8 février 1889
— Jeune maître. Il est l'heure de vous réveiller.
Les rideaux s'écartèrent.
La faible lumière d'un matin de février pénétra dans la chambre, grise et froide. Ciel fronça les sourcils et enfouit davantage son visage dans l'oreiller.
Sebastian n'en tint aucun compte.
— Il est sept heures vingt. Le négociant que vous devez recevoir arrivera à neuf heures. Vous avez également trois courriers à signer avant son arrivée et votre leçon de latin a été déplacée à onze heures.
Un œil bleu finit par s'ouvrir.
— Tu pourrais au moins attendre que je sois réveillé avant de réciter mon emploi du temps.
— Toutes mes excuses, Monsieur. J'ai cru que vos sourcils froncés constituaient une indication suffisante.
Sebastian approcha le plateau posé près du lit.
Ciel se redressa avec mauvaise grâce. Son regard tomba aussitôt sur la tasse que son majordome venait de remplir.
Il inspira.
— Du Ceylan ?
— Légèrement parfumé à la violette.
Sebastian lui tendit la tasse.
— J'ai pensé qu'une note florale pourrait adoucir quelque peu votre humeur matinale.
Ciel lui lança un regard soupçonneux avant d'en boire une gorgée.
— Épargne-moi tes commentaires.
— Comme vous voudrez.
Sebastian se dirigea vers l'armoire et en sortit les vêtements préparés pour la matinée.
Ciel but encore quelques gorgées.
Puis :
— Alors. Qu'en est-il d'Héloïse ?
Les mains de Sebastian ne s'interrompirent pas.
— Elle est toujours au manoir.
Ciel abaissa sa tasse.
— Tu as obtenu tes réponses ?
— Certaines.
— Alors parle.
Sebastian déposa une chemise sur le lit.
— Comme je le supposais, Mademoiselle Wayte n'est pas humaine.
— Qu'est-elle ? Une faucheuse ?
— Un ange.
La tasse s'immobilisa à mi-chemin des lèvres de Ciel.
Il la reposa lentement.
— Un ange.
— Plus exactement, une âme angélique enfermée dans un corps humain.
Ciel le dévisagea.
— Les anges existent donc réellement.
— Votre surprise me paraît quelque peu excessive, Monsieur. Vous prenez chaque matin votre thé en compagnie d'un démon.
— Ton existence ne prouve pas automatiquement celle de tout le bestiaire religieux.
Un léger sourire passa sur les lèvres de Sebastian.
— Votre remarque est pertinante.
— Sebastian.
— Oui, Monsieur. Les anges existent.
Ciel lui tendit sa tasse vide.
— Continue.
Sebastian la reposa sur le plateau.
— D'après ses explications, elle est prisonnière depuis plusieurs siècles des femmes d'une même lignée. Lorsque l'une de ses hôtes meurt, elle se retrouve enfermée dans la suivante.
— Pourquoi ?
— Elle l'ignore.
Sebastian passa la chemise à son maître.
— Le corps qu'elle occupe actuellement appartient à Jade Blodweell.
Le mouvement de Ciel s'arrêta.
— La femme dont tu m'as parlé hier soir. Celle que tu croyais morte ?
— Elle l'est.
Ciel leva les yeux vers lui.
Sebastian ajusta tranquillement le col de sa chemise.
— Deux âmes occupaient le même corps. J'ai consommé celle de Jade. L'autre est demeurée.
Un silence.
— Attends une minute ! Tu ne m'as pas dit ça hier ! Tu as mangé l'âme de cette femme ?
Sebastian termina d'ajuster son col avant de relever les yeux vers lui.
— Vous ne m'avez pas interrogé sur mes précédents repas, Monsieur. Et j'ai jugé qu'en dresser le menu aurait été d'assez mauvais goût.
Ciel le fixa.
— Sebastian.
— En consommant l'âme de Jade, j'ai apparemment permis à l'ange de prendre le contrôle du corps dans lequel elle était enfermée.
Ciel fronça les sourcils.
— Tu l'as libérée.
— Accidentellement, semble-t-il.
Ciel réfléchit.
— C'est pour cela qu'elle est venue te trouver ?
— Elle souhaitait me proposer un arrangement. Si elle venait à être enfermée dans une nouvelle hôte, je devrais reproduire l'opération.
— En dévorant l'âme de cette femme.
— Votre perspicacité matinale est remarquable.
Ciel lui adressa un regard noir.
— Tu as refusé.
— Naturellement.
Sebastian prit sa veste. Ciel glissa un bras dans la manche.
— Pourtant, elle est encore ici.
Une très légère pause précéda la réponse.
— Oui.
Ciel releva les yeux.
— Hier soir, tu envisageais de la tuer.
— Avant de connaître la nature exacte du problème.
— Et maintenant, elle ne représente plus aucun danger ?
Sebastian termina d'ajuster sa manchette.
— Je n'ai aucune raison de penser qu'elle représente actuellement une menace pour vous.
Ciel plissa les yeux.
— Pourquoi veux-tu la garder ici ?
— Parce que les Faucheurs se sont manifestés cette nuit.
Cette fois, Ciel se redressa légèrement.
— Les Faucheurs ?
— Sutcliff, tout d'abord. Puis Spears.
— Pour Héloïse ?
— Apparemment.
Sebastian noua sa cravate.
— Ils semblent accorder une importance considérable à ce qu'elle demeure prisonnière de cette enveloppe. Or elle-même ignore pourquoi.
Ciel comprit.
— Tu veux savoir ce qu'ils lui cachent.
— Disons que renvoyer notre seule source d'informations avant d'avoir compris pourquoi elle suscite autant d'intérêt me paraîtrait quelque peu prématuré.
Ciel resta silencieux un instant.
— Et tant qu'elle reste ici, on peut la surveiller.
— Exactement.
Le jeune comte descendit du lit.
— Très bien. Elle reste.
Sebastian inclina la tête.
— Pour l'instant, ajouta Ciel.
— Naturellement.
— Et cette fois, si tu découvres quelque chose d'important, tu me le dis avant de décider toi-même ce que j'ai besoin de savoir.
Sebastian posa une main sur sa poitrine et s'inclina.
— Yes, my lord.
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Sebastian parcourait le couloir menant au salon, plusieurs documents administratifs sous le bras, lorsqu'il dut brusquement faire un pas de côté.
Mey Linn arrivait en sens inverse, un seau rempli presque jusqu'au bord entre les mains.
— Mey Linn. Où allez-vous avec ce seau ?
— Je vais laver le hall, monsieur Sebastian !
Sebastian regarda le seau.
Puis le parquet.
— Notre visiteur arrivera dans moins d'une heure. Si vous lavez le hall maintenant, il entrera sur un sol encore humide.
— Ah.
Elle se retourna vivement.
Une vague d'eau passa aussitôt par-dessus le bord du seau et s'écrasa sur le parquet.
Mey Linn se figea.
Sebastian baissa les yeux vers la flaque.
Puis vers Mey Linn.
— Oh... pardon, monsieur Sebastian.
Il lui tendit les documents qu'il portait.
— Tenez.
— Hein ? Oui, monsieur !
Sebastian lui prit le seau des mains.
Quelques instants plus tard, l'eau avait disparu et le parquet était sec et luisant.
Mey Linn le regardait faire, les dossiers serrés contre sa poitrine.
Sebastian remit le nécessaire de nettoyage à sa place et récupéra ses documents.
— Le petit salon est-il prêt ?
Elle cligna des yeux derrière ses lunettes.
— Le petit salon ?
Sebastian ferma les yeux une fraction de seconde.
— Ravivez le feu, ouvrez les rideaux et dépoussiérez le mobilier. Le hall attendra le départ de notre visiteur.
— Oui, monsieur !
Elle fit volte-face.
Sebastian la suivit du regard.
— Une dernière chose.
Mey Linn se retourna.
— Mademoiselle Wayte est-elle descendue ?
— Je ne crois pas. Elle doit encore dormir. Dois-je aller la réveiller ?
— Non.
Sebastian glissa de nouveau les documents sous son bras.
— Je m'en charge.
Il poursuivit son chemin.
Tanaka se trouvait dans son bureau, une tasse entre les mains, apparemment très occupé à ne rien faire.
Sebastian posa devant lui les registres qu'il transportait.
— Les comptes de la fabrique de Londres.
— Ho, ho, ho.
— Je vous les confie.
Tanaka leva sa tasse en guise de réponse.
Sebastian rangea les autres dossiers à leur place, vérifia d'un regard leur parfait alignement, puis referma l'armoire.
Lorsqu'il ressortit, il ne reprit pas immédiatement le chemin du rez-de-chaussée.
Il monta jusqu'à la chambre d'Héloïse.
Sebastian frappa deux fois.
Aucune réponse.
Il attendit quelques secondes avant d'ouvrir la porte sans bruit.
La chambre était encore plongée dans la pénombre. Héloïse dormait toujours, en partie enfouie sous la couverture.
Il referma la porte derrière lui et s'approcha du petit lit.
Ce ne fut qu'une fois arrivé auprès d'elle qu'il s'arrêta.
Ses cheveux noirs s'étaient répandus sur l'oreiller. Une mèche traversait sa joue.
Endormie, Héloïse perdait une grande partie de ce qui la distinguait de Jade.
Plus de regard méfiant.
Plus de cette façon particulière de relever le menton lorsqu'elle lui répondait.
Il ne restait que ce visage.
Le même.
Le col de la chemise de nuit d'Héloïse avait légèrement glissé pendant son sommeil. Le pentacle était entièrement visible à la base de son cou.
Sebastian baissa les yeux vers le symbole.
Sa marque. Plus terne qu'autrefois, mais toujours parfaitement reconnaissable.
Il se pencha. Sa main se leva.
L'index ganté approcha lentement de sa peau.
Il n'était plus qu'à quelques millimètres du sceau lorsqu'Héloïse remua.
Sebastian s'immobilisa.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, sa main était déjà retombée et il avait retrouvé toute la distance convenable entre un majordome et une domestique.
— Il est huit heures passées, mademoiselle Wayte. Vous êtes en retard.
Héloïse cligna plusieurs fois des yeux.
— En retard ?
— Le jeune maître vous autorise à demeurer au manoir. Jusqu'à nouvel ordre, vous êtes donc toujours à son service.
Son regard descendit brièvement vers elle.
— Et vous devriez être à votre poste.
Héloïse se redressa contre l'oreiller.
— J'imagine que vous n'avez pas changé d'avis concernant ma proposition d'hier.
— Aucunement.
— Alors pourquoi suis-je encore ici ?
Sebastian l'observa.
— L'intervention des Faucheurs a éveillé ma curiosité. J'aimerais comprendre pourquoi ils tiennent tant à vous maintenir dans ce corps.
Héloïse allait répondre lorsqu'un éternuement la coupa.
Sebastian la regarda en silence.
— Comme c'est regrettable. Votre enveloppe humaine ne semble guère avoir apprécié notre promenade sous la pluie.
Il sortit de sa poche un mouchoir soigneusement plié et le lui tendit.
Héloïse le prit.
— Tâchez de ne pas aggraver votre état. Une domestique alitée me serait de fort peu d'utilité.
Un fracas assourdissant retentit quelque part au-dessus d'eux.
Héloïse leva brusquement les yeux vers le plafond.
Un second bruit suivit, plus métallique.
Puis la voix de Bardroy traversa le manoir.
— SEBASTIAN !
Un silence.
— J'AURAIS PEUT-ÊTRE BESOIN D'UN COUP DE MAIN AVEC LA TOURTE AUX SARDINES !
Sebastian ne bougea pas.
Son expression resta parfaitement égale.
— Évidemment.
Il se dirigea vers la porte.
— Mey Linn prépare le petit salon. Habillez-vous et allez l'aider.
Il ouvrit la porte.
Une nouvelle détonation secoua l'étage.
Cette fois, un juron de Bardroy l'accompagna.
Sebastian leva les yeux vers le plafond.