L' Âme Maudite

Chapitre 11 : Un démon masqué, deuxième partie

Par Zihume

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4 septembre 1884


Jade était allongée sur le lit, encore vêtue de sa robe de réception.


Elle avait quitté le salon presque aussitôt après la danse. Depuis, elle fixait les poutres du plafond sans réellement les voir.


Le baiser lui revenait par fragments.


La main de Caym contre sa taille. Sa bouche sur la sienne. Cette seconde où elle avait cru qu'il avait répondu à son désir parce qu'il le partageait.


Puis sa voix, contre son oreille.


"Vous jouez votre rôle à la perfection."


Jade ferma les yeux.


Elle aurait préféré ne plus y penser.


Son esprit dériva vers l'orphelinat.


Vers Joker d'abord. Son sourire, ses cheveux roux, sa manière de plaisanter lorsqu'elle prenait les choses trop au sérieux.

Puis Dagger. Doll. Beast.


Sa main glissa jusqu'à la cicatrice qui barrait son poignet.


Elle avait longtemps imaginé qu'un jour elle retrouverait vraiment leur troupe. Elle le pouvait encore. Il lui restait neuf mois avant le 25 juin.


Quelques mois auprès d'eux.

Quelques mois à faire semblant que rien n'avait changé.


Puis la voix de Beast lui revint.


"Laisse-le un peu tranquille."


Jade ouvrit les yeux.


Joker lui en voulait d'être partie. Peut-être que Beast avait raison. Peut-être qu'elle n'avait pas le droit de revenir dans leur vie simplement parce qu'elle avait besoin d'eux.


Surtout maintenant.


Elle disparaîtrait bientôt de nouveau. Cette fois définitivement.


Ils avaient déjà appris à vivre sans elle. Elle n'était pas certaine d'avoir le droit de leur demander de recommencer. Peut-être valait-il mieux les laisser tranquilles.


Jade laissa retomber sa main sur le couvre-lit. La porte s'ouvrit. Elle tourna la tête.


Caym entra dans la chambre. Il avait retrouvé son apparence habituelle. Plus de cheveux châtains, plus d'yeux noisette, plus rien du visage de Geoffrey.

Il portait de nouveau sa tenue de majordome, mais avait retiré sa veste noire.


Jade préféra ignorer le soulagement que lui procura cette vision.


Caym traversa la pièce jusqu'à la fenêtre et ferma les volets.


— Vous devriez vous changer, my lady. Il se fait tard.


— Je vais le faire.


Il se retourna vers elle.


— Quelque chose ne va pas ? Vous semblez préoccupée.


— Non, ce n'est rien.


Son regard resta posé sur elle quelques secondes.


— Voir un sosie de votre défunt mari doit raviver de douloureux souvenirs. Je m'en excuse.


Jade demeura silencieuse.


Caym porta alors le bout de ses doigts gantés à ses propres lèvres. Un geste à peine appuyé.


Elle comprit immédiatement.


— Vous deviez beaucoup l'aimer.


Jade sentit ses joues chauffer. Elle détourna les yeux vers le plafond.


— À moins que... ce baiser ne lui fût pas destiné.


Elle se redressa brusquement et s’assit sur les draps.


À vingt et un ans, Jade aurait aimé se croire moins facilement troublée par un simple baiser. La chaleur qui lui monta aux joues prouva le contraire.


Caym la regardait toujours.


— Vous réalisez bien que je suis à votre service, n'est-ce pas ?


Sa voix avait baissé.


— Si vous avez le moindre désir, il vous suffit de le demander.


Jade évita son regard.


— Ne sois pas ridicule, Caym. Je ne te demanderai jamais quelque chose d'inapproprié.


— Cela ne me déplairait pas.


Elle releva aussitôt les yeux.


Il avait prononcé la phrase avec un calme presque désarmant.

C'était peut-être ce qu'elle trouvait le plus irritant chez lui. Comment pouvait-il lui parler ainsi alors qu'il attendait simplement le jour où il pourrait dévorer son âme ?


— Arrête de jouer avec moi ! Tu es un majordome, tu devrais savoir rester à ta place.


Caym inclina légèrement la tête.


— Je suis déçu.


Il s'approcha du lit.


— Vous étiez prête à m'offrir votre âme. J'ai cru que cette fois, vous alliez m'offrir votre corps.


Jade resta immobile.


Était-il seulement capable d'éprouver ce genre de désir ?

Ou quelque chose de plus ?


Un démon pouvait-il—


Caym poursuivit avant qu'elle n'ait formulé la question.


— Certains sentiments nous sont interdits.


Son ton avait changé. Moins moqueur.


— Les démons sont égoïstes. Ils ne se préoccupent que d'eux-mêmes. Ils ne se sacrifieront jamais pour autrui. Chacun de leurs actes est calculé.


Jade ne répondit pas.


Il venait presque de lui donner une mise en garde.


Caym se pencha. Sa bouche approcha de son oreille.


— Mais les démons sont gourmands...


Son souffle effleura sa peau.

Jade sentit son cœur accélérer.


— Vous m'autorisez, maîtresse ?


Il ne la toucha pas.

Il attendit.


Jade savait parfaitement ce qu'il lui demandait. Elle hocha légèrement la tête.


Les doigts gantés de Caym vinrent se poser sous son menton et le relevèrent avec précaution.


Jade ferma les yeux.


Pendant quelques secondes, il ne se passa rien. Elle sentit seulement sa présence devant elle, son souffle tout près de ses lèvres.


Puis il l'embrassa.


Le contact fut d’abord léger, mais rien dans le geste n’avait d’hésitant.


Une chaleur lui monta aux joues.


Jade posa une main contre son dos. Lorsqu'elle s'allongea de nouveau, Caym la suivit sans rompre le baiser.


Il se retrouva au-dessus d'elle.


Puis il s'arrêta.


Jade rouvrit les yeux, encore légèrement essoufflée.


Son attention venait de se déplacer vers son poignet gauche.


Caym retira lentement ses gants.



Ses doigts nus apparurent, les ongles noirs contrastant avec la pâleur de sa peau. Il prit doucement le poignet de Jade et passa le pouce près de la cicatrice.


— Qu'est-ce que c'est ? Auriez-vous tenté de mettre fin à vos jours, my lady ?


Jade baissa les yeux.


— Non, ce n'est pas ça...


La réponse sortit plus bas qu'elle ne l'aurait voulu.


Caym continua d'observer la marque.


Pour un démon, la question n'avait rien d'anodin.


Le désespoir pouvait faciliter un pacte. Mais il fallait encore qu'il subsiste assez de désir pour mener le contrat jusqu'à son terme. Les humains qui avaient déjà entièrement renoncé à vivre produisaient rarement des repas mémorables.


Caym se pencha.

Ses lèvres passèrent près de son cou lorsqu'il inspira lentement.


Sous le parfum qu'elle portait, il retrouva aussitôt autre chose.


L'odeur de son âme.


Cette fragrance qu'il avait reconnue des années auparavant et qui, depuis, n'avait rien perdu de son attrait.

Riche. Singulière. Irrésistiblement vivante.


Ses pupilles se rétrécirent.


Non.


Il ne s'était pas trompé.


Il relâcha son poignet et retrouva sa bouche.


Cette fois, Jade répondit immédiatement.


Ses doigts se refermèrent dans le tissu de son gilet. La proximité de son corps, le poids contenu de sa présence au-dessus d'elle, firent revenir la chaleur dans ses joues.


La main de Caym glissa jusqu'aux attaches de son corsage.


Jade ouvrit brièvement les yeux.


Le visage de Caym était tout près du sien.


Beau. Parfait. Trop parfait, peut-être.


Une phrase de Hilda lui revint.


"Le mal a souvent recours à ce genre d'artifice."


Elle aurait peut-être dû écouter Hilda.

Mais Jade n'avait jamais été très obéissante. Elle n'avait pas écouté madame Peltie le jour de son mariage.

Pourquoi commencer maintenant ?


Jade passa les bras autour de lui.


Le corbeau sous son apparence d'homme était à elle ce soir. Et, pour quelques mois encore, il le resterait.




---




Gary traversa le jardin, une pochette serrée contre lui. Le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les arbres et seule une faible lumière subsistait à l’horizon.


Il contourna plusieurs buissons avant d’atteindre la petite cabane où il rangeait ses outils. La porte résista lorsqu’il tira dessus.


Gary recommença, plus fort. Les gonds rouillés cédèrent enfin dans un grincement.


— Il faudra vraiment que je m’occupe de ça...


Il entra et referma derrière lui.


La cabane sentait la terre, le bois humide et le métal. Des râteaux et des pelles étaient appuyés contre les murs, tandis que plusieurs sécateurs occupaient une étagère au-dessus de l’établi.


Gary s’installa sur son vieux tabouret, alluma une bougie et posa la pochette devant lui.


Il sortit de sa veste une paire de lunettes et les ajusta sur son nez. Même ainsi, il dut rapprocher la première feuille de son visage.


— Une malédiction... une pu-ni-tion...


Ses sourcils se froncèrent.


— Pourquoi...


Il poursuivit sa lecture en silence.


Un bruit lui fit soudain relever la tête. Quelqu’un essayait d’ouvrir la porte.


Gary replia aussitôt les feuilles et les remit dans la pochette.


— Elle n’est pas verrouillée ! Il faut juste tirer un peu plus fort !


Une voix lui répondit depuis l’extérieur.


— Très bien.


Quelques secondes plus tard, la porte finit par s’ouvrir.


Un homme aux cheveux courts apparut sur le seuil. Costume sombre, lunettes rectangulaires.


Gary le dévisagea.


— Vous êtes William T. Spears, je présume ?


— En personne.


William entra et referma soigneusement la porte derrière lui.


Gary haussa un sourcil.


— Hum. Je ne pensais pas qu’ils mettraient des nouveaux sur cette affaire.


Le regard de William se durcit légèrement.


— Je ne suis pas un novice. Mes responsabilités au sein de l’Organisation sont suffisamment importantes.


Il remit ses lunettes en place.


— Et je m’occupe de ce dossier depuis plus d’un siècle.


Ses yeux verts parcoururent la cabane avant de s’arrêter sur une vieille serpe suspendue au mur.


William resta silencieux quelques secondes.


— Les Death Scythes doivent être rendues au département des Affaires générales après un départ à la retraite. Vous avez enfreint une règle.


Gary leva les yeux au ciel.


Les jeunes.

Toujours les mêmes.


— Je pense qu’il y a un sujet plus important à traiter aujourd’hui. Qu’ont dit les supérieurs quand ils ont appris que Jade avait pactisé avec un démon ?


William reporta son attention sur lui.


— Qu’il valait mieux laisser faire. Tant qu’il ne connaît pas toute l’histoire, la situation n’est pas véritablement dangereuse.


— C’est totalement irresponsable !


— Je transmettrai votre appréciation de leur décision.


Gary grommela quelque chose et se retourna vers son établi. Il prit la pochette et la tendit à William.


— Tenez.


William baissa les yeux vers elle.


— Qu’est-ce que c’est ?


— Les écrits de Kristen Lowth. Elle avait découvert pas mal de choses.


Gary lui tendit le paquet.


— Ça a bien failli tomber entre les mains du démon.


William le prit. Son regard s’arrêta sur le nom inscrit sur l’un des documents.


— Kristen Lowth...


Pour la première fois depuis son arrivée, quelque chose changea légèrement dans son expression.


— Je me souviens d’elle.


Gary leva un sourcil.


— Elle avait causé pas mal de soucis. Je ne comptais même plus mes heures supplémentaires à l’époque.


— Fin du XVIIIe siècle, c’est ça ?


— 1762-1814.


William rangea soigneusement les documents.


— Merci pour le dossier. Je vais m’occuper de détruire tout cela.


Gary se rassit sur son tabouret.


— Bon... laissez-moi maintenant. J’aimerais pouvoir profiter de ma retraite en paix.


William se dirigea vers la porte.


— Gardez tout de même un œil sur l’affaire et tenez-moi informé si la situation dégénère. Même à la retraite, vous n’êtes pas dispensé de ce genre de tâche.


Gary soupira.


— Je sais. Au revoir, monsieur T. Spears.


William ouvrit la porte, puis son regard revint vers la serpe accrochée au mur.


— Au revoir, monsieur Felbrigg.


Il marqua une pause.


— Et n’oubliez pas de rendre votre Death Scythe. Les retards de plus de dix ans sont sévèrement sanctionnés.


Gary fixa son dos.


— Oui...


William disparut dans la nuit.


Gary referma la porte, retira ses lunettes et les posa sur l’établi avant de regagner son tabouret.


La flamme de la bougie vacilla.


Son reflet dansa un instant dans ses petits yeux verts.




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