


Cette fois, il obéit.


En regagnant sa place, Connor croisa brièvement les yeux de Hank.


Il aurait presque préféré y retrouver la colère.


Il y avait encore de l’agacement, bien sûr, et cette inquiétude devenue presque permanente depuis leur retour du complexe. Mais autre chose s’y mêlait désormais, beaucoup plus difficile à soutenir.


De la déception.


Connor baissa les yeux le premier.


Il tira sa chaise et s’assit sans un mot.


Hank resta debout près de son bureau.


« Tu reprends ton enquête. »


Le déviant obéit et ramena le dossier du cambriolage devant lui.


« Et c’est ton dernier avertissement, Connor. Je déconne pas. Si je te retrouve encore à rôder près de cette cellule, je contacte moi-même Fowler. »


Hank sembla hésiter entre regagner son bureau et le ramener immédiatement chez lui.


Finalement, il retourna s’asseoir.


« Putain de merde... »


Le grommellement se perdit presque dans le brouhaha du commissariat.


Connor ne releva pas la tête.


Le cambriolage réapparut sur son écran et, pendant un moment, il s’y consacra sans dévier. Hank continuait de vérifier ce qu’il faisait par intermittence, mais ses regards finirent par s’espacer.


Connor attendit encore.


Puis il ouvrit discrètement le registre de détention dans une fenêtre secondaire.


La consultation n’avait rien d’irrégulier.


Tout agent en service pouvait accéder aux informations administratives des personnes retenues au commissariat : statut, cellule, procédures prévues, transferts.


Connor fit défiler les entrées jusqu’à trouver celle qu’il cherchait.


STEVEN HALE.

39 ans.


Plusieurs condamnations antérieures pour violences aggravées, extorsion et trafic d’armes. Interpellé lors de l’opération menée contre le complexe des Black Vultures. Placé en détention provisoire dans l’attente de son transfert.


Aucune mention de Kessler. Rien sur le rôle précis de Hale au sein du groupe, sur Gavin ou sur l’arène.


Ce n’était pas le dossier d’enquête.


Seulement une fiche administrative.


Et Fowler ne l’avait pas verrouillée.


Une ligne retint aussitôt son attention.


ENTRETIEN JURIDIQUE — 17 H 30


Avocat commis d’office.


Le nom du cabinet suivait, accompagné d’un numéro d’accréditation et d’une salle attribuée.


Connor consulta son horloge interne.


Un peu plus de deux heures.


Hale serait extrait de sa cellule pour l’entretien. Connor connaissait les salles réservées aux avocats et leur protocole : confidentialité absolue, aucun enregistrement sonore, aucune captation vidéo pendant la rencontre.


Une pièce isolée de toute surveillance.


Pendant une durée déterminée.


Le curseur resta suspendu au-dessus de la fiche.


Puis il la ferma.


Le dossier de Corktown occupa de nouveau tout l’écran.


À quelques mètres, Hank leva les yeux vers lui.


Le lieutenant l’observa un instant avant de reporter son attention sur son propre travail.


Connor pouvait encore laisser passer l’occasion.


Cette fois, il n’y avait ni urgence ni provocation derrière laquelle se retrancher.


Seulement un choix.


Ses doigts reprirent leur course sur le clavier.


La culpabilité était déjà là.


Elle ne changea rien à sa décision.


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À suivre




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