5 mai 89 av. J.-C.
Elle ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, elle fixa sans comprendre le plafond de chaume au-dessus d'elle.
Elle était allongée sur la terre battue, à l'intérieur d'une petite cabane de bois. Au centre de la pièce, une marmite de cuivre pendait au-dessus d'un feu, suspendue à une longue chaîne.
Elle voulut se redresser.
Sa jambe gauche ne répondit pas.
Puis sa main droite se leva.
Sans qu'elle l'ait décidé.
Elle la fixa, stupéfaite.
La peau était un peu plus sombre que la sienne.
Elle leva l'autre bras. Celui-là lui appartenait.
Son corps se mit soudain à bouger.
Ses jambes se replièrent maladroitement sous elle. Elle sentit ses muscles travailler sans parvenir à les contrôler.
Elle tenta de résister.
Ses genoux cédèrent.
Son visage heurta brutalement le sol.
La porte de la cabane s'ouvrit.
Un homme entra.
Il portait un long manteau de fourrure blanche. Quelques mèches blondes et bouclées s'échappaient de sa chapka grise.
Lorsqu'il l'aperçut à terre, son visage se décomposa.
— Eloa !
Il accourut et s'agenouilla près d'elle.
Ses mains se posèrent sur ses épaules pour la retourner.
Puis il se figea.
— Qu'est-ce que...
Son expression changea.
Le soulagement disparut, remplacé par un profond dégoût.
Il la lâcha aussitôt et recula.
8 janvier 56 av. J.-C.
Elle ouvrit de nouveau les yeux.
Cette fois, elle était assise sur une table de marbre, le dos appuyé contre un mur de pierre.
Le froid lui mordait la peau.
Elle se redressa lentement.
Quelques bougies éclairaient une pièce sans fenêtres. Des jarres de terre cuite étaient alignées contre les murs. Plus loin, parmi des ossements d'animaux, reposait un squelette humain.
Un bruit de plume attira son attention.
Quelqu'un se tenait au fond de la pièce.
Un homme était penché au-dessus d'une table de pierre, occupé à tracer des schémas sur un parchemin.
Ses très longs cheveux argentés étaient ramenés en arrière et attachés bas dans sa nuque par un ruban sombre. Quelques mèches plus courtes encadraient son visage.
Il portait une ample tunique noire.
Elle descendit silencieusement de la table.
Ses sandales touchèrent le carrelage glacé.
Un pas.
Puis un autre.
Elle atteignit presque la porte.
— Et où pensez-vous aller ainsi, Eloa ?
Elle s'immobilisa.
L'homme venait de tourner la tête.
De petites lunettes ovales reposaient au bout de son nez. Derrière leurs verres, ses yeux d'un vert anormalement vif semblaient presque luire dans la pénombre.
Un sourire étira lentement ses lèvres.
Il était encore loin du rictus extravagant qu'il arborerait des siècles plus tard, mais il y avait déjà quelque chose d'un peu trop amusé dans son expression.
— Je n'ai pas encore terminé mon travail.
22 mars 1889
Héloïse resta à genoux tandis que les dernières images de sa lanterne cinématique disparaissaient dans l'air.
Un seul mot résonnait encore dans son esprit.
Eloa.
Son propre nom.
Comment avait-elle pu oublier jusqu'à cela ?
Sa vue se brouilla.
L'adrénaline avait contenu la douleur jusque-là, mais les blessures laissées par la tondeuse saignaient abondamment.
Elle vacilla.
Puis s'effondra.
Ronald Knox avait coupé son moteur.
Il regardait Héloïse, les yeux écarquillés.
— Attendez...
Il pointa un doigt vers elle.
— Cette femme... c'est Eloa ?
William rajusta ses lunettes.
— Knox.
Ronald se tourna vers lui.
— Alors l'homme avec la chapka, dans sa lanterne... Ne me dites pas que c'était—
— Concentrez-vous sur votre travail.
— Mais c'est impossible ! J'ai assisté aux cours d'HEV. Eloa est censée être enfermée depuis plus de deux mille ans !
Il désigna Héloïse.
— Alors qu'est-ce qu'elle fait ici ?
William lui adressa un regard froid.
— Cette affaire est confidentielle.
— Vous savez quelque chose.
— Évidemment.
— Alors expliquez-moi !
William consulta sa montre.
— Vous avez encore plusieurs âmes à collecter et, si je ne m'abuse, vous aviez des projets pour ce soir avec des collègues de bureau.
Ronald grimaça.
— C'est bas de vous servir de ça.
Il remit néanmoins sa tondeuse en marche et se dirigea vers le corps de Joker.
Quelques instants plus tard, sa lanterne cinématique commença à défiler derrière lui.
Ronald cocha une ligne sur sa liste.
— Allez, expliquez-moi ! J'ai besoin de comprendre.
— Non.
William désigna le manoir en flammes de sa Death Scythe.
— Il reste encore beaucoup de travail. Vous terminerez ici.
Puis son regard descendit vers Héloïse.
— Je vais la ramener au bureau medico-légal.
— Je crains que ce ne soit impossible.
Les deux Faucheurs se retournèrent.
Sebastian venait d'apparaître derrière eux.
Il atterrit avec légèreté sur le gravier.
— Mon maître m'a ordonné de ramener mademoiselle Wayte au manoir.
Les lèvres de William se pincèrent.
— Encore vous.
Il leva immédiatement sa Death Scythe.
Sebastian esquiva le premier coup avec facilité.
Ronald eut un sourire.
— Enfin quelque chose d'intéressant.
Le moteur de sa tondeuse rugit de nouveau. Il se jeta sur Sebastian.
Le démon évita les lames, contourna William et se retrouva en un instant auprès d'Héloïse.
Il la souleva dans ses bras.
William se retourna brusquement.
— Reposez-la.
— Toutes mes excuses.
Sebastian prit appui sur le sol.
— Mais mon jeune maître doit repartir demain et mon emploi du temps est déjà fort chargé.
Un sourire impeccable apparut sur ses lèvres.
— Je n'ai malheureusement pas le loisir de jouer avec vous ce soir.
Il bondit.
Ronald leva aussitôt sa tondeuse.
— Je peux encore l'avoir !
La lame du coupe-branches de William barra son chemin.
— Laissez-le.
Ronald le regarda, surpris.
— Senpai ?
William suivait Sebastian des yeux.
— Une nouvelle attaque risquerait de blesser Eloa davantage.
Ronald coupa son moteur avec mauvaise grâce.
— Vous venez vraiment de laisser un démon partir avec elle ?
William rajusta ses lunettes.
— Je viens surtout d'éviter une complication supplémentaire dans une soirée qui en compte déjà beaucoup trop.
Au loin, Sebastian avait déjà disparu avec Héloïse.
Ronald resta silencieux quelques secondes.
Puis :
— Vous allez quand même m'expliquer pour le type à la chapka ?
— Non.