La croisée des chemins
En ce jour d’été, les oiseaux chantaient ; le grillons jouaient de leur instrument ; les jardins impériaux brillaient de toute leur splendeur ; les rires fusaient, complices, aguicheurs, moqueurs, dans les pavillons des femmes.
Entre les piliers, une tache rose, coquine, échappait à la vigilance de ses gardiens. La petite fille courait dans les couloirs dorés, traversait les vergers riches en fruits juteux, faisant virevolter derrière elle les pans de sa robe de soie, égayant ces pièces d'un son cristallin. Les eunuques de sa mère la poursuivaient, effrayés par tant d’audace dans la demeure impériale.
L'espiègle jeunesse se cacha derrière ses dames d’honneur, complices et malicieuses, pour repartir de plus belle dans le sens opposé. Elle aimait ces jeux de cache-cache qui lui donnaient l’illusion d’être libre.
Depuis sa naissance, son père, l’empereur, avait décrété que sa mère et elle étaient devenues inutiles à la cour. Sans regret, le fils divin les emprisonna dans le palais des concubines oubliées. Nadeshiko, l'ancienne favorite, devait y dépérir pour le reste de temps qui lui était imparti. Son enfant répondant au doux nom de Sakura n’avait aperçu que très rarement et de loin son père lors des cérémonies officielles. Néanmoins, cette situation n'affectait d'aucune manière son moral intrépide.
A dix ans à peine, la jeune beauté jouissait d'iris verts semblables à la plus pure des émeraudes. Ces derniers lui avaient été légués de part sa mère; ils étaient également l'objet de sa contemplation quotidienne dans la glace, aimant les faire jouer des expressions les plus diverses. Par contre, sa chevelure miel, héritée de son père, provoquait sa contrariété suite à l'indéniable comparaison avec celle de son géniteur.
Le visage rond, une peau de pêche, un sourire enchanteur, l'ensemble n’était que grâce et féminité dans ce petit bout de femme.
Soudain, prise à son propre jeu, Sakura se heurta violemment à quelqu’un. Le choc fut si brutal qu’elle fut projetée à terre. Son fessier royal rencontra douloureusement les pavés du sentier aménagé dans les jardins impériaux. La princesse ne pleura pas comme auraient agi les filles de son âge. L'enfant leva un visage courroucé devant cet intrus surgit de nulle part.
C’était un jeune homme grand, plus grand que les hommes qu’elle avait rencontrés. A sa peau claire et à la forme de ses yeux, l'intrépide devina que l'étranger était d’origine chinoise. Son regard émeraude plongea dans l’ambré de ces prunelles froides presque méprisantes pour l’être qu’elle était. Le jeune portait une robe bleu clair brodée d’un dragon d'or, à la tradition chinoise. Une impression de grandeur émanait de lui.
Loin de se laisser démonter, la princesse Sakura fronça ses beaux sourcils en ailes de papillon. La fillette au sang royal se redressa en époussetant dignement sa robe rose brodée de fleurs de cerisier en argent ; elle releva son menton fièrement vers le Chinois. Néanmoins, même ainsi elle n’inspirait pas autant de respect que lui: sa petite taille handicapait sa prestance devant un homme à l'allure aussi noble.
Subrepticement, le jeune homme souleva ses sourcils pendant une seconde en signe de surprise. Il admira secrètement la détermination de l’enfant face à lui. Pourtant, son visage resta impassible, ses yeux fixés sur ce visage magnifique.
Les eunuques arrivèrent à ce moment, inquiets qu’une telle rencontre ait eu lieu. Les serviteurs s'approchèrent en baissant la tête, s'inclinant régulièrement en signe d'excuse.
Non loin de s'intéresser aux gestes de ces moitiés d'homme, la petite fille fixa les objets retenus par les mains fines ; elle n'avait pas encore remarqué ces rouleaux et cela l'intrigua soudainement. Dans un mouvement protecteur, le Chinois resserra contre lui les parchemins. Sans un salut, n’ayant prononcé aucun mot, l’étranger partit comme il était venu : dans le silence.
-Qui est-il ? souffla Sakura en observant l’inconnu quitter le palais des concubines. Comment a-t-on pu accepter un homme dans ce lieu. Est-il un eunuque ?
Les eunuques se concertèrent du regard, hésitant à répondre à cette trop jeune enfant.
-Qui est-il ? répéta-t-elle d’une voix trop douce et implacable en les lorgnant de côté.
Si elle avait hérité des traits extérieurs de sa mère, la fillette possédait le caractère bien trempé de son auguste père et savait imposer le respect à ses serviteurs malgré son jeune âge. Face à cette volonté, un soumis osa répondre à ses désirs d’une voix faible :
-C’est le prince Shaolan Li, fille de cerisier, le jeune frère cadet de l’actuel empereur de Chine. Il est ici en tant qu’ambassadeur de sa nation.
-Il me semble bien jeune pour une telle fonction.
-En effet, il n’a que dix-neuf ans mais il a su prouvé sa valeur durant les audiences, d’après les rumeurs, fille de cerisier.
Depuis son extraordinaire naissance, les membres de la cour la surnommaient de cette manière à cause du pétale qui s’était déposé avec tant de volupté sur son front. Certains prétendaient même qu’elle était un cadeau des cieux par cette marque de prestige.
Perdue dans ses pensées, la petite fille se sentait attirée par ce regard ambré qu’elle n’avait pu dompter malgré sa prestance. Elle avait l’habitude de la soumission facile et l’attitude de cet être supérieur la fit sourire sur un nouveau jeu. Une dame d’honneur interrompit ses réflexions sur ce jeune homme étrange par son arrivée.
-Princesse, votre mère vous demande à ses côtés !
-Ma mère ! J’accoure !
Nadeshiko était peut-être la seule à se faire obéir sans discussion de sa propre fille. Suite à l’accouchement difficile, un mal inconnu avait pris possession de son être : elle dormait souvent et le moindre effort l’affaiblissait énormément. Lors des cérémonies, elle était soutenue d’une dame d’honneur de chaque côté de sa personne. Certaines langues venimeuses mettaient son mal étrange sur le compte de sa déchéance auprès de l’empereur. La maladie ne serait pas physique mais bien spirituel et affaiblissait son cœur avec le temps.
Son teint affichait une pâleur qui accentuait davantage sa beauté naturelle. Ses longs cheveux noirs ondulés aux reflets violets encadraient un visage n’ayant rien perdu de sa gaieté ; la même malice que sa fille habitait perpétuellement l’émeraude de ses yeux.
Assise sur son lit, habillée d’un kimono mauve brodé d’œillets, Nadeshiko accueillit sa fille avec toute la joie dont elle était capable. Cette dernière s’agenouilla et posa sa tête contre le sol en signe de respect pour son aînée. De son doigt garni de bagues en or, sa mère lui fit signe d’approcher. S’abandonnant à son affection filiale, la petite fille s’enfonça dans les frêles bras parfumés. Sakura se permit même un rapide baiser sur la joue de porcelaine adorée.
-Ma fille, j’ai à te parler, annonça Nadeshiko.
-Je t’écoute, mère, répondit doucement son interlocutrice.
-Demain soir, l’empereur donne une réception en l’honneur des ambassadeurs étrangers comme tu as dû l’entendre dans les couloirs. Au dernier moment, afin de présenter tous ses enfants, nous sommes toutes deux invitées à ce festin. Il te faudra te montrer digne en cette occasion, ma fille.
-Je le serai, promit sagement la fille de cerisier.
Parée de ses plus beaux atours, Sakura, princesse de sang, suivit de ses iris de jade le kimono prune de sa mère s’installer à la table dressée de vaisselles d’or et de pierres précieuses. Lorsque le fils divin se présenta à la table, l’assemblée se pencha en signe de respect et attendit qu’il s’asseye pour l’imiter.
La princesse observa discrètement les invités. Non loin de son père, un petit garçon se tenait distinctement avec une fierté non dissimulée face à ses gens. Son illustre nom était Toya, son petit frère, né quelques années après elle de la princesse consort, l’épouse officielle du maître du pays. Les cheveux noirs, les yeux bruns, l'enfant avait immédiatement suscité l'amour de leur père et bénéficiait de cadeaux somptueux en récompense de ce sexe perpétuant les titres divins. Au lieu d’alimenter une certaine jalousie à son égard, Sakura gardait secret son affection pour ce petit frère qu’elle méconnaissait à son grand regret.
Continuant son inspection, la fillette royale remarqua les ambassadeurs de France, d’Angleterre, d’Amérique, d’Hollande, d’Espagne et du Portugal ; ces étrangers d'un autre continent avaient permis une évolution technologique impressionnante pour le peuple japonais méritant les faveurs du souverain. Ce qu’elle ignorait à ce moment-là, c’étaient tous les soucis liés au quotidien de son peuple avec la venue de nouvelles religions et de mœurs. Les samouraïs, l’art du sabre, le monde féodal, étaient voués à l’extinction. Cela est évidemment une autre histoire…
A une des tables situées sur la gauche de l'empereur, dans un coin sombre, la fille de cerisier fut satisfaite de constater que l’ambassadeur de Chine, le prince Shaolan, était également présent à cette soirée. Sa place était écartée des autres car la Chine était mal perçue en ces heures troubles. En effet, ce pays était gouverné par un empereur faible qui suivait les conseils de sa première concubine Tzu-Hsi. Le peuple chinois rejetait toute modernité provenant hors de leur prodigieuse muraille et se plaignait sans cesse de ces impudents étrangers.
Sakura fixa irrésistiblement le jeune homme superbement vêtu pour l’occasion. Elle admira ses longs cheveux chocolat tressés dans une longue natte comme le veut la tradition mandchou de son régime politique. Tout en cet homme lui plaisait ; elle avait hâte de le dompter dans un de ses jeux dont elle avait le secret. Un nouveau jouet, c'était tout ce qu'il représentait à ses yeux enfantins.
Se sentant observé, le prince Li rencontra ce petit regard curieux posé sur sa personne. En son fond intérieur, le jeune homme fier en éprouva une forte satisfaction et son ego augmenta ; pourtant, grâce à son éducation, aucune expression ne vint déformer son visage. Un sourire naquit sur les lèvres rose de la fillette grâce à l’attention que lui consacrait l'objet de sa curiosité : la délaissée se sentait enfin important aux yeux de quelqu’un, autre que sa mère. Une bouffée de bonheur monta en elle mais n’affecta en rien sa tenue impeccable.
Soudain, la fille de cerisier sentit un coude frôler ses hanches ; intriguée, elle reporta son attention à sa mère qui la foudroyait du regard. La concubine déchue n'avait rien perdu de cet échange silencieux.
-Les Chinois sont des démons ! Je t’interdis de leur prêter la moindre attention ! murmura ses lèvres peintes d'un rouge vermeil, afin d’éviter le scandale.
-Des démons ? Ne sont-ils pas des êtres humains comme vous et moi, mère ? Mon précepteur m’apprend l’égalité entre les hommes et …
-Tais-toi ! Tu feras ce que je te dis. Ton père te choisira un époux convenable l’heure venue. Quant à cet homme, il épousera certainement bientôt une femme de sa race, lâcha la première concubine d’un air méprisant.
Pour la première fois de sa vie, Sakura était en désaccord avec sa tendre mère ; elle désirait ce Chinois en partie parce qu’il lui était interdit et l’autre parce qu’elle se sentait poussée vers lui.
Sa volonté serait son maître. La fille de cerisier avait fait un choix décisif pour son avenir.