Contrainte 1 :
"Tu es en retard"
Contrainte 2 :
Quelqu'un éternue si fort qu'un autre sursaute
Jeannot et Koschey virent débouler dans leur clairière une jeune femme, visiblement en furie. Elle pointa Jeannot d'un doigt rageur et hurla :
— C'était donc toi, triple benêt, le voleur ! Et non ce Sac d'os ! Tu vas me le payer !
En un éclair, tout bascula. Koschey et Jeannot, qui se prélassaient sur leur plaid à pique-niquer et à bavarder sans une once de tension, bondirent sur leurs pieds en se plaçant face à elle. Koschey avait adopté une posture de combat magique : bras tendus, doigts recourbés comme des serres, un pied légèrement avancé, jambes fléchies, le corps raidi à l'extrême. À ses côtés, Jeannot semblait tout aussi prêt à en découdre — dans sa façon de se tenir, se reconnaissait sans peine quelque chose d'un art martial oriental, de l'aïkido, peut-être.
Koschey sembla se métamorphoser. Ce n'était plus un biker à l'allure hippie et soixante-huitarde, un vagabond des routes goudronnées, mais un sorcier d'une puissance redoutable et maléfique. Son visage émacié prit la netteté d'une lame aiguisée et mortelle ; les yeux noirs flamboyaient d'une lumière glaciale ; les lèvres s'affinèrent jusqu'à épouser ses dents acérées. Il était terrifiant, atroce et beau dans cette horreur, frôlant la frontière ténue qui sépare la beauté du hideux.
Jeannot évitait de le regarder, réservant toute sa concentration à leur visiteuse. Non, Koschey ne lui inspirait nulle crainte — bien au contraire, il l'admirait. À contempler seulement cette hideuse beauté et à percevoir l'aura de puissance qui l'enveloppait, il sentait son « Jeannot le petit » manifester son intérêt en se redressant. Ce n'était ni le moment, ni le lieu.
De plus, la mégère surgie des buissons bordant les allées méritait qu'on lui prête attention. Une véritable amazone, pour ne pas dire une walkyrie. Grande — non, très grande —, large d'épaules, silhouette d'athlète, les cheveux blonds tressés en natte courte, les sourcils contractés et les yeux plissés, pareils à des meurtrières. Mais ce qui captait avant tout le regard, c'était un neuf millimètres noir — peut-être un Browning —, qu'elle semblait avoir sorti de l'éther. Fermement tenue dans sa main droite, l'arme demeurait braquée sur Jeannot, sans le moindre tremblement, malgré la colère manifeste qui habitait la jeune femme.
Sa posture ne souffrait aucune ambiguïté : elle savait s'en servir. Jambes gainées de jean légèrement écartées, bras droit plié, coude calé dans la paume gauche.
Les protagonistes se faisaient face, figés dans l'instant. Il n'aurait pas fallu grand-chose pour que la violence se déchaîne.
— Je vais te tuer ! lança l'amazone.
Koschey laissa échapper un grognement sourd :
— Pour le tuer... Hmm ! Tu es en retard ! Ceux qui souhaitent la mort de cet imbécile — moi le premier — sont légion. Il te faudrait faire la queue…
Voyant la jeune femme ouvrir la bouche pour une répartie, Koschey se détendit imperceptiblement et, agile comme un serpent, bondit en avant, saisit son bras droit, le tordit, lui arracha son arme et l'envoya valser au loin. Il l'entoura alors de ses bras, immobilisant les siens le long de son corps et lui ôtant ainsi toute possibilité de mouvement.
Koschey ne semblait avoir eu le moindre recours à la magie — rien que la maîtrise de son corps puissant et agile. Ce spectacle fit hérisser les poils sur les bras de Jeannot et lui assécha subitement la bouche, et ce n'était pas du tout de la peur.
Tout en maintenant fermement sa prisonnière, Koschey ajouta :
— Pitoyable ! Fillette, si tu tiens une arme et souhaites occire quelqu'un, ne gaspille pas ton temps en bavardages — tire !
Jeannot, constatant que Koschey était parvenu à désarmer la furie, laissa la tension se dissiper et ajusta imperceptiblement sa posture, passant de « prêt à se battre » à « en état de vigilance ». Puis il s'adressa à lui :
— Et pourquoi toi, veux-tu me tuer ? Puis-je au moins le savoir ?
— Pour ta stupidité, tes chapardages, ta façon de commettre le bien et d'infliger la justice ! Et puis, ce n'est là qu'une façon de parler ! grommela Koschey sans relâcher l’intruse. Ce qui est bien plus intéressant, c'est de comprendre pourquoi elle, elle souhaite te tuer. Je suis presque certain qu'il s'agit de notre tireuse de la Corniche.
Il renifla sa prise, presque à la manière d'un limier sur une piste fraîche :
— Son sang empeste Morevna ! Il est dilué, pas plus d'un centième ! Je te l'avais bien dit, une descendante !
— C'est toi que je voulais flinguer, Sac d'os !
Ladite descendante redoubla de vigueur dans l'étreinte implacable de Koschey, qui, malgré les coups fort douloureux qu'il encaissait sur les chevilles, ne desserra pas son emprise :
— Vraiment pitoyable ! Morevna, je ne l'aurais pas retenue une minute ! Elle ne ratait jamais sa cible ! Honteux ! Où va le monde ! Les vrais bogatyrs (*), où sont-ils ?
Koschey feignit d'être affligé, ce à quoi Jeannot ne crut pas une seconde. Il soupira :
— Arrête ton char, ou ta Gold Wing, si tu préfères !
Puis il se réinstalla sur le plaid avec une certaine désinvolture, se versa un verre de vin et le leva en direction de personne en particulier :
— Et si l'on parlait en personnes civilisées, sans insultes, sans coups, sans armes ? On s'installe, on savoure un peu de cet excellent rosé. Qui sait...
La femme tenta une ultime fois de se dégager, puis parut se résigner et laissa tomber entre ses dents :
— Une trêve ! J'y consens ! Ce benêt a raison ! Lâche-moi, Sac d'os !
— J'ai dit pas d'insultes ! s'écria Jeannot, tout en versant le vin dans les verres.
Koschey, à contrecœur, libéra sa captive. Tous trois s'installèrent alors sur le plaid : Jeannot appuyé contre l'épaule de Koschey, ce dernier adossé au tronc d'arbre, le bras entourant les épaules de Jeannot.
— À qui a-t-on le déplaisir... ?
— Marie, se présenta-t-elle en prenant place en face. Et vous, je sais fort bien qui vous êtes ! Koschey Sac d'os et son toutou Jeannot, peu importe ce que mentionnent vos passeports actuels et votre nouveau pedigree !
Elle renifla avec dédain :
— Et le déplaisir est entièrement partagé ! Si vous ne vous dressiez pas entre moi et mon héritage... Je ne suis pas sanguinaire ! Jamais je ne vous aurais traqués ni cherché à vous tuer, malgré les injonctions de ma vénérable aïeule !
Puis elle s'adressa directement à Jeannot :
— Rends-moi la lampe, et vous n'entendrez plus jamais parler de moi ! Sinon...
— Tu veux cette vieillerie ? Elle traîne quelque part dans mon appart’ à Paris ! Impossible de m'en débarrasser ! Je l'ai jetée à la poubelle, oubliée lors d'un déménagement, abandonnée dans la geôle des sarrasins, dans la cellule d'un poste de police...
À ces mots, Koschey haussa le sourcil d'un air interrogateur. Jeannot s'expliqua avec une pointe de gêne :
— Une manif en mai soixante-huit, je t'expliquerai.
Puis il se passa la main sur le visage comme pour chasser un souvenir — en réalité pour effacer le sourire déplacé qui lui étirait les lèvres : Koschey se faisait du souci pour lui ! Il poursuivit :
— Bref, cette lampe me suit partout ! Je ne peux ni la jeter, ni la perdre, ni la vendre. Jamais essayé de l'offrir — ça marchera peut-être. Alors prends-la ! Et étouffe-toi avec ! Bon débarras de l'une comme de l'autre !
Marie ne sembla pas prêter la moindre attention aux paroles venimeuses de Jeannot. Elle bondit sur ses pieds en s'exclamant :
— Paris ? Alors qu'attendons-nous ?
— De terminer ce vin, peut-être, répondit Koschey avec un flegme souverain, en remplissant leurs verres à nouveau. (Bizarre, du reste — à quel moment avaient-ils eu le temps de vider les premiers ?)
Chose étrange, le niveau de la bouteille ne semblait guère vouloir baisser — et ne baissa pas davantage pendant un long moment, en dépit des remplissages successifs. Tout se passait comme si le contenu excédait le contenant, ou que la bouteille fût plus vaste à l'intérieur qu'en apparence. Mystère. Ce qui ne souffrait aucun doute, en revanche, c'est que lorsque le soleil déclina sur La Pinède de la Turbie, les rares promeneurs attardés entendirent des chansons paillardes, entonnées à trois voix a cappella, s'élever dans l'air embaumé du soir, suivies de rires et de jurons.
***
L'appartement parisien de Jeannot, trois mètres sur trois, vue sur une cour et les poubelles, les accueillit par l'ombre des rideaux tirés, la chaleur étouffante du toit pesant sur cette mansarde et l'omniprésence de la poussière.
Les voyageurs, en y pénétrant, furent littéralement frappés — et ce n'est nullement une figure de style. Un ballon de football, posé en équilibre précaire sur une étagère, s'abattit sur le crâne de Koschey, qui, avec l'aisance d'un basketteur accompli, l'expédia au loin d'un geste vif. Le ballon rebondit sur l'épaule de Jeannot, puis heurta le visage de Marie, avant d'achever sa trajectoire contre la fenêtre, qui répondit par le tintement sinistre du verre brisé.
Les explorateurs de cette terra incognita qu'était l'appartement de Jeannot se prirent ensuite les pieds, tour à tour, dans un sac-poubelle bien rempli — que faisait-il donc au beau milieu du studio ? — se cognèrent les chevilles contre une table basse, puis contre le clic-clac déplié.
— C'est quoi ce capharnaüm ? chuchota Marie, impressionnée.
Jeannot se redressa avec une certaine fierté :
— Nous avons convenu : pas d'insultes ! C'est ma coquette studette tout confort, avec vue imprenable !
Puis il conclut avec nettement moins d'assurance :
— Du moins, c'est ainsi que l'agent immobilier l'a décrit !
Koschey ricana et, faute de meilleur endroit, se laissa choir sur le canapé clic-clac :
— Benêt un jour, benêt toujours ! Bon, remet à cette demoiselle la vieillerie qu'elle convoite tant et partons !
— Où ?
— Rendre une visite des plus cordiales à ton agent immobilier ! trancha Koschey.
Marie, qui avait enfin recouvré l'usage de la parole — réduite au silence jusqu'alors par l'admiration, sans nul doute —, tendit la main avec une autorité sans appel :
— Ma lampe ! Je ne demeurerai pas une seconde de plus que nécessaire... dans ce... dans ce... dans cette coquette studette !
L'heure qui suivit fut entièrement vouée à des recherches qui tenaient davantage de la fouille archéologique que du simple rangement. Une expédition dans les strates du temps, où chaque couche révélait son lot de surprises. Il en émergea des objets aussi bien étranges qu'ordinaires : une chauve-souris en caoutchouc, un masque inca, une chaussette orpheline, un couvercle de tupperware XXL orphelin lui aussi, des castagnettes, un attrape-rêves orné de plumes et un élégant boa rose, également en plumes. Le tout s'accompagnait d'essaims de nuages de poussière épaisse qui finirent par provoquer les éternuements de Marie — assez discrets — puis ceux de Koschey, d'une vigueur suffisamment tonitruante pour faire sursauter Jeannot, lequel semblait, quant à lui, parfaitement immunisé contre ce fléau.
Enfin, Jeannot brandit un objet qui semblait être en cuivre, recouvert d'une crasse paraissant vieille de plusieurs siècles, et s'exclama :
— J'ai trouvé !
Marie le lui arracha des mains et l'examina sous toutes ses facettes. Elle tira alors de sa poche un calepin, y consulta quelque chose, puis porta sur l'objet un regard encore plus scrutateur avant de prendre la parole :
— Tu es certain que c'est elle ? Quelle saleté ! On distingue à peine ce que c'est ! Tu ne l'as jamais nettoyée ?
— Pour quoi faire ? s'étonna Jeannot, tout à fait sincèrement.
— Pour qu'elle soit propre ! grommela Marie. La faire briller un peu, quoi !
Fidèle à elle-même, elle joignit aussitôt le geste à la parole, frottant résolument la lampe — devançant d'une fraction de seconde le « Non » de Koschey.
La lampe sembla s'échauffer entre ses mains avant de devenir brûlante. Marie poussa un cri de douleur vive, presque insoutenable, et la lâcha. L'objet tomba sur le sol avec un bruit mat, tourna sur lui-même et, dans un crépitement électrostatique, quelque chose — ou quelqu'un — commença à s'en extraire.
Note :
(*) Bogatyrs - équivalent des chevaliers. Ils sont très présents dans le folklore salve.