Tokyo Octobre 1958
— Azami, c'est de la folie !
— Nous n'avons pas d'autre choix !
Dans la pénombre de sa chambre, Azami tentait de maîtriser sa voix et de chuchoter. Droite et déterminée, elle s'avança vers Keiko et lui fit face. Elle soutint son regard acéré. Elle était bien la seule à oser le faire dans cette maison, elle le savait bien. Beaucoup craignaient la yakuza Kishi, la plus fine lame du clan.
Au premier coup d'œil, Keiko semblait chétive dans son costume d'homme occidental un peu trop grand pour elle. Mince, élancée et toujours vêtue de couleurs sombres, d'une chemise noire fermée jusqu'au dernier bouton et par une fine cravate de la même couleur, elle passait presque inaperçue. Parmi les autres membres du clan, on pouvait la prendre pour un jeune homme avec ses cheveux coupés toujours très courts. Ceux qui ne la connaissaient pas prenaient cette silhouette discrète pour jeune apprenti ou homme à tout faire inoffensif... Une incommensurable erreur pour ses adversaires.
Kishi Keiko cachait sa féminité depuis toujours. Elle avait rejoint l'organisation quand elle était encore adolescente et, pour une raison inconnue de tous, Haneki, le fils héritier de Teijo, avait accepté qu'elle le fasse en tant que garçon. Il l'avait formée personnellement au maniement des armes et lui avait transmis les valeurs du clan. Depuis qu'il lui avait offert un sabre, la jeune fille le gardait bien caché dans son dos, dissimulé par sa veste trop grande pour elle. Femme parmi les hommes, elle restait dans l'ombre et avait gagné peu à peu la confiance de Suki, la mère d'Azami. A la mort d'Haneki à peine trois ans après l'arrivée de Keiko dans le clan, les deux femmes avaient été liées par la tristesse et le deuil. C'est pourquoi, quand cela s'était avéré nécessaire, Suki et son beau-père lui avaient confié la garde de sa fille, trop entêtée et rebelle, qui s'était mis en tête de devenir institutrice dans un pays en pleine crise. Azami avait eu droit à un sursis, en quelque sorte, mais sous bonne escorte : Keiko, et uniquement Keiko.
La yakuza avait accepté la mission comme un honneur, même si elle avait le cœur partagé. D'un côté, elle était contente pour sa protégée, de l'autre, elle se disait parfois que la pauvre vivait une situation bien cruelle : goûter pour un temps déterminé à son rêve pour y renoncer ensuite quand le chronomètre aurait terminé sa course. C’était un sacrifice immense qu’elle faisait pour le clan mais personne ne semblait le voir. On ne voyait d’Azami qu’une petite peste effrontée et irrespectueuse des règles. De nombreuses fois, usant du sabre et de son autorité, Keiko avait fait taire les racontars quand elle en avait connaissance mais elle savait bien qu’on parlait quand même dans son dos ; et elle ne pouvait pas tout empêcher.
Aujourd'hui, le temps de la liberté s'était irrémédiablement écoulé ; et ce que Keiko craignait tant était arrivé : Azami ne voulait pas retourner dans sa cage.
La yakuza était en colère, mais pas seulement envers cette petite tête de linotte : envers son Oyabun qui avait accepté ce marché idiot, envers sa supérieure, Suki, qui en avait eu l'idée pour satisfaire les caprices de sa fille et qui n’en assumait pas les conséquences et envers elle-même qui avait accepté de veiller sur elle... et qui l'avait fait... nivelant de nombreux écueils, éliminant beaucoup de dangers, et pensant à tout ce qui aurait pu causer du tort à la jeune fille. Tout ou presque...
Keiko soupira. Les mains dans les poches de son large pantalon à plis, elle fusillait Azami du regard, qui le lui rendait bien. La femme en noir répondit enfin, d'une voix basse mais ferme :
— La fuite n'est pas une option. Ça ne fait pas partie de nos valeurs.
— Je m'en fiche. Je ne suis pas yakuza et lui non plus.
— Et l'honneur de ta famille, tu en fais quoi ?
Azami serra les poings :
— L'honneur ? Quelle blague ! Keiko, quel honneur y a-t-il à se remplir les poches au marché noir, à dépouiller les gens de leur argent dans les casinos et les bars ? Hein, il est où l'honneur d'obliger des femmes à faire payer les hommes pour coucher avec elles et à leur prendre la moitié de leurs gains ? C'est honorable, ça ? Notre pays peine à se relever de notre défaite, les gens ont parfois du mal à se nourrir et pendant ce temps, ma famille ne manque de rien et ne s'en cache même pas.
— Notre clan participe à l'effort de reconstruction. Et nous repoussons les mafias étrangères...
— En faisant le trafic à leur place ? Youpi, nous voilà sauvés !
Keiko croisa les bras, réprimant sa colère :
— Azami, tu vas trop loin. Ton grand-père redistribue ce qu'il peut, il fournit du travail à beaucoup de personnes et il permet à d'autres de le faire en sécurité.
— Oh, je le connais le beau discours, c'est bon.
— Et tu sais comme moi qu'au fond, tout ce que je dis est vrai.
— Peut-être oui, mais en attendant, c'est aussi illégal.
— Tu as raison, consentit Keiko. Certaines pratiques sont illégales.
— Et la drogue ? Tu en fais quoi, de la drogue ? Parce que la prostitution, on peut toujours argumenter qu'elle a toujours existé, mais la drogue ? On peut s'en passer de la drogue, et ça tue des milliers de gens !
Azami fixait son amie, les poings serrés, le regard brillant. Avoir passé du temps avec Masato avait peu à peu affirmé sa façon de percevoir les activités de son clan. Keiko le savait bien, ce n’était pas la première fois qu’elles avaient ce genre de conversations. Elle soupira, résignée à répéter encore et encore les mêmes arguments… parce qu’elle n’en connaissait pas d’autres :
— Je n'aime pas non plus cet aspect mais, il faut reconnaître que c'est un trafic lucratif qui permet de financer d'autres choses importantes. Sans ça, nos hommes ne pourraient pas être armés de façon performante face à nos concurrents, on ne pourrait pas demander aux forces de l’ordre de fermer les yeux sur certaines choses, certains seraient en prison, nous n’aurions pas de centre de soins ou d'école pour les quartiers pauvres et pas de...
— Stop. La fin ne justifie pas les moyens, je suis désolée.
Keiko ne répliqua pas. Elle s'agenouilla devant la petite table basse où reposait une théière fumante et deux tasses. C'était leur habitude, une sorte de rituel amical, à la fin de la journée. Quand elles se retrouvaient dans cette chambre et que Keiko s'était assurée que tout était en ordre, les deux amies partageaient alors une tasse de thé. Cependant, ce soir, le cœur n'y était pas et la discussion était devenue houleuse quand Azami avait annoncé son projet : quitter le Japon avec Masato.
Keiko continua à chuchoter :
— Azami, ce n'est pas le moment de tout remettre en question, tu veux bien ? Ta famille est un clan yakuza depuis plusieurs générations, que tu le veuilles ou non. Point. Il va falloir faire avec, c'est comme ça. Tu es l'héritière des Kusumoto, tu ne peux pas le changer.
— Ce n'est pas juste.
Keiko haussa les épaules puis désigna la place qui lui faisait face pour qu'Azami s'agenouille elle aussi. Il fallait tempérer la discussion si elle voulait lui faire entendre raison. Mais, la jeune fille croisait les bras, déterminée à ne rien lâcher. Keiko insista, restant immobile et silencieuse. Azami finit par céder. A contre-cœur, elle vint s'agenouiller devant sa tasse. Difficile de résister à la femme en noir. Quelque chose dans son regard vous intimait de ne pas trop discuter ses ordres.
Cette dernière poursuivit d'une voix douce :
— C'est vrai, ce n'est pas juste. Moi aussi, je préférerais vivre dans un monde où chacun pourrait faire ce qu'il veut, comme il veut et être heureux. Mais nous ne vivons pas comme ça ici. Nous avons tous des obligations, un rang, une place. Tout ça fait partie d'un tout qui maintient l'harmonie dans notre Empire. La tienne est de tenir ta promesse, de reprendre les rênes du clan et de lui permettre de perdurer.
— Je ne veux pas.
Keiko soupira profondément et baissa la tête. A la fois pour calmer sa contrariété face à cette gamine écervelée, mais aussi pour laisser s'écouler sa réelle tristesse. Elle avait toujours aimé Azami malgré son sale caractère et sa réputation de peste capricieuse. Elles étaient devenues amies avec le temps.
Après un long silence immobile, Azami passa la main par-dessus la table et la posa sur le bras de Keiko qui sursauta. Elles n'avaient pas l'habitude de se toucher : pas de familiarité avec les hauts membres de la famille. Azami affirma sa prise en insistant sur chaque mot :
— Je ne peux pas... Je... ne peux vraiment pas… faire autrement, Keiko. Je n'ai pas d'autre choix.
Keiko allait répliquer mais Azami poursuivit, la main toujours posée sur le bras de sa protectrice :
— Je ne veux pas épouser un type du clan. Grand-Père choisira un de ses lieutenants, je le sais bien. Je ne veux pas d'un yakuza comme mari.
— Ton grand-père choisira évidemment quelqu'un qu'il jugera digne de prendre sa place au moment venu, murmura Keiko. Mais, tu sais, certains ne sont pas trop mal. Tu pourrais finir par aimer ton mari, tu sais.
— Aucun ne me plait. Et, je ne veux pas aimer un autre homme. Je suis déjà amoureuse, répliqua sèchement la jeune femme en retirant sa main.
Nerveuse, elle se leva brusquement et se mit à faire les cent pas dans sa chambre. Keiko s'insurgea, veillant cependant à ne pas parler trop fort ; elles devaient rester discrètes : ici, les murs avaient parfois des oreilles, même si la chambre d'Azami occupait une aile isolée de la villa familiale.
— C'est un flic, Azami. Un putain de flic ! Et tu le sais depuis le début ! Je t'ai dit quoi quand il a fini son stage l'année dernière ? Tu te rappelles ?
Azami leva les yeux au ciel mais resta muette, arpentant toujours le parquet délicatement ciré.
— Je t'ai dit que j'étais soulagée de ne plus le voir... Parce que vos regards énamourés, il fallait que ça s'arrête ! Je t'avais bien dit que ça t'attirerait des ennuis, que ce n'était pas un gars pour toi ! Je te l'ai dit ou pas ?
Azami s'arrêta puis baissa le nez, toujours muette. Keiko avait toujours été là pour elle. Garde du corps, confidente, amie, guide, elle avait longtemps été le pilier de sa vie, le lien discret et invisible qui la reliait à sa famille. Sa présence l'avait accompagnée partout, tout le temps, veillant sur elle tel un ange sombre mais rassurant. Elle avait été une sorte de bouclier, quand Azami était passée de l'autre côté du miroir, quand elle avait fait ses études, quand elle avait obtenu son premier poste d'institutrice, quand elle organisait les spectacles scolaires de fin d'année, quand elle allait à la bibliothèque, quand elle rencontrait Masato, quand elle allait chez lui en cachette, et qu'elle en repartait au petit matin.
Keiko appuya son menton entre ses mains jointes, déplorant dans un murmure :
— Il a fallu qu'il revienne. Pourquoi donc est-il revenu ?
Sa voix trahissait sa tension, sa tristesse. Azami l'observa, immobile, ombre à peine distincte parmi celles de sa chambre. Jamais elle ne l'avait vue aussi abattue. Elle s'approcha et s'agenouilla à côté d'elle cette fois. Keiko garda la tête baissée alors Azami poursuivit :
— Il est revenu parce que nous sommes liés, lui et moi. Je l'ai senti tout de suite. Et lui aussi. Je suis désolée, Keiko. Je sais que je te déçois mais je ne peux pas faire autrement.
— Vous avez eu quatre mois pour vous aimer librement. Mets fin à cette relation, Azami, c'est la seule solution.
— Non. Je ne le quitterai pas.
— Tu préfères nous quitter, nous ? Tu renonces à ta famille ? Tu abandonnes les tiens dans la honte ?
Dans le silence de la pièce, Azami prit la main de Keiko dans la sienne. La femme en noir tressaillit, résista un peu mais Azami insista et conduisit la main de Keiko vers elle, encore plus près... jusqu'à la poser sur son ventre. Keiko la dévisagea, intriguée, incrédule. Azami accentua encore la pression pour ne laisser aucun doute possible :
— Je n'ai pas d'autre choix, mon amie. Nous serons bientôt une famille, nous aussi. Et tu es la seule en qui j'ai confiance.
Keiko sentit son coeur battre plus vite. Alors c'était donc ça ? Cette idiote avait vraiment été inconséquente jusqu'au bout ! La yakuza allait exprimer tout haut son indignation, quand soudain, elle réalisa ce qu’une mère et un père représentaient pour un enfant. Elle même avait presque oublié le visage de ses parents, morts au cours de la guerre, plus de dix ans auparavant. Que n'aurait-elle pas donné pour être encore auprès d’eux ? Maintenant, la seule famille qui lui restait, c'était le clan. Son père, ça avait été Haneki. Le père d'Azami, c'était lui qui avait veillé sur elle. Il lui avait tout appris. Il lui avait donné les moyens de se battre pour ne pas rester une victime. Teijo lui, le vieil Oyabun, le père de son père, ne lui accordait pas la même place qu'aux autres membres du clan. Il lui faisait confiance, certes parce qu'il avait été forcé de reconnaître la qualité de sa technique au maniement du katana mais il ne l’aurait pas laissé sa place sans cela et sans le soutien de Suki. Oui, c'était Haneki, son véritable maître. Et Azami était sa fille, sa précieuse fille portait un enfant, un petit bébé qui méritait de grandir avec l'amour de sa mère, mais aussi de son père. Le petit-fils d'Haneki, c'est lui qu'elle devait protéger.
Et puis... et puis, elle était responsable. Elle avait trop laissé Azami n'en faire qu'à sa guise. Elle avait manqué de vigilance. C'était sa faute toute cette histoire. C'était à elle de faire en sorte que tout se termine comme cela devait se terminer. Quitte à en payer le prix fort, ça n'avait pas d'importance. Keiko était même soulagée : plus de mensonges à ses supérieurs, plus de cachoteries, plus de messes basses. Elle ferait ce qu'il y avait à faire, comme toujours et elle ne s'en porterait que mieux. Elle s'était engagée sur le chemin avec Azami, elle ne l'abandonnerait pas aujourd'hui.
Keiko ferma les yeux et soupira à nouveau mais ce fut de soulagement cette fois. Cette histoire aurait un point final. Et tout le monde serait plus heureux ainsi.
Oui, Keiko venait de prendre sa décision.
Azami tenait toujours fermement la main de son amie sur son ventre, et regardait intensément Keiko. Au bout de quelques secondes, elle avait vu son regard changer. Colère, tristesse, détermination. La yakuza était peu à peu redevenue maître de ses émotions. Ils avaient maintenant repris leur habituelle expression froide et distante.
La yakuza retira lentement sa main de l'emprise de la jeune femme et ce fut d'une voix blanche qu'elle lui demanda :
— Quand est-ce que vous avez prévu votre départ ?
— On doit se retrouver après-demain à minuit sur les quais nord. On devrait prendre place sur un paquebot en partance pour Sydney.
Keiko hocha la tête :
— Très bien. Il te faudra une raison pour rester dehors aussi tard.
— Je pourrais prétendre que je suis invitée au restaurant ou au cinéma.
Keiko secoua la tête.
— Non. Ton grand-père déploierait des moyens de surveillance supplémentaires autour de l'établissement concerné. Tu n'aurais presque aucune chance de t'éclipser sans être vue par quelqu'un.
Les épaules d'Azami s'affaissèrent :
— Je n'ai pas encore assez réfléchi à la question. Peut-être que je pourrais passer discrètement par derrière ? Tout simplement.
— C'est trop risqué cette fois. Si tu te fais attraper, tout votre plan tombe à l'eau. Ton grand-père fera inspecter la maison de fond en combles. Non, ce n'est pas une bonne idée.
— Pourtant, je suis partie de nombreuses fois par-là, je n'ai jamais été repérée.
— Garde cette idée en plan B, si tu veux. Il paraît qu'il faut toujours un plan B. Mais, la sécurité extérieure sera bientôt renforcée : les Pégases Rouges nous créent des ennuis, ces derniers jours.
— C'est qui ça, les Pégas... ?
— Les affaires, coupa Keiko. Ça ne te concernera plus, alors ne t'en soucie pas, Azami et pars.
Les mots paraissaient durs mais pourtant le ton était plutôt doux et bienveillant.
— Très bien, acquiesça Azami en souriant.
Elle avait repris confiance : Keiko, son amie, se battrait pour elle, à présent et la guerrière qu'elle avait toujours été ferait tout pour mener sa mission à bien.
— Comment est-ce que je vais faire, si je ne peux pas passer par le passage secret ?
Keiko but alors tranquillement son thé pour réfléchir alors qu'Azami sentait son espoir renaître et se battre contre l'angoisse. Le temps semblait avoir ralenti son court. Son cœur se serra quand Keiko se tourna lentement vers elle pour affirmer :
— Tu sortiras par la grande porte. C'est plus sûr.
— Mais... Les gardes préviendront immédiatement Grand-Père !
— Non. Ils ne feront rien de tel. Tu sortiras par la grande porte et ce sont les gardes eux-mêmes qui t'ouvriront en grand.
— Pardon ?
— Oui, assura la femme en noir en levant un index autoritaire. Parce que ce n'est pas toi qu’ils verront sortir d'ici mais moi.
Azami fronça les sourcils, ouvrit la bouche pour poser une question mais Keiko leva la main pour l'interrompre et poursuivit, toujours à voix basse :
— Tu prétendras être malade. Au moment du dîner par exemple. Fièvre. Nausées. Fatigue. Toux. Une grosse grippe. Fin octobre, en plus, ça n'est pas si étrange. Tu demanderas à aller dans ta chambre. Ce que personne ne te refusera.
La yakuza termina son thé avant de poursuivre l'explication de son plan :
— Une fois ici, nous échangerons nos vêtements. Nous avons un peu la même carrure, et dans l'ombre, je suis certaine que personne ne fera la différence, surtout si tu dissimules tes cheveux avec mon bonnet noir. Tu te rendras à la porte principale, comme je le fais tous les soirs quand je pars. Puisque que tu seras censée garder le lit, que je parte plus tôt faire ma tournée, vers dix heures du soir, ça n'éveillera aucun soupçon.
Azami secoua énergiquement la tête :
— Non, Keiko. Je ne peux pas te laisser faire ça.
La yakuza sourit, amusée par tant d'assurance :
— Et pourquoi donc ?
— Tu te rends compte de ce qu'il se passera quand Grand-Père découvrira la vérité ?
— Oui. Je connais assez notre Oyabun pour deviner ce qui m'attend.
— Non, Keiko, bredouilla Azami, les larmes aux yeux. Je ne peux pas accepter... C'est... Non... Il doit y avoir une autre solution... Il te fera tuer.
— Parfois, on n'a pas le choix, Azami. Mon plan est la façon la plus sûre pour toi de partir d'ici. C'est ta meilleure et seule option.
— Je ne peux pas accepter ton sacrifice, Keiko.
La yakuza haussa les épaules. Elle était déterminée. Elle savait qu'elle ne pourrait changer d'avis maintenant qu'elle avait choisi son camp :
— Ça reste mon propre choix, déclara-t-elle.
— Ce n'est pas le mien.
— J'ai failli à ma mission depuis trop longtemps. Je n'aurais jamais dû te laisser faire tout ça sans rien dire à mon Oyabun. Je sais ce qu'il se passera pour moi, mon amie. Je ne reculerai pas devant la punition qui sera la mienne. Je la mérite. Je me suis trop avancée, je ne peux plus reculer.
Elle désigna du menton le ventre d'Azami :
— Aujourd'hui, c'est ton enfant que je protège. Je le fais pour ton père, à qui je dois tant. Je n’ai aucun regret en prenant cette décision, Azami. Crois-moi.
Azami eut beau argumenter et chercher d'autres alternatives, le plan de Keiko était le plus facile et le plus sûr à mettre en place en si peu de temps et avec le peu de moyens à leur disposition. Et puis Keiko demeurait inflexible.
Le soir venu, le plan fut appliqué à la lettre. Enfin presque. Azami prit quand même une petite liberté avec le déroulé si précis envisagé par Keiko. Une fois leurs vêtements échangés, la jeune femme insista pour partager une dernière tasse de thé avec son amie, et cette dernière n'eut évidemment ni l'envie ni le courage de refuser. La yakuza dégusta sa boisson et ce dernier moment passé en compagnie d'Azami. Son cœur se remplissait de tristesse de la voir partir mais sa détermination ne flanchait pas.
Cependant, en terminant son thé, Keiko commença à se sentir un peu nauséeuse. Elle s'essuya le front, étonnée de se retrouver en sueur. Elle surprit alors le regard d'Azami :
— Qu'as-tu fait ?
— Ce n'est rien, Keiko. Pardonne-moi mais c'était le seul moyen de te protéger.
Keiko voulut se lever mais, prise de vertiges, elle dut s'allonger. Elle entendit Azami s'excuser à nouveau avant de sentir qu'elle l'embrassait sur le front. Elle essaya de se rebeller, de la retenir, mais elle ne contrôlait plus rien. Aucun de ses membres ne semblait accepter de lui obéir. Azami l'avait donc droguée pour la dédouaner. Elle s'enfuyait, vêtue d'un costume noir un peu trop grand pour elle.
Keiko sombra ensuite dans un profond sommeil peuplé de cauchemars fiévreux et de délires hallucinatoires. Quand elle se réveilla, on lui apprit qu'elle avait souffert d'une grippe virulente pendant plus de trois jours.
— Azami ? s'enquit-elle tout de suite dans un râle.
La jeune femme qui prenait soin d'elle lui répondit séchement :
— Elle nous a trahi. Elle donnait des informations à la police. Elle a été enfermée dans l'aile ouest jusqu'à hier.
— Hier ? Que... Elle est ... ?
Keiko faillit s'évanouir. Son cœur battait si fort qu'elle avait l'impression qu'il allait remonter dans sa gorge ou exploser dans sa poitrine. Alors tout ça n'avait donc servi à rien ? La jeune femme voulut éponger le front de Keiko mais celle-ci repoussa brusquement sa main. La garde malade fit mine de rien avoir remarqué :
— Je sais que vous étiez très liées toutes les deux. Je remercie les dieux que vous n'ayez pas vu ce qui a suivi. Notre grand Oyabun l'a envoyée en exil.
Keiko lutta pour retenir ses larmes quand la jeune femme asséna d'un ton sec et méprisant :
— La princesse croupit quelque part en Amérique du Sud, en plein milieu de la jungle. C'est tout ce qu'elle mérite, si vous voulez mon avis. Le grand Oyabun a déjà été trop bon avec elle. Ce n’était rien qu’une petite capricieuse trop gâtée. Il serait temps qu'elle comprenne où est sa vraie place et à qui elle doit allégeance.