25 juin 1885
Depuis la branche où il venait de s'arrêter, Caym aperçut enfin le manoir.
Une épaisse fumée noire enveloppait l'étage et s'élevait au-dessus des arbres. Dans le jardin, plusieurs villageois transportaient des seaux tandis que Jodie tentait de se faire entendre.
— Monsieur Crow et madame Blodweell sont encore à l'intérieur ! Faites quelque chose !
Caym allait rejoindre la maison lorsqu'un mouvement sur le toit attira son attention.
Il leva les yeux.
Jade se tenait debout sur les tuiles, pieds nus dans sa chemise de nuit, parfaitement immobile au milieu des flammes qui gagnaient déjà la charpente. Elle ne cherchait ni à descendre ni à appeler à l'aide. Son visage était simplement tourné vers le jardin.
Elle n'aurait pas dû pouvoir se trouver là.
Une partie du toit s'affaissa dans un craquement.
Caym disparut de la branche.
Lorsqu'il arriva devant elle, Jade tourna lentement la tête. Quelque chose dans son regard le retint une fraction de seconde. Ses yeux étaient ouverts, mais leur expression n'avait rien de celle d'une femme prise au piège dans un incendie.
Puis ses jambes cédèrent.
Caym la rattrapa avant qu'elle ne tombe.
Le bois craqua de nouveau sous leurs pieds. Il n'essaya pas de comprendre davantage.
Quelques instants plus tard, il avait quitté le toit et gagné la propriété voisine. Il déposa Jade sous les branches d'un arbre, suffisamment loin du brasier.
Elle ne reprit pas connaissance.
Caym resta accroupi auprès d'elle.
Des traces de suie marquaient son front et sa joue. Ses cheveux noirs, défaits par la chaleur et la fumée, collaient par endroits à son visage.
Il la regarda plus longtemps que nécessaire.
Puis deux doigts se posèrent contre son cou.
Son pouls était faible, mais présent.
Caym glissa une main sous sa nuque.
— Dame Blodweell, vous devez vous lever maintenant. Il n'est plus l'heure de dormir.
Aucune réponse.
— My lady.
Toujours rien.
— Voilà qui est regrettable, monsieur Crow.
Caym tourna la tête.
William T. Spears venait d'apparaître à quelques mètres de lui, sa longue Death Scythe métallique à la main.
Le Faucheur sortit une fiche.
— Blodweell, Jade. Vingt-deux ans. Décès prévu le 25 juin 1885 à une heure trente-quatre.
Il consulta brièvement sa montre.
— Autrement dit, dans moins de dix minutes.
Le regard de Caym revint aussitôt vers Jade.
Elle respirait encore faiblement.
— Cette âme m'est promise.
William releva les yeux de sa fiche.
— Dans ce cas, pourquoi l'avez-vous abandonnée ?
Caym resta silencieux.
Il baissa les yeux vers Jade.
À une heure trente-quatre, son contrat s'achèverait.
À une heure trente-quatre, selon la fiche du Faucheur, Jade mourrait.
La fiche ne précisait pas ce qui provoquerait sa mort.
Il ne s'attarda pas sur ce détail.
Il avait attendu cette âme pendant onze années, puis exécuté pendant un an les termes du contrat qui devait la lui livrer.
Renoncer maintenant fois reviendrait à abandonner aux Faucheurs ce qui lui avait été promis.
Et pour quoi ?
Si la fiche était correcte, Jade allait mourir de toute façon.
Caym se pencha légèrement vers elle.
Cette fois, il inspira. Sous la fumée et la suie, il retrouva aussitôt cette fragrance qui l'avait attiré vers elle tant d'années auparavant.
Plus aucune douleur.
Plus cette impression discordante qui l'avait poussé à reculer quelques heures plus tôt.
Seulement cette richesse singulière, profondément vivante, et la faim ancienne qu'elle éveillait en lui.
Ses pupilles se rétrécirent.
William observa la jeune femme.
Ses instructions concernant cette affaire avaient été volontairement imprécises. Tant que le démon ignorait la vérité, le Bureau préférait éviter toute intervention susceptible d'attirer son attention.
William consulta sa montre.
— Je n'interviendrai pas avant l'heure indiquée.
Caym releva légèrement un sourcil.
— Une décision étonnamment raisonnable.
— N'y voyez aucune faveur.
William rangea la fiche dans son manteau.
— Si elle respire encore après une heure trente-quatre, la situation ne correspondra plus à mon registre. Je reviendrai avec plusieurs de nos agents.
Le regard de Caym glissa vers Jade.
Puis un sourire étira ses lèvres.
— Vous pouvez compter sur moi. Je ne laisserai pas un festin aussi appétissant refroidir plus longtemps.
William le fixa encore une seconde avant de se détourner.
Caym resta sous l'arbre, une main toujours placée derrière la nuque de Jade.
Le Faucheur s'éloigna entre les arbres.
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La conscience revint lentement à Jade, au rythme du balancement régulier d'une barque.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, le jour commençait à peine à se lever. Une lumière pâle se reflétait sur une étendue d'eau parfaitement calme.
Caym était assis face à elle et ramait sans bruit.
Jade se redressa brusquement.
— Le manoir... Jodie !
— Elle va bien, my lady.
La réponse vint immédiatement.
Jade expira et regarda autour d'elle.
Elle n'avait jamais vu cet endroit. Pourtant, elle ne demanda pas où ils allaient.
Elle le savait.
Son regard descendit vers l'eau.
Elle se pencha légèrement par-dessus le bord de la barque. Caym interrompit son mouvement une fraction de seconde, les yeux fixés sur elle, avant de reprendre sa rame.
Jade ne songea même pas à sauter.
Quelque chose venait d'apparaître sous la surface.
Un visage.
Des cheveux roux. Un sourire qu'elle aurait reconnu n'importe où.
— Joey...
L'image suivit quelques instants la barque avant de se déformer dans les ondulations. Une autre prit sa place : madame Peltie, beaucoup plus jeune, lui montrant avec exaspération comment tenir correctement une fourchette.
Jade plongea les doigts dans l'eau. Les images se troublèrent autour de sa main sans disparaître.
Elle se retourna vers Caym.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Votre lanterne cinématique.
— Ma... ?
— Vos souvenirs, expliqua-t-il.
Jade regarda de nouveau l'eau.
Cette fois, son visage s'éclaira.
— Je me souviens de cette cabane !
Elle se pencha davantage.
— C'était celle de Jason, le vieux maréchal-ferrant. Et lui...
Un homme au visage sévère passa sous la coque.
— C'était le dentiste de monsieur Kelvin. Comment s'appelait-il déjà ?
Caym l'observa quelques secondes.
Elle était en train de mourir, et contemplait des souvenirs insignifiants avec l'enthousiasme d'une enfant découvrant un trésor.
Il détourna les yeux et reprit sa rame.
Quelques bandes de pellicule passèrent alors sous la barque.
Elles étaient vierges.
Caym fronça légèrement les sourcils.
Il n'en avait jamais vu de semblables.
Avant qu'il puisse s'y attarder, la voix de Jade s'éleva de nouveau, beaucoup plus basse.
— Pourquoi fabrique-t-on tous ces souvenirs si on doit finir par les laisser derrière nous ?
La rame ralentit.
— Je crains de ne pas pouvoir vous répondre, my lady.
Il laissa passer un instant.
— Après tout, je ne suis qu'un diable de majordome.
Jade baissa les yeux vers l'eau. Cette fois, elle ne sourit plus.
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La barque finit par atteindre une étroite bande de sable.
Jade suivit Caym jusqu'à la rive. Ses jambes lui semblaient étrangement légères, comme si elles ne lui appartenaient déjà plus tout à fait.
Devant eux, quelques murs en ruine se dressaient entre les arbres.
— Sommes-nous déjà en enfer ?
Caym poursuivit sa marche.
Jade attendit une réponse qui ne vint pas.
Elle fronça légèrement les sourcils avant de le suivre.
Depuis qu'elle avait ouvert les yeux dans la barque, quelque chose avait changé. Il répondait encore lorsqu'elle lui posait des questions pratiques, mais à présent son silence semblait volontaire.
Comme s'il n'y avait plus rien à dire.
Ils atteignirent un vieux banc de pierre.
Un corbeau était perché sur le mur voisin et les observait.
Jade le désigna du menton.
— C'est un de tes semblables ?
Caym tourna les yeux vers l'oiseau. Ses pupilles se rétrécirent.
Le corbeau déploya aussitôt ses ailes et s'éloigna dans un croassement irrité.
Jade le suivit du regard.
— Il n'a pas l'air content.
Aucune réponse.
Elle s'assit sur le banc.
Caym resta debout devant elle.
Le silence retomba.
Au début, Jade essaya de ne pas y prêter attention. Puis les secondes commencèrent à peser.
Elle leva les yeux vers lui.
Elle connaissait maintenant presque par cœur ce visage qui l'avait tant troublée la première fois. Cette beauté trop parfaite, la ligne de sa mâchoire, cette façon de se tenir toujours droit devant elle.
Dans quelques instants, elle ne le verrait plus.
La pensée lui serra brusquement la gorge.
Elle avait passé une année avec lui sans jamais véritablement le connaître. Elle l'avait appelé Caym parce qu'il l'avait accepté. Elle ignorait d'où il venait, où il retournerait après elle, ou ce que signifiait réellement exister pour une créature comme lui.
Et maintenant, il avait cessé de lui répondre.
Une pensée étrange lui traversa l'esprit. Les démons avaient-ils seulement une langue qui leur appartenait ? Après tout, Caym n'avait même pas de nom qui lui appartienne.
Caym fit un pas vers elle.
Le ventre de Jade se noua.
Il en fit un autre.
— Attends.
Il s'arrêta.
Jade releva les yeux.
— S'il te plaît.
Caym ne bougea plus.
Il lui accordait encore un peu de temps.
Seulement, maintenant qu'elle l'avait obtenu, elle ne savait plus quoi en faire.
Elle aurait voulu lui dire au revoir.
Mais au revoir supposait qu'ils puissent se revoir un jour.
Adieu lui parut pire encore pour saluer un démon.
Puis une autre phrase lui vint.
Une phrase beaucoup plus simple.
Je t'aime.
Les mots restèrent au bord de ses lèvres.
Pendant des mois, elle avait soigneusement évité de les penser trop clairement. Caym lui avait expliqué lui-même ce qu'étaient les démons. Ce qu'ils pouvaient désirer. Ce qu'ils ne pouvaient pas éprouver.
Il n'y avait rien à attendre de cette déclaration.
Et maintenant, surtout, elle ne voulait pas que cela ressemble à une dernière tentative pour obtenir sa pitié.
Jade ravala les mots.
Caym attendait toujours.
Elle avait demandé quelques secondes de plus et venait de les gaspiller à chercher quelque chose d'intelligent à dire.
Finalement, ce fut la vérité la plus simple qui lui échappa.
— J'ai peur.
Elle regretta presque aussitôt de l'avoir avoué.
Caym demeura parfaitement immobile.
Puis quelque chose sembla changer dans son regard.
À peine.
Jade n'aurait pas su dire quoi.
Il leva une main et la posa contre sa joue.
Son pouce effleura lentement sa peau.
Jade retint son souffle.
Caym se pencha.
Elle ferma les yeux.
Pendant une seconde absurde, elle pensa qu'il allait l'embrasser.
Il ne le fit pas.
Une douleur sourde la traversa.
Pas dans son corps.
Plus profondément.
Comme si quelque chose qui avait toujours été là venait soudain de se détacher d'elle.
Ses doigts se crispèrent une dernière fois sur la manche de Caym.
Puis la douleur s'éloigna.
Les bruits disparurent avec elle.
La peur aussi.
Et l'obscurité recouvrit tout.