Fille de cerisier

Chapitre 0 : Prologue

Par perse84

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Prologue

 

 

Cette histoire commença un jour de printemps, saison du renouveau, prémices d'une vie fleurie, odorante, ensoleillée. Cette vie prometteuse sera rattrapée par le froid, les averses et enfin la mort. Nous ne sommes point encore à cette étape peu attrayante. Ceci est le commencement puisqu'à toute histoire, il faut un début.

 Cet extraordinaire moment se déroula le premier jour du quatrième mois du calendrier solaire de l’année 1850. En cet instant de l'année, il n’était pas rare d’assister aux changements d’humeur de dame nature : la journée avait donc débuté avec un soleil radieux, illuminant les jardins luxueux, ouvrant les plus jolies fleurs du Japon.

Toutefois, des cumulus à l'aspect inquiétant vinrent assombrir cette matinée rayonnante ; le ciel s'effaça pour les ténèbres ; le vent souffla comme mû par une colère aveugle et dévastatrice.

Les devins furent immédiatement mandés par l’empereur en personne afin de connaître la signification de ces étranges présages et de pouvoir agir en conséquence. Malgré tout leur talent, nul ne connut ni ne perçut le message des dieux qu’après plusieurs heures d’attente ; le moment s’installa où une décision fut prise et un destin mit en jeu par une volonté de fer.

En effet, une effervescence peu commune s’anima au palais de la capitale, gouvernant les dames d’honneur les rendant à la fois joyeuses et inquiètes : Nadeshiko, première concubine de l’empereur, accouchait ! Cette averse stupéfiante ne pouvait qu’annoncer la naissance de l’enfant tant attendu. Le fils divin n’avait point encore d’héritier ; l'espoir fou qu'un nouveau mâle naisse habitait l'esprit des puissants du Japon.

Se faisant fi des convenances et traditions, le maître incontesté du pays pénétra dans la chambre de son aimée et assista à la délivrance avec frénésie. Malgré la fatigue, la belle jeune femme le remercia d’un regard doux dont elle était la seule à connaître le secret pour adoucir son souverain.

Suite aux contractions douloureuses, Nadeshiko poussa des cris déchirants simultanément aux éclairs qui zébraient le ciel ; le tonnerre était un écho à sa souffrance. Le travail dura un long moment, pénible et aspirant les forces de la mère. Les servantes épongeaient le front couvert de sueur, démêlaient les cheveux mouillés tout en s'échangeant des œillades interrogatrices sur le bon déroulement de l'évènement.

Après un laps de temps qui parut une éternité pour ces protagonistes, la concubine, affaiblie et le teint malade, observa la sage-femme couper le cordon ombilical pour ensuite emmailloter l’enfant hurlant dans des draps de lin. Ces derniers étaient de couleur rouge porteur de chance, propres et accueillants.

La nouvelle mère entendit son suzerain poser la question que tous attendaient et redoutaient :

-Quel est le sexe de l’enfant ?

La sage-femme serra contre son cœur le nouveau-né, hésitant à répondre ; elle trembla même légèrement. N’admettant pas ce genre d’attitude puérile en ses murs, l’empereur insista encore d’une voix implacable et tranchante.

-C’est une fille, avoua-t-elle d’une petite voix.

Sentant poindre la colère de son maître, elle baissa la tête en signe de soumission et présenta le nourrisson à son géniteur.

Un éclair passa dans les yeux noisette du fils divin. Ce dernier réfréna sa colère et sa rage ; il ne sied pas à un descendant royal de laisser entrevoir ses sentiments. Il se sentait trahi dans sa propre chair : Nadeshiko, la femme pleine de grâce qu’il adorait comme son épouse, avait été incapable de lui fournir un fils. N'était-elle bonne qu'à assouvir ses bas instincts comme toutes ces créatures inférieures qui peuplent son harem?

L’assemblée de femmes, si excitées quelques minutes plus tôt, se tut devant cette sourde irascibilité, craignant la réaction de ce représentant des dieux. Après tout, leur existence même dépendait de cet homme. Elles guettaient le moindre de ses mouvements ; leur corps, tendu par l'anxiété, attendait l'ordre à venir prêt à l'exécuter promptement. Ce mutisme royal imprégnait la pièce d'une ambiance malsaine pour une naissance. Seuls les babillements de l'enfant brisaient douloureusement le silence pesant. 

Sans un mot de plus, les sourcils froncés par la déception croissante, l’empereur se leva ; il fit coulisser lentement la porte du pavillon donnant sur la cour intérieure. Il constata que les nuages s’éloignaient, ayant fait leur office de malédiction. Le vent balayait toujours les fleurs des sakuras impériaux.

-Apporte-lui l’enfant, ordonna le déçu d'une voix froide.

Il n’avait aucunement besoin de préciser à qui cette progéniture était destinée. Si le père refusait le fruit de ses entrailles comme sien, il revenait à la mère de s’en occuper.

Aussitôt, la sage-femme obéit et abandonna le nouveau-né aux bras de sa génitrice. Celle-ci l'accueillit avec impatience, elle sourit dévoilant ses belles dents blanches à cette petite fille déjà si jolie. Un fin duvet miel garnissait le haut de sa tête, sa frimousse arborait une grimace de mécontentement face à ce monde offert à ces jeunes yeux. Instinctivement, le nourrisson cherchait son sein. Naturellement, Nadeshiko offrit sa poitrine et se réjouit de voir son enfant si prompt à téter ce qu’elle avait à offrir. Son enfant était forte et semblait si vive. Elle était fière de ce petit être.

Au bout d’un moment, la dame fragilisée par l'exploit releva son visage fatigué sur son seigneur ; elle se questionna sur l’objet de ses pensées si contrariantes. Ce dernier lui tournait ostensiblement le dos faisant mine de contempler le paysage si connu de son cœur, bras croisés sur la poitrine exprimant, sans le désirer, son immense déception.

-Comment allez-vous l’appeler, mon seigneur ? demanda doucement sa maîtresse.

-Choisis le nom qu’il te plaît. Je n’en ai cure.

Meurtrie par cette réplique blessante pour son être, Nadeshiko retint ses larmes du mieux qu’elle put. Cherchant du réconfort, elle huma l'odeur de ce petit être qui s'accrochait à ses longs cheveux défaits. A cet instant précis, une bourrasque se déchaîna à l’intérieure de la chambre. Serrant son enfant contre sa poitrine pour le protéger, la jeune femme ne put s’empêcher d’admirer les fleurs de cerisier s’immiscer telles des fées dans la pièce.

 Un pétale tomba délicatement sur le front de la petite fille dont un sourire vint éclairer son visage. Habitée par une certitude nouvelle, la mère choisit un nom pour son bébé, un nom de fleur pareil au sien.

-Sakura ! Elle sera la princesse Sakura !

Le fils du ciel hocha brièvement la tête en signe d’approbation sans lui faire la grâce d’un regard.

-Soit ! Qu’il en soit ainsi !

Il quitta la chambre les abandonnant à leur sort : l'oubli. 





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