L' Âme Maudite

Chapitre 9 : Négligence

Par Zihume

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


7 février 1889


Dans les cuisines du manoir Phantomhive, Sebastian avait repris les choses en main.


Bardroy avait été écarté des fourneaux après une tentative que le majordome avait préféré ne pas qualifier de cuisine.


Sebastian avait retiré sa veste. Il ne portait plus que son gilet noir sur sa chemise blanche, dont les manches étaient soigneusement retroussées jusqu'aux avant-bras. Sa cravate, elle, demeurait parfaitement nouée.


Une casserole fumait doucement sur le feu. Penché sur son plan de travail, il découpait les derniers légumes avec une précision presque mécanique.

La lame montait, descendait, toujours au même rythme. Ses gestes ne trahissaient rien.


Son esprit, en revanche, était ailleurs.


Jade Blodweell était morte. Il le savait mieux que quiconque : il avait attendu l'échéance de leur contrat, puis avait pris son âme lui-même. Et pourtant cette femme en portait les traits. Pire encore, elle l'avait reconnu.


Monsieur le corbeau.


La lame s'arrêta une fraction de seconde, puis reprit sa course.


La porte s'ouvrit derrière lui. Il l'entendit aussitôt. Pas les pas hésitants de May Linn, ni la démarche lourde de Bardroy. La sienne. Il continua de découper.

Les pas approchèrent, puis s'arrêtèrent beaucoup trop près.


Héloïse se dressa sur la pointe des pieds derrière son épaule. Sa manche effleura l'avant-bras découvert de Sebastian tandis qu'elle se penchait pour regarder dans la casserole. Une mèche de ses cheveux frôla presque sa joue.


— La soupe du comte est-elle bientôt prête, monsieur Crow ?


Sa voix arriva directement contre son oreille.


La lame s'immobilisa. Sebastian aurait pu reprendre sa découpe. Il n'en fit rien.

Pendant une seconde, rien ne bougea. Ni le couteau. Ni sa main. Héloïse était si proche qu'il percevait la chaleur de son corps dans son dos.


Puis, sous les odeurs de bouillon et d'herbes, quelque chose d'autre atteignit ses sens. Une odeur familière.


Sans tourner la tête, son regard glissa légèrement de côté. Il aperçut le profil d'Héloïse, puis sa bouche, beaucoup trop proche de la sienne.

Une seconde de trop.

Il posa la lame, lentement, et se retourna.


Héloïse dut reculer d'un pas. Sebastian avança. Elle en fit un autre. Il continua jusqu'à ce que son dos rencontre le mur, et posa une main contre la tapisserie, près de sa tête.

Cette fois, la distance était celle qu'il avait choisie.


Elle ne semblait pas effrayée. Cela l'agaça plus qu'il ne l'aurait voulu.


— Je suis Sebastian Michaelis, majordome du comte Phantomhive.


Héloïse leva les yeux vers lui.


— Mon temps appartient à mon maître, et vous en avez déjà occupé davantage que je ne l'aurais souhaité. Je vous suggère donc de répondre clairement à ma prochaine question.


Il laissa passer un silence.


— Qui êtes-vous ?


Héloïse ne répondit pas.

Sebastian se pencha légèrement.


— Jade Blodweell est morte.


Le sourire d'Héloïse s'atténua.


— Je peux vous l'affirmer avec certitude.


Il marqua une brève pause.


— Je l'ai moi-même dévorée.


N'importe quel être humain raisonnable aurait reculé.

Le silence se prolongea. Puis Héloïse avança. Sebastian ne recula pas. Le devant de sa robe rencontra son gilet ; elle se rapprocha encore, jusqu'à ce que son visage passe tout près du sien.


— Je vous l'ai déjà dit, vous savez…


Sa voix glissa contre son oreille.


— Je suis Héloïse.


Elle détacha lentement les syllabes.


— Hé-lo-ï-se.


Sebastian resta parfaitement immobile.


Son regard descendit vers son cou, puis il inspira, lentement. Cette fois, l'odeur était beaucoup plus nette. Son attention se fixa sur elle, quelques secondes seulement.

Héloïse recula juste assez pour croiser son regard, sans réellement rompre leur proximité.


Sebastian l'observa. Quelque chose venait enfin de prendre sens.

Son sourire revint. Plus fin. Plus attentif qu'auparavant.


— Voilà qui devient intéressant.


La porte s'ouvrit.


— Sebastian, le couvert est mis et le jeune maître—


May Linn s'arrêta net.


— Kyaaa !


Sebastian et Héloïse tournèrent la tête vers elle au même instant. May Linn devint écarlate, les yeux fixés sur la main de Sebastian encore posée contre le mur, sur Héloïse prise entre celui-ci et lui.


— Je... je voulais seulement dire que monsieur Ciel attend et que...


Elle regarda Héloïse. Puis Sebastian. Puis de nouveau Héloïse.


— Je peux revenir !


Sebastian retira sa main du mur. Son visage avait déjà retrouvé son calme habituel.


— Ce ne sera pas nécessaire.


Il retourna vers les fourneaux comme si de rien n'était. Héloïse resta encore un instant contre le mur.

Sebastian versa le potage dans une assiette creuse.


— Apportez un pichet d'eau à la salle à manger, May Linn.


— O-Oui !


Elle se précipita vers la porte, avant de ralentir juste assez pour lancer à Héloïse un regard derrière ses lunettes qui promettait un interrogatoire en règle.


— May Linn.


— Oui !


— Le pichet.


— Tout de suite !


Elle disparut.


Héloïse quitta enfin le mur.

Sebastian prit l'assiette. En passant près d'elle, il tourna une dernière fois les yeux vers elle.


Elle soutint son regard.

Aucun des deux ne dit rien.


Puis il quitta la cuisine.


---


Ciel était installé à table, un dossier ouvert à côté de son couvert.

Il parcourut une dernière ligne avant de le refermer d'un geste sec.


— Toujours aucun message de Sa Majesté ?


Sebastian se tenait à sa droite, une main dans le dos.


— Aucun, my lord.


Une légère contrariété passa sur le visage de Ciel.


— Ça commence à être long.


— Peut-être est-ce préférable. Votre emploi du temps de demain est déjà suffisamment chargé. Vous devez recevoir un commerçant à neuf heures, puis examiner les comptes de la manufacture avant midi.


— Je connais mon emploi du temps.


Ciel plongea sa cuillère dans le potage.

Une légère vapeur s'en élevait encore.

Il la porta à ses lèvres.


À peine eut-il goûté qu'il s'interrompit et reposa aussitôt la cuillère.

Ses sourcils se froncèrent.


— Sebastian.


— My lord ?


— C'est beaucoup trop chaud.


Le majordome baissa les yeux vers l'assiette.

Un silence.

Très bref.


— Toutes mes excuses.


Ciel le fixa.

Sebastian Michaelis ne servait pas un plat trop chaud.


— Tu as oublié de le laisser refroidir.


— Il semblerait.


Le regard de Ciel se fit plus étroit.


— Il semblerait ?


Sebastian s'inclina légèrement.


— Une négligence de ma part, my lord.


Ciel continua de l'observer quelques secondes.


Avant qu'il puisse répondre, la voix de May Linn arriva depuis le couloir.


— Il va falloir que tu me donnes des explications ! Je veux tout savoir depuis le début !


Des pas approchèrent.


May Linn traversa la pièce avec une pile de linge si haute qu'elle lui cachait presque le visage. Héloïse la suivait, un balai à la main.


— Il n'y a rien à raconter, répondit Héloïse.


— Mais je vous ai vus !


— May Linn...


La jeune femme aperçut Ciel.


Elle se figea.


— Ah !


La pile de linge vacilla dangereusement.

Héloïse posa aussitôt une main dessus pour l'empêcher de tomber.


— Pardon, jeune maître !


Ciel fronça les sourcils.


— Sortez.


— Oui !


May Linn repartit presque aussi vite qu'elle était arrivée.

Héloïse inclina poliment la tête avant de la suivre.


En passant, son regard rencontra celui de Sebastian. Une seconde seulement.

Mais Sebastian la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans le couloir.


Ciel lui observait son majordome.


---


Ses yeux verts parcoururent une nouvelle fois le vaste hall.

Du bleu. Du gris. De la pierre.


Pas la moindre touche de rouge pour sauver l'endroit.


Grell se balançait sur sa chaise derrière le bureau de l'entrée, une jambe croisée sur l'autre. Cela faisait près d'un quart d'heure qu'elle observait l'immense Death Scythe de pierre dressée au fond de la salle.

Même elle commençait à perdre de son intérêt.


Elle poussa un long soupir.


— Quelle punition...


Des pas réguliers résonnèrent dans le couloir.

William T. Spears apparut, une chaise dans une main et un épais volume relié de violet sous l'autre bras.


Grell se redressa aussitôt.


— Will ! Mon Will, tu es venu me tenir compagnie !


— Non.


Il posa sa chaise à plusieurs mètres d'elle.


— Je dois prendre votre relève dans deux heures. Je viens m'assurer que vous ne décidiez pas de quitter votre poste avant l'heure.


Grell posa une main sur sa poitrine.


— Tu me connais si mal.


William s'assit et ouvrit son livre.


— Malheureusement, non.


— Oh, ne sois pas si distant.


Grell attrapa sa chaise et la traîna jusqu'à lui.

William ne leva même pas les yeux.

Elle se pencha aussitôt sur le volume.


— C'est une lanterne cinématique ?


— Retournez à votre poste.


Grell lui arracha le livre des mains.


— Grell Sutcliff.


— Une seconde !


Elle manqua de le laisser tomber.


— Il pèse une tonne !


William tendit déjà la main.


— Rendez-le-moi.


Grell l'ouvrit près de la fin.

Des lignes nouvelles apparaissaient lentement sur la dernière page.

Elle les parcourut.


Son enthousiasme retomba presque aussitôt.


— Elle passe le balai.


Grell leva vers William un regard profondément déçu.


— C'est ça que tu lis ?


— Rendez-moi ce livre immédiatement.


— Attends. Pourquoi est-il aussi gros ?


Elle l'ouvrit approximativement au milieu.

Une page blanche.


Grell en tourna une autre.

Blanche également.

Puis une troisième.


Toujours rien.


Son expression changea.


— Tiens...


Elle feuilleta rapidement plusieurs pages.

Toutes étaient vierges.


— Cette lanterne a un problème de conception, on dirait.


William récupéra le volume et le referma d'un geste sec.


— Votre place est derrière le bureau de l'entrée, Grell Sutcliff. Votre fonction consiste à empêcher toute personne non autorisée de pénétrer dans ces archives.


Il remit ses lunettes en place.


— Je vous conseille de faire correctement votre travail si vous ne souhaitez pas faire des heures supplémentaires.


Grell le fixa, horrifiée, puis elle poussa un soupir théâtral et se leva.


— Quel homme cruel...


William rouvrit déjà le livre.


Grell ramena sa chaise derrière le bureau en la faisant volontairement grincer sur le sol.


Elle se rassit avec mauvaise humeur.

William ne releva plus les yeux.


À la fin du volume, de nouvelles lignes continuaient d'apparaître




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés