L' Âme Maudite

Chapitre 7 : Incendie, première partie

Par Zihume

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3 juillet 1884


Jade était assise au bout de la longue table du salon, le menton appuyé contre une main.


Devant elle s'étalait une vieille feuille brunie couverte de noms, de dates et de lignes à l'encre.


L'arbre généalogique des Fawley.


Elle avait entouré sept noms.


Neuf, si elle comptait ses parents.


Jade reposa sa plume.


La maison écossaise des Blodweell n'avait rien du manoir où elle s'était mariée.


Les murs étaient couverts de tapisseries grises, passées par endroits. De lourds rideaux sombres encadraient les fenêtres et le mobilier semblait avoir été choisi pour durer plutôt que pour impressionner.


Jade aimait bien l'endroit.


Caym et elle y étaient arrivés quatre jours plus tôt.


La propriété avait appartenu aux parents de Geoffrey. Après la mort de son père, cinq ans auparavant, sa mère avait quitté la campagne pour vivre en ville. Depuis, seuls Jodie Beeton, la femme de ménage, et Gary, le jardinier, étaient restés sur place.


À leur arrivée, des draps recouvraient encore certains meubles. La poussière s'était installée dans les pièces inutilisées et les araignées avaient manifestement pris possession de plusieurs angles du plafond.


Caym avait considéré la situation comme une offense personnelle.


Quelques heures lui avaient suffi.


Les parquets brillaient de nouveau, les vitres étaient impeccables et même les tapis avaient retrouvé une couleur que Jodie affirmait ne pas leur avoir vue depuis quinze ans.


Il avait ensuite proposé de remplacer plusieurs tentures.


Jade avait refusé.


Elle aimait les murs gris, les rideaux sombres et le mobilier un peu austère.


Après le manoir Blodweell, ses dorures et ses salons conçus pour être admirés, cette maison lui paraissait presque reposante.


Des pas approchèrent.


Jade releva la tête.


Caym entra dans le salon, parfaitement vêtu malgré le voyage qu'il venait d'effectuer jusqu'à Londres. Plusieurs documents étaient glissés sous son bras.


— J'ai obtenu les informations que vous m'aviez demandées, my lady.


Il posa devant elle une coupure de journal protégée entre deux feuilles.


Jade se redressa aussitôt.


— Sur Laureen Lowth ?


— Elle-même.


Caym désigna quelques lignes imprimées.


— Laureen Lowth est bien morte dans un incendie en 1761. Un prêtre a également péri dans le sinistre.


Jade parcourut rapidement l'article.


— Où ?


— À Chipping Campden, dans le Gloucestershire. L'incendie aurait détruit une partie de l'église St James.


Elle relut le passage.


Deux fois.


— Ils ne disent pas comment le feu a commencé.


— Non.


— Rien du tout ?


— Rien dans les archives que j'ai consultées.


Jade posa la feuille à côté de son arbre généalogique.


À quelques mètres d'elle, Jodie Beeton essuyait consciencieusement une assiette déjà parfaitement propre.


— Vous savez, fit-elle, les incendies arrivaient souvent autrefois. Une bougie renversée, une cheminée mal entretenue... Il ne faut parfois pas chercher plus loin.


Jade regarda les noms entourés d'encre.


Un incendie.


Une noyade.


Deux disparitions.


Ses parents assassinés.


— Il faut aller là-bas, décida-t-elle.


Elle releva les yeux vers lui.


— Qu'en pensez-vous, monsieur Crow ?


Il resta silencieux une seconde.


— Une chose, my lady.


— Oui ?


— Voilà quatre jours que vous me vouvoyez.


Jade cligna des yeux.


Elle ne s'attendait manifestement pas à cela.


— Et ?


— C'est une marque de respect tout à fait charmante.


Son sourire s'accentua légèrement.


— Mais quelque peu superflue entre une maîtresse et son serviteur.


Jade le regarda.


Le mot serviteur produisait toujours sur elle une impression étrange lorsqu’il venait de lui.


Caym avait beau avoir l’apparence d’un homme de son âge, il restait un démon.


L’idée qu’elle puisse disposer de davantage d’autorité que lui continuait à lui sembler absurde.


— Vous voulez que je vous tutoie ?


— Je vous y encourage.


Jade hésita.


— D'accord.


Elle reprit sa feuille.


Puis releva les yeux.


— Alors... qu'en penses-tu, Caym ?


— Je pense que votre idée est excellente. Les registres paroissiaux ou les habitants du village sauront peut-être quelque chose que les journaux ont oublié.


Il ramassa le journal.


— Je vais préparer vos bagages.


Il se détourna.


Jodie abandonna aussitôt son assiette.


— Vous repartez déjà ?


Jade tourna la tête.


— Seulement quelques jours.


— Vous êtes arrivés il y a à peine quatre jours !


— Nous reviendrons.


La vieille femme soupira.


— J'espère bien. Gary et moi avons passé assez d'années seuls dans cette maison.


Son regard suivit Caym qui atteignait déjà l'escalier.


— Et puis je commençais à m'habituer à votre nouveau majordome.


Jodie baissa la voix, bien que Caym fût déjà suffisamment loin pour qu'un humain ordinaire ne puisse plus les entendre.


— Regardez-le.


Jade regarda.


— Vous ne trouvez pas qu'il est magnifique ?


Jade se retourna vers elle.


— Jodie.


— Quoi ?


La vieille femme souriait.


— Je suis peut-être vieille, pas aveugle.


Jade reprit ostensiblement son arbre généalogique.


Jodie reprit tranquillement son assiette.


Elle regarda une dernière fois vers l'escalier où Caym venait de disparaître.


— Ça fait drôle, tout de même, de revoir de jeunes gens dans cette maison.


Elle passa lentement son chiffon sur la vaisselle.


— La dernière fois qu'elle était aussi animée, monsieur Geoffrey était encore un garçon.


Jade releva les yeux.


Jodie eut un sourire à la fois amusé et nostalgique.


— Un garçon insupportable, d'ailleurs.


— À ce point-là ?


— Oh, oui. Il cachait mes clefs, grimpait sur le toit et accusait les domestiques dès qu'il cassait quelque chose.


Son expression s'adoucit.


— Sa mère disait toujours qu'il finirait bien par grandir.


Jodie remit l'assiette à sa place.


— Mais enfin... vous avez ramené un peu de vie ici. Gary et moi, on commençait sérieusement à tourner en rond.


Sur l'escalier, les pas de Caym s'étaient déjà éloignés.


Jade reprit sa plume et entoura le nom de Laureen Lowth.




6 juillet 1884


La campagne autour de Chipping Campden s'étendait sous un ciel clair.


Des champs alternaient avec des pâturages bordés de haies.


La voiture avançait lentement sur le chemin.


Caym tenait les rênes. Jade était installée à l'intérieur.


Deux personnes marchaient sur le bord du chemin : un jeune homme portant un lourd sac de laine sur l'épaule et une femme plus âgée qui avançait à ses côtés.


Caym arrêta le cheval.


Jade écarta le rideau de la voiture.


— Excusez-moi.


La femme releva la tête.


— Oui ?


— Nous cherchons l'église Saint James.


Elle sourit.


— Alors vous êtes presque arrivés. Continuez tout droit jusqu'aux premières maisons. Vous verrez le clocher avant même d'entrer dans le village.


— Je vous remercie. Vous vivez ici depuis longtemps ?


— Toute ma vie.


— Je cherche des renseignements sur un incendie qui aurait eu lieu à l'église.


La femme réfléchit.


— Quel incendie ?


— En 1761.


Le jeune homme eut un petit rire.


— Vous allez devoir demander à quelqu'un d'un peu plus âgé que nous.


Sa mère lui donna un léger coup du coude.


— Très drôle.


Jade sourit.


— Je me doute bien que vous ne l'avez pas vu vous-même.


— Heureusement.


La femme posa son sac au sol.


— Pourquoi cet incendie vous intéresse-t-il ?


Jade hésita.


— Une femme de ma famille y est morte.


— Quel était son nom ?


— Laureen Lowth.


La femme hésita.


— Lowth...


— Ce nom vous dit quelque chose ?


— Vaguement. Mais pas assez pour que je me risque à vous raconter des bêtises.


Elle désigna le village.


— Essayez plutôt l'église. Ils conservent encore de vieux registres.


— Merci.


— Avec plaisir.


Caym remit la voiture en mouvement.


Elle s'arrêta devant l'église Saint James au moment où la cloche sonnait deux heures.


Jade écarta le rideau.


L'édifice dominait une petite place bordée de maisons de pierre.


Caym descendit de son siège.


Même après plusieurs heures de route, il avait réussi à conserver une apparence irréprochable.


Il ouvrit la portière et lui tendit la main.


— Nous y sommes, my lady.


Jade descendit.


Près de l'entrée de l'église, un vieil homme en soutane discutait avec une femme d'une cinquantaine d'années qui tenait plusieurs livres contre elle.


Ils se tournèrent vers les nouveaux arrivants.


Le prêtre s'avança le premier.


— Bonjour. Je suis le père Alan.


Il désigna la femme à ses côtés.


— Et voici madame Hilda Mercer. Elle m'aide à tenir les registres de la paroisse.


Caym s'inclina avec une correction parfaite.


— Caym Naberus Crow, majordome de lady Blodweell.


Quelque chose passa brièvement dans le regard du prêtre.


Si Jade le remarqua, elle n'en montra rien.


Caym, lui, le vit.


Le changement n'avait duré qu'une fraction de seconde.


Puis le père Alan sourit de nouveau.


— Que pouvons-nous faire pour vous ?


Jade s'avança.


— Je cherche des renseignements sur un incendie qui aurait eu lieu ici en 1761.


Hilda échangea un regard avec le prêtre.


— L'incendie de l'église ?


— Oui. Une femme appelée Laureen Lowth y serait morte.


— Vous êtes de sa famille ? demanda Hilda.


— Une descendante éloignée.


Le père Alan hocha lentement la tête.


— Alors je crains que nous ne puissions vous apprendre beaucoup de choses.


— Vous connaissez quand même l'histoire ?


— Ce qu'il en reste.


Il désigna l'église derrière lui.


— Laureen Lowth est venue ici un soir pour parler au prêtre qui occupait alors cette paroisse. Nous ignorons la raison de leur entretien. Un incendie s'est déclaré alors qu'ils se trouvaient encore à l'intérieur.


— Personne n'a pu les faire sortir ?


— Apparemment non.


— Et ils sont morts tous les deux.


— Oui.


Jade regarda la façade de l'église.


— On sait comment le feu a commencé ?


Le père Alan secoua la tête.


— Les registres de cette époque sont très incomplets.


Hilda ajusta les livres contre sa poitrine.


— Nous possédons encore l'acte de décès de Laureen et quelques documents datant des travaux effectués ensuite. Mais rien qui explique l'origine du feu.


Jade retint un soupir.


Ils avaient parcouru tout ce chemin pour apprendre presque exactement ce que Caym avait déjà découvert à Londres.


Le prêtre sembla deviner sa déception.


— Il reste toutefois quelque chose de cette époque.


Jade releva les yeux.


— Quoi ?


— L'église elle-même.


Il ouvrit les grandes portes.


— Venez.


L'intérieur était beaucoup plus frais.


Jade leva les yeux vers la haute voûte.


La lumière traversait les vitraux et projetait des taches de couleur sur les dalles. Quelques bougies brûlaient près de l'autel, leur flamme presque immobile dans l'air calme.


Caym entra derrière elle.


Elle l'entendit refermer doucement la porte.


Le père Alan les conduisit jusqu'au fond de la nef.


— La construction de Saint James remonte à plusieurs siècles, expliqua-t-il. Mais une partie importante du bâtiment a dû être restaurée après l'incendie.


Il s'arrêta devant un mur.


Une peinture occupait encore une large partie de la pierre.


Ou plutôt ce qu'il en restait.


Les couleurs étaient ternies, certaines zones presque entièrement noires. La surface était irrégulière et couverte de petites cloques.


— Cette peinture murale est l'un des rares éléments que nous avons choisi de conserver en l'état, poursuivit le prêtre. Elle avait été trop endommagée pour être restaurée sans en remplacer une grande partie.


Jade s'approcha.


— Elle date de l'incendie ?


— Elle est plus ancienne.


Le père Alan joignit les mains devant lui.


— Je vais chercher les quelques registres que nous possédons encore. Hilda pourra vous aider à les consulter.


— Merci.


Le prêtre s'éloigna avec Hilda.


Le bruit de leurs pas disparut peu à peu.


Jade resta devant la peinture.


Elle suivit du regard les zones noircies.


— Cent vingt-trois ans...


Elle sentit alors une présence dans son dos.


Caym s'était rapproché sans bruit.


Beaucoup trop près.


Avant qu'elle puisse se retourner, il se pencha légèrement.


Sa voix arriva directement contre son oreille.


— Vous êtes sûre de ce que vous faites, dame Blodweell ? Me faire entrer dans une église... moi, le démon ?


Jade se raidit.


Elle tourna légèrement la tête.


Ce fut une erreur.


Le visage de Caym se trouvait à quelques centimètres du sien.


Il souriait.


Jade sentit la chaleur lui monter au visage.


Elle reporta aussitôt son attention sur la peinture, gênée.


— Tu pouvais rester dehors.


— Et laisser ma maîtresse explorer seule le lieu où l'une de ses ancêtres a trouvé la mort ? Ce serait très peu professionnel.


Caym se redressa.


Lorsqu'elle lui lança un regard, son expression était déjà redevenue parfaitement neutre.


Jade préféra ne pas répondre.


Elle désigna la peinture.


— Tu peux en tirer quelque chose ?


L'amusement disparut de son visage, remplacé par une attention beaucoup plus précise — la seule forme de sincérité, songea Jade, qu'elle lui ait jamais vue.


— Une peinture murale à l'huile sur enduit. XVIIe siècle, probablement.


Il se pencha vers une zone plus sombre.


— Le feu a été violent. La fumée a noirci les pigments, la chaleur a soulevé la couche picturale.


Son regard descendit vers le bas du mur. Il resta silencieux un instant de trop.


— Étrange.


— Qu'est-ce qui est étrange ?


— Je ne trouve presque aucune trace d'eau.


— Pourquoi devrait-il y en avoir ?


— Parce qu'une église brûle rarement sans que personne, dans tout un village, ne songe à apporter un seau d'eau. En quantité suffisante, l'enduit en aurait gardé la mémoire.


Il se redressa, ôtant une poussière imaginaire de son gant.


— Il n'en garde aucune.


Jade sentit un froid remonter le long de sa nuque.


— Tu crois que personne n'a essayé d'éteindre le feu ?


— Je crois, dit-il d'une voix parfaitement égale, que quelqu'un a préféré laisser brûler.


Elle regarda encore la peinture, puis revint à Caym.


— C'est incroyable.


Il haussa légèrement un sourcil.


— Tout ce que tu arrives à comprendre simplement en regardant ce mur...


Une satisfaction discrète passa dans son regard.


— Je ne suis qu'un diable de majordome, my lady.


Jade regarda une dernière fois la fresque.


Quelqu'un avait peut-être vu cette église brûler.


Quelqu'un avait peut-être entendu Laureen appeler à l'aide.


Et personne n'était intervenu.


Elle préféra ne pas imaginer davantage.


— Allons voir les registres.


Caym inclina la tête.


— Comme vous voudrez.


Le père Alan les attendait près de l'entrée.


Hilda n'était plus avec lui.


Jade hésita.


— Vous avez pu retrouver les registres ?


— Hilda est partie chercher une clef pour ouvrir la petite salle où nous les conservons.


Il se tourna vers Caym.


— Monsieur Crow, puis-je vous parler un instant ?


Caym posa les yeux sur lui.


Le père Alan souriait toujours.


Mais ce n'était plus tout à fait le même sourire qu'à leur arrivée.


— En privé, précisa-t-il.


Jade regarda son majordome.


— Je t'attends dehors.


— Très bien, my lady.


Elle se dirigea vers les portes.


Caym les lui ouvrit.


Jade sortit.


Les lourdes portes se refermèrent.


Le silence revint dans l'église.


Caym resta face au père Alan.


— Vous souhaitiez me parler ?


Le vieil homme ne répondit pas immédiatement. Il se dirigea jusqu’à l’un des bancs.


— Caym Naberus Crow.


Caym inclina légèrement la tête.


— C’est bien mon nom.


— Un nom étrange.


— Ma maîtresse possède une certaine imagination.


— Caym. Un démon apparaissant sous la forme d’un oiseau noir.


Caym ne bougea pas.


— Naberus. Un autre démon associé au corbeau.


Un bref silence suivit.


Ainsi, le père Alan connaissait ces noms.


Caym se contenta de le regarder.


— Qui êtes-vous réellement ? demanda le prêtre. Et qu’avez-vous fait à cette jeune femme ?


— Rien auquel elle n’ait consenti.


Le père Alan le fixa quelques secondes.


Puis il recula jusqu’à l’entrée.


D’un geste brusque, il saisit le bord du long tapis et le tira sur le côté.


Caym baissa les yeux.


Un symbole était gravé dans la pierre.


Un cercle. Un triangle. Des caractères disposés avec une précision qui ne devait rien à l’improvisation.


Le père Alan leva une main.


— Exorcizamus te, omnis immunde spiritus...


Caym se détourna vers la porte.


Il fit un pas.


Puis s’arrêta.


Une résistance invisible venait de se dresser devant lui.


Son regard descendit une seconde vers le symbole.


Ainsi donc.


Le père Alan poursuivait sa récitation.


Caym posa deux doigts contre le nœud de sa cravate et le réajusta tranquillement.


— Un sceau d’exorcisme dissimulé sous le tapis d’une église de village…


Il releva les yeux vers Alan.


— Voilà qui devient intéressant.


Jade descendit les marches.


Hilda l'attendait en contrebas, ses livres toujours serrés contre elle.


Jade ralentit.


— Je croyais que vous étiez partie chercher la clef des archives.


Hilda jeta un regard vers les lourdes portes qui venaient de se refermer derrière elle.


— Vous cherchez vraiment à savoir ce qui est arrivé à Laureen Lowth, n'est-ce pas ?


— Oui.


— Les registres ne vous apprendront rien.


Jade se rapprocha légèrement.


— Mais vous, vous savez quelque chose ?


Hilda pinça les lèvres et lui fit signe de la suivre.




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