Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 7 : Comment approcher City Hunter ?

Par AngelDust

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


Dans l'ancienne chambre d'Azami, Ryo restait suspendu aux paroles de Keiko. Au fur et à mesure que la vieille yakuza racontait, Ryo s'imaginait les épisodes de la rencontre de ses parents, comme un film en noir et blanc qui se déroulait dans sa tête. 

— Azami avait fait exprès d'inviter Masato dans la salle de classe. Elle savait que je ne pouvais pas entrer dans l'établissement sans me faire remarquer. J'assurais sa protection depuis l'extérieur. Elle en a profité. Sur le coup, je n’ai rien su de ce baiser.


Keiko soupira, le regard perdu dans le vague. Elle reprit, sourire léger et nostalgique aux lèvres : 

— Elle n'a cependant pas pu me cacher très longtemps leur histoire. Elle était amoureuse et ça se voyait. Enfin, moi, je le voyais. Les autres, je ne pense pas. Nous étions amies et je la connaissais mieux que quiconque. Son idylle secrète a duré quelques semaines seulement. Azami allait retrouver Masato chez lui trois ou quatre fois par semaine. Elle prétendait aller au cinéma et m'y envoyait à sa place pour que je lui raconte le film, disait passer son après-midi à la toute nouvelle bibliothèque de la ville ou qu'elle préparait les cours pour la rentrée, ce genre de choses. Ou elle utilisait carrément un passage dérobé pour s'évader de cette villa.


Les mains de la yakuza tremblèrent un peu quand elle attrapa la théière pour se resservir une tasse. Malheureusement, elle était vide. Ryo voulut se lever pour aller en demander une autre mais Keiko lui fit signe de s'asseoir.

— Autant continuer tant que nous en avons le temps, si vous le voulez bien. 


Ryo hocha la tête et se remit à genoux devant la petite table basse et écouta l'histoire de sa mère et de son père.

— Je lui ai dit et redit de mettre fin à cette liaison mais elle ne voulait rien entendre et elle me rebattait les oreilles avec son Masato. Que pouvais-je faire ? J'ai insisté, nous nous sommes disputées. Je l'ai menacée d'aller demander à mon Oyabun de me retirer sa protection. Je voulais changer de mission. Elle m'a alors suppliée de rester parce qu'elle savait bien qu'un autre que moi ne la laisserait pas faire... Elle avait besoin de moi, elle m'a dit que j'étais comme une sœur pour elle, que j'étais la seule en qui elle avait confiance. J'ai cédé. Parce que c'était vrai. Nous étions amies, nous étions comme des sœurs. 


Elle soupira avant de reprendre :

— Je me dis souvent que je n'aurais pas dû me fier à mes sentiments mais à ma raison. J'aurais dû refuser de faire passer son bonheur avant la logique et la prudence. Intérieurement, je souffrais de cacher cette vérité à mon Oyabun. Il était comme un père pour moi, je l'admirais, le respectais. J'ai reçu la coupe de saké de ses mains lors de mon admission dans l'organisation. Ça a été le plus beau jour de ma vie. 

— La coupe de saké ? interrogea Ryo.


Keiko hocha la tête : 

— Lors de la cérémonie du Sakazuki. L’oyabun boit dans une coupelle puis nous la transmet. On boit à notre tour, et c’est comme ça qu’on devient yakuza et qu’on entre dans un clan. On devient le disciple du maître, le fils du père. C’est vraiment très important.

— Oh…

— Vous le ferez peut-être vous aussi.

— Peut-être.


Après un moment de silence, Keiko reprit le fil de son récit : 

— A cause de ce mensonge, j’avais l’impression de trahir mon serment, je m'en voulais. Mais mon Oyabun m'avait fait promettre de veiller sur Azami, d'empêcher ceux qui lui voudraient du mal de l'approcher. Et Masato ne lui voulait aucun mal. J’ai essayé de trouver toutes les justifications possibles.


Elle se détourna à cet instant et regarda vers l'autel des ancêtres où les cadres étaient disposés. Sa voix s’érailla un peu quand elle poursuivit, les yeux baissés sur ses mains jointes :

— Si j'avais prévenu mon Oyabun, Azami m'en aurait voulu à mort mais elle serait peut-être encore en vie aujourd'hui. Et vous auriez grandi avec nous.

— Madame Kishi... murmura Ryo en tendant la main vers celle de la yakuza mais celle-ci la retira prestement avant que Ryo n’ait pu la toucher.

— Shateigashira Kishi, le corrigea-t-elle. Je suis la conseillère de notre Oyabun, pas une dame.

— Pardon, toutes mes excuses, Shateigashira Kishi.


Keiko hocha la tête : 

— Ce n’est pas grave. Une nuit, Azami est rentrée complètement bouleversée, reprit-elle d'un ton plus ferme. On était mi-juillet. Elle lui avait révélé qui elle était vraiment, la petite fille d'Oyabun, la future mère de l'héritier du clan. Elle pleurait toutes les larmes de son corps en disant qu'il allait l'abandonner, qu'il ne voudrait plus jamais la revoir, que tout était fini, que sa vie était finie... enfin, vous imaginez bien ce qu'une jeune fille désespérée peut dire dans ces cas-là. D'un côté, j'en étais presque soulagée. Comme c'était difficile pour elle de dissimuler son chagrin les jours suivants, elle prétendait que c'était ses élèves qui lui manquaient. Ce n'était peut-être pas tout à fait un mensonge, elle aimait réellement son métier et adorait ces gamins. Ils le lui rendaient bien d'ailleurs. Si elle avait été avec eux au lieu de se morfondre ici, entre quatre murs, elle aurait peut-être pris les choses moins à cœur. Quoiqu'il en soit, cela ne...


La porte s'ouvrit brusquement et deux hommes entrèrent :

— Shateigashira Kishi, notre Oyabun vous demande. Certains protégés du Kabuki ouest ont refusé de payer la taxe aujourd'hui et...


La femme au katana frappa du plat de la main sur la table, le visage soudain fermé :

— Tais-toi ! tonna-t-elle de sa voix grave qui fit baisser les yeux aux deux nouveaux arrivants. Personne ne t'a jamais appris à t'annoncer avant d'entrer ? 

— Pardon, veuillez m'excuser, Shateigashira Kishi.


Keiko se leva dans un silence parfait puis s'inclina devant Ryo encore assis à la table basse :

— Veuillez m'excuser Monsieur Saeba, nous reprendrons notre conversation à un moment plus approprié.


Elle tourna les talons et ordonna à ses subalternes :

— Raccompagnez-le dans ses appartements et interdisez l'accès à cette zone comme d'habitude. Personne ne vient ici sans ma permission.


Les deux hommes s'inclinèrent puis elle se posta devant celui qui avait ouvert la porte, leva le regard vers lui et prononça d'une voix blanche et froide :

— Une dernière chose, Hiro. Ne parle pas de nos affaires devant des invités.

— Pardon... Je... Enfin, il est...

— Je sais. Mais pour l'instant, il est notre invité

— Bien, Shateigashira Kishi, répondit le jeune homme en s'inclinant très bas. Veuillez m'excuser encore une fois. Je ne ferai plus cette erreur.


Visiblement contrariée, Keiko laissa ses hommes et son invité derrière elle sans se retourner. Ryo se leva, prit ses dossiers, sortit de la pièce et la regarda marcher d'un pas vif au bout du couloir. Un des deux yakuzas alla récupérer le plateau et le service à thé alors que l'autre refermait soigneusement derrière lui. Ryo retourna vers la cour, refusant d'être accompagné dans ses quartiers, un peu étourdi par cette coupure brutale et tout ce qu'il venait d'apprendre sur ses parents.

— J'ai besoin de fumer une clope au grand air, prétexta-t-il.


En retrouvant ses compagnons, Ryo était plus déterminé que jamais à en savoir plus sur la famille de son père et surtout, sur son demi-frère et sa demi-sœur. Sans répondre aux interrogations du Doc sur ce qu'il avait appris, il lui colla les dossiers de filature entre les mains :

— Tiens, garde ça pour moi.

— Où vas-tu ? demanda-t-il en voyant Ryo s'éloigner.

— Passer un coup de fil.


Quelques instants plus tard, un subalterne de Keiko était en train d'expliquer à Ryo qu'aucun téléphone n'était accessible à l'intérieur de la villa :

— Comme nous craignons les écoutes de la police, seuls nos chefs ont le droit de les utiliser. Ils sont tous en réunion actuellement, avec ordre de ne pas les déranger, Monsieur Saeba. Veuillez nous excuser pour ce désagrément, il vous faudra patienter.


Sauf que Ryo n'avait pas vraiment envie d'attendre, il avait même déjà assez perdu de temps comme ça. Il regarda l'horloge de la salle commune des jeunes recrues : bientôt dix-sept heures.

— Avec le décalage horaire, elle sera chez elle. Parfait, songe-t-il. 


Il tourna les talons, alla récupérer son blouson de cuir, le plus chaud en sa possession, et se dirigea vers la porte principale. En passant dans la cour, il salua Shin qui fumait tranquillement et le Doc, surpris de le voir passer sans s'arrêter.

— Je sors, lança-t-il à son intention.


Devant la porte principale de la villa, Hiro, le jeune yakuza qui avait interrompu sa conversation avec Keiko tout à l'heure, le rattrapa en courant et lui barra le passage alors qu'il venait de récupérer son Magnum 357 et de le remettre dans son holster :

— Mes excuses, Monsieur Saeba, mais notre Oyabun a été très claire : vous ne pouvez sortir qu'avec une escorte. 


Ryo se figea et le jeune Hiro dut relever le regard vers lui qui le dépassait d'une bonne tête.

— A ton avis, j'ai une tête à avoir besoin d'un chaperon ? demanda Ryo d’un ton dur.

— Heuuu, non, Monsieur Saeba. Mais...

— Pouvez-vous m'indiquer une cabine téléphonique ?

— Je... Oui, bien sûr... Mais...

— Mais ?


Devant le regard sombre de Ryo, le jeune homme ajouta :

— C'est pour votre sécurité, Monsieur Saeba. Certains de nos ennemis pourraient avoir intérêt à se débarrasser de vous.


Ryo éclata de rire, asséna une grande tape dans le dos du jeune yakuza qui fut propulsé vers l'avant puis précisa très sérieusement :

— Je sais me défendre.


Comme il se postait devant les trois gardes de la porte centrale, ces derniers s'inclinèrent :

— Monsieur Saeba, permettez-nous de vous appeler une escorte.


Ryo soupira profondément pour retenir sa colère et son impatience tout en fermant les yeux. Quand il les rouvrit, ce fut avec un grand sourire qu'il écarta les pans de son blouson pour révéler son arme :

— Ne vous inquiétez pas pour moi, je sais m'en servir. Et vous avez tous noté que je sais me battre, ajouta-t-il rappelant ainsi qu'il avait affronté les hommes du clan à mains nues pas plus tard que la veille.


Le jeune Hiro les rejoignit et s'inclina très bas devant Ryo :

— Monsieur Saeba, je faillirais à mon devoir, si je vous laisse partir seul. Nous avons reçu des ordres de notre vénérée Oyabun Kusumoto et de notre Shateigashira Kishi.


Ryo soupira, se sentant soudain prisonnier. Il n'avait d'autre choix que d'accepter au risque de devoir compromettre son séjour dans sa famille maternelle en utilisant la force brute. Il devait accepter les règles pendant encore quelques temps mais il détestait ça. Ça lui rappelait trop la jungle et l’organisation militaire.

— Venez alors, concéda-t-il. Vous m'escorterez jusqu'à une cabine téléphonique du centre-ville. Mais restez à bonne distance, hein, je ne suis pas une jeune fille perdue. 

— Pour le centre-ville, il est préférable de prendre la voiture, si ça ne vous dérange pas, Monsieur Saeba.


Quelques instants plus tard, alors qu'il avait pris place côté passager, Ryo observait le paysage urbain défiler. La nuit s'apprêtait à tomber et la ville se paraît progressivement de lumières. Une chose s'imposait à lui : il aimait déjà éperdument Tokyo. Tout lui semblait déjà bien mieux que dans n'importe quelle grande ville américaine, plus vivant, plus coloré, plus équilibré, plus... familier... alors qu'il n'avait jamais mis les pieds dans ce pays auparavant. Comme c'était étrange ! Il se sentait chez lui et c'était bien la première fois que cela lui arrivait. 


Il n'était encore qu'un enfant quand il avait compris que la jungle n'était pas un endroit pour les humains ; seules quelques tribus autochtones parvenaient à survivre dans cet environnement hostile, s'intégrant à l'équilibre précaire de la nature amazonienne. Déjà à cette époque, Ryo savait qu'une autre façon de vivre existait mais... ailleurs, la forêt et la guérilla n'étaient sans doute que des épisodes de son existence et devaient se finir. Ce sentiment était devenu une évidence quand son père adoptif avait été soigné dans le dispensaire du Doc. A ce moment-là, le jeune Ryo avait alors eu envie d'autre chose. Plus tard, il avait été persuadé d'avoir trouvé cette "autre chose" aux Etats-Unis, quand lui et son père s'étaient associés avec Mick Angel. Leur métier leur avait permis de s'intégrer d'une certaine manière, ils n'étaient plus des mercenaires vivant comme des bêtes dans la jungle. Alors, certes, Ryo et son père restaient des tueurs à gages et le jeune homme ne s'attendait pas à se faire des amis - d'ailleurs, il n'en avait pas besoin - mais ils avaient pu s'offrir une vie bien plus confortable que celle qu'ils avaient menée auparavant. Mais, là, aujourd'hui, à Tokyo, c'était différent. Bien différent. Mais il n'aurait su expliquer en quoi précisément. Peut-être que c'était cela, finalement, trouver sa famille ?


Il sursauta presque quand il entendit Hiro lui dire :

— Vous souhaitez que je vous dépose dans un endroit particulier, Monsieur Saeba, c'est que c'est grand le "centre ville"... Nous, les yakuzas, on traîne surtout du côté du KabukiCho mais je ne sais pas si...


Ryo eut un moment d'hésitation. Il avait entendu parler de ce célèbre quartier : des bars à hôtesses, certains selects, d'autres beaucoup moins mais où l'alcool coulait à flots, de même que les yens du portefeuille, des filles, des jeux d'argent clandestins... le paradis des mafieux en gros. Il aurait bien aimé y faire un tour, ne serait-ce que pour les filles ! Oh oui, il serait bien tenté. Ça fait toujours plaisir de passer une soirée et plus si affinités, avec des jolies filles pas farouches ! 

— Tout à l'heure, décida-t-il. Avant, j'aimerais prendre un café dans un endroit qu'on m'a recommandé.

— Heuuu... bien. Avant ou après la cabine téléphonique ?

— Trouvons une cabine pas loin du café ? Vous n'aurez qu'à m'attendre dans la voiture.

— C'est que...

— Détendez-vous, Hiro. Vous m'avez escorté, vous avez obéi aux ordres. Je peux encore aller boire un café tout seul. Je ne bois pas avec les mecs de toute façon, ajouta Ryo en riant et en tendant un morceau de papier. Tenez, voilà l'adresse.

— Shinjuku ? Très bien.


Une dizaine de minutes plus tard, Ryo sortait de la berline noire rutilante laissant derrière lui un jeune yakuza nerveux et inquiet. Il n'eut que quelques pas à faire sur le trottoir pour rejoindre la cabine téléphonique la plus proche. Malgré la courte distance, il resserra sa veste autour de ses épaules, songeant que le climat californien était quand même nettement plus agréable. Il sourit cependant : de là où il était posté, il pouvait voir la devanture du café dans lequel il entrerait plus tard, le Cat's Eye. 

Drôle de nom, songea-t-il, ça collerait plus avec une animalerie mais pourquoi pas ? 


Marchant tranquillement de l'autre côté de la rue, Ryo en profita pour observer un peu ce qui servait de repaire à l'équipe City Hunter... à sa demi-sœur et son demi-frère. C'était une maison à deux étages, au style occidental et moderne, au toit très pentu et mansardé. La façade en poutres apparentes donnait un air un peu germanique à l'ensemble. Elle était égayée par quelques jardinières, encore vides de fleurs à cette époque de l'année, sauf pour celles qui, posées au sol, ornaient l'entrée principale de part et d'autre de deux jolis sapins miniatures parfaitement taillés. A travers les stores à demi-baissés sur les trois grandes baies vitrées, Ryo distingua trois grandes tables avec banquettes, un bar qui faisait face à l'entrée. Pas de fioriture, pas de décoration particulière, un ensemble un peu impersonnel mais propre et visiblement bien tenu. 


Depuis son poste d'observation, il compta trois clients : deux jeunes femmes à une des tables partageaient une pâtisserie en riant et un homme seul au bar sirotait un café ou un thé. Il y avait aussi deux serveuses, Kazue Natori, l'ancienne étudiante en médecine, que Ryo reconnut sans difficulté à ses longs cheveux raides, et Miki, celle qui avait peut-être aussi connu la guérilla.


Il entra dans la cabine téléphonique et décrocha tout en continuant à observer ce qu'il se passait à l'intérieur du café éclairé - en gros pas grand-chose. Il sortit son petit carnet noir, le feuilleta rapidement et composa le numéro recherché après avoir inséré un nombre suffisant de pièces. 

— Allô... murmura une voix endormie dans le combiné.

— Bonsoir mademoiselle Tachiki, c'est Ryo, répondit-il d'un ton poli. Navré de vous réveiller.

— Hmmmm, grommela-t-elle. L'est quelle heure chez vous ?

— Pas loin de dix-sept heures...


Il l'entendit éloigner le combiné pour toussoter puis elle demanda d‘une voix bien plus enthousiaste :

— Vous avez des infos pour moi ? 


Ryo ne put s'empêcher de rire, l'imaginant déjà armée de son carnet :

— Même à une heure du mat', vous êtes impatiente ! Vous savez que vous commencez vraiment à me plaire !


Elle soupira :

— Attendez, je me lève.


Les yeux de Ryo s'agrandirent et son sourire se fit rêveur :

— Ohhhh, petite question... Vous dormez comment ? Je veux dire... pyjama, nuisette ou rien du tout ?

— Si vous étiez devant moi, je vous assommerais, gronda-t-elle.

— Ne m'en veuillez pas, ricana-t-il, vous savez, je ne résiste pas aux jolies femmes et vous êtes particulièrement...

— Et sinon, vous êtes chez les Kusumoto ? le coupa-elle.

— Oui, Mademoiselle, répondit fièrement Ryo. Enfin, pour être exact, j'ai dû sortir pour téléphoner. Les lignes de la villa sont certainement sur écoute policière. Ils ne communiquent que par code.

— Oh, intéressant... vous le connaissez ? 

— Quoi donc ?

— Le code.

— Non, je n'ai pas eu le temps de prendre connaissance de tous les détails. Et Madame Kusumoto est prudente. 

— Oh ! mais oui, c'est vrai, vous l'avez rencontrée ! Comment est-elle ? On la dit très traditionnaliste, c'est vrai ? Comment fait-elle pour se faire respecter de tous ces hommes ? Et vos retrouvailles ? Comment a-t-elle réagi ? Elle a pleuré ? Elle a reconnu le médaillon ? Vous serez bientôt Oyabun ou comment ça se présente ?  

— Doucement, Sayuri, doucement. Une seule question à la fois !


A l'autre bout du monde, la jeune femme leva les yeux au ciel tout en se débattant avec le cordon du combiné pour attraper un crayon et son calepin restés dans son sac à main. Elle se mordit la lèvre pour ne pas lancer une nouvelle salve de questions et se contenta de grommeler :

— Alors ?

— Toujours pas de magnéto ? s'assura Ryo.

— Non. J'ai bien compris cet aspect de notre... deal. J'ai mon stylo, je suis prête.


Il y eut un petit moment de silence pendant lequel Ryo put observer les deux clientes du Cat's Eye payer et partir ; puis, il prit une grande inspiration et, les yeux toujours rivés sur les grandes baies vitrées du petit café, il lui raconta dans les grandes lignes son arrivée, son entrevue solennelle avec sa grand-mère, sa prise de quartiers dans une aile isolée. Il tut cependant la présence de ses compagnons et les découvertes sur sa famille paternelle. Quand il eut fini, la jeune journaliste était toujours en train d'écrire frénétiquement.

— Et Madame Kusumoto, elle est comment ?

— Pas mon genre, répondit froidement Ryo.

— Nan mais je veux dire… Elle a un truc particulier ? 

— Elle refuse de pratiquer le trafic de drogue, répondit froidement Ryo. Mais vous le saviez dejà, non ?

— J'en ai entendu parler mais je n'avais pas de preuve. Pour quelle raison ? Peur de se faire prendre ?

— Non. En mémoire de sa fille...

— ...votre mère...

— ... oui, ma mère, Azami. Elle détestait la drogue. Donc, Madame Kusumoto en a interdit l'achat et la vente. Ce qui déplaît très fortement à une partie éloignée de la famille menée par un petit-neveu dissident, un certain Oshima. Ce type veut se lancer dans la fabrication de méthamphétamines et s'associer avec des Thaïlandais, une grande coalition de mafias qui veut monopoliser le marché nippon.

— De quoi vivent les Dragons de Feu alors ?

— Jeux d'argent, taxes de protection et prostitution. 

— C'est mieux tiens... grommela Sayuri au bout du fil.

— Spéculation immobilière aussi. Mais je n'ai pas plus de détails, ajouta Ryo, imaginant bien quelle allait être la question suivante. Madame Kusumoto est prudente, comme je vous l'ai dit. Elle ne me donne que les grandes lignes et m'explique les principes fondamentaux.

— Vous penserez à me décrire très exactement votre incorporation dans les Dragons de Feu ? Je me demande comment ça se passe une cérémonie de la Sakazuki.

— Moi aussi, répliqua Ryo avant d’ajouter ironiquement : Je prendrai des notes pendant la cérémonie ?

— Et pourquoi pas ?


Ryo se rembrunit :

— En fait, je ne suis pas certain de vouloir le faire, avoua-t-il. Devenir yakuza...

— Oh ! s'écria la journaliste. Mais on avait un...

— Ne vous inquiétez pas, la coupa Ryo. Je vous donnerai des infos qui vous permettront de faire un beau papier, Mademoiselle Tachiki. Même si je ne deviens pas un vrai Dragon de feu.


Il soupira :

— En fait, pour être honnête avec vous, je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je ne suis pas un enfant de cœur, je suis même ce qu'on peut considérer comme un criminel, mais ce système d'organisation, cet engagement à vie, cette idée de former une nouvelle famille à qui on doit un dévouement total, tout ça... En plus, imaginer en prendre la tête et que tout le monde m'obéisse...

— C'est flippant, hein? demanda Sayuri soudain radoucie.


Ryo rit doucement avant de concéder :

— Un peu oui. Le côté communautaire, ce n'est pas tellement mon mode de fonctionnement, en fait.

— Je vois.

— Dites...

— Oui ?

— Vous pourriez me rendre un service ?

— Lequel ?

— Il me faudrait une carte de presse.

— Hein ?

— Il me faudrait une carte de presse à mon nom. Enfin... Non, un nom d'emprunt serait plus adéquat. Le vôtre, ça pourrait coller...

— Vous rigolez ?

— Non, pas du tout.

— Mais c'est illégal ! Je refuse de faire ça !

— Alors vous louperez certainement un autre sujet... Un sujet très intéressant.

— Comment ça ?

— J'ai découvert un truc sympa qui pourrait vous intéresser.

— Quoi donc ?

— Vous êtes d'accord, si je comprends bien ?

— Je veux connaître les grandes lignes.

— Les grandes lignes ? Alors, vous savez, ici...


Il fut soudain déconcentré par ce qu'il se passait en face : une Jeep venait de se garer le long du trottoir. Il reconnut immédiatement celui qui se trouvait au volant : crâne totalement glabre qui touchait presque le toit intérieur, lunettes noires, et une carrure tellement large que même la grande Jeep américaine paraissait petite. C'était Falcon, de son vrai nom Ijuin Hayato, celui qui combattait du côté des forces gouvernementales à l'époque de la guérilla... Donc, un ennemi du régiment de Kaïbara et de Ryo... 


Pendant quelques secondes, Ryo repensa à ces années passées dans la jungle, une mitraillette à la main et la peur au ventre. Il sursauta presque quand Sayuri revint à la charge :

— Allô ? Ryo ? Vous êtes toujours là ?

— Oups, j'ai dû remettre des pièces ! mentit-il. Excusez-moi. Où on en était ?

— Vous deviez me donner les grandes lignes du sujet que je manquerais si je ne vous fournissais pas de faux papiers.

— Ahhh, oui... Il s'agit d'une sorte de légende urbaine. Vous écrivez XYZ sur un tableau dans je ne sais plus trop quelle gare et vous rencontrez des gens qui vous permettent de régler vos problèmes.

— Oh... des justiciers ?

— Des hors-la-loi plutôt mais bon... Ça vous plait, les hors-la-loi, non ? minauda-t-il. 

— Pour écrire des articles, oui. Pour le reste, vous n’avez aucune chance.


Ryo toussota :

— Bon… Quoiqu’il en soit, c'est une équipe haute en couleur, si vous voulez mon avis : un flic qui a démissionné, deux étudiantes, un ancien mercenaire et une Sud-Américaine. Ils se font appeler City Hunter.

— Intéressant, en effet. Mais quel rapport avec vous ?

— J'aimerais les approcher. Disons qu'ils vont à l'encontre du développement du clan des Dragons. Je veux prouver ma valeur en les infiltrant et en recueillant des infos sur eux. La carte de presse est le sésame parfait pour ça.


Il manquait évidemment une grosse partie de la vérité, mais Ryo n'en éprouva pas la moindre gêne. Hors de question de révéler à une journaliste son histoire personnelle. Même si Sayuri était charmante...

— Alors ? Carte de presse ou pas carte de presse ?

— J'ai besoin de réfléchir, dit-elle. Si je me fais attraper pour falsification de documents professionnels, ça peut me coûter ma carrière.

— Vous ne falsifierez rien. Je vous donnerai un contact sur Los Angeles pour ça. Il faudra juste lui remettre votre carte, qu'il utilisera comme base. 


Elle hésitait toujours alors il poursuivit :

— C'est pour un super sujet. Personne ne les a jamais approchés. Vous me transmettrez vos questions et je les poserai pour vous. Et si vous vous faites choper, dites simplement que vous avez perdu votre carte.

— Et si on fait le lien avec moi quand je publierai les articles ?

— Vous pourrez toujours prétendre que je vous ai menacée.

— Par téléphone, c'est vrai que vous êtes méga flippant, ironisa Sayuri visiblement pas encore convaincue.


Ryo ne répondit pas. Une fiat panda verte venait de se garer devant le café. Le freinage brusque et le créneau hasardeux en travers du trottoir attira l'attention de Ryo. Les deux portières avant s'ouvrirent : une jeune femme aux cheveux courts et roux en sortit, suivie par un grand gaillard portant un imperméable froissé et des lunettes. Kaori et Hideyuki, aucun doute possible. La jeune femme fit rapidement le tour de la voiture et alla passer le bras sous celui de son frère. Ryo fronça les sourcils : Hideyuki était-il malade ou impotent ? Blessé ? Il sentit une curieuse pointe d'inquiétude naître dans son cœur :

— Je dois vous laisser, Sayuri. Je vous rappellerai demain pour vous donner les instructions.

— Je n'ai pas dit que j'acc...

— A demain, la coupa-t-il avant de raccrocher.


Il traversa sans hésiter, pendant que Kaori et Hideyuki pénétraient dans le café, se dérobant à sa vue. Il avait brusquement oublié qu'il manquait de préparation pour faire face à son demi-frère et sa demi-sœur mais l'inquiétude et la curiosité étaient trop fortes. Une petite clochette tinta quand il passa le seuil. Ne se trouvaient plus dans le café que la grande brune aux cheveux bouclés, dénommée Miki, en compagnie du dernier client, un homme en complet sombre avec une mallette à la main, qui était en train de régler sa note. 

— Bonsoir Monsieur, lui dit poliment la Sud-Américaine avec un léger accent. Je suis désolée mais nous allons fermer.


Ryo sourit : 

— On m'a vanté la qualité de votre café. Je serai déçu de ne pas pouvoir en déguster un.

— Je confirme, répliqua le client, le café est magnifique. 

— Ahhh, vous me faites saliver, répliqua Ryo en faisant quelques pas en avant. 


Il espérait qu'en insistant un peu, il pourrait profiter des quelques minutes de liberté qu'il avait réussi à voler pour rester plus longtemps et en apprendre un peu plus sur l'état de son demi-frère.

— En plus, je dois dire que ça sent diablement bon ! ajouta-t-il en humant ostensiblement autour de lui.


En effet, les effluves de café fraîchement torréfié flottaient encore dans l'air, mélange de caramel, de vanille et de notes boisées. Ça, en tout cas, c'était ce que sentaient les gens normaux. Ryo, lui, avait reconnu, derrière l'odeur suave de l'arabica, celle de la poudre à canon, de la graisse de revolver et aussi, celle du sang. D'ailleurs, si sa vue ne le trompait pas, quelques gouttes écarlates parsemaient le sol vers l'entrée de service, à l'extrémité droite du bar. Hideyuki était bel et bien blessé. C'est pour ça que tout le monde s'était éclipsé, l'étudiante en médecine la première.


Miki suivit le regard de ce nouveau client qui tombait vraiment mal et se raidit brusquement quand elle découvrit ce qui avait attiré son attention : les taches sur le sol immaculé. Elle se tourna vers Ryo et le sonda d'un air grave, se demandant qui était cet homme qui percevait ce détail insignifiant en entrant dans un lieu public. Lui, de son côté, ne laissa rien paraître. Au bout de quelques secondes, considérant que sa priorité n'était pas de savoir qui était vraiment ce type étrange, Miki s'inclina légèrement, les mâchoires serrées :

— Revenez demain, mon associé sera là à la première heure. Il fait un très bon café.


Ne pouvant insister plus longtemps, Ryo se retrouva dans la rue à la suite de l'homme en costume. Dans son dos, les stores du petit café se fermèrent en quelques secondes, privant la rue de la lumière qui s'en écoulait en cette fin d'après-midi hivernale. En s'éloignant d'un pas tranquille, Ryo entendit un chien de revolver qu'on armait derrière la porte.

"Un loup sent un autre loup à des kilomètres à la ronde, avait dit son père quand il avait découvert les clichés d'Ijuin et de sa coéquipière."

 — Et la louve est perspicace en plus, songea Ryo.






Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés