Contrainte 1 :
Un pique-nique
Contrainte 2 :
Un objet est dérobé
Marie Mortine déambulait sans hâte dans les allées ombragées de La Pinède de La Turbie. Les aiguilles de pin bruissaient doucement sous ses pas, tandis que l'odeur de romarin et de thym réchauffés par le soleil lui effleurait les narines. Son compas intérieur guidait sa marche avec une précision qu'aucun GPS n'aurait su égaler. Ses jambes la portaient d'elles-mêmes dans la bonne direction. Elle pouvait s'abandonner au processus, laisser son esprit se dissoudre dans le chant des cigales et se perdre dans les souvenirs.
...Elle a six ans et entre au CP. Elle est heureuse de s'affranchir de l'autorité de sa grand-mère, qui avait mis son veto sur l’école la maternelle — instruction à domicile, sans discussion possible. Marie se réjouit : elle va enfin se faire de nombreuses amies. Mais sa joie se fracasse sur un « Eh ! La Morte ! » railleur. Depuis ce jour, elle ne supporte plus son nom de famille.
...Elle a dix ans et dépasse d'une tête tous les enfants de sa classe, filles et garçons confondus. Elle courbe le dos, rentre la tête dans les épaules — rien n'y fait, elle demeure la plus grande. On la surnomme la Perche, mais la Morte du premier jour scolaire n'est pas non plus oubliée, et Zombie, par association d'idées, lui colle également à la peau.
...Elle a quinze ans. Plus grande et plus robuste que les autres filles — et que la plupart des garçons, également —, personne ne songe plus à lui infliger des sobriquets ; le surnom de Zombie appartient désormais au passé. Elle court vite, frappe fort. La boxe thaï l'a forgée ; le biathlon l'a révélée, et elle y excelle. À ski, elle dévore la piste et ses tirs sont précis. « Elle atteindrait l'écureuil dans l'œil », disent les anciens.
...Elle a vingt ans. Championne de biathlon, elle est la fierté de sa Bresse natale et de toute la région — plus personne ne se risque à railler sa stature ou sa musculature. Le jour de ses vingt et un ans, elle reçoit une lettre la conviant chez un notaire à Gérardmer. Et son existence bascule.
Elle s'en rappelait comme si c'était hier.
Parmi les cartes de vœux reçues ce jour-là, une enveloppe à l'apparence plus officielle que les autres avait retenu son attention. Elle l'avait ouverte en premier. À l'intérieur se trouvait un courrier émanant d'un cabinet notarial, la conviant à se présenter dans ses locaux afin de traiter une affaire de succession. Ses parents et ses grands-parents étant toujours en vie et, à sa connaissance, n'ayant aucun « oncle d'Amérique », sa curiosité en fut vivement piquée.
Elle s'y rendit dès la semaine suivant la fête mémorable de sa majorité absolue. Trouver la demeure abritant le cabinet du notaire lui donna bien du fil à retordre. L'adresse consignée sur la lettre la conduisit vers un terrain vague clôturé, au centre duquel subsistaient les vestiges d'une construction. Elle se frotta les yeux et regarda de nouveau : la maison était bel et bien là, érigée dans le style 1900, ceinte d'un jardin soigneusement entretenu. La porte s'ornait d'une plaque désuète en cuivre — « Maître Leschak, notaire ». « Leschak — son nom est pire que le mien, il ressemble à Leschiy, esprit maléfique des forêts des contes slaves », songea-t-elle, avant d'actionner l'antique heurtoir.
Le notaire correspondait en tout point à son patronyme : il évoquait quelque vieux gnome maléfique, engoncé dans une redingote d'une autre époque, que venait parfaire un monocle cerclé d'or. Il lui fit signe de prendre place sur le siège réservé aux visiteurs et, en guise de salutation, coassa :
— Avant de traiter avec toi, je dois procéder à une vérification.
Avant qu'elle eût le temps de réagir ou de formuler la moindre question, le petit notaire — avec une vivacité que son grand âge ne laissait nullement présager — lui saisit la main droite d'un geste d'une précision et d'une rapidité de serpent. De l'ongle pointu et noirci de son pouce, il lui entailla le majeur. Une grosse goutte de sang s'y forma aussitôt.
Saisie de terreur, elle se débattit en tentant vainement de s'échapper, mais l'être — qui ne semblait plus tout à fait humain — la retenait avec une poigne inflexible. Il fit alors quelque chose qui l'effraya bien davantage encore : la créature, qui avait été un notaire l'instant d'avant, ouvrit la bouche. Une langue semblable à celle d'un reptile en jaillit et ramassa le sang sur son doigt. Il se pourlécha ensuite avec une délectation manifeste, puis la relâcha.
— C'est bien toi ! prononça-t-il avec satisfaction, en recouvrant une apparence tout à fait humaine.
Puis il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un coffret en bois, fendillé par endroits, mais conservant encore quelques dorures. Il le lui tendit :
— Ton héritage, fais-en bon usage !
Dès qu'elle effleura la boîte, tout se mit à tournoyer autour d'elle et elle se retrouva au beau milieu du terrain vague, près de ce qui avait jadis été les fondations d'une maison. Sans la douleur lancinante à son doigt, qui saignait encore, et sans le coffret qu'elle serrait dans sa main, elle aurait pu croire avoir fait un rêve.
Le frémissement de l'aiguille de son compas intérieur la tira de ses réminiscences — nul doute, elle approchait de sa destination.
Elle s'immobilisa et tendit l'oreille. Deux voix se distinguaient : l'une légèrement éreintée, teintée de remords, l'autre autoritaire et condescendante.
Un sourire froid se dessina sur les lèvres de Marie — ce sourire prédateur qui n'atteignait jamais les yeux. Elle écarta un peu les broussailles longeant le sentier, juste assez pour voir sans être vue.
Le tableau idyllique qui s'offrit à elle élargit son sourire : une petite clairière, un pin parasol, un plaid étendu en dessous, un panier de pique-nique, des victuailles et une bouteille de rosé. Sur le plaid, le dos appuyé contre le tronc, se trouvait celui qu'elle cherchait depuis si longtemps — le vil voleur, Koschey, que son aïeule Maria Morevna lui avait enjoint de punir, et mieux encore d'occire, condition sine qua non pour obtenir le reste de son héritage. Sur ses genoux reposait la tête blondasse de Jeannot, à qui Morevna demandait, dans son testament, de laisser la vie sauve dans toute la mesure du possible.
La main de Koschey reposait sur l'épaule de Jeannot, précisément à l'endroit où la balle l'avait atteint. Nulle trace ne subsistait de l'incident, hormis un maillot lacéré.
Marie jura sourdement entre ses dents : Koschey s'était révélé un sorcier bien plus puissant qu'elle ne l'avait pensé. Il était parvenu à guérir une blessure par balle ensorcelée, selon la méthode que Marie avait tirée du grimoire découvert dans le coffret.
Ce coffret recélait bien des trésors, beaucoup plus que sa taille modeste ne l'eût laissé supposer : des fioles d'élixirs, des artefacts, des sachets d'herbes magiques, un grimoire et une lettre.
Marie était tendue comme la corde d'un arc, prête à l'action. Elle sortit de sa poche une fiole renfermant un liquide verdâtre et épais, puis s'apprêta à la lancer. Quelque chose la retint — la curiosité, peut-être, ou le nom de son aïeule prononcé par Jeannot. Elle rangea l'élixir ; elle aurait toujours le temps d'y recourir. D'un geste nonchalant, elle fit décroître l'intensité du chant des cigales et s'apprêta à écouter. Ce qu'elle entendit la fit bouillir d'indignation et de colère.
— Alors, tu es certain qu'il ne s'agissait que d'une descendante de Maria Morevna ?
La voix de Jeannot vacilla en prononçant ce nom.
— Absolument, j'ai bien perçu sa magie sur la balle, mais ce n'est pas elle. Morevna était longévive, certes, mais pas à notre manière — pas au point de traverser des siècles ! Allez, mange ce sandwich et bois un peu de vin, tu as besoin d'un remontant ! gronda la voix rocailleuse du Koschey. Cesse de trembler comme un lapin, sa descendante n'est pas Morevna, nous en viendrons à bout !
Marie perçut le bruit d'une personne qui se déplaçait, le son du vin qu'on versait, puis — après un silence le temps de vider un verre — la conversation reprit.
— Mais qu'est-ce qui t'a pris d'épouser cette mégère ? Je connais tes goûts en la matière, elle n'y correspond guère ! s'indigna Jeannot.
Koschey pouffa :
— Tu as raison, elle n'y correspond pas, il lui manque quelque chose d'essentiel. Mais c'était une bogatyrka, une femme chevalier, si tu préfères. Elle m'a vaincu en combat singulier et traîné jusqu’à l'autel. Comme je me suis révélé un mari peu commode — et dans les plaisirs d'alcôve, d'une inutilité totale avec une femme —, elle m'a enchaîné dans le cellier avant de partir en quête de quelqu'un de plus docile. Toi ! À mon tour de te retourner ta question : qu'est-ce qui t'a pris d'épouser cette mégère ?
Jeannot soupira, sur la défensive :
— Je ne savais pas que c'était une mégère ! J'avais besoin d'une épaule rassurante pour me soutenir après la mort de mes parents royaux. Mes frères avaient leurs familles, mes trois sœurs, je les avais casées dans les royaumes voisins, et je me sentais seul ! Comment aurais-je pu savoir qu'elle avait déjà un époux ? Et qu'elle avait le cœur aussi dur que ses muscles ?
— Et c'étaient bien ses muscles qui t'avaient attiré, mon lapin ? Toujours un petit faible pour les Musclors ? railla Koschey.
— Tu vas voir, les Musclors ! Je vais te faire voir ! entendit Marie, puis suivit le bruit d'une lutte et de rires étouffés.
— Bref, reprit la voix essoufflée de Jeannot, je l'ai épousée et les premiers temps tout allait à merveille. Elle était charmante avec moi, elle me portait littéralement dans ses bras. Et ce n'est pas là une figure de style ! Je me sentais en sécurité !
— Et puis un jour...
— Et puis un jour elle est partie disputer un tournoi, et moi je n'avais nulle envie de l'accompagner. Alors elle m'a dit : reste, fais ce que tu veux, va où tu veux, mais n'ouvre pas la porte du cellier.
— Cela ne t'a rien rappelé ? Le conte de la Barbe Bleue, par exemple ? ricana Koschey. Et comme dans ce conte, pour mon plus grand bonheur, tu n'as pas su résister à ta curiosité.
Bruit de papier, suivi d'un juron :
— Quel maladroit ! Tu ne tiens rien dans les mains ! Ton sandwich est à présent couvert d'aiguilles de pin sèches ! Je m'étonne même que tu aies réussi, dans le temps, à me délivrer de mes liens !
— Je n'ai fait que te donner à boire ; les chaînes, tu les as rompues toi-même, objecta Jeannot. J'ai eu pitié, tu étais si maigre... (*)
— C'est mon état naturel !
— Je ne le savais pas à ce moment-là ! Passons ! Tu m'as raconté ton histoire, j'ai eu pitié et je t'ai laissé partir !
Il marqua une légère hésitation, puis reprit :
— Je me sentais écartelé entre l'indignation — ma douce Morevna était bel et bien bigame ! — et la crainte, car elle traitait fort mal ses maris. J'avais ton exemple devant les yeux ! Alors moi aussi j'ai pris mes jambes à mon cou !
— Sans rien ? Ni arme, ni bagages ? C'est tout toi !
Le sarcasme de Koschey était presque palpable.
— Tu as tout faux ! s'écria triomphalement Jeannot. J'ai emporté les armes, les bagages et même un petit souvenir !
— Un souvenir ? Je ne te savais pas chapardeur !
— Oh ! Un tout petit rien : un incident, une bêtise (**), chantonna Jeannot. Une vieille lampe à l'huile orientale en cuivre. Vraiment pas un objet de grande valeur. Elle traîne encore quelque part dans mon appart'.
Marie vit rouge. Elle écarta les branchages et déboula comme une furie dans la clairière :
— C'était donc toi, triple benêt, le voleur ! Et non ce Sac d'os ! Tu vas me le payer !
Note :
(*) Ce sujet s'inspire en partie du conte folklorique slave Maria Morevna, retranscrit par Alexandre Afanassiev.
(**) Paroles de chanson : Tout va très bien, Madame la Marquise (1935)