JE SUIS VIVANT

Chapitre 52 : Délai écoulé

Par Joy69

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Délai écoulé



Lorsque Hank poussa la porte du bureau de Fowler, plusieurs kilomètres plus au sud, celles de l’arène s’étaient déjà refermées derrière Connor.


Elias n’en était pas ressorti.


Quarante-sept minutes plus tôt, alors que personne au commissariat ne savait encore où se trouvaient les deux officiers, une archive chiffrée avait traversé silencieusement les serveurs du département.


Son arrivée n’avait déclenché aucune alarme et aucun voyant rouge ne s’était mis à clignoter ; noyé parmi des milliers d’échanges numériques, le paquet de données aurait pu passer pour une transmission ordinaire si son niveau de chiffrement inhabituel n’avait pas fini par attirer l’attention du système de sécurité.


Depuis, le fichier avait été déchiffré, l’adresse qu’il contenait vérifiée et plusieurs unités placées en pré-alerte.


Hank n’eut besoin que d’un regard pour comprendre que quelque chose s’était passé.


« Qu’est-ce qui s’est passé ? »


Pendant une seconde, il ne reconnut pas l’expression qui traversa le visage de son capitaine.


Il y avait de la colère, évidemment, mais quelque chose d’autre se cachait derrière, quelque chose de beaucoup plus difficile à supporter chez un homme qui passait une bonne partie de son existence à prétendre qu’il pouvait gérer n’importe quelle catastrophe tant qu’on lui fournissait assez de café et de formulaires.


« Reed et Connor ont disparu. »


Les mots frappèrent Hank avec une violence presque physique.


« Depuis quand ? »


« On ne sait pas exactement. »


La réponse fit remonter une irritation brutale dans sa poitrine.


« Comment ça, on ne sait pas ? »


Fowler désigna l’écran.


« Parce qu’ils ont décidé de monter une infiltration sans demander d’autorisation et, apparemment, sans juger utile de prévenir qui que ce soit susceptible de les empêcher de faire cette connerie. »


Julia baissa légèrement les yeux.


« Enfin, presque personne. »


« Capitaine… »


Fowler fronça les sourcils.


« Vous saviez qu’ils allaient infiltrer les Black Vultures. »


« Oui. »


« Et vous n’avez rien dit. »


Julia inspira lentement.


« Connor m’a demandé de modifier temporairement plusieurs informations d’identification de son modèle. Il avait besoin que les scanners standards ne puissent pas immédiatement remonter jusqu’au DPD. »


Le capitaine la fixa quelques secondes.


« Donc non seulement vous saviez, mais vous les avez aidés. »


Julia encaissa le reproche sans reculer.


« Oui. »


Le mot fut prononcé calmement, mais Hank vit ses doigts se resserrer autour de son propre poignet.


Fowler passa une main sur son visage.


« Bon sang, Dawson… »


« Ils avaient besoin de quelqu’un qui puisse modifier son profil sans endommager ses systèmes. »


« Ils avaient surtout besoin que quelqu’un leur dise non. »


« Ils y seraient allés quand même. »


« Alors vous venez me voir ! »


La voix de Fowler monta brusquement, arrachant à Julia un léger sursaut.


« Vous venez me voir, vous m’expliquez que deux de mes officiers ont décidé d’entrer seuls dans un réseau criminel qui torture des androïdes, et ensuite c’est moi qui décide de ce qu’on fait ! »


« Et vous auriez fait quoi ? »


La question échappa à Julia avant qu’elle puisse la retenir.


Fowler s’immobilisa.


« J’aurais refusé ! »


« C’est exactement pour ça qu’ils ne vous ont rien dit. »


Le silence tomba dans la pièce.


Hank observa Julia. Il aurait pu laisser Fowler continuer, parce qu’il partageait sa colère et qu’une partie de lui avait envie de demander à la technicienne ce qui lui était passé par la tête. Mais il voyait aussi son visage. Elle n’avait pas besoin qu’on lui explique que quelque chose avait mal tourné. Elle le savait déjà.


« Jeffrey. »


Fowler ne le regarda pas.


« Pas maintenant, Hank. »


« Elle a compris. »


Le capitaine tourna enfin la tête.


« Deux de mes hommes sont peut-être en train de crever quelque part parce que personne n’a jugé utile de m’informer. »


« Je sais. »


« Alors ne me demande pas de me calmer. »


« Je t’ai pas demandé de te calmer. Je te demande juste d’arrêter de lui tomber dessus deux minutes et de m’expliquer ce qu’on sait. Après ça, tu pourras engueuler tout le monde dans l’ordre alphabétique si ça te chante. »


Fowler resta silencieux, puis détourna les yeux.


« Très bien. »


Julia expira discrètement.


Hank s’approcha de l’écran.


Une carte de Detroit affichait plusieurs points rouges reliés entre eux. Il reconnut certaines données provenant du collier de Kyle : fréquences radio, relais, changements de canaux et signatures électroniques.


Au centre se trouvait une adresse.


Delray. L’ancien centre automatisé de tri et de distribution.


« Ça vient d’où ? »


« De Connor », répondit Fowler.


Hank fronça les sourcils.


« Il vient de l’envoyer ? »


« Non. »


Julia s’approcha.


« Il avait préparé une transmission différée avant de partir. Toutes les informations qu’ils avaient rassemblées ont été copiées dans une archive chiffrée : données du collier, fréquences des Vultures, coordonnées des relais, adresse donnée par l’informateur de Gavin et plans disponibles du bâtiment. »


« Pourquoi ça arrive seulement maintenant ? »


« Parce que c’était volontaire. Connor ne voulait pas que la transmission compromette leur couverture. Il avait programmé un délai de trente-six heures et devait le réinitialiser si tout se passait normalement. S’il ne le faisait pas, le dossier partait automatiquement. »


Quelque chose de froid se forma dans le ventre de Hank.


« Quand ? »


Fowler répondit cette fois.


« Il y a quarante-sept minutes. »


Hank resta immobile.


« Ils devaient être revenus depuis combien de temps ? »


« Environ onze heures. »


Onze heures pendant lesquelles personne au DPD n’avait su où ils se trouvaient ni ce qu’on pouvait être en train de leur faire.


Hank repoussa immédiatement les images qui lui venaient.


« Comment ils sont entrés ? »


Julia échangea un regard avec Fowler.


« Gavin devait se présenter comme un intermédiaire cherchant à vendre un androïde déviant. »


Hank ferma les yeux.


« Évidemment. »


« Il avait obtenu l’adresse auprès d’un informateur. »


« Et Connor était la marchandise. »


Julia hocha lentement la tête.


Hank se frotta la barbe.


« Deux génies. »


Fowler eut un rire sec.


« Si je les récupère vivants, je les suspends tous les deux. »


« Avant ou après les avoir engueulés ? »


« Pendant ! »


Fowler posa les deux mains sur le bureau.


« Je suis sérieux. Ils ont contourné la chaîne de commandement et pénétré sans soutien dans une organisation criminelle armée. »


« Je sais. Mais je comprends pourquoi ils l’ont fait. »


Hank désigna les données.


« Cet androïde... »


« Kyle », précisa Julia.


« Il vous a expliqué ce qu’ils font là-bas. Les combats, les tortures, les colliers… Alors si on débarque en force sans savoir où sont les prisonniers ni comment fonctionne leur système de contrôle, les Vultures peuvent paniquer et déclencher les dispositifs ? »


Julia répondit doucement.


« C’est possible. »


« Voilà. Connor voulait probablement entrer, localiser les prisonniers et comprendre le système avant qu’on fasse une descente. Gavin l’a suivi parce qu’envoyer Connor seul était encore plus con. »


Fowler détourna le regard.


« Ça ne justifie rien. »


« Non. Mais leur idée n’était pas complètement absurde. »


Fowler soupira longuement.


Lorsqu’il reprit la parole, sa colère semblait s’être tassée sous quelque chose de plus utile.


« Plusieurs véhicules ont été repérés autour du bâtiment et les émissions radio détectées sur place correspondent en partie aux fréquences du collier. »


Il regarda Hank.


« C’est là-bas. »


Cette certitude changea immédiatement l’atmosphère.

Fowler redressa les épaules.


« Je ne peux plus attendre. »


Julia pâlit légèrement.


« Vous allez intervenir ? »


« On n’a plus vraiment le choix. Plus on leur laisse de temps, plus on risque de les voir déplacer les captifs. »


Fowler attrapa son téléphone, son hésitation des dernières minutes disparaissant derrière les automatismes de son grade.


« Je fais préparer les équipes. On approche discrètement et on boucle le secteur avant de bouger. Je veux personne dans ce bâtiment qui sache qu’on arrive avant qu’on soit prêts à entrer. »


Hank sentit son cœur accélérer.


« Je viens. »


Fowler leva les yeux vers lui, le fixa une seconde et comprit immédiatement qu’argumenter ne servirait à rien.


« Mets un gilet. »


Julia fit un pas.


« Et moi ? »


« Vous préparez tout ce qui peut servir à stabiliser des androïdes gravement endommagés. Thirium, interfaces, biocomposants standards. Vous transmettez aussi à l’équipe médicale tout ce que vous savez sur les effets des colliers. »


Julia acquiesça avant de se diriger vers la porte.


Elle s’arrêta pourtant, la main sur la poignée.


« Capitaine ? »


Fowler leva les yeux.


« Ramenez-les. »


Pendant quelques secondes, toute la colère qu’il avait dirigée contre elle disparut derrière la même inquiétude qui ne l’avait pas quitté depuis l’arrivée du dossier.


« C’est le plan. »


--------


Moins d’une demi-heure plus tard, le convoi traversait Detroit sous une pluie d’orage, sans sirènes ni gyrophares, les véhicules noirs quittant progressivement les quartiers éclairés pour s’enfoncer dans les secteurs industriels de Delray.


Dans le fourgon principal, les conversations s’étaient réduites à des murmures techniques et au bruit des équipements que chacun vérifiait une dernière fois.


Les membres du groupe d’intervention étaient installés le long des parois, leurs silhouettes alourdies par les protections balistiques, les chargeurs supplémentaires et les radios, tandis que l’odeur du Kevlar humide se mélangeait à celle du caoutchouc, du métal et du café refroidi depuis longtemps.


Hank se trouvait près de Fowler.


Il avait enfilé un gilet lourd malgré la protestation immédiate de ses côtes et gardait son arme contre lui. Il regardait régulièrement l’écran tactique, mais son esprit revenait toujours ailleurs, vers Connor et vers tout le temps qu’il avait passé à fuir une conversation parce qu’il avait eu peur de ce qu’elle révélait sur lui.


Fowler se leva lorsque l’image affichée sur l’écran changea.


« On passe au principal problème à l’intérieur. »


Le visage d’une femme apparut. Ses cheveux blancs encadraient des traits fins aux pommettes hautes ; son œil gauche, d’un gris très pâle, fixait l’objectif avec une immobilité dérangeante, tandis que le droit avait été remplacé par une prothèse sombre dont l’iris mécanique rougeâtre captait la lumière.


« Vera Kessler, cinquante-trois ans. Elle dirige les Black Vultures depuis sept ans, mais elle traîne dans le milieu depuis bien plus longtemps. Elle a commencé par le vol de véhicules avant de passer au trafic d’armes, à l’extorsion et à la contrebande. À partir de la trentaine, elle change de méthode : elle se salit de moins en moins les mains et laisse les autres prendre les risques à sa place. »


Un agent releva les yeux.


« Homicides ? »


Fowler fit apparaître plusieurs photographies d’archives.


« Rien qui ait permis de la condamner. Plusieurs témoins et rivaux ont disparu au fil des années, certains ont été retrouvés morts. En 2036, des membres de son propre réseau essaient de l’éliminer. Elle survit, perd l’œil droit et reprend le contrôle des Vultures en moins de deux mois. Aucun des responsables présumés n’est encore vivant. »


Hank observa la prothèse sombre sur l’écran.


« Elle pardonne pas grand-chose. »


« Non. Mais c’est surtout pas ça que je veux que vous reteniez. »


Fowler agrandit de nouveau le portrait de Kessler.


« Elle ne panique pas facilement. Quand elle est acculée, elle cherche ce qu’elle peut encore contrôler, et généralement ça signifie trouver quelqu’un à mettre entre elle et le problème. Si elle comprend qu’on est dans le bâtiment, partez du principe qu’elle cherchera immédiatement un levier. »


L’écran changea de nouveau, laissant apparaître des cages, des composants CyberLife démontés et plusieurs photographies de déviants portant des traces de dommages importants.


« Depuis la révolution, elle s’est spécialisée dans le trafic d’androïdes : enlèvements, pièces détachées, modifications, revente et essais d’armes sur captifs. »


Puis une photographie d’arène clandestine apparut.


« Et les combats. », poursuivit Fowler.


Il balaya du regard ses agents.


« Elle en organisait déjà entre humains. Avec les androïdes, elle peut aller beaucoup plus loin. D’après nos sources, elle recherche les modèles les plus résistants, et quand un combattant refuse de coopérer, elle trouve généralement autre chose à menacer. »


« Putain, si elle a compris qui est Connor, il va l’intéresser. »


« C’est ce qui m’inquiète aussi. »


Hank expira lourdement, sans quitter l’écran des yeux.


« Bon sang… j’aurais dû revenir plus tôt. »


« Le principal, c’est que t’es là maintenant. C’est tout ce que tu peux encore contrôler. Le reste, tu régleras ça avec lui quand on l’aura sorti de là. »


Quand.


Pas si.


Il remarqua le choix du mot et en fut reconnaissant.


Sa culpabilité n’avait pas disparu, pas plus que la peur qui lui nouait l’estomac, mais il pouvait au moins les repousser suffisamment pour faire ce qu’il aurait dû faire depuis le début.


Être là.


Il resta silencieux un moment, bercé malgré lui par les vibrations du fourgon, avant de jeter un regard de côté à son capitaine.


« T’as décidé par lequel tu vas commencer ? »


Fowler, qui consultait les dernières informations transmises par l’équipe de reconnaissance, releva à peine les yeux.


« De quoi tu parles ? »


« Quand on les aura récupérés. Pour l’engueulade. »


Cette fois, Fowler tourna franchement la tête vers lui.


« Reed. »


La réponse avait été tellement immédiate que Hank haussa les sourcils.


« T’as même pas réfléchi. »


« J’ai eu vingt-cinq minutes de trajet pour réfléchir. »


« Et Reed gagne ? »


« Haut la main. »


Un sourire fatigué tira légèrement la bouche de Hank.


« Pourquoi lui ? »


Fowler verrouilla sa tablette et la posa sur sa cuisse.


« Parce que Connor va me sortir trois cent cinquante-sept raisons pour lesquelles son plan était statistiquement préférable aux autres options et qu’il va réussir à me donner mal au crâne avant que j’aie fini ma première phrase. »


Hank eut un petit reniflement amusé.


« Trois cent cinquante-sept ? »


« Au minimum. »


« Et Gavin ? »


Fowler eut une expression beaucoup moins impressionnée.


« Reed va me dire d’aller me faire foutre. »


Cette fois, Hank ne put retenir un rire discret.


« Probablement. »


« Voilà. C’est plus simple. »


Le regard de Fowler était revenu vers le plan du centre de tri, vers les couloirs représentés par de simples lignes blanches et les vastes zones grisées dont ils ignoraient encore presque tout.


Sa mâchoire se contracta légèrement.


« De toute façon, ils ont intérêt à être vivants pour l’entendre. »


Hank sentit le peu de légèreté qu’ils venaient de s’accorder disparaître. En observant la dureté revenue sur le visage de son ami, il comprit que cette conversation absurde n’avait jamais réellement porté sur l’ordre dans lequel Fowler comptait passer deux officiers irresponsables au savon, mais sur la possibilité qu’il puisse encore le faire.


Hank reporta les yeux vers le plan.


« Ils le seront. »


Le chef d’intervention indiqua les trois points d’accès.


« Alpha prend le nord. Bravo entre par les quais ouest. Charlie verrouille les sorties secondaires avant le premier contact. Tant qu’on garde l’effet de surprise, on progresse lentement. »


Le fourgon commença à ralentir.


À travers les vitres, Detroit avait presque entièrement disparu derrière les entrepôts, les terrains industriels et les anciennes voies ferrées de Delray. La pluie traçait de longues lignes brillantes sur les surfaces métalliques tandis que les projecteurs du convoi restaient éteints.


Puis le centre de tri apparut au loin.


Une immense masse de béton et d’acier s’étendait dans l’obscurité, trop vaste pour ressembler encore à un simple entrepôt. Quelques fenêtres étaient éclairées et plusieurs projecteurs balayaient lentement les quais, révélant par intermittence les clôtures, les conteneurs et les anciennes structures de convoyage.


Hank le regarda sans cligner des yeux.


Quelque part derrière ces murs se trouvaient Connor, Gavin et des dizaines de prisonniers.


Il pensa aux combats décrits par Fowler et sentit la peur lui saisir une nouvelle fois les entrailles.


La radio grésilla.


« Une minute avant débarquement. »


Autour de lui, les agents commencèrent leurs dernières vérifications, tandis que le bruit sec des équipements se mêlait au martèlement continu de la pluie contre le toit du fourgon.


Fowler se leva.


Hank fit de même, malgré la douleur sourde que le poids du gilet réveilla dans ses côtes.


Derrière la vitre ruisselante, la masse obscure du centre de tri avait continué de grossir jusqu'à occuper presque tout son champ de vision, ses rares fenêtres éclairées paraissant minuscules au milieu de cette étendue de béton et d'acier.


Le capitaine croisa son regard.


« On les ramène. »


Hank resserra sa prise sur son arme.


« Ouais. Tous. »


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À suivre.




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