BioShock : Un océan de rêves

Chapitre 7 : L'homme choisit

4942 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 12/10/2021 18:42

Chapitre 7 : L’homme choisit


« Elles t’ont offert la ville. Et toi, tu as refusé. Et qu’est-ce que tu as fait, à la place ? Ce que tu as toujours fait. Tu les as sauvées. Tu leur as donné la seule chose qu’on leur avait volée. Une chance. Une chance d’apprendre. De trouver l’amour. De vivre. Et quelle a été ta récompense ? A aucun moment, tu ne l’as dit. Mais je crois le savoir… Tu as gagné une famille. »

Brigid Tenenbaum


****

 

Sous le château d’eau de la petite ville d’Overlook au Kansas, devant une boutique de vêtements au rabais, il y avait un téléphone public, planté devant la route principale qui traversait la ville. Comme beaucoup de petites municipalités rurales du Midwest, la rue principale comprenait plusieurs petites boutiques : une droguerie, une épicerie, une quincaillerie et quelques autres services comme une boucherie, une banque et un diner miteux à la lisière de la ville, dans lequel nous avions pris un petit déjeuner rapide. S’il y avait un avantage à retourner aux Etats-Unis, c’étaient bien les repas servis sur le pouce et bon marché.

L’économie locale tournait surtout autour de l’agriculture, qui prenait une part importante du paysage. A l’extérieur du centre-ville d’Overlook, les champs de maïs et de blé verdoyants s’étendaient à perte de vue, entourant les fermes cachées au milieu des vastes prairies recouvertes de pelouse humide, qui souffraient habituellement la chaleur de l’été. En ce début d’année, les plants ne donnaient plus rien et les vastes plaines avaient retrouvé des couleurs plus ou moins normales, même si les chênes et les frênes faisaient grise mine. Les sapins et les épicéas, quant à eux, s’en tiraient un peu mieux et resplendissaient dans cette matinée brumeuse.

Dès notre arrivée dans la petite communauté, je repérai le téléphone et demandai à Eleanor de se garer. Elle accepta à contre-cœur : exténuée par le voyage que nous avions entrepris depuis notre repaire de Kansas City, son seul désir était d’arriver à destination. Mais j’avais d’autres projets. Nous nous arrêtâmes devant le petit immeuble qui abritait les bureaux du journal local, l’Overlook Gazette. J’ouvris la porte et jetai un œil de l’autre côté de la route, où se trouvait le téléphone.

Il était encore tôt, mais les habitants de la petite ville s’affairaient déjà à préparer l’ouverture de leurs boutiques. Malgré leurs gestes assurés, leurs visages ne renvoyaient qu’une image de déception et de frustration. D’après les panneaux qui ornaient certains bâtiments, je devinai que plusieurs commerces avaient déjà dû mettre la clef sous la porte, pour une raison qui m’était encore inconnue. Savoir que son tour était peut-être arrivé ne devait pas vraiment pousser à continuer en gardant le sourire.

Après avoir regardé à droite puis à gauche, je traversai la rue et empoignai le téléphone avant d’insérer une pièce et de composer mon numéro. Celui de Derek. Je croisai les doigts en mon for intérieur pour qu’il soit encore chez nous, car il avait l’habitude de partir assez tôt de la maison. Le téléphone sonna trois fois.

« Allô ? demanda une voix faible et enrouée au bout du fil.

— Derek ? C’est moi.

— Sarah ? Mais… pourquoi tu appelles si tôt ? »

Je jetai un coup d’œil à ma montre. Il était 7h37. Derek allait normalement à la clinique vers 8h, sauf s’il avait une urgence. Sa réaction me parut donc légèrement disproportionnée. Puis, je saisis le problème : le décalage horaire. Je n’avais pas pensé à ce fichu décalage horaire. Comme il y avait deux heures de décalage, il devait être… 5h37 chez lui.

« Oh ! Derek, pardonne-moi. Je n’avais pas fait attention à l’heure.

— Où es-tu ? Ça fait cinq jours que tu n’as pas appelé.

— On a eu… pas mal de contre-temps. C’est justement de ça que je voulais te parler. »

Je lui racontai tout en quelques minutes : la rencontre avec Mandy, l’attentat duquel nous avions réchappé, le laboratoire, le fort, la trahison et puis la mort de Brigid, pour terminer sur le plan auquel nous comptions nous tenir désormais. Il garda le silence un moment, puis j’entendis enfin sa voix sortir du combiné.

« Oh, chérie. Je suis désolé. Pour tout. Je ne pensais pas que toute cette histoire irait aussi loin.

— Ce n’est pas ta faute, Derek. Personne ne pouvait deviner ce qui allait se passer.

— C’est moi qui t’ai poussé à t’engager là-dedans.

— Ecoute, si on réussit, on n’aura plus rien à craindre. Et Brigid ne sera pas morte en vain.

— Oui, mais… »

Soudain, une petite sonnerie m’indiqua qu’il ne restait beaucoup plus de temps avant la fin de la communication. J’aurais bien voulu remettre une pièce, mais je ne souhaitais pas m’éterniser. Un coup d’œil en direction d’Eleanor me suffit pour voir qu’elle n’avait guère l’air ravie.

« OK, Derek, embrasse Jack pour moi, d’accord ? Je t’aime !

— Moi aussi, je t’aime. Fais attention à toi. »

Je raccrochai le téléphone à sa place et trottinai en direction de la voiture, devant laquelle Eleanor tapait du pied sur le sol. Elle bailla à s’en décrocher la mâchoire avant de s’adresser à moi.

« Tu sais, on aurait très bien pu l’appeler là-bas.

— Oui, je sais. Mais j’avais peur de le manquer.

— Mmh. Enfin… Allez, monte dans la voiture. »

Je m’exécutai sans perdre une seconde. La voiture que Brigid avait laissé au refuge était une Jeep Cherokee quasi-neuve. Avec sa couleur rouge flamboyante, elle rivalisait presque avec la couleur de l’aube qui se profilait à l’horizon. Nous reprîmes la route, éblouies par les premiers éclats du soleil. Notre destination n’était plus qu’à quelques kilomètres maintenant. Auparavant, nous avions dû nous téléporter dans plusieurs labos différents pour récupérer ce dont nous avions besoin : les réserves d’ADAM. Ça nous avait pris deux jours, le temps de nous reposer un peu. Puis, nous avions débarqué à Kansas City, dans l’abri de Tenenbaum, avant de traverser une petite partie de l’Etat pour arriver jusqu’ici, dans ce qui s’apparentait à un trou paumé. C’était bien le dernier endroit où j’aurais pensé à le chercher.

Au loin, j’aperçus notre destination. Une maison solitaire qui se tenait au bord de la route. Une petite maison rustique, simple, qui ne payait pas de mine, perdue au cœur de ces centaines d’hectares de champs, d’étendues d’herbes et de forêts. Par certains aspects, elle me rappelait la maison espagnole qui abritait le repaire de Tenenbaum, mais sans les fioritures. La seule touche d’extravagance qu’elle arborait était le contraste entre les planches rouges et blanches entre le rez-de-chaussée et le premier étage. Elle ressemblait à ce que dessinerait un enfant si on lui demandait de dessiner une maison. Devant la bâtisse, une petite terrasse couverte s’étirait de l’entrée jusqu’à l’extrémité de la façade. Les fenêtres au-dessus du toit de la terrasse semblaient attendre notre arrivée d’un air dubitatif. Placée aux côtés de la maison, une vieille voiture des années 50, rouillée jusqu’à l’os, était en piteux état. Ses phares ronds comme des billes ressemblaient à des yeux de chiens battus. Derrière la maison, la cime de quelques arbres saillaient de sa silhouette.

Cette habitation paraissait bien seule dans les environs, mais en vérité ce n’était pas totalement le cas. Sur sa droite, non loin de la voiture, une énorme grange devant un grand silo cachait une bonne partie du paysage. Aucun animal ne semblait plus y vivre, désormais. On aurait même dit que quelqu’un lui avait fait subir un bon coup de rafraichissement pour la rendre habitable. Au-dessus de l’entrée, un panneau dessiné par des enfants avec des lettres de couleurs différentes légèrement effacées indiquait « Notre Utopie ».

Eleanor pénétra sur le terrain, dépassa la boîte aux lettres indiquée au nom de « Wynand » et gara la voiture juste à côté de l’épave encore en état de marche qui servait de voiture à celui qui habitait là. En inspirant, j’humai une légère odeur de fumier dans l’air au moment de quitter la voiture. Pas de doute, nous étions bien à la campagne. Les hautes herbes qui recouvraient la terre sèche accrochaient mes pieds à chaque pas tandis que je me dirigeais vers la maison en compagnie d’Eleanor. Malgré son apparente normalité, la maison avait quelque chose d’inquiétant. On aurait dit un vaisseau extraterrestre, qui s’était écrasé là, désormais livré à lui-même sur Terre au milieu de tous ses plantes et de ces arbres. Je m’attendais presque à voir un cercle de culture dans le champ de maïs d’à-côté.

Nous gravîmes les marches du perron, avant qu’Eleanor ne toque à la porte. L’appréhension me gagna progressivement, tandis que des pas se faisaient entendre de l’autre côté. La porte s’ouvrit pour laisser place à un soulagement intense. Cet homme que nous avions pu contacter par l’intermédiaire du Penseur pour préparer cet évènement, mais que je n’avais pas vu depuis si longtemps, nous détailla un instant, comme pour remettre en ordre ses souvenirs. Il avait tellement changé, mais je ne pouvais pas lui en vouloir. Nous restâmes quelques secondes ainsi, aphones, devant le pas de sa porte. J’avais l’impression de ne plus respirer. Soudain, il s’approcha de moi, en ouvrant grand les bras. A mon tour, j’ouvris les miens et me faufilai dans les siens, avec les yeux embués.

« Oh ! s’exclama-t-il. Je suis si content de vous voir. Tu m’as beaucoup manqué, tu sais ?

— Toi aussi, Jack. »

J’eus l’impression que notre accolade dura une éternité. Le pull qu’il portait sentait la menthe et le basilic ; les effluves d’un jardin qu’il me tardait de visiter. Lorsqu’il eut fini son étreinte, il se tourna vers Eleanor. Il lui attrapa la main avec sa main droite, et enveloppa son autre main par-dessus.

« Merci de ton aide, lui lança Eleanor.

— C’est normal, ma petite. C’est normal. »

Tout à coup, son visage prit un air plus grave, lorsqu’il prit conscience de l’absence de celle qui aurait dû nous accompagner. Il nous regarda tour à tour, avant de poser son doux regard sur moi.

« Ecoute, Sarah, je suis désolé pour Brigid. Je sais ce qu’elle signifiait pour toi et pour les autres. Elle m’a toujours soutenu, à chaque instant de ma vie. Sans elle, je ne serais pas là aujourd’hui. Je peux t’assurer que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider. Et les filles aussi. D’ailleurs, elles vous attendent. »

Je lui adressai un sincère remerciement tandis que j’essayais encore de retenir la tristesse qui tentais de s’échapper du plus profond de moi. Sans rien ajouter, il essuya les larmes qui sourdaient dans ses yeux d’un coup de manche, avant de nous inviter à entrer dans son domaine. L’intérieur de sa maison sentait le bois sec et la rose de printemps, ce qui, en y réfléchissant, était un peu étrange pour un homme qui vivait seul. Le couloir dans la continuité de l’entrée menait vers la cuisine. A côté du couloir, un escalier en bois, dont les marches étaient recouvertes d’un tapis rouge, permettait d’accéder au premier étage. L’entrebâillement de la porte de droite permettait d’apercevoir une chambre aux motifs floraux. Entre la porte de la chambre et le pas des escaliers, il y avait une console en bois surmontée d’un bol rempli de clefs, d’un pot de roses et d’un bloc-notes. Sur la première page, des noms avaient été inscrits et rayés.

Peut-être que Jack fait le tri parmi ses amis, théorisai-je dans ma tête.

Jack nous conduisit dans la salle sur notre gauche. Après être passées sous une arche en bois construite dans le mur, Eleanor et moi arrivâmes dans un grand salon spacieux décoré à l’ancienne qui occupait toute l’aile ouest de la maison.

Mais la décoration datée était insignifiante comparée à ce qui m’attendait dans cette même pièce. Leurs visages… Leurs visages semblaient tout droit sorti d’un vieux rêve à peine effacé. Elles avaient changé, nous avions changé ; et pourtant, tout semblait comme avant. Nous étions restées des orphelines au passé trouble et obscur. Les jambes flageolantes, la lèvre inférieure tremblotante, je m’avançais péniblement au centre de la pièce, cernée par tous ces regards que je pensais ne jamais revoir. Soudain, un visage se détacha du lot. C’était Sally. Sans prévenir, elle fonça vers moi et me prit dans ses bras. Un peu surprise, je mis quelques secondes avant de la serrer à mon tour. La tête posée sur son épaule droite, je regardais le groupe de femmes, n’en revenant toujours pas.

Les Petites Sœurs encore en vie étaient réunies, dans cette pièce. Je reconnus certaines d’entre elles, mais pas toutes. Cependant, rien que le fait de sentir leur présence me donnait de la force. Nous étions toutes dans le même bateau, nous avions connu les mêmes problèmes, et nous nous en étions sorties, grâce à Jack, à Delta et à Brigid, bien-sûr. Deux générations de filles orphelines, désormais unies pour une même cause.

Lentement, trois autres filles s’approchèrent à leur tour pour m’enlacer. Pour commencer, il y eut Masha et Leta. Jadis, elles aussi étaient inséparables, comme les deux doigts de la main. Masha était une femme assez petite, dont le haut de la tête m’arrivait aux épaules, avec des cheveux bruns frisés en bataille qui me rappelaient ceux de ma baby-sitter. Ses grands yeux marrons inspiraient une certaine pitié et une certaine tendresse. Quant à Leta, elle était gratifiée d’une silhouette beaucoup plus élancée, avec des yeux d’un bleu profond. Elle possédait un regard doux envers moi, mais je sentais au fond de ses yeux une sorte de sévérité, en parfaite symbiose avec sa tenue, un tailleur à la mode, et avec sa coiffure, des cheveux courts coupés au carré. Telle que je l’imaginais, elle devait sûrement travailler dans une banque ou quelque chose d’approchant.

Puis, un troisième visage familier se rapprocha. Celui de Natasha. Comme le lui avait raconté Tenenbaum, elle était la fille d’une grande créatrice de chaussures de Rapture, Anya Andersdotter. Cette dernière avait péri des mains de Ryan, alors qu’elle cherchait à le tuer. Un destin bien sombre dans une ville qui l’était tout autant. Habillée d’une robe noire qui se mariait bien avec ses yeux couleur ébène, elle ressemblait à une styliste parisienne. Cette impression était renforcée par son rouge à lèvres, ses petits yeux perçants et son visage élégant et allongé.

A nous cinq, nous avions participé aux côtés de Jack à la mort de Frank Fontaine, à l’issue du combat final qui les avaient opposé.

Les autres femmes présentes avec nous, en revanche, ne m’évoquait rien. Heureusement, Eleanor, qui s’était immédiatement dirigé vers elles lors de notre entrée pour les enlacer une par une, me les présenta tour à tour. Elle m’expliqua ainsi ce que j’avais deviné dès mon arrivée. Il s’agissait des jeunes filles enlevées par Sofia Lamb et ses Grandes Sœurs dès 1967 pour mener à bien son projet. Elles étaient neuf, neuf femmes qui venaient de pays différents, mues simplement par une volonté commune. De fait, si l’on ajoutait Cindy, Maura, Mary Elizabeth, Ulrike, Chantal, Camille, Elena, Jennifer et Melinda, sans oublier Eleanor, nous étions au nombre de quinze. C’était un bon début, mais depuis que j’avais compris qu’Elaine avait elle aussi une volonté de fer et des moyens importants à sa disposition, j’avais passablement revu mes exigences à la hausse. Nous avions cruellement besoin de renforts.

Hélas, l’ampleur de cette quête en avait découragé plus d’une : plusieurs anciennes Petites Sœurs n’avaient pas souhaité se présenter avec les autres ce jour-là. C’est en effet ce que m’annonça Jack lorsqu’il entra dans le salon. Le pauvre homme avait l’air gêné du peu de personnes qu’il avait réussi à convaincre. Mais la lueur dans ses yeux couleur kaki suffisait à lui pardonner. Jack était l’un des hommes les plus gentils qu’il m’ait été donné de rencontrer ; je pouvais tout lui pardonner. Lorsqu’il se présenta devant nous, je fus, plus encore qu’à mon arrivée, frappée par la manière dont il avait changé. Il avait vieilli, bien-sûr : ses traits étaient ridés, ses joues étaient surmontées de cernes et ses cheveux châtains étaient parsemées de filaments blancs çà et là. Mais au-delà de cet aspect purement superficiel, il avait nettement pris en muscle. Ce n’était plus le jeune homme frêle qui nous avait arrachées à notre triste sort. Sans doute le travail à la ferme lui avait-il conféré quelque force que la génétique n’avait daigné lui confier auparavant.

Cependant, si Jack semblait affecté par la mort de Brigid, ce n’était pas la seule raison de son désarroi. Un sentiment d’austérité que je notais aussi sur le visage de toutes les anciennes Petites Sœurs. Quelque chose de grave avait eu lieu. Et je ne tarderais pas à en comprendre la teneur.

Pendant que Jack demandait aux filles de s’asseoir, je m’éclaircis la gorge, en préparant ce que j’allais dire dans ma tête. Il y avait tellement d’informations à évoquer que ça en devenait effrayant. Toutes les responsabilités qui pesaient sur mes épaules à ce moment-là me donnaient envie de sauter par la fenêtre et de m’enfuir à travers champ. Lorsque Jack m’offrit la parole, je déglutis une dernière fois avant de me lancer.

« J’ai… plusieurs mauvaises nouvelles à vous annoncer ».

Ce n’était pas la formulation la plus avenante, mais le fait est que les bonnes nouvelles se faisaient rare, ces temps-ci. Du reste, c’est ainsi que je commençai l’histoire qui m’amenait ici. Comment Elaine m’avait trompé pour me ramener à Rapture. Comment elle avait mis la main sur la machine, non sans faire couler le sang, y compris le mien. Comment, pour finir, Brigid et Eleanor avaient retrouvé la trace de Mandy Raven, comment nous l’avions suivi jusque dans les Alpes et comment elle nous avait trahi. Puis, je ne manquai pas d’évoquer, avec une certaine appréhension, le plan qui nous tenait en haleine. Lorsque j’achevai mon histoire, la stupeur avait pris possession de l’assemblée. Sally fut la première à prendre la parole.

« Je pense que nous sommes toutes derrière toi sur ce coup, quoiqu’il advienne. »

Rassérénée par ces paroles, je pus enfin respirer. Mais la tension monta à nouveau d’un cran lorsque Natasha intervint, de sa voix fluette.

« Mais il faut que tu comprenne quelque chose, Sarah. Pour certaines d’entre nous, les enjeux sont… d’une importance capitale.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Ce fut Jack qui me donna une ébauche de réponse.

« Je ne t’ai pas tout dit sur la raison qui a poussé les anciennes Petites Sœurs à se réunir. En vérité, il y a une motivation bien plus personnelle derrière tout ça que la simple survie de notre univers. »

Jack n’eut pas le temps de terminer ce qu’il avait commencé. Natasha m’annonça enfin ce qui avait motivé la plupart de ces femmes à venir jusqu’ici.

« Est-ce que tu as entendu parler des vagues de disparition qui ont eu lieu récemment ? »

Pour une fois, je remerciai Derek et son fichu journal de m’avoir mis au courant de toute cette histoire.

« Oui, bien-sûr. »

Elle prit une grande inspiration.

« Ce sont nos filles qu’ils ont enlevées, Sarah. »

 

*

*            *

Dès cet instant, je compris que la quête qu’Eleanor et moi avions délibérément pris la décision de partager avec nos vieilles amies avaient pris une tournure bien plus personnelle pour elles que ce que nous pensions de prime abord. Je ne pouvais qu’imaginer l’angoisse qui s’était emparée d’elles lorsqu’elles avaient pris conscience de l’absence de leur progéniture. Une terreur qui ne ferait que grandir de jour en jour à mesure que nous nous rapprocherions de notre objectif. En un sens, je comprenais ce sentiment, d’autant plus que ma condition de jeune mère faisait de moi une cible potentielle. Heureusement – ou malheureusement, si je me mettais à la place des filles – le sexe de mon enfant le protégeait de leurs mauvaises intentions, encore assez obscures. Je n’étais pas la seule dans ce cas parmi les filles qui avaient décidé de se réunir. Mais cela ne changeait rien à ce qui nous motivait toutes : nous n’étions entrées dans ce cercle de violence que pour protéger notre famille et notre futur. En somme, nous n’étions pas si différentes de Mandy ou Elaine. Dans ce cas, la vraie question était de savoir ce qui nous différenciait d’elles, au bout du compte. Seul l’avenir pouvait le dire avec certitude, mais je pense que je connaissais déjà la réponse. Parce que Tenenbaum me l’avait déjà soufflée.

Pour l’heure, nos préoccupations étaient bien plus terre-à-terre. Les filles devaient recevoir leur injection afin de pouvoir ressentir à nouveau les joies de la vie de Petite Sœur. Bien que certaines d’entre elles fussent réticentes au projet que nous avions en tête, elles acceptèrent tout de même l’expérience, pour le bien de tous. Je savais pourtant que ce que je leur demandais n’était pas facile : tout comme moi, elles devraient quitter leur famille pour une période indéfinie, sans garantie de revenir un jour, avec pour seule certitude d’œuvrer du bon côté de la barrière.

Pour autant, nous n’avions guère l’opportunité de rêvasser, car le temps ne faisait que filer à toute allure. Et l’attentat du bar n’avait fait que confirmer nos doutes : nos ennemis étaient déjà là. Mais le plus troublant restait leurs motivations. A part vouloir notre mort, que voulaient Fontaine et ses sbires ? Comment comptaient-ils prendre d’assaut le monde ? Lorsque j’évoquai cet épisode à Jack, tandis que Natasha se faisait inoculer la dernière dose que nous avions préparée, il parut très troublé. Puis, sans rien dire, il sortit de la cuisine où nous avions installé notre centre d’injection maison. Intriguée, je le suivis jusque dans le salon, où il alluma la vieille télé qui trônait là. Il mit en route le magnétoscope posé juste au-dessus de l’écran avant d’y projeter le contenu de la cassette qui se trouvait à l’intérieur. Un contenu qui me semblait assez familier.

Il s’agissait d’un reportage produit par la société PHE, qui avait pour thème les récents évènements liés à l’attentat du bar El Narval. Le narrateur, Myles Bloom, évoquait l’intérêt qui s’était emparé des habitants du quartier juste après cette soudaine attaque, dont les auteurs étaient, à l’heure où il prononçait ses mots, toujours inconnus du grand public. Pourtant, il n’hésitait pas à faire le lien avec la légendaire ville de Rapture, au vu des dégâts causés au bâtiment et aux témoignages qui avaient afflués. Aucun des corps des chrosômes n’avaient soi-disant été retrouvés, mais ceux qui avaient assisté à la scène savaient que le gouvernement leur cachait quelque chose. Beaucoup avaient même commencé à surnommer ces hommes les « X-Men ». La fascination pour ces individus était évidente, et les théories qui affleuraient n’y étaient pas étrangères.

Mais quelque chose clochait dans toute cette histoire : si PHE travaillait main dans la main avec Elaine, alors pourquoi diable ne voulait-elle pas mettre toutes les preuves de l’existence de Rapture sous le tapis, pour éviter de s’attirer des ennuis ? A cette question, Jack mit le documentaire en pause, s’assit dans le canapé et répondit de la manière la plus naturelle qui soit. Je m’assis en face de lui et l’écoutai avec attention.

« J’ai une théorie sur cette énigme : je pense qu’au contraire, tout cela fait partie du plan. Peut-être qu’elle veut que les gens entendent parler de Rapture et des plasmides. Si ce que tu dis est vrai, Fontaine est de retour, et il voudra sans doute vendre ses plasmides à travers le monde. Alors, quoi de mieux qu’un peu de promotion pour commencer son petit marché ? »

Je hochai la tête, considérant qu’il s’agissait en effet d’une explication plutôt plausible. Si Fontaine arrivait à rendre ses drogues attractives, il inonderait le marché et ferait en sorte que personne n’échappe à son appétit vorace d’hommes d’affaires. Charles m’avait mis en garde : le monde deviendrait alors une Rapture à ciel ouverte.

« Mais ce n’est pas la meilleure des promotions, répliquai-je. Je veux dire, les attentats ne sont pas très vendeurs, en général.

— Ce n’est que le début, Sarah. Fontaine pensait sûrement qu’il allait réussir à vous tuer en envoyant ses hommes à vos trousses. Malheureusement pour lui, il vous a sous-estimé. Ensuite, j’imagine qu’il a dû essayer de réparer les pots cassés, en montant cette histoire avec l’aide de PHE. Il sait que, quoi qu’il fasse, il y aura toujours des gens prêts à payer pour ses plasmides. Des gens désespérés, fous ou simplement inconscients. Même si les lois le restreignent, rien ne l’empêchera de passer outre. Il finira par faire bouger les lignes, grâce à quelques relations bien placées. Et notre devoir est de l’empêcher de continuer sur cette voie. »

Quelque chose dans notre conversation me donnait froid dans le dos. Nous parlions d’un homme mort depuis des années et dont le corps n’était plus que des cendres perdues dans l’océan. Bien-sûr, j’avais appréhendé le principe de la machine : ce n’était pas le Fontaine que nous avions connu, mais un Fontaine d’un univers parallèle. En revanche, nous n’avions aucune idée de ce que ce Fontaine pouvait bien avoir de différent. Avec un peu de chance, il était plus raisonnable. Mais au vu des récents évènements, le doute était permis. Je pensais même qu’il était sans nul doute un être plus cruel que jamais. Une cruauté qui m’inquiétait par-dessus tout, sachant que je n’étais plus la seule à embarquer dans cette galère.

« Tu as raison, Jack. Et c’est bien ça qui m’effraie. Je crains que l’on arrive trop tard.

— Il n’est jamais trop tard. Tant que vous êtes ensemble, vous réussirez. Quand je vois que vous êtes toutes devenues des femmes merveilleuses, je n’ai aucun doute là-dessus. »

Mes joues s’empourprèrent d’un rouge aussi vif que l’aube, tandis qu’il posa sa grande main sur la mienne. Je baissai les yeux avec pudeur, tout sourire. Encore une fois, je ne pouvais que constater la chance que j’avais d’avoir des proches aussi exceptionnels.

A ce moment-là, Sally entra dans la pièce, armée d’un regard déterminé.

« Nous sommes prêtes. » 

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