L' Âme Maudite

Chapitre 6 : Monsieur Crow, deuxième partie

Par Zihume

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7 février 1889


Sebastian frappa deux fois à la porte.

Il n'attendit que quelques secondes avant d'entrer.

Mademoiselle Wayte était déjà debout.


Elle avait posé sa petite malle ouverte sur le lit et en retirait quelques vêtements. La chemise de nuit qu'on lui avait prêtée était légèrement trop courte aux manches. Ses longs cheveux noirs, encore défaits, tombaient devant son visage et dissimulaient presque entièrement ses yeux.

Sebastian s'arrêta dans l'embrasure.


— Bonjour, mademoiselle Wayte. J'espère que votre nuit a été agréable.


Héloïse releva légèrement la tête.


— Oui. Merci de m'avoir laissée rester ici.


— Les remerciements reviennent à mon maître.


Son sourire resta parfaitement courtois.


— Il souhaite vous rencontrer.


— Maintenant ?


— Dans une heure. Cela devrait vous laisser suffisamment de temps pour vous rendre présentable.


Il désigna le couloir.


— La salle d'eau se trouve à la deuxième porte sur votre droite.


— Très bien.


Héloïse prit des vêtements propres dans sa malle et passa près de lui.


Sebastian s'écarta pour la laisser sortir.

Son regard descendit brièvement.


La manche trop courte avait glissé le long de son bras.

Une cicatrice blanche traversait son poignet.


Sebastian ne bougea plus.

Une seconde à peine.

Puis la manche retomba.


Héloïse continua son chemin sans remarquer son regard.


— Sebastian !


La voix de Ciel retentit depuis l'étage inférieur.

Le majordome détourna les yeux.


Lorsqu'il quitta le couloir, son sourire avait déjà retrouvé son calme habituel.

---


Ciel Phantomhive n'aimait pas les imprévus.


La femme assise de l'autre côté de son bureau en était un.

Il l'observa quelques instants sans parler.


Héloïse Wayte s'était présentée devant lui vêtue d'une robe sombre, simple mais propre. Ses cheveux étaient toujours coiffés de manière à masquer une bonne partie de son visage.


Elle ne semblait pas particulièrement intimidée.


Ciel n'appréciait pas davantage cela.


— Tu veux donc travailler ici.


— Oui, monsieur.


— Pourquoi ?


La question sembla surprendre Héloïse.


— J'ai besoin d'un emploi.


— Beaucoup de gens ont besoin d'un emploi.


Elle hésita.


— Je sais tenir une maison. Je peux faire la lessive, le ménage, la couture...


Ciel posa son menton contre sa main.


— Nous avons déjà une femme de chambre.


Sebastian baissa légèrement les yeux.


— En théorie.


Ciel tourna lentement la tête vers lui.


— Sebastian.


— Je ne faisais qu'apporter une précision, jeune maître.


Ciel le fixa une seconde avant de reporter son attention sur Héloïse.

Son majordome n'avait pas pour habitude d'intervenir dans un entretien sans y avoir été invité.

Et depuis le début, son attention revenait constamment vers cette femme.

Discrètement.


Mais pas assez pour échapper à Ciel.


— Tu sembles avoir un avis sur la question.


Sebastian lui adressa son sourire le plus innocent.


— Puisque vous me le demandez, jeune maître, je pense qu'une seconde femme de chambre pourrait effectivement se révéler utile.


Ciel haussa un sourcil.


— Vraiment ?


— Le manoir est vaste. Et notre vaisselle a déjà beaucoup souffert des bonnes intentions de May-Linn.


— Je vois.


Ciel le considéra un instant.


— Tu sembles particulièrement préoccupé par ma vaisselle, ce matin.


Le sourire de Sebastian ne bougea pas.


— Je veille toujours au patrimoine de la famille Phantomhive.


Ciel n'était manifestement pas convaincu.

Il reporta son attention sur Héloïse.


— Une semaine.


Elle releva les yeux.


— Pardon ?


— Tu travailleras ici pendant une semaine. Si ton travail ne me convient pas, tu partiras.


— Bien sûr.


— Et ne t'attends pas à un salaire extravagant.


Un léger sourire passa sur les lèvres d'Héloïse.


— Je m'en contenterai.


Ciel fit un geste impatient de la main.


— Sebastian t'expliquera le reste.


— Oui, monsieur. Merci.


Elle s'inclina.


Sebastian lui ouvrit la porte.

Ciel attendit qu'elle ait quitté la pièce.


— Sebastian.


Le majordome s'arrêta.


— Oui, jeune maître ?


— Pourquoi ?


Sebastian tourna légèrement la tête.


— Comme je vous l'ai dit, nous avons besoin de personnel supplémentaire.


— Ne me prends pas pour un idiot.


Un silence.

Puis Sebastian sourit.


— Je ne me le permettrais jamais.


Ciel attendit.


— Mais ?


— Mais une jeune femme sans recommandation, arrivant seule au manoir Phantomhive en pleine tempête et demandant dès le lendemain à entrer à votre service, ce n'est pas banal.


Ciel plissa légèrement les yeux.


— Tu crois qu'elle est venue ici volontairement.


— Je n'en sais rien.


Sebastian ajusta tranquillement son gant.


— C'est précisément ce que j'aimerais découvrir.


— Et pour ça, tu veux l'engager.


— Si elle n'a rien à cacher, nous aurons gagné une femme de chambre. Dans le cas contraire...


Son sourire s'accentua à peine.

Ciel resta silencieux quelques secondes.


— Une semaine.


— Cela devrait suffire.


---


Une heure plus tard, Héloïse avait troqué sa robe contre l'uniforme des domestiques Phantomhive.


La robe noire lui allait mieux que la chemise de nuit qu'on lui avait prêtée. Un tablier blanc couvrait le devant de sa tenue, et elle avait attaché une partie de ses cheveux derrière sa tête.

Sa longue frange, elle, continuait de lui tomber devant les yeux.

Sebastian la regarda une seconde.


— L'uniforme semble convenir.


Héloïse baissa les yeux l'ensemble.


— À peu près.


— Nous ferons effectuer les ajustements nécessaires.


Il se mit en marche.


— Suivez-moi.


Héloïse lui emboîta le pas.


— Vous faites désormais partie du personnel de la maison Phantomhive. Votre fonction première est simple : répondre aux besoins du jeune maître et assurer l'entretien du manoir.


— Je devrais y arriver.


Sebastian poursuivit.


— Vous travaillerez principalement avec May Linn. Elle vous montrera les tâches quotidiennes.


Il marqua une légère pause.


— Je vous conseille toutefois de ne pas la prendre pour exemple.


— Pourquoi ?


Un bruit de porcelaine brisée retentit quelque part à l'étage.

Presque aussitôt suivit d'un cri de femme.


— Aaaah ! Pardon !


Sebastian ne ralentit même pas.


— Vous le découvrirez rapidement.

Héloïse regarda derrière elle.

Ils poursuivirent leur chemin.


Sebastian lui indiqua les principales pièces du manoir, les escaliers réservés aux domestiques et les endroits où étaient rangés le linge et le matériel d'entretien.

Il ne s'attarda pas sur les tableaux, les boiseries ou l'histoire de la famille.

Héloïse n'était pas une invitée.


— Le jeune maître apprécie le calme, poursuivit-il. Vous n'entrez jamais dans son bureau sans y avoir été appelée. Vous ne touchez à aucun document sans autorisation et vous ne répétez rien de ce que vous pourriez entendre dans cette maison.


Héloïse le regarda.


Ils arrivèrent devant la cuisine.

Sebastian ouvrit la porte.


Une épaisse fumée leur arriva au visage.

Il referma les yeux une seconde.


— Bardroy.


— J'contrôle !


Une petite détonation retentit.

Sebastian rouvrit les yeux.


— Voilà précisément le genre de phrase qui ne me rassure jamais.


Lorsqu'une partie de la fumée se dissipa, Héloïse aperçut un homme blond penché au-dessus d'une cuisinière. Ses vêtements portaient plusieurs traces de suie et quelque chose brûlait manifestement dans une poêle.

Bardroy se retourna.


— Une invitée ?


— Notre nouvelle femme de chambre. Mademoiselle Héloïse Wayte.


Bardroy posa sa poêle.


— Oh!


Sebastian sourit.


— Essayez de ne pas l'effrayer dès son premier jour.


— J'allais être sympa !


Il s'approcha d'Héloïse et lui tendit une main.


— Bardroy. Mais tout le monde m'appelle Bard.


Héloïse la serra.


— Héloïse.


Bard observa sa longue frange et inclina la tête.


— Tu vois quelque chose là-dessous ?


Elle eut un léger mouvement de recul.


— Suffisamment.


— Tant mieux. Avec May Linn, on a déjà notre quota de gens qui voient pas où ils mettent les pieds.


— Bardroy.


Le ton de Sebastian était toujours aimable.

Bard leva les mains.


— Quoi ?


Sebastian regardait la poêle derrière lui.

Une petite flamme venait d'y apparaître.


— Votre déjeuner brûle.


Bard se retourna.


— Merde !


Sebastian referma la porte.

Héloïse le regarda.


— Il est toujours comme ça ?


— Les bons jours.


La visite se poursuivit encore quelques minutes.

Sebastian finit par ouvrir la porte d'une pièce plus vaste et presque vide, utilisée pour les leçons et les exercices physiques.

Héloïse entra.


— Il y a autre chose ?


— Une dernière formalité.


Sebastian se dirigea vers une armoire et en sortit deux fleurets d'escrime.

Héloïse s'arrêta.


— Une formalité ?


— Le personnel de cette maison est parfois confronté à des situations... imprévues.


— Quel genre de situations ?


— Si vous travaillez suffisamment longtemps ici, vous aurez peut-être la chance de le découvrir.


Il lui tendit l'un des fleurets.

Héloïse regarda l'arme.

Puis Sebastian.


Elle resta silencieuse.

Puis elle prit le fleuret.


— Je vois.


Sebastian avait volontairement choisi une arme légère.

Il ne cherchait pas à mesurer sa force.

Il voulait voir ses réflexes.

Sa manière de bouger.

Ce qu'elle ferait lorsqu'elle n'aurait plus le temps de réfléchir.


Héloïse se plaça face à lui.


— Je dois vous prévenir, je n'ai jamais fait d'escrime.


— Voilà qui rendra l'exercice plus instructif.


— Pour qui ?


Le sourire de Sebastian s'accentua.


— Pour moi.


Ils saluèrent.


Héloïse attaqua la première.

Le mouvement manquait de technique, mais pas de vitesse.


Sebastian écarta sa lame sans effort.

Elle essaya de nouveau.

Puis une troisième fois.


Sebastian baissa les yeux vers la lame.


— Pas mal.


— Vous me laissez faire.


— Évidemment.


Héloïse lui lança un regard agacé derrière sa frange.

Sebastian attaqua enfin.

Sa lame passa près de son visage.

Quelques mèches noires tombèrent sur le parquet.


Héloïse s'immobilisa.

Sebastian aussi.


Sa frange s'était ouverte.

Enfin, il voyait entièrement son visage.


Les yeux gris clair.

La forme du nez.


Le fleuret resta suspendu dans sa main.


Impossible.


Jade était morte.

Il l'avait vue mourir.

Il avait dévoré son âme lui-même.


Il se souvenait encore de son goût. De cette amertume persistante qu'il n'avait jamais tout à fait oubliée.

Et pourtant, elle se tenait devant lui.


Vivante.


Pour la première fois depuis son arrivée au manoir, le sourire de Sebastian disparut.


— Jade.


Le mot lui avait échappé.


Héloïse baissa les yeux vers les mèches tombées au sol, puis releva la tête.

Un léger sourire éclaira son visage.


— Monsieur le corbeau.




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