Le conte des contes

Chapitre 1 : Le Conte des contes (*)

Par Beauvais

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Ce texte participe au défi « Si ma mémoire est bonne » de septembre et octobre 2026, organisé sur le forum fanfictions.fr.

J'ai tenté les deux niveaux : 5+1 = fic. — Une histoire en six étapes.



Et d’un !


En digne héritier des Vikings — ou plutôt des scaldes —, le jeune Hans portait en lui une passion ardente pour les récits. Homme de son époque, il préférait les confier à l'écrit et, pour leur donner voix, les soumettre à l'édition. Les éditeurs, hélas, ne lui témoignaient pas la faveur qu'il espérait. Depuis son retour d'Italie, les temps étaient difficiles : ses mémoires de voyage n'avaient suscité qu'un accueil tiède. Pourtant, il était rentré au Danemark avec, dans le cœur, une ardeur intacte et des espoirs plein les voiles. Il s'était établi à Copenhague, prenant logement chez la veuve d'un capitaine. L'endroit l'avait conquis par son loyer raisonnable, mais aussi par la vue qu'il offrait sur les arbres et les allées du jardin botanique, la tour de la Bourse et les mâts des navires se dressant près de Knippelsbro (1).


C'est précisément sur les quais jouxtant le pont de Knippelsbro que notre histoire prend naissance.

Hans longeait les quais d'une démarche distraite, l'oreille tendue vers le brouhaha des conversations, les vociférations des dockers et les cris perçants des mouettes. Il ne prêtait guère attention à la direction que prenaient ses pas — rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'il heurtât un passant. À moins que ce ne fût le passant qui l'eût heurté ?

— Mon cher Hans ! s'exclama celui-ci en soulevant légèrement son couvre-chef. Quelle joie de vous retrouver !

Hans l'examina avec davantage d'attention : grand, agile, roux ou peut-être blond, à moins qu'il ne fût châtain... Des traits ordinaires, de ceux qu'on ne distinguerait pas dans une foule. Et de fait, Hans ne le reconnaissait pas. Chose singulière, pour quelqu'un qui possédait l'œil exercé d'un peintre amateur et d'un écrivain sans succès. Pourtant, cet hurluberlu semblait le connaître fort bien.

— Nous nous sommes déjà rencontrés ? demanda Hans, perplexe.

— Voyons, mon cher, nous nous sommes croisés chez Collin. C'était il y a un moment, je vous le concède ! Nous avions eu un échange particulièrement vivant. Laissez-moi me présenter de nouveau : Jonas Lokini.

L'individu souleva derechef son chapeau, et Hans crut percevoir, l'espace d'un fugace instant, ses cheveux prendre la teinte d'un brasier, onduler sous le vent et revêtir jusqu'à l'apparence d'une crinière de cheval. Il secoua la tête pour dissiper cette vision — comme tant d'autres auxquelles il était sujet depuis l'enfance, car il percevait des choses que nul autre ne voyait. Enfant, on lui souriait avec indulgence : « Quelle imagination ! » Puis on avait commencé à le taxer d'affabulateur, avant de chuchoter dans son dos : « Il y a eu des cas de folie dans sa famille. »

Hans chassa donc cette vision importune et souleva son chapeau à son tour :

— Je vous présente mes excuses pour cette impolitesse involontaire. Vous êtes italien, alors ?

— Je suis de partout — d'Italie et d'un ailleurs. Un voyageur, à l'instar de vous-même. Et je suis votre meilleur ami !

Lokini esquissa un discret mouvement des doigts pour accompagner cette dernière affirmation. 

Hans s'immobilisa : mais bien sûr, ce cher Jonas, son fidèle compagnon de toujours, avec qui il avait partagé tant d'aventures et accompli de si nombreux voyages ! Comment avait-il pu l'oublier !

— Oh ! Quelle joie de vous retrouver, mon très cher ami ! Je suis navré de ne pas vous avoir reconnu sur-le-champ !


Il afficha un sourire contrit et porta son regard vers les quais pour épargner à son ami le spectacle de sa confusion — et ne vit donc pas le sourire narquois et satisfait se dessiner lentement sur le visage de Lokini.

Soudain, Hans perçut un chant — un chant sans paroles, merveilleux et envoûtant, qui semblait convier l'âme à voguer vers quelque terre lointaine. Il chercha du regard l'origine de ce chant hypnotique : ses yeux glissèrent sur le pont de Knippelsbro, sur les nombreux navires amarrés au port, serrés comme des harengs dans un tonneau. Puis il contempla le bolværk (2) aménagé en bordure du bassin et, soudain, il la vit ! Tout au bord de l'eau, lui tournant le dos, était assise une jeune fille qui chantait. Elle arborait de longs cheveux brillants de rosée, le maintien d'une princesse, une voix d'ange et... une magnifique nageoire ! Une véritable queue de poisson qui trempait dans les eaux sombres de l'Inderhavnen (3).

Hans laissa échapper une exclamation — non pas vraiment incrédule, car il lui arrivait de croiser des choses bien étranges et il y était presque accoutumé.

— Que se passe-t-il donc, mon ami ? Vous savez bien que vous pouvez tout me confier, comme à votre habitude ! Vous me dites toujours tout !

Lokini esquissa de nouveau un léger mouvement des doigts et effleura la manche du veston de Hans. Celui-ci frémit : bien sûr qu'il pouvait tout dire à ce cher Jonas, comme toujours ! Il ne rirait pas de lui, ne se moquerait jamais — il pouvait lui accorder toute sa confiance !

— Là ! Regardez ! Tout au bord du quai ! Une sirène, et elle chante !

Son ami soupira, lui posa le doigt sur le front et chuchota :

— Oublie !

Puis il ajouta d'une voix plus posée :

— Une voyageuse ! Elle semble égarée. Je vais m'assurer qu'elle n'a besoin de rien !

— Vous avez un cœur d'or ! Comment aurais-je pu l'oublier !

Sous le regard admiratif de Hans, Lokini descendit d'un pas vif vers la structure en bois du bolværk et s'approcha de son occupante. Il s'inclina vers elle dans ce qui, vu de loin, pouvait aisément passer pour une salutation courtoise, puis chuchota avec une rage contenue, de façon à n'être entendu que d'elle seule :

— Range tes nageoires, espèce de poisson avarié et sans cervelle ! J'ai un Conteur avec moi et il te voit telle que tu es !

— Un Conteur ! mugit la sirène d'une voix qui n'avait plus rien de mélodieux, évoquant plutôt une corne de brume ou son homonyme terrestre en usage chez les pompiers.

Lokini sourit pour maintenir l'illusion d'une conversation polie et grommela, presque inaudible :

— Chut ! Hareng décérébré ! Oui, un Conteur ! Mes frères et sœurs...

Il esquissa un geste vague, englobant les environs et incluant jusqu'à un bout de ciel, qui de loin pouvait être interprété comme l'indication d'une direction :

— Bref, ils ont raté sa naissance, omis de surveiller son enfance, ne l'ont pas suivi dans ses voyages. Ils ne savaient rien de lui, au fond ! Et c'est moi qu'on envoie, à présent, pour réparer les pots cassés ! Comme d'hab' !

La sirène, saisie d'effroi devant ce hurlement murmuré émanant d'un être ancien, mille fois plus puissant et un million de fois plus malfaisant qu'elle, trembla, glissa dans les eaux et disparut entre les quilles des navires encombrant le port.

— En voilà une sardine bien stupide ! soupira celui-ci, avant de rejoindre Hans sur le quai.

— Elle a disparu !

— Oublie ! répéta Jonas avec lassitude en remuant les doigts, puis il ajouta : La petite demoiselle ne connaissait pas la ville, elle était quelque peu égarée. Je l'ai remise sur le bon chemin et elle est repartie, tout simplement.


Et de deux !


Hans et Jonas poursuivirent leur promenade en conversant. Ils observèrent les bateaux, les quais, les allées et venues des dockers. Hans confia son désir de réaliser quelques dessins à l'encre de Chine représentant les navires près de Knippelsbro — certes, il jouissait d'une vue imprenable sur les voiles depuis la fenêtre de sa chambre, mais il souhaitait les contempler de plus près. Jonas prit lui aussi largement la parole, pérorant sur ses voyages, semblait-il, mais voilà qui était étrange : sitôt qu'il achevait une phrase, Hans ne parvenait plus à s'en rappeler le contenu.


Ils débouchèrent finalement sur Nyhavn (4), où, au numéro 20, résidait Hans. La voie étroite était bordée de maisons aux façades colorées — ocre, jaune paille, rouge brique, et jusqu'au bleu pâle ou au vert délavé — s'élevant sur plusieurs étages. Les constructions aux devantures irrégulières, collées les unes aux autres et dotées de fenêtres à petits carreaux, abritaient en leur rez-de-chaussée des échoppes dont l'activité était étroitement liée au négoce et à la navigation — ce qui conférait à ce lieu un caractère à la fois populaire et marchand.

Pourtant, une boutique se distinguait de toutes les autres, juste en face de la demeure de Hans. Non qu'elle fût plus vaste ou mieux éclairée — sa singularité résidait dans ce qu'elle proposait. Nul cordage, nulle quincaillerie, nul tonneau ni poisson en ces lieux. Dans l'étroite vitrine, sur le seuil et débordant même sur le trottoir déjà étroit qu'elles encombraient davantage, s'épanouissaient des fleurs en pots et en bouquets. Une fleuristerie — curiosité rare dans ce quartier. L'échoppe était tenue par une matrone vêtue avec la sobriété qui sied à une dame de la bourgeoisie luthérienne d'un certain âge : robe en laine brune, châle douillet et bonnet posé sagement sur la tête.

Les deux compères s'efforcèrent de contourner cet étalage sans se prendre les pieds dans les pots et les guéridons. Jonas, moins rompu à ce genre de manœuvre, trébucha et faillit perdre l'équilibre. Hans le rattrapa en riant :

— Quel maladroit vous faites, mon ami !

— Je ne suis pas maladroit ! C'est cette...

— Allons, mon ami ! Je connais votre générosité d'âme !

Jonas maugréa quelque chose de peu flatteur sur la générosité, sur l'âme et sur l'endroit où l'on pouvait bien les fourrer, mais salua néanmoins la marchande en effleurant le bord de son chapeau et en inclinant légèrement la tête — avec une mauvaise grâce manifeste, il faut bien le reconnaître. Hans l'imita, mais avec bien plus de chaleur. Il s'apprêtait à gagner le porche de sa maison lorsque quelque chose, parmi les plantes exposées, vint accrocher son regard. 

Hans, en dépit des efforts de Jonas pour le retenir, s'avança vers l'un des guéridons sur lequel reposait un pot abritant une magnifique tulipe. La fleur s'était épanouie et, en son cœur, se tenait une fillette minuscule et ravissante, à peine plus haute qu'un pouce.

— Regardez, mon cher ! Mais voyez donc, quelle merveille !

Jonas leva les yeux au ciel avec une exaspération à peine contenue et murmura, d'une voix presque imperceptible :

— Ódin, qu'ai-je donc fait pour mériter cela ?

Puis il posa ses doigts sur le front de Hans, avec une fermeté bien supérieure à ce que la situation exigeait, à la limite d’une claque :

— Oublie ! Cette fleur est certes jolie, mais des plus communes, quand bien même elle nous vient des lointaines terres de Hollande. Et puis tu es trop grand pour t'y attarder ainsi... pistils et étamines, c'est bon pour expliquer aux enfants, avec toute la simplicité requise, ces choses naturelles qui président à leur venue au monde. À moins que tu sois encore puceau, auquel cas le sujet reste d'actualité !

Hans blêmit :

— Je ne permets pas...

Lokini soupira, frappa le sol du pied, parut fournir un effort considérable pour contenir sa mauvaise humeur. Il toucha de nouveau le front de Hans :

— Je suis un bien mauvais sujet et un goujat de la pire espèce ! Oublie !

Puis il ajouta avec une amabilité affectée, en appuyant tout particulièrement sur la dernière assertion :

— Alors, mon cher Hans, maintenant que vous avez salué cette brave femme et admiré ses fleurs, vous devez sans nul doute songer à rentrer chez vous. Vous allez dessiner le port !


Et de trois !


Hans se sentait épuisé. Il avait le sentiment que les choses lui échappaient, que sa mémoire elle-même lui jouait des tours. Il se détourna de l'étal de la marchande de fleurs — c'était bien vrai : sa marchandise, quoique venue de loin, était des plus ordinaires ! — et saisit le bras de Lokini, de son fidèle ami Jonas, de celui qui savait tout :

— Vous avez raison, comme toujours ! Cette longue promenade m'a épuisé, et le froid me transit jusqu'aux os. Je brûle de rentrer savourer un thé bien chaud. Me feriez-vous l'honneur de votre compagnie ?

Jonas sourit. Un observateur non averti aurait interprété ce sourire comme l'expression d'un regret contrit ; ceux qui le connaissaient mieux — bien peu nombreux, au demeurant — y auraient décelé une satisfaction et une joie malsaine :

— Non, mon ami, mes affaires m'appellent ailleurs, je le regrette ! Je vous accompagne néanmoins jusqu'à votre porte ; vous sembliez effectivement ne pas être tout à fait vous-même.

Il attrapa Hans par le bras et l'entraîna vers sa demeure. Arrivé sous le porche, Hans vacilla et s'appuya plus lourdement sur Lokini, le déséquilibrant à son tour ; celui-ci, pour éviter la chute, se raccrocha à quelque chose, quelque chose de mou. Un craquement d'étoffe déchirée, aussitôt suivi d'un « Aïe, vous me faites mal ! » retentissant, brisa le silence. Une jeune femme d'une beauté saisissante et d'un courroux tout aussi saisissant les toisait avec une froideur manifeste. Ils l'avaient heurtée de plein fouet. Elle se tourna vers Hans en se frottant le bras, où une ecchymose considérable s'épanouissait déjà :

— Hans ! Je vous croyais plus raisonnable ! Ivre en pleine journée ! Et votre compagnon…

Elle se retourna vers Lokini et pâlit.

— Votre seigneurie, je…

Celui-ci eut un sourire moqueur :

— Quoi, son compagnon ? Quelque chose à dire, ma beauté ? Non ?

La jeune femme fit non de la tête, avec vigueur.

Hans suivit cet échange avec une stupéfaction croissante. Sa charmante voisine, une princesse, traitée avec si peu de respect ! Son ami Jonas, malgré toutes ses qualités, n'était décidément qu'un rustre.

— Mon ami, cette charmante personne est une princesse, je vous prie de la traiter avec les égards qui lui sont dus !

— Une princesse ! Quelle absurdité !

Lokini fixa la demoiselle, et ses yeux s'embrasèrent un instant comme des charbons ardents. Ses cheveux auréolèrent son visage tel un brasier et son ton se fit menaçant. Elle recula avec effroi. Hans, qui ne perçut nullement ces changements survenus chez son « ami », poursuivit d'un ton affable :

— Mais oui, c'est une princesse ! Écoutez : par un jour de mauvais temps, mes voisins — de noblesse, mais que les revers de fortune contraignent à vivre dans un meublé — eurent la bonté d'âme d'accueillir une jeune mendiante, afin qu'elle pût se réchauffer auprès de leur âtre.

Lokini plissa les yeux d'un air mauvais et la « princesse » tenta une retraite stratégique, qui, comme chacun sait, ne saurait être confondue avec une fuite. Hans, quant à lui, continua :

— L'intempérie ne se calmant pas, on lui proposa de passer la nuit sous leur toit.

Hans s'inclina pour un baisemain à la demoiselle tétanisée.

— Au matin, des hurlements me tirèrent du sommeil ! Les cris se répercutaient à travers toute la cour et s'engouffraient par ma fenêtre ouverte. La mendiante pleurait et se lamentait d'avoir été contrainte à dormir sur les pierres. Je l'interrogeai pour en avoir le cœur net, car je connaissais bien mes voisins et les savais incapables de maltraiter une malheureuse. Et savez-vous ce qu'elle me confia, mon cher Jonas ? Elle m'avoua être une princesse, et qu'un tout petit pois glissé par mégarde sous le matelas avait meurtri sa peau princière !

— Ah ! Une peau princière ! Tu as balancé ça à un Conteur ! tonna Lokini. À quelqu'un qui voit les choses telles qu'elles sont vraiment et sait ce que nul ne devrait savoir ! 

La princesse s'enfuit avec un cri de terreur. Lokini se tourna vers Hans, qui semblait lui aussi pétrifié, et lui assena un coup de poing sur le front :

— Oublie !

Puis il ajouta avec résignation :

— Vos voisins sont des gens nobles et charitables ! Ils ont recueilli chez eux une mendiante malade. Elle a les os aussi fragiles que le verre et le sang si près de la peau qu'elle se couvre de bleus au moindre contact. Des gens braves et généreux, et une jeune fille à la santé délicate — rien de plus !

Il secoua légèrement Hans, qui clignait des yeux comme au sortir du sommeil, et le guida d'une main ferme vers les escaliers menant à son appartement :

— Rentrez donc chez vous, à la fin ! Ódin ! Moi aussi je suis épuisé !


Et de quatre !


Hans commença à gravir les escaliers d'un pas hésitant, lorsque la voix de Lokini le rattrapa :

— Demain à trois heures, nous avons un rendez-vous — vous m'avez invité à boire une Hvidtøl (5) ! Oubliez le reste, mais souvenez-vous de cela ! Et ne quittez plus votre appartement avant l'heure dite !

Puis Hans crut même percevoir un murmure las : « Il faudrait que je le garde à l'œil ! Ódin, que je suis crevé ! »

Hans hocha la tête sans se retourner et poursuivit sa montée d'un pas pesant. Soudain, un éclair roux le dépassa : un énorme chat grimpa les marches quatre à quatre et s'installa sur le paillasson devant sa porte. L'espace d'un instant, Hans crut distinguer une crinière léonine se déployer autour de la tête du félin. Il cligna des yeux pour dissiper cette vision, se pencha vers l'animal et le gratta derrière l'oreille. Le chat poussa un grondement qui n'avait rien d'un miaulement et lui adressa un regard furibond.  

— Ah ! Mais d'où tu sors, mon pauvre matou ? Tu as froid ? Il gèle à pierre fendre !

C'était vrai, la température avait brutalement chuté. Les murs eux-mêmes semblaient se couvrir de givre. Hans ouvrit sa porte et fit signe au matou d'entrer :

— Viens te réchauffer, je trouverai bien un peu de lait pour toi !

Celui-ci ne se fit pas prier et se faufila dans l'appartement, devançant même le maître des lieux.

— Tu es aussi sans gêne et aussi râleur qu'un de mes bons amis ! D'ailleurs, tu lui ressembles ! Alors, je vais t'appeler Jonas !

À l'énoncé de ce nom, le félin tressaillit — ses poils se dressèrent d'un coup — et il fixa son hôte d'un regard chargé de méfiance. 

La pièce aurait dû être chaude, car Hans avait pris soin d'allumer le poêle en faïence avant de sortir. Pourtant, la pièce sommairement meublée demeurait glaciale. Hans, lui, ne semblait nullement s'en inquiéter — bien au contraire.

Il installa le chat sur son lit étroit, fouilla l'étagère chargée de papiers et de livres, puis sortit triomphalement une bouteille en verre sombre contenant de l'aquavit, dissimulée derrière un ouvrage. Il prépara ensuite les petits verres :

— Mon cher Jonas, tu permets que je continue de t'appeler ainsi ? s'adressa-t-il au félin. Fort bien ! Donc, mon cher Jonas, nous allons recevoir la visite d'une très grande dame ! 

Puis il termina fort énigmatiquement :

— Le froid ambiant l’indique clairement. 

Le chat dressa les oreilles. « Quoi encore ? » semblait-il dire. 

À cet instant précis, la vitre de la fenêtre donnant sur Knippelsbro se couvrit de dentelles de givre, puis s'ouvrit à la volée, laissant entrer une bourrasque de neige qui tournoya à travers la pièce, se figea un bref instant — et voilà qu'une grande femme tout de blanc vêtue, parée d'un diadème de diamants, se tenait au milieu de la pièce.

— Ma Reine !

Hans s'inclina avec déférence.

— Quelle joie de contempler de nouveau votre glaciale beauté !

La Reine esquissa un mouvement de tête que l'on pouvait prendre pour une salutation hautaine.

— Avez-vous trouvé cet héritier ? Avez-vous rencontré ces enfants de mes voisins, Kay et Gerda, dont je vous ai entretenu ? questionna Hans avec déférence.

— Je suis venue vous remercier, prononça la Reine, et sa voix évoquait le crissement de patins sur la glace. Gerda est une fille, et ne me convient donc pas. Kay, en revanche, est parfait !

Le chat miaula, bondit en l'air et, dans son élan, se métamorphosa : il grandit, sa tête prit une apparence humaine, non sans ressemblance avec celle de Lokini — et voici que le sphinx se dressa devant les yeux ébahis de l'assistance.

— Ma parole, mais tu es complètement givrée ! furent les premières paroles prononcées par le sphinx. Te montrer ainsi !

La Reine perdit de sa superbe et recula même d'un pas, répondant sur la défensive :

— Pourquoi me dissimuler ? Au matin, cet imbécile croira n'avoir fait qu'un rêve ! C'est tout !

Le sphinx sourit mystérieusement, d'un sourire de sphinx comme on dit :

— Tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu'au coude, ma Reine. C'est un Conteur, comme il n'en naît qu'un par siècle, et il te voit telle que tu es ! Il a même préparé de l'aquavit en ton honneur !

— Un Conteur ! glapit la Reine. On ne m'avait pas prévenue ! Je vais rédiger une missive de doléances !

Sur ces mots, une nouvelle bourrasque tournoya dans la pièce et la Reine disparut sans un au revoir, à l'anglaise — bien qu'elle n'en fût pas une.

Hans, qu'on avait un peu oublié, toussota pour attirer l'attention. Non, il n'était pas particulièrement étonné — des choses étranges, il en voyait tous les jours. Mais enfin, être ainsi ignoré dans sa propre demeure ! Et puis, si la Reine était une vieille connaissance, le sphinx se faisant passer pour un chat, c'était là quelque chose d'entièrement nouveau.

— Qui, diable, es-tu, Jonas ? s'écria-t-il en le pointant du doigt.

Le sphinx leva les yeux au ciel, sortit les griffes, les observa, puis les rentra avec un soupir et posa la patte sur le front de Hans :

— Oublie ! Le givre a dessiné des fleurs sur ta fenêtre, tu as cru distinguer des yeux derrière. Tu as ouvert la fenêtre, la neige est entrée et a éteint le poêle. Voilà tout ! Ah, oui — pour te réchauffer, tu t'es versé de l'aquavit !

Le sphinx reprit lentement l'apparence d'un gros matou roux, et conclut néanmoins dans un ronronnement :

— Et moi je ne suis qu'un chat, un chat qui te rappelle ton grand ami Jonas !


Et de cinq !


À trois heures de l'après-midi précises, Hans descendit de son appartement. Son meilleur ami Jonas l'attendait déjà, le souffle court et visiblement éprouvé, comme s'il avait dévalé les marches quatre à quatre.

Ils échangèrent une poignée de main.

— Vous avez couru, mon ami ? Il ne fallait nullement vous presser à ce point, j'aurais volontiers patienté ! s'exclama Hans. Du reste, j'ai moi-même failli être en retard ! Figurez-vous qu'hier j'ai recueilli un chat, un superbe matou au pelage roux. Il a mangé, dormi au pied de mon lit, et voilà que ce matin il s'est volatilisé. Je l'ai cherché un bon moment !

Jonas esquissa un sourire empreint d'une indulgence amusée, tout en remuant discrètement les doigts, comme s'il s'adonnait à quelque ouvrage de tissage :

— Votre grand cœur vous perdra, mon ami ! Un chat se promène tout seul, et tous les lieux se valent pour lui (6). Rappelez-vous, une fenêtre aura sans doute été laissée entrebâillée chez vous !

Le visage de Hans s'illumina — mais bien sûr, la fenêtre ! Comment avait-il pu l'oublier !

Tout en devisant, les deux camarades se dirigèrent vers les quais près de Knippelsbro où les tavernes abondaient. Mais à mesure qu'ils avançaient, Lokini scrutait les alentours avec une inquiétude grandissante. Ils finirent par s'immobiliser devant une porte grande ouverte, au-dessus de laquelle se balançait en grinçant une enseigne de bois peint : un corbeau tenant dans son bec une cruche de bière. Jonas jura entre ses dents :

— Par le marteau rouillé de Thor ! J'aurais dû m'en douter !

— La taverne de la Mère Alvilda ! Le meilleur Hvidtøl de tout Copenhague ! Vous souhaitez toujours une bière blonde, n'est-ce pas ? Qui plus est, sa taverne jouit d'une clientèle fort respectable — point de matelot en goguette, uniquement des officiers de marine et d'honnêtes marchands !

Hans sourit et pénétra dans l'établissement, entraînant Lokini dans son sillage. La salle, au plafond bas, garnie de tables et de bancs en bois, baignait dans une semi-obscurité. À cette heure de la journée, elle était presque déserte : une seule tablée était occupée et réunissait deux négociants qui s'entretenaient à voix basse devant leurs chopes. 

Au fond trônait un grand poêle en faïence orné de motifs mythologiques, autour duquel trois énormes chiens s'étaient installés en quête de chaleur. Une vieille femme voûtée s'évertuait à rallumer le feu, battant le briquet avec obstination. Les étincelles fusaient de toutes parts, mais les flammes refusaient de prendre. En entendant les pas des nouveaux arrivants, elle se redressa et se retourna pour les accueillir :

— Hans, mon garçon ! Cela fait un moment que vous n'êtes pas venu rendre visite à la vieille Alvilda ! Vous m'oubliez ! La jeunesse oublie si vite ! Et moi qui vous garde chaque jour de la bière fraîchement brassée !

Puis elle se tourna vers Jonas. Son visage se décomposa, le sourire s'éteignit sur ses lèvres, et elle balbutia :

— Votre seigneurie !

Hans, qui n'avait pas remarqué le trouble de la vieille dame, s'avança nonchalamment vers les chiens. Ceux-ci, pourtant, au lieu de lui faire fête comme à leur accoutumée, reculèrent en gémissant et tentèrent de se fondre dans les murs, sous le regard courroucé de Lokini.

— Ah ! Mes merveilles ! Regardez, mon cher Jonas ! Voyez leurs yeux, ils sont tout à fait exceptionnels !

Hans tapota le crâne du plus petit :

— Celui-ci a des yeux grands comme des tasses à thé !

Il passa au suivant :

— Lui, il les a comme les roues d'un moulin !

Puis il tira légèrement l'oreille du dernier :

— Et lui, c'est de loin mon préféré — ses mirettes sont semblables à la tour ronde de Copenhague !

Jonas gronda comme l'orage, parut grandir, sa tête touchant presque le plafond. Ses cheveux rouge feu volèrent autour de son visage, qui se métamorphosa en un masque grotesque :

— Alf hildr (7) — es-tu devenue complètement aveugle ou sénile avec l'âge ? Tu ne vois pas qu'un Conteur te fait l'honneur de sa visite ? Sers-nous donc ta meilleure Hvidtøl et renvoie tes chiens dans la courette.

Il se tourna vers Hans, qui le regardait médusé, et lui frappa le front de la paume de sa main en s'écriant :

— Oublie ! Oublie ! Oublie ! Nous sommes venus prendre une bière chez Alvilda. Elle possède trois chiens — des bâtards de dogue, peut-être — pour garder sa taverne des malfaisants. Ils sont hargneux, robustes et obéissants, mais rien de plus. Rien d'extraordinaire !


Et + un ! 


Hans se tenait à la fenêtre de sa chambre, le regard perdu dans la contemplation de la tempête de neige qui se déchaînait derrière les vitres. Les flocons tourbillonnaient en une danse frénétique, métamorphosant le paysage en une scène fantasmagorique où les voiles des vaisseaux semblaient se fondre dans les nuages, tandis que ces mêmes nuages enveloppaient la ville d'une chape aussi lourde qu'un édredon et aussi froide que la glace. 

Mais chez lui régnait une chaleur bienfaisante — le feu ronflait joyeusement dans le poêle, crépitant avec entrain. Sur le lit, le chat roux ronronnait paisiblement, roulé en boule. Tiens, il était de retour, le fugueur ! 

Hans se laissait envahir par une mélancolie profonde face à un monde qui lui semblait voué à disparaître : les belles choses et les gens de bien s'effaceraient, tout comme cette neige fondrait un jour. Et personne ne garderait le souvenir de l'odeur des fleurs chez la marchande, du bruit du port qui prenait parfois les allures d'un chant, des chiens fidèles d'Alvilda et de sa bière au goût incomparable, ni de la voisine à la santé fragile, ni du petit garçon, Kay, perdu dans la bourrasque deux jours auparavant. On ne l'avait d'ailleurs toujours pas retrouvé. Hans ressentait un remords inexplicable, comme s'il était en partie responsable de cette disparition.

Les gens oubliaient, comme Hans lui-même oubliait. Et il n'y pouvait rien ! 

Son regard dériva vers le bureau, où un nécessaire d'écriture semblait l'attendre en silence. Mais si, il y pouvait bien quelque chose ! 

Hans esquissa un sourire et, sous l'œil soupçonneux du chat, prit place devant sa table de travail. Il tira une feuille blanche, saisit sa plume, s'assura qu'elle était convenablement taillée et la plongea dans l'encrier. Dans un feulement brusque, le chat bondit sur son épaule, faisant vaciller sa main. Une large tache d'encre fleurit en haut de la page.

— Jonas ! s'écria Hans. Tu es insupportable, petit malfaisant ! Et quelle idée m'a pris de t'appeler Jonas ! Pourquoi pas Janus, pendant que j'y étais ! Ou Loki — tu es tout aussi retors que lui !

À ces mots, le chat sursauta et prit l'expression d'un innocent injustement calomnié, comme seuls les chats savent le faire, puis reporta son attention sur la feuille où Hans venait d'inscrire, juste sous l'éclaboussure :

Fyrtøiet (8)

Puis, en dessous :

Hans Christian Andersen.



FIN




Notes : 


(*) Le conte des contes — ce titre est emprunté à un film d'animation soviétique de Youri Norstein, sorti en 1979.


  1. Knippelsbro — Pont reliant le centre de Copenhague à Christianshavn. Au XIXᵉ siècle il donnait sur une zone portuaire très active. 
  2. Le bolværk — Terme danois désignant un ouvrage de bois formant le bord d'un quai ou d'un bassin, permettant notamment de s'approcher directement de l'eau. 
  3. Inderhavnen — Littéralement « le port intérieur » de Copenhague, la partie portuaire située entre la ville et l'île d'Amager, où se trouvent notamment les quais de Nyhavn et de Knippelsbro. 
  4. Nyhavn — Littéralement « le nouveau port ». Ce canal, creusé à la fin du XVIIᵉ siècle, était au XIXᵉ siècle un port très animé, bordé de maisons, d'auberges, de commerces et d'entrepôts. 
  5. Hvidtøl — Bière danoise traditionnelle, généralement légère et douce, très courante au XIXᵉ siècle. Le terme signifie « bière blanche ». 
  6. Un chat se promène tout seul, et tous les lieux se valent pour lui — Lokini paraphrase ici Le Chat qui s'en allait tout seul, l'une des Histoires comme ça de Rudyard Kipling, publiées en 1902. Cet anachronisme est entièrement issu de l'imagination de l'auteur de cette fiction. 
  7. Alf hildr — Le prénom Alvilda est issu du vieux norrois Alfhildr, composé de alfr (« elfe ») et hildr (« bataille »). Ici, Lokini donne une forme volontairement archaïsante du prénom de la vieille sorcière. 
  8. Fyrtøiet (« Le Briquet ») — Premier des quatre contes réunis dans le premier fascicule des « Contes racontés pour des enfants » de Hans Christian Andersen, publié à Copenhague chez C. A. Reitzel le 8 mai 1835. 





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