Jolly Roger & White Star Line

Chapitre 2 : L'épée de Damoclès

3349 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 13/01/2021 20:45

L’Académie de la White Star avait été inaugurée en Septembre 2032, sortie de terre à grande vitesse, comme si les ouvriers (humains comme Androïdes) voulaient que le campus de cette école intègre le plus rapidement possible le paysage de Detroit. Elle avait directement attiré le regard des passants, jeunes comme vieux qui se sentaient apaisés par ces grands bâtiments dont l’architecture changeait avec cette du centre-ville. Le campus ressemblait plus à un de ces manoirs issus des fictions où vivaient des gens aux pouvoirs extraordinaires, cachés du reste du monde avant de le parcourir une fois qu’ils soient prêts à sortir. Avec un jardin immense, des arbres à foison, plusieurs points d’eau où les élèves pourraient observer la vie maritime, des locaux propres et à la pointe de la technologie, prêts à accueillir ceux qui passeraient l’examen d’entrée.

Car tout le monde ne pouvait intégrer cette école. Il fallait réussir un examen d’entrée en rapport avec la section que l’élève voulait rejoindre, et la rumeur disait que cet examen était particulièrement difficile, comme si l’école ne voulait avoir dans ses rangs que ce qu’il y avait de mieux, et ceux qui étaient le plus motivés.

 

C’était bien là l’ambition de Smith, le directeur de l’école. Offrir aux élèves de toutes origines une chance d’étudier dans ce qu’il se ferait de mieux dans la ville berceau des Androïdes.

En parlant de ces créatures humanisées façonnées par CyberLife, Smith avait pour le moment choisi de ne pas dépendre d’eux, privilégiant l’humain à la technologie dans un premier temps. Peut-être, dépendant de l’avancée de l’école, utiliserait-il la technologie Androïde.

Mais pour l’heure, le britannique était heureux de l’équipe qu’il avait choisie pour inaugurer l’Académie de la White Star, dont les drapeaux flottaient dans le vent chaud du mois d’août. Rouges avec une étoile blanche située entre deux branches de lauriers, où les mots «White Star Academy» étaient inscrits dans des petits parchemins soigneusement brodés. Un véritable blason, un logo que les gens retiendraient dans les mois et les années à venir. En tout cas, Smith l’espérait.

Tous l’espéraient. Du directeur à Henry Wilde, le professeur de comptabilité. A Robert Hitchens, le professeur de mathématiques. Cosmo Duff-Gordon qui enseignerait les sciences sociales et George Rowe qui introduirait les élèves à différents sports. Sans compter David Blaire, le professeur d’histoire, ou Benjamin Guggenheim, le professeur de littérature.

Tant de matières basiques enseignées dans un premier temps, sans oublier l’art sous le regard perçant de madame Ruth Dewitt-Buckater, la science de Galdino (un professeur tout droit venu du Pays du Soleil Levant)… Smith espérait ajouter d’autres matières au fil du temps, agrandir l’Académie pour en faire la première école de Detroit, pour que tout ceux en quête d’avenir puissent venir enseigner dans cet établissement, peu importe leurs origines, leurs passés, leurs physiques… Il voulait une école sans discrimination. Une école pure et qui se démarquerait de tous par ce principe.

«Tout le monde à droit à une chance. Il suffit de tendre la main à qui veut la prendre.»

 

Malheureusement, ce principe si beau et touchant allait à l’encontre de ceux de Joseph, dit Bruce, Ismay. Le Sous-Directeur et principal financier de l’établissement. Il ne comprenait pas que les élèves puissent avoir une valeur par leurs connaissances, et trouvait l’idée de Smith complètement idyllique. Bien qu’il semblât cette fois avoir retenu ses leçons de la fermeture de sa précédente école à Southampton. Une sombre histoire d’escroquerie, de trafic de drogues et autres choses qui avaient ternit le nom de la White Star… Mais pas assez pour décourager Smith qui décida de transporter son rêve de l’autre côté de l’Atlantique, traversant l’océan pour que son rêve se réalise sur la terre promise qu’était les USA.

Pour Ismay, ce fut une occasion en or de voir exploser le développement de l’école. Surtout à Detroit qui semblait avoir un certain monopole sur l’économie grâce à CyberLife avec qui il avait voulu faire un partenariat, refusé par Smith qui voulait privilégier l’humain avant tout. Ismay disait que ce serait une perte d’argent, que les Androïdes ne demandaient pas de salaire, juste de l’entretient, et qu’ils ne prendraient pas congé si les choses tournaient mal pour eux. Mais comme d’habitude, ce genre de conversation finissait toujours par une porte qui claque, et quelques jours de silence entre les deux hommes, dont le terme ‘partenaire’ semblait de moins en moins approprié. Ismay était le principal financier de l’école, mais pensait avoir le monopole du contrôle sur tout ce qu’il se passait dans le campus. Chose totalement illusoire.

 

Ainsi commença l’aventure de l’Académie qui ouvrit ses portes en Septembre 2032. Ce fut une première année formidable, riche en rencontres, en émotions, en dévotion, que ce soit de la part des professeurs et des élèves qui abordaient fièrement l’uniforme de l’école et le blason aux lauriers. La presse ne cessait de parler des résultats incroyables de cet établissement qui commença à se développer.

Septembre 2033, de nouveaux élèves, de nouveaux cours, l’apparition d’un dortoir pour les élèves vivant trop loin du campus ou ceux dont la situation familiale était délicate. Tout continuait à aller pour le mieux, et Smith voyait son petit empire scolaire prospérer, ses élèves s’épanouir, eux qu’il regardait à la manière d’un berger veillant sur son précieux troupeau pour que personne ne s’égare. Malheureusement, dans chaque troupeau se trouvait une brebis galeuse, ou une infection attendant le bon moment pour gangréner les choses. Et ce fut déjà trop tard lorsque Smith se rendit compte de la situation.

Des élèves issus de milieux plus que favorisés avaient rejoint l’école, non pas parce qu’ils avaient réussi l’examen d’entrée, mais parce que leurs parents avaient payé une somme d’argent astronomique pour leur permettre de venir étudier là où se tenait le meilleur enseignement. Certains de ces parents, médecins et politiciens, se portèrent même garants financiers de l’école, à condition que les enfants puissent réussir sans crainte et sans heurts.

De là naquit un climat malsain pour la White Star qui vit son taux de réussite chuter, le racisme s’élever et les violences entre élèves et professeurs commencer. Certains étudiants avaient un passé lourd, avaient une page remplie dans leur un casier judiciaire, avaient fait des erreurs de parcours… Certains étaient étrangers et ne maitrisaient pas totalement la langue anglaise, ce qui leur valait des réflexions agressives de la part des autres. Seuls certains «anges» comme les professeurs aimaient à les appeler échappaient à ces sévices verbaux devenues légion dans le campus, pourrissant peu à peu le rêve de Smith qui voyait son école s’écrouler un peu plus chaque jour.

 

La rentrée 2035 fut sans aucun doute le déclencheur de ce qui serait la pire année scolaire que la White Star aurait connu. La violence entre élèves et professeurs ne cessait d’escalader. Retenues, renvois, rencontres avec les parents, rien ne parvenait à calmer cette ascension sinistre.

L’école vit entrer en son sein un frère et sa jeune sœur venus d’une province Chinoise, cherchant en ces lieux un dernier espoir pour s’offrir un meilleur avenir. Elle accueillit aussi les premiers élèves d’une délégation japonaise. Un partenariat avec la prestigieuse Académie de Grand Line située au Japon, dont le directeur (Edward Newgate) était un ami proche de Smith qui devait permettre à l’élite scolaire de la Grand Line d’étudier aux USA. Ces jeunes étrangers représentaient l’espoir d’un vent neuf sur l’embarcation qu’était l’Académie, la preuve que de bonnes choses pouvaient arriver si on laissait une chance à ceux qui en demandaient une.

Mais il déchanta rapidement…

En février 2036, un élève fut retrouvé dans la chambre de son dortoir dans un état déplorable, grièvement blessé et avec une telle dose de Red Ice (une drogue particulièrement violente, dérivée de la cocaïne) dans le sang, que les autorités pensèrent qu’un trafic de drogue se faisait dans le campus. L’affaire fut confiée à l’unité de la DPD (Detroit Police Department) dirigée par le Capitaine Jeffrey Fowler. Si d’ordinaire son unité ne s’occupait que des cas d’homicides, Fowler avait décidé de refiler cette affaire à son meilleur (et plus jeune) agent, Connor Erka-Rickman, qui s’était fait une spécialité dans la traque de dealers de Red Ice. C’était bien comme ça qu’il avait été nommé Lieutenant à moins de trente ans, après tout.

L’enquête dura de longues semaines, pendant lesquelles les policiers faisaient des allers-retours dans l’école, fouillaient les élèves à l’entrée et la sortie des cours, débusquant de nombreux étudiants en possession de ces petits sachets de cristaux rouges. Certains furent arrêtés, mis en garde à vue… Mais la majorité fut libérée sous caution, encore une fois, grâce au pouvoir de l’argent. Ce qui n’était pas pour plaire au Lieutenant et à son capitaine qui lui demanda de rester aux aguets concernant cette histoire. L’étudiant blessé fut capable de revenir à l’école à la fin du mois de mars, et les rumeurs à son sujet allèrent bon train. La méchanceté des adolescents ne connaissait aucune limité, mais celle des parents était parfois bien pire.

 

Pour ne rien arranger, David Blaire le professeur d’histoire, démissionna au début du mois d’avril, abandonnant ses élèves avec qui les relations étaient au plus mal. Il faisait partie de ces professeurs souillant l’esprit des adolescents avec ses propos déplacés, comme s’il cherchait à briser tout ce qu’ils étaient, et tous leurs espoirs. Une démission qui fut suivie d’un incident dramatique où Benjamin Guggenheim, le professeur de littérature, fut victime d’une mauvaise blague qui l’amena à l’hôpital. On assura à Smith que ses jours n’étaient pas en danger, et que sa vue ne serait pas affectée, malgré les substances qui avaient explosé sur son visage.

Tout cela tombait mal… Si mal. Et la chute de l’école ne fit que continuer lorsqu’arriva une lettre sur le bureau du directeur. Une lettre qui eut l’effet d’une bombe atomique.

En vue du taux de réussite extrêmement bas de l’école, de la violence qui y régnait et de cette sinistre affaire de trafic de drogues, la White Star était à deux doigts de la clôture définitive, sans autre chance pour Smith de reprendre son rêve du début. S’il ne parvenait pas à redresser la situation d’ici le mois de Juin… L’école fermerait. Tout simplement. Il n’y aurait plus d’école, plus d’Académie, plus rien ni personne. Les élèves venus ici par la sueur de leur front et leur volonté de réussir verraient les portes se fermer sur leur avenir.

Cette idée était tout simplement impossible à imaginer pour Smith qui répondit à ce courrier en promettant de tout mettre en œuvre pour redorer la réputation de son établissement. Il ne pouvait se permettre de perdre son école, son rêve… Pas alors qu’il avait tout investit dedans, même si Ismay avait injecté la majorité de l’argent nécessaire. Pas alors qu’en ce moment même, une floppée d’élèves passaient ce qui devait être l’examen de leur vie, qui leur permettrait de savoir s’ils avaient ce qu’il fallait pour quitter le Japon pour venir étudier dans son établissement… à présent réduit à un château de carte bancal, prêt à s’effondrer à la prochaine crise.

Smith réunit ses collègues, tous, sans exceptions pour essayer de leur exposer la situation. Mais la majorité d’entre eux blâmaient les élèves pour leur comportement et leur manque de respect. Henry Wilde, qui avait depuis un an et demi troqué son rôle de professeur pour celui de préfet (et bras droit du directeur), ne l’entendait pas de cette oreille et espérait de tout son cœur qu’une solution puisse être trouvée, n’hésitant pas à remettre les professeurs insolents à leur place.

Rien n’y faisait… Ismay et ces enseignants ne voulaient se remettre en cause.

 

Mais pour l’heure, alors que l’épée de Damoclès trouva sa place au-dessus de l’école ne ressemblant plus qu’à un château de cartes prêt à s’écrouler à la prochaine crise, la période de «Grand Froid» comme Smith l’appelait arriva.

Une semaine de congé que prenait l’école, entre le 10 et le 17 avril. Chaque année. A la même période. Smith le savait. Un danger rôdait sur l’école. Un danger bien plus puissant que la mesquinerie, la méchanceté et la violence qui régnaient dans ces murs. Car en cette période de repos forcé, Smith et bon nombre de professeurs (en plus de quelques élèves) souffraient tous du même mal.

Tous avaient l’impression de geler sur place, comme plongés dans l’eau la plus froide du monde, transpercés de part en part par des aiguilles ne laissant aucune surface de la peau épargnée. L’impression de se noyer dans leurs couvertures alors qu’ils essayaient désespérément de se réchauffer. Smith faisait partie de ces ‘maudits’ qui devaient aller à l’hôpital dans un espoir de survie, confiant sa vie aux infirmiers du Serpendor… Le plus grand et le plus populaire des hôpitaux du Nord des Etats-Unis. Un établissement dirigé d’une main de fer par un directeur qu’il admirait et respectait, ayant un contrat avec lui grâce aux élèves de la section médecine qui pouvaient venir faire leurs stages ici.

Si au début il n’aimait pas l’idée de parler de cet état de santé (plus préoccupant à ses yeux que son cholestérol) , Smith avait compris que bon nombre de ses collègues souffraient de la même affliction. Le jeune professeur d’ébénisterie, Thomas Andrews, lui avait un jour confié que dans ces moments-là, il avait l’impression de s’étrangler de culpabilité, comme s’il était coupable d’un malheur abominable dont il n’avait pas conscience. Henry Wilde lui avait parlé d’un sentiment d’urgence, d’échec, de ne pas réussir à faire ce qu’il fallait dans le temps qu’il fallait, et l’impression qu’on lui avait arraché le cœur. Qu’il lui manquait quelque chose. Qu’il avait perdu quelqu’un. Cette période était vraiment l’une des pires pour l’école, pour eux tous qui subissaient ces étranges symptômes qu’aucun médecin ne parvenait à identifier. Smith lui-même n’arrivait pas à répondre aux questions des infirmiers du Serpendor. Certaines exceptions riaient et disaient qu’il somatisait… Il faudrait qu’il ait une conversation avec le directeur en personne.

 

Une fois les portes de l’école ouvertes, les choses recommencèrent… Que ce soit de la part des professeurs ou des élèves. Comme si rien ni personne n’avait la force de changer le cours de choses. Smith devint désespéré. L’étau se resserrait autour de lui, prêt à le broyer. Lui et ses rêves. Que pouvait-il faire pour sauver son établissement? Sauver ces jeunes qui ne demandaient qu’à étudier, et rendre justice dans les couloirs là où tout avait échoué? Il ne pouvait pas engager de policier pour faire la surveillance des élèves. Ce serait tout simplement impossible, et la preuve ultime de son incompétence. Et pourtant, l’idée d’engager quelqu’un au caractère aussi fort (si pas plus) que les élèves et les professeurs les plus têtu ne cessait de tourner dans son esprit depuis son hospitalisation.

Commença pour Smith une longue période de recrutement, des dizaines de mails d’invitation à postuler furent envoyés à sa demande à tous ceux qu’il pensait capable de reprendre l’un des deux postes vacants.

 

Les professeurs qu’ils rencontra désiraient tous la même chose. Un salaire extraordinaire pour des heures minimes. Beaucoup essayèrent. Tous échouèrent pour les mêmes raisons. Et la vague de recrutement recommença chaque semaine.

Il devait bien y avoir quelqu’un dans Detroit capable de renverser la vapeur! Quelqu’un qui n’aurait pas peur de se mouiller, de rentrer dans le tas et avec les épaules assez solides que pour supporter le poids qu’il devait partager avec quelqu’un d’autre que Wilde.

Jusqu’à ce qu’un jour un nom ne lui vienne aux oreilles via sa secrétaire, amatrice de presse à scandales qui aimait donner à voix haute son avis sur ces pages qu’elle dévorait. Parfois, non, souvent au détriment de son travail de base.

La fille du docteur Rickman a ENCORE fait des vagues en s’en prenant au conservatoire. HAHAHA, quelle cruche celle-là. Avec un aussi mauvais caractère et ses mauvaises manières, elle ne trouvera jamais de travail. Elle devrait rester à étudier les momies. Au moins on ne verrait pas sa sale tête. Cette fille est cinglée.

Le nom de Rickman fit écho dans l’esprit de Smith. Rickman était le nom du directeur du Serpendor. Le nom de celui qui fut l’un des plus grands archéologues de son temps, si pas celui qui s’était hissé au sommet du panthéon des explorateurs. Mais Alan Rickman avait rangé ses ustensiles d’archéologie pour se consacrer à la médecine. Et ses enfants avaient reprit son flambeau. Et tandis que la secrétaire continuait de déverser son venin, Smith lisait un article en ligne traitant du même sujet, mais d’une façon différente… La jeune Rickman était entrée en action contre le conservatoire qui avait dérobé les résultats d’un travail de longue haleine qu’elle et son frère avaient peinés à terminer.

Alors que Smith observait le visage bardé de cicatrices sur l’une des photos de l’article, et la chevelure écarlate de cette demoiselle, un étrange sentiment attrapa Smith au cœur.

 

Et si cette jeune femme que tout le monde pensait folle était la solution? Et si son mauvais caractère était la solution pour remettre tout le monde à sa juste place et ramener les élèves sur le droit chemin? A présent, Smith en était certain. Cette femme était celle dont il avait besoin… Celle qui pourrait lui permettre de sauver l’école. Il le sentait dans ses tripes, jusqu’au fin fond de son être. C’était elle.

Aussi demanda-t-il à sa secrétaire d’envoyer un mail à cette jeune femme, l’invitant à se présenter pour un entretient d’embauche afin de pourvoir au poste de professeur d’histoire.

Il ne lui restait plus qu’à espérer que la jeune Nora Rickman reçoive ce mail et la lettre qui l’accompagnerait avant de repartir dans l’une de ses grandes explorations.

Laisser un commentaire ?