Saeko n’avait rien vu venir.
C’est ce qu’elle se répéterait plus tard, et c’était bien là le problème. Elle était inspectrice. Son métier consistait à voir venir les choses.
Tout avait commencé par une rumeur, comme souvent à Shinjuku. Un indic, dans un bar de Kabukichō, lui avait glissé entre deux verres que Ryo Saeba ne draguait plus. Qu’il avait expédié une cliente superbe sans même lui lancer un regard. Qu’il rentrait dans les cabarets pour en sortir aussitôt. Qu’il réglait ses affaires en un temps record, proprement, sans un mot de trop. Saeko avait ri. Puis elle avait entendu la même chose d’un collègue de la brigade, qui avait récupéré trois tireurs désarmés sur le parking de Haneda.
— Du travail impeccable, avait dit le collègue. Presque inquiétant.
Presque inquiétant. Le mot lui était resté.
Elle passa au Cat’s Eye le lendemain. Miki l’accueillit avec une tasse et un visage fatigué. Falcon essuyait des verres derrière le comptoir, plus silencieux encore que d’habitude.
— Kaori est partie, dit Miki, avant même qu’Saeko ait posé sa question.
Saeko reposa sa tasse.
— Partie ? Comment ça, partie ?
Miki raconta. Le mot sur la table, le téléphone, la chambre vide, les boîtes dans le réfrigérateur. Ryo qui ne mangeait plus, ne dormait plus, travaillait comme une machine. Et avant ça, les semaines où Kaori avait changé : le sport à l’aube, les cheveux qui poussaient, ce calme étrange, ce sourire poli qui ne voulait rien dire.
— On l’a vue changer pendant deux mois, dit Miki. On sentait que quelque chose n’allait pas. Mais on ne savait pas quoi. Elle ne voulait pas en parler.
— Elle ne voulait pas qu’on lui pose la question, ajouta Falcon de sa voix grave.
Saeko resta longtemps sans rien dire. Elle essayait de se rappeler la dernière fois qu’elle avait vu Kaori. Vraiment vue. Pas croisée de loin. Elle ne s’en souvenait pas. Des semaines, au moins. Plus, peut-être.
Puis une image lui revint. Un dossier, un après-midi, il y avait un peu plus de deux mois. Elle était au téléphone, face à la fenêtre, quand elle avait entendu la porte s’ouvrir doucement derrière elle. Elle s’était retournée : une secrétaire entrait sur la pointe des pieds, une enveloppe à la main. La jeune femme l’avait posée sur son bureau, avait fait un petit signe d’excuse pour ne pas l’interrompre, et était ressortie sans un mot. Un rapport de Ryo. Saeko en avait déduit que Kaori l’avait laissé à l’accueil sans monter, et que la secrétaire s’était chargée de le lui apporter. Elle s’était juste étonnée que Kaori ne soit pas venue la saluer. Elle avait pensé qu’elle était pressée. Elle n’y avait plus songé.
C’est en écoutant Miki, au Cat’s Eye, que ce détail se mit soudain à la gêner. Kaori ne laissait jamais les rapports de Ryo à l’accueil. Elle montait toujours. Elle entrait toujours dire bonjour.
Et Saeko se souvint avec qui elle était au téléphone, ce jour-là.
Sayuri.
De retour au commissariat, elle essaya de contacter la secrétaire mais sa journée de travail était finie.
Saeko s’enferma dans son bureau.
Elle sortit le registre de ses appels. La date était facile à retrouver : Sayuri l’appelait rarement, et toujours depuis New York, un indicatif qu’on ne pouvait pas manquer. L’appel avait duré vingt-trois minutes. Il s’était terminé à 16 h 41.
Elle descendit à l’accueil. Le planton de service ce jour-là s’en souvenait vaguement.
— Mlle Makimura ? Oui, elle est passée. Elle a dit qu’elle avait un dossier pour vous. Je l’ai laissée monter, elle connaît le chemin.
— À quelle heure ?
— Je ne sais plus exactement. Fin d’après-midi. Avant cinq heures, en tout cas.
Saeko demanda les enregistrements de la caméra du couloir. Le technicien mit vingt minutes à retrouver la bonne journée. Puis il tourna l’écran vers elle.
16 h 27. Kaori apparaissait au bout du couloir, le dossier serré contre elle. Elle avançait d’un pas tranquille. Elle s’arrêtait devant la porte entrouverte. Elle levait la main pour frapper. Elle hésitait.
Elle se penchait, posait le dossier contre le chambranle.
Et puis elle ne bougeait plus.
Sur l’écran en noir et blanc, à peine nette, la silhouette de Kaori restait figée dans le couloir. Une minute. Deux. Trois. Le compteur défilait. Saeko savait exactement ce qu’elle était en train de dire, à ce moment-là, face à la fenêtre, le dos tourné à la porte. Elle s’entendait encore.
« Cela fait 8 ans, Sayuri. Si Ryo n’a toujours rien dit à Kaori, je ne pense pas qu’il faille s’attendre à ce qu’il lui révèle un jour que vous êtes sa sœur. »
À 16 h 33, Kaori reculait d’un pas, puis d’un autre. Elle se retournait. Elle marchait vers la sortie, lentement, une main posée contre le mur comme pour ne pas tomber.
À 16 h 38, une secrétaire passait dans le couloir avec une pile de courrier. Elle remarquait l’enveloppe contre le chambranle, la ramassait, poussait doucement la porte et entrait. Quelques secondes plus tard, elle ressortait les mains vides.
Saeko ferma les yeux. Ce n’était pas à l’accueil que Kaori avait laissé le dossier. C’était là, devant sa porte, pendant qu’elle parlait.
— Vous voulez que je vous fasse une copie, inspectrice ? demanda le technicien.
Saeko ne répondit pas tout de suite. Elle regardait l’écran, le couloir désert, la porte entrouverte.
— Non, dit-elle enfin. Ce ne sera pas nécessaire.
IX. L’appel
Il était presque minuit quand elle composa le numéro.
Ryo décrocha à la deuxième sonnerie. Il ne dormait pas, évidemment.
— Bonsoir Saeko. C’est pour une mission gratuite ?
Sa voix était faussement enjouée et ne dupa pas son interlocutrice que ferma les yeux.
— Ryo, il faut que je te parle de Kaori.
Une grande respiration silencieuse. Quand Ryo reprit la parole, sa voix était devenue basse, plate, parfaitement maîtrisée. Saeko la connaissait. C’était celle qu’il prenait juste avant de dégainer.
— Je t’écoute.
— Je pense savoir pourquoi elle est partie.
Le silence, cette fois, fut plus long. Saeko l’entendit respirer, de l’autre côté. Elle s’assit sur le rebord de son bureau, face à la fenêtre, exactement là où elle se tenait ce jour-là.
Elle lui raconta tout. Le coup de fil de Sayuri, qui hésitait à revenir à Tokyo pour dire enfin la vérité à Kaori, et qui voulait se coordonner avec Ryo. Sa propre réponse, franche, trop franche. Qu’il ne fallait pas compter sur lui. Qu’il avait conseillé à Sayuri d’attendre et d’observer. Que Hideyuki lui avait tout confié avant de mourir et qu’en huit ans, il n’avait rien dit. Qu’elle ne comprenait pas pourquoi, mais qu’il avait ses raisons.
Puis elle lui raconta le dossier contre le chambranle récupéré par la secrétaire. Le registre des appels. Le planton. La caméra. Les six minutes pendant lesquelles Kaori était restée immobile dans le couloir.
— Elle a tout entendu, Ryo. Tout. Et c’est moi qui l’ai dit.
Elle attendit. Elle s’attendait à une colère, à un sarcasme, à une de ces phrases coupantes dont il avait le secret. Rien ne vint.
Il y eut seulement un bruit sourd, comme celui de quelqu’un qui s’assoit brusquement. Ou qui se laisse tomber.
— Deux mois, dit-il enfin d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas. Elle a su pendant deux mois. Elle vivait ici, à côté de moi. Elle me faisait à manger. Et elle savait.
— Ryo…
— Je la voyais plus distante tout en étant aussi présente, mais je n’ai jamais rien demandé.
Saeko ne trouva rien à répondre.
— Elle a dû croire que je m’en fichais, poursuivit-il, plus bas. Que je la gardais ici comme… Elle a dû croire que je lui avais volé sa sœur.
— Tu avais certainement tes raisons.
— Mes raisons. — Il eut un petit rire sans joie. — Au début, oui. Elle venait de perdre Hideyuki. Je ne pouvais pas lui enlever aussi son nom, son histoire, tout ce qu’elle croyait être. Je ne voulais pas lui infliger un double deuil. Et puis après… après, chaque année, c’était plus difficile. Plus je me taisais, plus il devenait impossible de parler. J’ai juste été le plus grand des idiots. Peut-être un monstre à ses yeux. Je n’avais pas de raisons. Je n’avais pas d’excuses.
— Et le fait que tu avais peur de la perdre car elle compte beaucoup pour toi. Beaucoup plus que ce que tu essaies de faire croire à la terre entière ? A défaut d’être une excuse, c’est une raison, n’est-ce pas Ryo ?
La voix de Saeko se faisait basse et résonnait violemment dans la poitrine de Ryo. Il ne répondit pas.
Saeko sentit sa gorge se serrer. Le silence se prolongeait. Elle se ravisa :
— De toute manière tout est ma faute. Je suis désolée, Ryo. Si j’avais fermé cette porte…
— Ne t’en veux pas. Tu n’as dit que la vérité à Sayuri.
Un long silence encore. Puis, d’une voix plus ferme, presque celle du professionnel :
— Saeko. J’ai besoin que tu m’aides à la retrouver.
Elle se redressa.
— Je ne veux pas la ramener. Je ne veux rien lui imposer. Si elle veut partir, elle partira. Mais, je lui dois des excuses.
Saeko ne réfléchit pas une seconde.
— D’accord.
— Tu ne me demandes rien en échange ? Pas de mission, pas de service ?
— Pas cette fois.
Elle l’entendit souffler, un souffle qui ressemblait presque à un rire.
— Tu dois vraiment te sentir coupable.
— Oui, dit-elle simplement. Je commence demain à la première heure. Les compagnies aériennes, les gares, les hôtels, les locations. Elle a forcément laissé une trace quelque part.
— Pas forcément. Elle a appris avec moi.
— Alors on cherchera plus longtemps.
Elle raccrocha. Dehors, la ville brillait comme toutes les nuits. Saeko resta un long moment face à la fenêtre, puis elle se leva, alla jusqu’à la porte de son bureau et la regarda. Elle la ferma. Elle vérifia la poignée.
Puis elle s’assit, ouvrit un dossier vierge, et écrivit en haut de la première page : Makimura, Kaori.