Assis dans un fauteuil de la salle d’attente, Ryô rongeait son frein en préparant son plan de drague. Il n’eut pas à attendre longtemps, Rin Akari était ponctuelle, elle ouvrit la porte ; au même moment Ryô se précipita vers elle, mais d’un habile mouvement de volte-face, Akari s’effaça devant lui, le poussant sur le canapé, où il tomba assis à la renverse.
Non, elle ne prenait pas l’initiative d’un moment impromptu de Mokkori, mais elle tenait à ce que son patient soit confortablement installé, afin de profiter au maximum de sa séance. Ryô se dandina de ci, de là pour tenter de s’extirper mais les suspensions avaient vécu, et il se retrouva comme englué au fond des coussins.
« j’espère que c’est suffisamment confortable ? » Rin semblait avoir à coeur que tout se passe bien, et Ryô qui voulait se faire bien voir, acquiesça.
« Parfait ! Nous pouvons donc commencer. M. Saeba, qu’est-ce qui vous amène ? »
Fidèle à sa politique pitoyable de la poule crevée, Ryô se plaignit de fatigue, dépression, tristesse ...
« ces derniers mois, je n’ai envie de rien, je trouve ma vie si morne ! »
Il se voyait déjà consolé dans les bras de Rin, la tête serrée contre ses seins généreux, elle le bercerait en promettant de l’aider à retrouver le sourire…
Mais rien de tel ne se passa, Mme Akari lui demanda :
« vous sentez-vous déprimé dans votre vie privée, ou votre vie professionnelle ?
- plutôt dans ma vie privée…
(PB vie personnelle, nota Rin dans son calepin)
- avez-vous des problèmes dans vos relations avec votre femme ?
- non, je ne suis pas marié… [certaines femmes moralisatrices refusent toute relation sexuelle avec un homme marié, mieux vaut derechef lever le doute de ce côté, pensa Ryô]
- bien, peut-être des soucis avec la jeune femme qui est venue vous chercher ici l’autre jour ?
- « jeune femme » ? Ce travelo ??
(homosexuel refoulé ? Inscrivit de nouveau Rin)
- je suis désolée, je vous pensais hétérosexuel, veuillez excuser cette méprise…
- moi, homo ? Enfin vous m’avez regardé ? Jamais de la vie ! »
(que cet homme est compliqué… pensa Rin ; il ne reste plus qu’à lui tirer les vers du nez… )
« bon, reprenons : qui est cette jeune personne ?
- Kaori, ma partenaire.
- Vous voulez dire votre collègue de travail ?
- oui, c’est ça… à peu près… mais pas que…
- votre travail vous pose t-il aussi des problèmes ?
- non, ça roule… »
(bizarre, quand je les ai vus l’autre jour, il ne semblait pas… songea la thérapeute)
Pendant ce temps, Ryô cherchait nerveusement une cigarette dans ses poches. Un regard acéré de Rin l’arrêta net.
« Très bien, donc vous vous entendez bien avec cette collègue…
- partenaire, la coupa Ryô [le mot était sorti tout seul]
- pouvez-vous expliquer plus précisément ce mot ?
- hé bien nous sommes plus que collègues de travail, nous sommes partenaires. Du fait de la nature particulière de ce travail… nous sommes obligés d’habiter ensemble… Dans le même appartement…
- pouvez-vous préciser la nature de votre travail ?
- non, c’est… comment dire, confidentiel [d’ailleurs un peu de mystère ne me rendra que plus attractif, songea le pervers calculateur]
- d’accord, si je comprends bien, vous et votre partenaire partagez le même logement, est-ce cette cohabitation qui vous fatigue ou vous déprime ?
[il ne faudrait pas qu’elle pense que Kaori et moi sommes amants, pensa Ryô, je dois la détromper illico]
- oui, geignit Ryô, je ne comprends pas pourquoi, Kaori est si intransigeante… Non contente de partager mes heures de travail, elle se mêle de mes loisirs… Par exemple, à quelle heure je rentre le soir, avec qui je sors… Elle voudrait m’empêcher de boire, de faire la fête… Elle me persécute en fait… [Ryô, n’en fais pas trop!]
(colocataire psychorigide ? nota Rin, jalouse ? Frustrée?)
- ne pensez-vous pas que l’heure à laquelle vous rentrez le soir a une incidence sur votre travail du lendemain ? Peut-être que Kaori s’inquiète de savoir si vous allez être opérationnel… Ce qui ne peut se passer si vous manquez de sommeil ou êtes encore imbibé d’alcool… (Rin fronçait délicatement les sourcils en réfléchissant) … Quelles sont vos activités dans la cohabitation ?
- c’est tout ! C’est largement suffisant !! Elle me met déjà sans arrêt des bâtons dans les roues…
- bien, continua Rin en suivant son idée, lequel d’entre vous s’occupe des tâches ménagères ?
- c’est Kaori...
- qu’en est-il des tâches administratives ?
[Ryô faillit rigoler, ce n’était pas à lui, qui n’avait pas d’état civil, de remplir la déclaration d’impôts…]
- Kaori, bien sûr…
(pourquoi « bien sûr » ? s’insurgea Rin en son fort intérieur)
- la cuisine, les courses ?
- c’est Kaori, dieu sait comme elle cuisine mal pourtant… enfin elle s’est heureusement améliorée au fil des années, sinon je serais mort empoisonné… »
Rin se composa un visage professionnel devant ce macho invétéré, et le regarda fermement dans les yeux pour lui annoncer :
« Monsieur Saeba, je pense connaître la cause de votre dépression : votre vie n’a pas de but car vous n’êtes qu’un adolescent attardé. Vous vivez aux crochets de Kaori, votre partenaire, comme vous dites. Elle assume toute seule les tâches d’une personne adulte dans le foyer. Vous n’êtes qu’un boulet inutile. De là vient certainement votre sentiment d’impuissance… »
Profitant que Ryô ne répondait rien, éberlué, elle se pencha vers lui pour donner plus de force à ses paroles, et ajouta :
« nous allons, dans les prochaines séances, remédier à cela. je suis certaine que vous allez réussir, nous allons y arriver, je vous aiderai ! faites-moi confiance.
Je vous prie d’y réfléchir pour la semaine prochaine. Donnons-nous rendez-vous le même jour, à la même heure, si cela vous convient.
Mes honoraires sont de 13815 Yens, vous pouvez payer par carte bancaire ou bien en argent liquide »
Complètement hébété sous ce déluge d’insultes, Ryô pour la première fois de sa vie, ne voyait même pas le décolleté de son interlocutrice, ses yeux étaient fixés sur le regard sérieux et volontaire de la jeune femme. Machinalement, il sortit une liasse de billets de sa poche.
(Quel est donc le métier de cet homme ? Pensa Rin, serait-ce un yakuza ? Non, il n’a pas de tatouages… mais il se balade avec les poches pleines de billets… )
Puis elle glissa un reçu dans la main de Ryô, le poussa vers la porte du couloir, qui se referma derrière lui avec un « au revoir ! » plein de promesses.
Rin prit le temps de ranger soigneusement son argent dans une pochette, les notes dans son fichier de clients, classés par ordre alphabétique, qui était encore presque vide ; puis elle jeta un œil à son agenda : « prochaine patiente : Mlle Makimura » ; elle prépara donc un dossier avant de faire entrer sa cliente.