Le monde avait changé.
En 2020, Coline, une jeune Tueuse de l'Ohio, avait commis ce que personne n'aurait imaginé possible : elle avait filmé la mise à mort d'un vampire et publié la vidéo sur les réseaux sociaux. La vidéo était devenue virale.
En quelques jours, les médias du monde entier avaient cessé de parler du COVID ou des élections présidentielles. Ils avaient commencé à parler de vampires. Puis de Tueuses.
Six ans plus tard, l'humanité avait appris à vivre avec : les pieux s'achetaient dans les grandes surfaces, au même rayon que les lampes-torches et des applications permettaient de signaler les activités vampiriques dans son quartier. Sur les réseaux, les Tueuses faisaient des tutos pour expliquer comment reconnaître un vampire dans une boîte de nuit ou se défendre en cas d'attaque. Elles étaient devenues des stars. Des millions d'abonnés. Des contrats publicitaires. Des livres. Des émissions de télévision. Des produits dérivés. Même des combats organisés dans des arènes, devant des milliers de spectateurs hurlant leur nom. D'ailleurs, on ne disait plus « Tueuses », c'était péjoratif ! « Protectrice de l'occulte » était plus pertinent !
Toutes étaient rattachées à une seule organisation : SLAYR. Une compagnie qui existait secrètement depuis 2004. À sa tête se trouvait Kennedy MacAlister, une Tueuse de plus de vingt ans d'expérience. Willow Rosenberg dirigeait le département magie. Et Coline... Coline était devenue l'élue de toute une génération. Une superstar. Une icône. La Protectrice qui avait « révélé la vérité au monde ».
Quant à Buffy Summers... Qui était-elle ?
Las Vegas, 2026
Harmony Kendall avait appris à se faire discrète.
Ce n'était pas facile pour quelqu'un comme Harmony. Autrefois, elle avait adoré être remarquée. Aujourd'hui, il en allait de sa vie. Elle travaillait de nuit dans l'équipe de nettoyage d'un immense centre commercial de Las Vegas. Un travail sans prestige, sans caméra et surtout sans questions, qui était parvenu à la dégoûter d'un lieu qui, dans une autre vie, était son paradis. Elle nettoyait les toilettes. Les vitrines. Les couloirs. Les traces de vomi laissées par des touristes bourrés.
Harmony avait été transformée en vampire alors qu'elle était encore adolescente. Elle n'avait pas vieilli. Pas une ride. Pas un cheveu blanc. Pas même un petit kilo supplémentaire.
Depuis la révélation du monde occulte au grand public via la vidéo de Coline Damions en 2020, la vie de vampire n'était plus une croisière de santé. Finies les soirées de beuverie au sang frais, légèrement alcoolisé, à la sortie des boîtes de nuit. Désormais, tout le monde avait un pieu, une croix ou une bouteille d'eau bénite dans son sac. Il y avait des détecteurs partout. Sans parler de ces challenges successifs sur les réseaux sociaux, consistant à tuer des vampires de manière plus ou moins originale, qui faisaient fureur depuis plus de cinq ans. En ce moment, c'était le « Pencil Challenge » : parvenir à tuer un suceur de sang avec un crayon... Voilà à quoi était réduite Harmony : craindre des boutonneux munis d'un minuscule morceau de bois.
Depuis cinq ans, elle survivait en se nourrissant exclusivement de sang animal. Ce n'était pas bon. Ce n'était pas agréable. Et le sang de rat avait probablement le goût d'une imitation de sac Gucci de la saison dernière. Mais elle était toujours en vie. Enfin... façon de parler.
Cette nuit-là, en se rendant au travail, Harmony traversait la rue principale, presque déserte. Des affiches à l'effigie de Coline, annonçant la sortie prochaine de Chosen, son livre autobiographique, recouvraient les murs. Coline inspirait de la haine à Harmony. Pas seulement parce qu'elle était parvenue à détruire sa vie de suceuse de sang en un seul clic. Mais également parce qu'elle lui rappelait qu'Harmony avait vécu à la mauvaise époque. Si TikTok, Instagram et YouTube avaient existé lorsqu'elle était adolescente, nul doute qu'elle aurait été la reine de ces applications grâce aux tutos mode ou beauté qu'elle aurait offerts au monde avec Cordelia, sa défunte meilleure amie. Alors qu'elle était en train de rêver à cette vie imaginaire, une voix l'arrêta.
— Harmony ?
Elle se retourna. Son cœur ne battait pas, mais elle eut tout de même l'impression qu'il venait de s'arrêter. L'homme qui se tenait devant elle avait une quarantaine d'années. Cheveux grisonnants. Veste de costume. Quelques kilos supplémentaires autour de la taille. Mais elle le reconnut immédiatement : Percy West. Sunnydale High. Une vie antérieure. Une époque où le plus gros problème de son existence était de savoir si elle allait être invitée au prochain bal. D'ailleurs, Percy lui avait demandé, elle avait refusé.
Percy la dévisagea avec un sourire incrédule.
— C'est bien toi ?
Harmony fut tétanisée.
— Vous faites erreur.
— Harmony Kendall.
Il se mit à rire.
— Tu n'as pas changé.
Harmony sentit la panique monter.
— Vous vous trompez de personne.
— Non, non. Je me souviens très bien de toi.
Son regard parcourut son visage.
— C'est dingue de se croiser ici, n'est-ce pas ?
Remarque pertinente. Où étaient-ils censés se recroiser ? Au bal des trente ans de la promo du lycée ? Compliqué à organiser lorsque la moitié de cette promo trouva la mort avant la majorité, que le lycée en question partit en fumée lors de la remise des diplômes et que la ville sur laquelle reposaient les cendres dudit lycée « disparut » à son tour des années après.
— Bon sang. Tu n'as pas pris une ride.
Harmony esquissa un sourire crispé.
— Chirurgie.
— Évidemment.
Percy la regarda plus attentivement. Et son sourire disparut.
— Harmony...
— Je dois aller travailler.
Elle fit un pas.
— Attends.
Elle accéléra.
— Harmony !
Elle se mit à courir.
Atwood, Kansas
Michelle était assise devant son ordinateur. Lorsqu'elle était seule, elle pouvait enfin être elle-même. Une robe. Un peu de maquillage. Une perruque blonde. Un sourire. Dans ces moments-là, elle ne ressemblait plus au garçon que tout le monde appelait Marc. Elle était Michelle. La vraie Michelle. Mais il suffisait d'ouvrir la porte de sa chambre pour que tout disparaisse. Personne dans sa vraie vie, que ce soit son père, ses camarades ou ses professeurs, ne savait.
Alors Michelle avait trouvé refuge ailleurs. Sur Internet. Et particulièrement dans les vidéos de Coline. Elle les regardait tous les soirs. Elle les connaissait par cœur. Après avoir vérifié que sa précommande de Chosen, dont la sortie en librairie était prévue pour le lendemain, serait bien livrée chez elle dans l'après-midi, elle regardait un tuto combat où Coline expliquait comment effectuer un spinning kick. Michelle imita le geste de son idole et, dans son mouvement, tua... une lampe. La voix de son père dans la chambre d'à côté ne se fit pas attendre.
— Marc ?
Elle retira précipitamment sa perruque et coupa la vidéo.
— Oui ?
— Tu dors bientôt !
— Oui, papa.
Elle regarda son reflet. Pendant quelques secondes, elle contempla Michelle. Puis elle rangea tout.
Le lendemain matin, Michelle redevint Marc. Elle enfila un jean trop large, un sweat et des baskets. Michelle mit un peu de mascara, certes quasiment invisible sur sa peau foncée, mais ce petit acte d'existence l'aidait à se sentir un peu elle-même, bien qu'elle devait être Marc.
Une heure plus tard, le lycée entier était en effervescence.
Des véhicules noirs étaient stationnés devant l'établissement. Et des dizaines de jeunes filles, rassemblées en troupeau, criaient. Michelle retrouva Jenny, sa seule amie, dans cette vague de monde.
— Que se passe-t-il ?
— SLAYR est là !
— Quoi ? Coline ?
— Non, Chanel !
L'excitation de Michelle fut à son comble : Chanel. La meilleure amie de Coline. Celle qui était son bras droit depuis la saison 1 de son show de télé-réalité Coline Contre les Vampires. L'une des pilières des Totally Spies, petit surnom donné par la fanbase au groupe de Protectrices de l'occulte au cœur du programme. Celle qui avait sorti le son La Sororité, c'est la Vraie Beauté en 2023 (pas son meilleur move, en vrai, ça lui avait valu une vague de moqueries sur les réseaux, mais iconique quand même).
Michelle regarda la jeune femme avec admiration. Alors que cette dernière était occupée à prendre l'un ou l'autre selfie avec les fans hystériques qui avaient la chance d'être au premier rang de la foule, une journaliste locale s'approcha de la vingtenaire latina et lui tendit un micro.
— Chanel, bonjour, quel plaisir de vous voir à Atwood...
— Merci, plaisir partagé, quel accueil !
Chanel colla ses deux doigts l'un contre l'autre pour signifier « cœur » dans le langage « Gen Z ». Cela eut pour effet de rendre la foule encore plus hystérique.
— Est-il vrai que vous êtes là aujourd'hui parce que SLAYR aurait détecté la présence d'une Protectrice de l'occulte au sein du lycée de la ville ?
— Eh bien, comme vous vous en doutez, je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ce qui est clair, c'est que, protectrice ou non, je ressens l'énergie du girl power ici. Pas d'autre commentaire pour le moment.
Chanel se contenta de faire un dernier signe de la main à la foule avant de pénétrer dans le bâtiment derrière elle, le gymnase de l'école. Elle fut suivie par une Protectrice plus âgée, Ronna ? Ronnie ? Quelque chose comme ça. Lorsque SLAYR avait essayé de lancer la version boomer de Coline Contre les Vampires, un gros flop, soit dit en passant, elle figurait au casting en tant qu'invitée secondaire, juste là pour provoquer un clash ou deux. Michelle avait d'ailleurs détesté son personnage, antipathique au possible. La rousse était également là. Michelle avait oublié son nom, à supposer qu'elle l'ait déjà connu. Elle n'était pas Protectrice, elle travaillait pour le département magie ou juridique, un truc du genre. Michelle la reconnut car elle était déjà apparue en arrière-plan de plusieurs vidéos de Coline.
Une Protectrice à Atwood ? La rumeur se confirma plus tard dans la journée : toutes les étudiantes du lycée étaient invitées à passer un test, membres d'équipes sportives telles que les lutteuses, les gymnastes ou les cheerleaders en priorité. Les profils compliqués, comme les rebelles habituées à la violence et à l'indiscipline, figuraient également au top de la liste. Bien sûr, Michelle ne fut pas conviée parce qu'elle était... Marc, mais espérait que la Protectrice ne soit pas détectée avant le tour de Jenny, qui n'appartenait à aucun des profils prioritaires, afin que cette dernière puisse lui raconter dans les moindres détails sa rencontre avec Chanel.
***
— Je m'ennuie.
Les adolescentes défilaient. Tests de force. Réflexes. Coordination. Questions. Aucune ne correspondait. Après quatre heures, toujours rien. Plus les candidates défilaient, plus Chanel fit tomber son masque d'influenceuse adorable pour laisser place à sa vraie personnalité, méconnue du grand public. Elle ne fit même plus l'effort de sourire ou d'accepter de faire des selfies avec les filles testées.
— Je devrais être à l'anniversaire de Sabrina Carpenter. Qu'est-ce que je fous là ?
— On avait besoin de quelqu'un pour assurer la bonne humeur de la journée.
Willow ne put s'empêcher de sourire à la remarque piquante de Ronnie. Bien sûr, elle n'osa pas l'avouer, mais sa question était totalement légitime. C'était rare, voire inédit, qu'une tête d'affiche telle que Chanel daigne offrir sa présence pour un simple recrutement. Habituellement, il n'y avait qu'elle ou un membre de son équipe du département magie et une Tueuse plus expérimentée comme Ronnie, c'était suffisant. La raison pour laquelle Chanel avait été « conviée » à ce recrutement était simple : Coline sortait son livre aujourd'hui. Cela signifiait tournée médiatique, interviews et vidéos promotionnelles. Et il était hors de question que Chanel gâche tout en essayant de tirer l'attention vers elle. C'étaient les mots exacts d'Andrew, chef du département communication.
En coulisse, la situation était tendue entre Coline et Chanel, depuis toujours. Encore davantage depuis l'épisode « Jacob Elorbi ». Les deux meilleures amies à l'écran ne rataient jamais une occasion de se tirer dans les pattes une fois les caméras étteintes et il était hors de question de laisser à l'une ou à l'autre l'opportunité de lancer une guerre ouverte entre Protectrices. C'est pour cette raison que Willow avait proposé que Chanel l'accompagne. Pas d'anniversaire de Sabrina Carpenter, pas d'opportunité de faire une story virale qui ferait passer au second plan le bouquin de Coline, comme si c'était possible.
Alors que les trois femmes étaient assises côte à côte derrière une table, à la manière d'un jury de télécrochet, Chanel lança un regard noir à Ronnie après sa remarque. Sentant le crachat de venin arriver en retour, Willow décida d'intervenir.
— Courage, il ne reste plus beaucoup de candidates à voir. On pourrait peut-être faire une pause.
Chanel dévisagea Willow, à son tour, avant d'enfiler ses lunettes de soleil et de sortir par la porte arrière du gymnase. Ronnie et Willow se retrouvèrent seules.
— Entre nous, elle n'a pas tout à fait tort. Qu'est-ce qu'on fait là ? On a passé en revue tous les profils prioritaires et aucune de ces filles n'est une Protectrice.
— Le sort est formel.
— Peut-être qu'un petit crétin est encore parvenu à entraver votre système de localisation au service « Magie », ou peut-être que ton équipe s'est trompée.
Willow secoua la tête.
— Mon équipe ne s'est pas trompée.
Elle marqua une pause.
— Je la ressens, son énergie... Il y a une Tueuse pas loin....
La journée continua. Et toujours aucune Tueuse en vue.
***
New York
— Alors, Coline, excitée par la sortie de ce livre, Chosen ?
Coline sourit face à la caméra.
— Ne m'en parlez pas, Barbara.
— Dans cet ouvrage bouleversant, vous revenez sur énormément de chapitres de votre vie : votre rupture compliquée avec Jacob Elorbi, cette rumeur quant au fait que Paul Rudd serait un vampire, votre lutte engagée contre le « Pencil Challenge »...
— Un véritable fléau.
— Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement, c'est cette nuit du 16 octobre 2020, nuit durant laquelle vous avez changé le monde en vous filmant dans ce que beaucoup de vos détracteurs de l'époque appelleront une mise en scène, mais qui était en réalité l'exécution d'un vampire, votre petit copain de l'époque. Mais que peut-il bien se passer dans la tête d'une fille de quinze ans pendant un tel acte ?
Coline prit une expression grave.
— Beaucoup de choses, Barbara. Quinze ans, c'est très jeune. Je venais à peine d'être détectée par les services de SLAYR. Lorsque j'ai compris que Lucas était un... Il se trouvait dans mon lycée, soit le secteur qu'on m'avait attribué. C'était donc à moi de m'en occuper. Je me sentais tellement seule, tellement vulnérable, livrée à moi-même... Prendre cette caméra avec moi, ce n'était rien d'autre qu'une manière de me protéger, sans véritablement penser aux conséquences qui en découleraient...
Une larme coula sur la joue de Coline.
— Mon livre s'appelle Chosen, pas uniquement parce que j'ai été choisie, mais parce que ce moment dont vous me parlez symbolise aussi l'instant où j'ai choisi, moi, de vivre cette vie et de l'assumer pleinement.
— J'imagine qu'ils ont dû vous en vouloir à SLAYR, d'avoir osé révéler ce secret qui perdurait de génération en génération.
— Disons qu'ils ne m'ont pas lâché directement un like.
Coline laissa échapper un sourire partagé avec Barbara.
— Au début, je pense que ça leur a fait peur. Mais quand ils ont vu les retombées positives, je crois qu'ils ont vite réalisé qu'une nouvelle ère s'annonçait.
— Mon cul, ouais !
Faith ne pouvait s'empêcher d'éclater de rire en regardant l'interview de Coline. Assise de l'autre côté du bureau, son bureau, Kennedy saisit directement la télécommande et éteignit l'écran sur lequel était diffusé l'entretien promotionnel.
— J'en conclus que tu n'achèteras pas son bouquin.
— Je connais déjà tout ce qu'il y a à savoir sur SLAYR et les Tueuses.
— Protectrices de l'occulte.
Faith éclata de rire à la remarque de Kennedy.
— Ta gueule, Kenny, tu trouves ce terme aussi absurde et hypocrite que moi.
Kennedy ne savait pas quoi répondre aux moqueries de Faith. Soudain, l'interphone de Kennedy sonna. Cette dernière appuya sur un bouton. La voix de sa secrétaire, installée dans le bureau adjacent, se fit entendre.
— Un avocat de Wolfram & Hart est en ligne. Il représente Paul Rudd et souhaiterait vous parler.
— Dites-lui que je le rappelle.
Kennedy lâcha le bouton de l'interphone. Pendant ce bref échange, Faith s'était levée pour se servir un verre de scotch dans le minibar situé de l'autre côté de la pièce. Le plus cher, bien entendu. Une fois la première gorgée consommée, elle ajouta, cette fois d'un ton plus révolté :
— Comment tu peux laisser passer ces conneries ? Aucune TUEUSE mineure n'a jamais eu de secteur attribué ou n'a même été autorisée à patrouiller seule. Leur unique obligation à cet âge est de se rendre à tous leurs entretiens de préparation psychologique. Ça a été la première décision que l'on a prise en créant SLAYR.
— Je sais, Faith, j'étais là !
— Si elle soupçonnait son mec d'être un vampire, elle n'avait qu'à nous prévenir et on aurait fait le nécessaire. Son buzz était calculé depuis le début. Déjà à l'époque de son camp de formation, cette fille puait le vice. Je m'en souviens, j'étais sa responsable.
— Elle s'en souvient aussi, elle en parle dans son bouquin.
Faith fit une expression qui voulait dire « tu te fous de ma gueule ? » à Kennedy. Cette dernière saisit l'exemplaire de Chosen qui se trouvait sur son bureau. Elle l'ouvrit à la page 62 et commença à en lire un extrait.
— « Certes, l'annonce de mon activation en tant que Protectrice fut rude, mais mon interlocutrice le fut plus encore : une espèce de coffre-fort humain, produit du patriarcat, marquée par l'appropriation culturelle sous la forme de tatouages dits "tribaux", dont elle devait ignorer l'origine, ainsi qu'un regard puant la haine naturelle envers les autres femmes. »
Pendant la lecture de l'extrait, Faith alluma une cigarette en levant les yeux. Kennedy continua :
— « Lorsque je lui ai demandé si la mission qui m'attendait était dangereuse, elle s'est contentée de sourire sans prendre en compte la tempête émotionnelle que j'étais en train de traverser, avant de me répondre par les seuls mots de vocabulaire qu'elle semblait connaître : "cinq sur cinq". Dieu merci, beaucoup de chemin parcouru depuis cette ère préhistorique. »
Faith se contenta de réagir par des grommelots qui ne firent que témoigner de son dégoût. D'abord amusée, Kennedy reprit ensuite possession de son rôle de CEO de SLAYR en s'improvisant avocate de Coline.
— Je ne dis pas qu'il faut aimer cette fille ou qu'elle était totalement bien intentionnée au moment de faire ce qu'elle a fait. Mais on ne peut nier l'évidence : le taux de mortalité due aux forces surnaturelles n'a jamais été aussi bas. C'est quand la dernière fois que tu es tombée sur un vampire dans la rue ?
— Trop longtemps.
Faith but une gorgée de son scotch. Elle n'osa pas dire que le temps des patrouilles et des combats impromptus lui manquait, par peur de passer pour une totale boomeuse. Kennedy reprit son monologue.
— La vérité, c'est qu'en une vidéo, cette fille a probablement sauvé plus de vies que n'importe laquelle d'entre nous.
— Et vu qu'elle te permet par la même occasion de t'habiller en Prada, on ne va pas cracher dessus, n'est-ce pas ?
Jeu, set et match. Il ne fallait pas faire ce genre de discours naïfs à Faith. Est-ce qu'elle niait les bienfaits apportés par la vidéo de Miss Influtueuse ? Non. Mais la vérité, c'est que cela faisait longtemps que la lutte contre les forces du mal et le sauvetage des innocents n'étaient plus la priorité de SLAYR. L'image, le pognon, le pouvoir, c'étaient les nouveaux piliers. La présence de Kennedy dans le fauteuil de directrice en était la preuve : charismatique, rebelle en apparence mais influençable, un pantin en somme. Mais contrôlé par qui ? Faith écrasa sa cigarette sur la couverture du bouquin de Coline et regarda Kennedy d'un air direct.
— Maintenant, si tu me disais la vraie raison de ce rendez-vous, plus de cinq ans après ma mise au placard. J'imagine que tu ne voulais pas fonder un club de lecture.
Kennedy prit une toute autre inspiration, plus sérieuse. C'était maintenant ! Il fallait aborder le sujet qui gratte.
— On va avoir besoin d'elle, il faut la retrouver !
***
Kansas
Après les cours, Michelle resta dans les gradins du terrain de foot extérieur. C'était là que Jenny et elle devaient se retrouver. Michelle aimait regarder les cheerleaders répéter. Habituellement, la répétition avait lieu dans le gymnase, mais étant donné qu'il avait été réquisitionné par SLAYR pour les entretiens, l'équipe n'eut pas d'autre choix que de répéter dehors, en blouson.
Elles étaient belles. Populaires. Libres. Tout ce que Michelle aurait voulu être. Alors qu'elle était en train de se vanter de son entretien avec Slayr, qui, selon ses mots, avait donné naissance à une connexion instantanée avec Chanel, Quinn, la capitaine, remarqua la présence de Michelle.
— Marc !
Michelle leva la tête.
— Oui ?
— Il nous manque un membre pour aujourd'hui, cela t'intéresse ?
Michelle sourit timidement.
— Oui, totalement !
Quinn éclata de rire et regarda ses camarades avant de revenir vers Michelle.
— J'ai quelque chose pour toi.
Elle disparut quelques secondes afin de ramener un énorme costume. La mascotte.
— Tu serais parfait là-dedans.
Michelle fronça les sourcils.
— Ça cacherait ton horrible maquillage.
Quinn accompagna sa réflexion d'une grimace. Pas si discret que ça, le mascara, finalement. Les autres filles éclatèrent de rire. Michelle sentit son visage brûler.
— Je ne...
— Allez, Marc. Faut savoir rigoler.
Elle baissa les yeux. Puis partit vers le bâtiment principal. Elle marcha rapidement dans le couloir. Personne. Enfin. Elle s'arrêta. Une larme coula. Puis elle entendit un bruit.
Michelle releva la tête et s'avança. La porte d'une salle était entrouverte. Elle poussa doucement. Et se figea.
Monsieur Zalinger, son professeur de mathématiques absent depuis une semaine, était penché sur une élève inconsciente... Pas n'importe quelle élève : Jenny. Ou du moins ce qu'il restait de son corps sans vie. Les yeux du professeur étaient jaunes. Ses dents... Des crocs. Il buvait son sang.
Michelle étouffa un cri. Zalinger releva lentement la tête. Il la regarda en souriant. Michelle recula.
— Non...
Zalinger abandonna sa victime et fonça dans sa direction. Michelle voulut courir. Trop tard. Il l'attrapa par le cou et la plaqua violemment contre un casier. Elle suffoqua. Ses pieds quittèrent le sol. Et soudain, une pensée traversa son esprit.
La vidéo...
Michelle serra le poing.
— Lâche-moi !
Elle frappa avant de lui lancer un spinning kick. Zalinger fut projeté. Pas un mètre. Pas deux. Il traversa presque le couloir avant de s'écraser contre le mur. Michelle resta bouche bée. Elle regarda son poing.
— Qu'est-ce que...
Zalinger se releva. Il grogna. Michelle frappa encore. Cette fois, il s'écroula.
Elle ouvrit son sac avec des mains tremblantes. Son pieu. Celui qu'elle transportait tous les jours. Parce que tout le monde le faisait désormais.
Elle se jeta sur le vampire. Planta le pieu. Zalinger cria et puis... rien. Il ne s'évapora pas comme sur les vidéos. Normal, Michelle s'était trompée de côté.
Réalisant son erreur, elle retira le pieu pour frapper droit dans le cœur cette fois. Le vampire explosa en poussière. Michelle resta immobile. De la poussière retomba sur son sweat. Elle releva lentement la tête.
Willow et Ronnie se tenaient au bout du couloir. Elles avaient tout vu. Willow avait les yeux écarquillés.
— Toi...
Michelle tremblait. Willow fit un pas.
— C'est toi qu'on a localisée.
Michelle ne répondit pas. Ronnie regarda Willow.
— Depuis quand un mec peut être une Protectrice ?
Michelle se retourna vers elle. Elle avait peur. Terriblement peur. Mais quelque chose venait de changer. Quelque chose qu'elle avait gardé enfermé pendant des années. Elle regarda Ronnie droit dans les yeux.
— Je ne suis pas un mec.
Sa voix tremblait. Elle inspira.
— Je suis une fille.
Silence. Michelle entendit sa propre voix résonner dans le couloir.
Je suis une fille.
C'était la première fois. La première fois qu'elle osait le dire. À voix haute. Et, pendant quelques secondes, tout le reste disparut.
Willow regarda Michelle. Puis sourit doucement.
— Bien sûr que tu l'es !
***
Las Vegas
Harmony referma la porte de son appartement. L'endroit ressemblait davantage à une cave qu'à un logement. Des cages étaient installées partout. Rats. Souris. Quelques chats. Son garde-manger.
Elle posa son sac. Puis s'assit sur son vieux canapé. Une photo était posée sur une étagère. Harmony et Cordelia à l'époque du lycée de Sunnydale. Deux adolescentes, deux reines qui ne savaient pas encore que leur monde allait s'écrouler.
Harmony prit la photo. Une larme coula sur sa joue.
« On était heureuses. »
— Harmony ?
Une voix résonna derrière elle. Gemma sa colocataire "aux dents longues", apparut !
— J'ai entendu quelque chose aujourd'hui.
Harmony essuya rapidement sa joue.
— Quoi ?
Gemma s'assit.
— Au bar.
Elle marqua une pause.
— Il paraît qu'à Los Angeles, il existe quelqu'un.
Harmony fronça les sourcils.
— Quelqu'un ?
— Le Messie.
Harmony se redressa. Gemma continua.
— Un vampire extrêmement puissant. Il aurait créé un refuge.
— Pour les vampires ?
— Oui.
Harmony se leva.
— Il protège ceux qui ne veulent plus vivre cachés. Et apparemment, il prépare quelque chose.
Harmony sentit une excitation qu'elle n'avait plus ressentie depuis des années. Elle regarda autour d'elle. Les cages. Les murs. Sa vie. Puis elle sourit.
— Il faut qu'on s'y rende. Le plus vite possible.
Elle se mit à rire. Cela faisait des semaines, peut-être même des mois qu'elle n'avait plus ressenti de joie.
Soudain, un bruit sourd interrompit son enthousiasme.
BOUM.
La porte explosa. Harmony hurla. Une dizaine d'hommes pénétrèrent dans l'appartement. Arbalètes. Pieux. Croix. À leur tête se trouvait Percy West. Harmony resta paralysée. Percy leva son arbalète en souriant. Harmony recula.
— Quelque chose me dit que tu es en train de regretter de ne pas m'avoir accompagné à ce bal de promo.
***
Quelque part...
Une plage totalement déserte. Le soleil descendait lentement vers l'horizon. Un van était garé au bord de la route. Une femme d'une quarantaine d'années était debout dans le sable, les pieds nus, une robe flottant doucement dans le vent. Elle regardait l'océan. Paisible. Anonyme. Personne ne la reconnaissait. Personne ne l'attendait. Personne ne savait qui elle était.
Buffy Summers.
Une voix masculine s'éleva derrière elle.
— Je l'ai lu cette nuit.
Buffy se retourna. Spike sortait du van. Il n'était plus le même. Il résistait déjà au soleil, ce qui n'était pas un changement anodin, mais des rides de vieillesse décoraient désormais son visage. Tel un humain. Il tenait un livre à la main : Chosen. Il le regarda avec mépris.
— C'est vraiment de la merde.
Buffy éclata de rire avant de hausser les épaules.
— J'ai trouvé la théorie sur Paul Rudd crédible !
Spike la regarda avec un léger sourire. Il jeta le livre dans l'océan, puis s'approcha de Buffy pour la prendre dans ses bras. Elle ferma les yeux.
Pendant quelques secondes, ils ne dirent rien. Ils regardèrent simplement le soleil.
Fin de l'épisode 1.