GOODBYE CITY HUNTER

Chapitre 6 : Six jours

Par eloi10

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Le premier soir, Ryo ne toucha à rien.

Il remit la feuille sur la table, exactement là où elle l’avait posée, à côté du téléphone et de la puce. Il referma la porte de la chambre vide. Il referma le placard aux massues. Puis il s’assit sur le canapé, alluma une cigarette, l’écrasa aussitôt, et regarda le mur jusqu’à ce que le jour se lève.

Il ne dormit pas cette nuit-là. Ni la suivante.

Tu es libre.

Il avait toujours pensé que ce serait lui qui partirait. Ou qui mourrait, plus probablement, une nuit, dans une ruelle de Shinjuku, d’une balle qu’il n’aurait pas vue venir. Il s’y était préparé. Il avait même, parfois, imaginé ce qu’elle ferait après : elle pleurerait, elle se mettrait en colère contre lui, puis elle refermerait l’agence et retrouverait une vie normale, une vie qu’il n’avait jamais pu lui offrir. C’était presque une consolation.

Il n’avait jamais imaginé que ce serait elle. Qu’elle partirait debout, en pleine santé, après avoir rempli le congélateur.

Le troisième matin, il se rasa, s’habilla et descendit à la gare de Shinjuku. Il y avait deux XYZ sur le tableau. Il les prit tous les deux.

 

Il travailla.

Une affaire de chantage dans un club d’Akasaka, réglée en une nuit. Un homme d’affaires menacé par d’anciens associés, qu’il escorta jusqu’à l’aéroport sans ouvrir la bouche plus de dix fois. Les tireurs qui l’attendaient sur le parking du terminal ne virent même pas d’où venaient les balles. Ryo tira trois fois. Trois mains désarmées, trois armes au sol. Il n’avait rien perdu. Son œil était aussi sûr, sa main aussi calme. S’il y avait une chose qu’aucune douleur ne pouvait lui prendre, c’était ça. Il l’avait apprise trop jeune, dans une jungle où ceux qui laissaient leur cœur parler mouraient avant le matin.

La troisième cliente était ravissante. Vingt-cinq ans, des jambes interminables, une robe qui en disait long sur ses intentions de le remercier. Elle s’attendait visiblement au Ryo Saeba de la légende, celui qui bondit, qui bave, qui promet monts et merveilles contre un petit « mokkori ». Elle eut droit à un homme poli, précis, qui écouta son histoire sans l’interrompre, lui donna trois consignes de sécurité d’une voix neutre et régla son problème en vingt-quatre heures. Quand elle voulut l’embrasser pour le remercier, il recula d’un pas.

— Ce n’est pas nécessaire, dit-il.

Elle resta sur le trottoir, interdite, à le regarder s’éloigner.

 

Le soir, il allait dans les cabarets. Par habitude, parce que c’était ce que faisait Ryo Saeba, parce que le loft était trop silencieux. Les filles le reconnaissaient, criaient son nom, se pressaient autour de lui. Il s’asseyait, commandait un whisky, regardait le verre.

Il ne le buvait pas. Il n’y arrivait pas. L’odeur seule lui soulevait le cœur.

Au bout d’un quart d’heure, il posait quelques billets sur la table et se levait. Les filles protestaient. Il souriait vaguement, de ce sourire qu’il savait encore faire, et il sortait dans la nuit.

Il ne mangeait pas non plus. Le réfrigérateur était plein de boîtes étiquetées lundi, mardi, mercredi, et il ne pouvait pas les ouvrir. Il les regardait chaque fois qu’il ouvrait la porte pour prendre de l’eau. Ouvrir une de ces boîtes, c’était accepter qu’elle les avait cuisinées en sachant qu’elle partait. C’était manger son adieu.

Il ne la chercha pas.

Il aurait pu la retrouver. Il en était certain. Il connaissait tous les informateurs de Tokyo, tous les hôtels, tous les loueurs de chambres qui ne posent pas de questions. Il aurait suffi d’un coup de fil.

Il ne le passa pas.

Elle avait laissé son téléphone réinitialisé et la puce à côté. Ce n’était pas un oubli, ni un geste de colère. C’était un message, le plus clair qu’elle lui ait jamais adressé : ne me cherche pas. Kaori, qui l’avait poursuivi dans toutes les rues de Shinjuku pendant huit ans, qui avait toujours su le retrouver où qu’il se cache, avait pris soin de ne lui laisser aucune piste.

Il avait compris. Il respecterait ça. C’était peut-être la seule chose qu’il lui devait encore.

Et puis, au fond, il savait pourquoi elle était partie. Pas exactement, pas les détails. Mais il savait. Huit ans de silences, de pirouettes, de mots qu’il n’avait jamais dits. Huit ans à la tenir à distance pour qu’elle ne souffre pas si un jour il ne rentrait pas. Il avait pris ça pour de la protection. Elle avait dû finir par comprendre autre chose. Il avait clamé tant de fois son désir de liberté. Et elle, qui le suivait partout, n’aurait jamais été en mesure de construire sa vie.

Tu es libre. Comme s’il ne l’avait jamais été, depuis le jour où elle avait exigé, les yeux encore rouges de la mort de Hideyuki, de devenir sa partenaire.

 




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