Cette fanfiction a été écrite dans le cadre des Défis d’écriture en Seconde Chance de Fanfictions.fr
Mots Improbables de Juin 2016
Etaient imposés : 12 mots (en gras dans le corps du texte) et un « extrait journalistique »
À Gotham, même les criminels ont parfois besoin d'un dictionnaire. Batman, lui, aurait surtout besoin de vacances.
Gotham City avait cette particularité fascinante de transformer les événements les plus improbables en faits divers parfaitement ordinaires. Un braquage de banque ? Classique. Une prise d'otages à la mairie ? Presque banal. Un criminel déguisé en épouvantail répandant des toxines hallucinogènes dans les ruelles humides de Crime Alley ? Un mardi comme un autre.
En revanche, découvrir un requin gonflable suspendu au plafond du commissariat central relevait d'une situation suffisamment inhabituelle pour provoquer chez James Gordon une profonde remise en question de ses choix de carrière.
Le bureau du commissaire était une pièce exiguë, saturée par le relent persistant de café brûlé et le fumet d'un cigare mal éteint. Les murs peints en vert olive écaillé s'ornaient de cartes topographiques de la ville, striées de fils rouges marquant les zones sous quarantaine ou les territoires des gangs. Traversant les stores en métal rouillé, une lumière blafarde découpait l'espace en rayures d'ombre.
Il était huit heures dix-sept. Il pleuvait, une bruine visqueuse et saumâtre qui collait aux vitres. Son café était froid. Et Harvey Bullock venait de lui annoncer que personne ne savait comment un squale en plastique de trois mètres, bariolé de rayures rose bonbon, avait pu être hélitreuillé jusqu'au troisième étage sans éveiller les soupçons des agents de permanence.
Gordon contemplait la créature fendant l'air chaud au-dessus de sa pile de dossiers non traités. L'homme semblait avoir pris dix ans en une nuit : les sourcils broussailleux trempés de sueur, le trench-coat froissé baigné par la pluie et le regard lourd de sommeil dissimulé derrière des lunettes à double foyer qu'il passait son temps à réajuster.
« Bullock ? »
« Oui, commissaire ? » grommela l'inspecteur.
Bullock était adossé contre le cadre de la porte, manquant de faire sauter les gonds à chaque respiration. La cravate tachée de moutarde séchée, un pan de sa chemise usée hors du pantalon, le colosse mâchouillait un cure-dent effiloché avec la férocité d'un bouledogue irrité.
« Pourquoi y a-t-il un requin dans mon bureau ? »
L'inspecteur haussa ses imposantes épaules en rajustant son chapeau de feutre détrempé.
« Aucune idée. Mais techniquement, il ne mord pas. »
« Merci, Harvey. Me voilà rassuré. »
Une petite enveloppe violette, baignée dans un parfum suffocant de térébenthine et d'amande amère, était attachée à la nageoire dorsale par un ruban de satin vert pomme. Gordon la décrocha avec la prudence acquise au cours de plusieurs décennies passées à côtoyer la faune d'Arkham. À l'intérieur, une carte cartonnée portait un gigantesque sourire tracé au feutre rouge bavant.
« Mon cher Jimbo,
Aujourd'hui, c'est jour de fête ! Douze mots, douze indices et une magnifique surprise pour mon meilleur ennemi !
Préviens notre chauve-souris préférée. Elle va adorer !
Bisous explosifs,
J. »
Gordon soupira. La fumée de sa cigarette s'enroula autour des dents en plastique du requin. Il connaissait suffisamment le Joker pour savoir qu'une invitation à jouer ne présageait généralement rien de bon.
« Appelez Batman. »
Bullock désigna du menton le coin sombre de la pièce, près de la bibliothèque en chêne.
« Pas nécessaire. »
Gordon se retourna sans même sursauter. Une silhouette massive se tenait dans l'ombre des stores, étalant la voilure de sa cape trempée. La pénombre sculptait les angles durs du capuchon de Batman, laissant deviner les gouttes de pluie ruisselant le long de sa mâchoire carrée.
« Joker », annonça le Chevalier Noir d'une voix gutturale, semblable au crissement d'un câble d'acier sous tension.
Le commissaire leva les yeux au plafond, frôlant le museau rose du requin.
« Vous pourriez essayer de dire bonjour. Juste une fois. Pour voir. »
Batman s'avança d'un pas lourd mais parfaitement inaudible. Il saisit le papier entre deux doigts gantés de Kevlar, ses yeux balayant la calligraphie hystérique.
« Il prépare quelque chose. »
« Vraiment ? Et moi qui pensais qu'il avait développé une passion soudaine pour la faune marine. »
Le justicier ne releva pas le sarcasme. Gordon considéra l’immobilité de son allié et commença à comprendre pourquoi Alfred Pennyworth possédait une patience légendaire.
À neuf heures trente-deux, le deuxième incident fut signalé au zoo municipal de Gotham, un complexe victorien délabré niché à l'orée de Robinson Park. L'air y sentait l'humus saturé d'eau et le foin mouillé.
Un lémurien catta s'était échappé de son enclos et arborait fièrement un minuscule fez en velours violet coincé entre ses oreilles pointues. L'animal, perché sur un rocher artificiel couvert de mousse, tenait entre ses petites serres un téléphone portable, trois sandwiches au pastrami à moitié entamés et la paire de lunettes à double foyer d'une touriste terrifiée.
Batman émergea du feuillage trempé, suivi d'un Gordon dont l'étui du revolver cliquetait péniblement à chaque pas.
« Comment a-t-il pu sortir ? » demanda le commissaire en essuyant l'eau qui dégoulinait de son chapeau.
Le responsable du zoo, un homme ventripotent dont le gilet d'ingénieur forestier étouffait sous la sueur, désigna une grille aux barreaux tordus avec une manivelle en plastique vert.
« Quelqu'un a crocheté la serrure pendant la nuit », balbutia-t-il.
« Et personne n'a rien vu ? »
« Nos caméras de sécurité montrent un individu vêtus d'un tailleur violet et de maquillage blanc. Nous avons cru qu'il s'agissait d'un animateur engagé pour une visite scolaire. »
« Naturellement. Pourquoi s'inquiéter d'un clown maquillé qui rôde dans un zoo fermé à trois heures du matin, à Gotham ? »
L'homme eut la sagesse de ranger ses mains dans ses poches et de baisser les yeux.
Batman repéra rapidement le lémurien. Le primate bondit sur une haute branche d'érable japonais surplombant l'allée principale, agitant une enveloppe violette maculée de traces de graisse de pastrami. Le justicier s'approcha, sa silhouette sombre projetant une ombre gigantesque sur l'allée.
Le lémurien retroussa ses babines et montra ses petites dents acérées dans un sifflement strident. Batman s'immobilisa, à trois mètres du sol, les bras légèrement écartés. Un face-à-face silencieux s'engagea entre la créature de la nuit et le petit mammifère à fez.
« Vous comptez lui faire peur ? » chuchota Gordon en retrait.
« Non. »
« Parce que je crois qu'il s'en moque éperdument. »
Effectivement, l'animal détendit sa queue rayée, sortit une langue rose et tira une grimace insolente avant de s'élancer vers la volière.
Quelques secondes plus tard, la scène défiait les lois du maintien de l'ordre : Batman, deux cent mille dollars d'équipement militaire sur les épaules, se retrouvait suspendu par les pieds à une charpente en fer forgé, tentant d'agripper l'enveloppe tandis que le lémurien enchaînait les pirouettes avec une agilité déconcertante.
En contrebas, une petite fille vêtue d'un ciré jaune vif applaudit frénétiquement.
« Maman ! Regarde ! Le monsieur chauve-souris fait du trapèze ! »
Par égard pour son allié, Gordon préféra fixer l'enclos des lamas. Il jugeait qu'un homme ayant terrassé Bane à mains nues ne devait pas être surpris dans une posture aussi peu glorieuse.
Après plusieurs minutes d'une poursuite acrobatique qu'aucun rapport du GCPD ne mentionnerait jamais, Batman récupéra enfin le papier, laissant au lémurien sa cape en cadeau de consolation temporaire.
Bravo, Batsy ! Deuxième étape réussie !
Mais assez joué avec les animaux. Passons aux choses sérieuses. L'économie, par exemple !
Indice : primaire, secondaire... et ?
Batman fixa le papier trempé sous la pluie torrentielle.
« Tertiaire », gronda-t-il.
Gordon fronça les sourcils, réajustant ses lunettes mouillées.
« Pardon ? »
« Le secteur tertiaire. »
Il pressa la commande située sur sa tempe.
« Oracle, cherche les établissements organisant aujourd'hui une conférence sur l'économie. »
Dans la fraîcheur tamisée du Tour de l'Horloge, Barbara Gordon était baignée par la lueur bleuâtre d'une douzaine d'écrans haute définition. Réajustant son casque audio sur ses cheveux roux coupés court, sa voix résonna dans le canal crypté :
« Bonjour à toi aussi, Bruce. Je vais très bien, merci de t'en inquiéter. »
« Barbara. »
« Je cherche. »
Ses doigts coururent sur le clavier.
« Gotham Community College. Amphithéâtre West. Conférence sur les transformations du marché du travail à onze heures. Et avant que tu demandes, oui, je t'envoie l'itinéraire. Même si Google est ton ami, tu sais. »
Batman coupa la communication. Gordon, pendant ce temps, observait le lémurien qui tentait d'extraire le portefeuille de la poche arrière d'un agent de patrouille médusé.
« Dites-moi qu'on approche de la fin. »
« Il reste dix mots. »
Le commissaire considéra très sérieusement les barèmes de la pension de retraite anticipée.
À onze heures quinze, le Gotham Community College connaissait une crise institutionnelle d'une ampleur inédite. L'architecture en béton brut du campus résonnait des cris des étudiants évacués en hâte.
Dans l'amphithéâtre principal, dont les gradins en chêne pouvaient accueillir quatre cents personnes, une odeur de pop-corn frais se mêlait à la panique. Sur les trois écrans géants de la scène, le visage plâtré de blanc du Joker apparaissait en ultra-haute définition. La bouche bavant de rouge à lèvres et les cheveux teints d'un vert acide, le criminel, drapé dans son tailleur violet, expliquait à l'assistance stupéfaite les vertus du braquage de banque face aux taux d'intérêt bancaires actuels.
Son intervention s'était achevée sur une tirade :
« Travaillez moins, riez plus et surtout, ne payez jamais vos impôts ! »
Lorsque Batman et Gordon forcèrent les portes en acajou, la salle était déserte, à l'exception du professeur d'économie, un homme dégarni aux lunettes en écaille de tortue qui arpentait l'estrade en gesticulant.
« C'est inadmissible ! » hurlait l'enseignant en agitant son feutre. « Vingt ans d'agrégation ! Vingt ans ! Et voilà qu'un dégénéré transforme mon cours sur la théorie des marchés en réunion de recrutement pour le syndicat du crime ! »
Batman ignora l'universitaire et s'approcha du pupitre. L'ordinateur du professeur affichait un compte à rebours numérique aux chiffres vert fluo.
03:59... 03:58...
« Une bombe ? » demanda Gordon, le main posée sur le crosse de son Smith & Wesson.
Batman sortit un séquenceur informatique de sa ceinture et le relia au terminal.
« Non. Un mécanisme de dérivation branché sur la conduite centrale de ventilation. »
« Un gaz toxique ? Un agent neurotoxique ? »
Les secondes s'égrenèrent dans un silence tendu, troublé seulement par le bip régulier du chronomètre. 00:02... 00:01... 00:00.
Un cliquetis pneumatique résonna dans le plafond. Les trappes d'aération s'ouvrirent brusquement, libérant une véritable avalanche de plusieurs kilos de confettis violets et roses, découpés en forme de petites chauves-souris ridicules.
Gordon ferma les yeux tandis qu'une poignée de paillettes se posait sur sa moustache. Le professeur d'économie laissa tomber ses notes et s'effondra sur une chaise, terrassé par le désespoir.
Dans le casque de Batman, le rire clair de Barbara éclata sans retenue.
« Oh, Bruce ! Dis-moi que les caméras tactiques ont tout enregistré ! Tu es magnifique en arbre de Noël magenta ! »
Batman épousseta les morceaux de papier collés aux plaques de fibre de carbone de ses épaulettes.
« Oracle. »
« Attends, je fais un arrêt sur image pour le serveur central. »
« Barbara. »
« C'est pour les archives de la Batcave ! Pour l'histoire ! »
Sur l'écran du pupitre, le texte de l'ordinateur s'effaça pour laisser place à un nouveau message :
Mon cher Batsy,
Je suis certain que tu apprécies mon travail. Tu pourrais même en faire un commentaire dithyrambique !
Mais assez de discours ! Pour la suite, il faudra chercher du côté des abeilles.
Gordon s'approcha en secouant son pardessus pour en faire tomber les confettis.
« Dithy... quoi ? »
« Dithyrambique », répondit Batman de sa voix monotone. « Elogieux jusqu'à l'excès. »
« Pourquoi n'utilise-t-il pas des mots simples comme tout le monde ? »
« Parce qu'il cherche à contrôler le rythme de l'enquête. »
« Il y arrive parfaitement. »
Le justicier analysa le message. Des abeilles. Du miel. Une ruche.
« Oracle, localise les commerces spécialisés dans l'apiculture urbaine ou les produits de la ruche dans un rayon de trois kilomètres. »
« Déjà fait », répondit Barbara, le bruit de ses doigts sur le clavier s'interrompant. « J'ai une boutique d'apiculture bio dans le quartier résidentiel de Bristol. La Reine de Gotham. Elle vend du miel de fleur, de la cire et de la propolis purifiée. »
« Transmets les coordonnées. »
« Tu sais, Bruce, je commence à me demander s'il n'est pas en train de te donner des cours de soutien en vocabulaire. »
Batman ne répondit pas.
« Bruce ? »
« Quoi ? »
« Tu devrais envisager un mot de remerciement. C'est très pédagogique. »
Pendant ce temps, la rumeur courait déjà dans la ville. À Gotham, les journalistes possédaient un instinct de conservation quasi inexistant, couplé à une capacité phénoménale à encombrer les scènes de crime.
L'édition de midi du Gotham Gazette barrait sa première page d'un titre en lettres capitales :
THE GOTHAM GAZETTE – EDITION SPECIALE
UNE SERIE D’INCIDENTS INEXPLIQUES MOBILISE LA POLICE DE GOTHAM
Par Eleanor Mitchell – Service des informations locales
GOTHAM CITY Plusieurs perturbations ont été signalées ce matin dans le centre-ville. Les autorités soupçonnent une opération du criminel connu sous le nom de Joker.
Si aucune victime n'est à déplorer, le commissaire James Gordon appelle les habitants à la vigilance. Les enquêteurs privilégient actuellement la piste d'une mise en scène destinée à attirer l'attention du justicier Batman.
Une enquête a été ouverte.
À treize heures vingt, Bruce Wayne était planté au beau milieu de La Reine de Gotham, une boutique qui embaumait la cire d'abeille et la lavande séchée. Il faisait face à une quinquagénaire en tablier de lin armée d'un balai. L'air féroce, la commerçante foudroyait ses pieds du regard.
« J'ose espérer que vous allez vous essuyer sur le paillasson ? » lâcha-t-elle en pointant son parquet rutilant. « La pluie d'ici est pleine de suie. »
Batman baissa les yeux vers ses bottes coquées, couvertes de boue et de confettis roses collés.
« Je cherche un homme. Cheveux verts. Costume violet. »
« Ah, lui ! Très charmant monsieur ! Un peu bavard, mais extrêmement poli et bien élevé ! »
Batman resta de marbre.
« Il m'a acheté six pots de miel de bruyère et m'a demandé si je vendais des champignons hallucinogènes sous le manteau. »
« Et ? »
« Je lui ai répondu que nous étions une maison honorable. Il a ri et m'a affirmé que c'était précisément la racine du mal dans cette ville. »
La femme attrapa une petite boîte en carton recyclé sur son comptoir.
« Il a laissé ça pour vous. Il a dit que vous aimiez les devinettes savantes. »
Batman saisit le coffret. À l'intérieur reposait une amanite tue-mouches en plastique aux couleurs bariolées, posée sur une polaroid représentant Poison Ivy encadrée de cœurs dessinés au marqueur.
Attention, Batsy ! Certaines jolies choses peuvent être toxiques !
Les champignons, les femmes fatales, et surtout les devinettes mal comprises !
Pour ton prochain indice, rendez-vous là où les héros croisent le fer !
Batman reposa le cliché.
« Un piège », conclut-il dans son communicateur.
« C'est d'une originalité folle », commenta Barbara à l'autre bout de la ligne. « Il t'oblige à parcourir la ville selon sa propre logique associative. »
« Il cherche à monopoliser mes ressources. »
« Tu veux dire qu'il te fait visiter Gotham depuis ce matin ? »
Un silence pesant s'installa sur le canal tactique. Barbara eut la sagesse de passer à l'analyse des données.
« J'ai une correspondance. Une exposition temporaire d'armes anciennes au musée historique de Gotham. Une collection exceptionnelle de sabres de l'époque Edo. »
« Informe Gordon. »
« Déjà fait. Il m'a répondu par une suite de murmures que le système de filtrage vocal a catégorisés comme profanes. »
À quatorze heures cinq, le musée historique de Gotham, un édifice néo-classique aux colonnes imposantes garnies de gargouilles, était encerclé par une demi-douzaine de patrouilleuses.
Gordon attendait Batman au bas du grand escalier de marbre, protégé tant bien que mal par un parapluie noir dont une baleine était cassée.
« Je commence à développer une aversion profonde pour les institutions culturelles », grommela le commissaire.
« Pourquoi ? »
« Parce que je préférerais largement être chez moi à remplir mes déclarations d'impôts plutôt que de courir après un psychopathe qui semble avoir dévoré un dictionnaire de l'Académie française. »
À l'intérieur, sous la haute verrière où résonnait le bruit de la tempête, le conservateur du musée les guida jusqu'à la galerie des armures. Une vitrine en verre blindé présentait une serrure fracturée de manière chirurgicale.
Le sabre principal avait disparu. À la place de la lame d'acier forgé, le Joker avait déposé une petite épée de pirate en plastique rose bonbon.
« La pièce dérobée date de 1640 », pleurait presque le conservateur en ajustant son nœud papillon. « Un trésor national ! »
Batman se pencha sur le socle, ses capteurs visuels analysant les micro-rayures sur le verrou.
« Aucune effraction. Le système d'alarme a été neutralisé par une commande prioritaire. »
« C'est scientifiquement impossible », protesta le conservateur. « Nos codes sont changés toutes les semaines ! »
Gordon lui jeta un regard empreint d'une grande lassitude.
« Monsieur, nous parlons d'un individu qui a réussi à faire voler un requin en plastique jusque dans mon bureau sans que personne ne s'en aperçoive. Plus rien n'est impossible depuis longtemps. »
Sous l'épée en plastique, une enveloppe violette n'attendait plus qu'eux.
Bravo, Batsy !
Avoue que tu t'amuses ! Résoudre des énigmes, courir sous la pluie, rencontrer de nouveaux amis...
Ce n'est pas une sinécure, mais quelle belle aventure !
Et maintenant, direction les docks !
P.-S. : prends ton parapluie.
Batman leva les yeux vers la verrière. Les gouttelettes de pluie s'écrasaient avec une violence redoublée contre le verre.
« Oracle, prévisions météorologiques. »
« Désastreuses », coupa la voix de Barbara. « Front orageux majeur au-dessus du port. Vents à soixante-dix kilomètres par heure d'ici vingt minutes. »
Gordon ferma son carnet de notes saturé d'eau.
« Splendide. Je n'attendais rien de moins. »
À quinze heures trente, les docks de Gotham offraient un spectacle de fin du monde. Les vagues d'une eau noire se brisaient contre les pilonnes en béton, projetant une écume fétide sur les entrepôts abandonnés.
Harvey Bullock, détrempé, le col de son par-dessus relevé jusqu'aux oreilles, accueillit le commissaire et Batman devant la porte en tôle rouillée de l'entrepôt 42.
« Commissaire ! » hurla-t-il pour couvrir le rugissement du vent. « Franchement, il pleut comme vache qui pisse ! »
Gordon se tourna lentement vers son inspecteur.
« Merci, Harvey. Mon costume en laine ne s’en était pas rendu compte. »
Batman força le cadenas d'un coup de pince monseigneur intégrée à ses gantelets. L'intérieur de l'entrepôt était plongé dans une obscurité totale, saturé par l'odeur de sel, de fioul et de bois pourri.
Un unique projecteur halogène s'alluma brusquement au centre de la pièce, éclairant une table de drapier en bois brut.
Sur le plateau étaient alignés douze objets de manière méticuleuse :
Au-dessus de la table, un écran géant s'alluma dans un grésillement. Le visage du Joker occupait la totalité de la dalle, confortablement installé dans un fauteuil en cuir rouge, une tasse de thé à la main.
« BATSYYYYY ! » hurlait l'écran.
Gordon dégaina son arme par réflexe, pointant le canon vers le moniteur.
« Joker ! »
« JIMBO ! Quel plaisir de te voir ! Tu as l'air effroyablement ridé ! Tu devrais vraiment essayer les masques à l'argile ! »
Batman balaya l'entrepôt de ses capteurs thermiques. Aucun signal vivant. La transmission était détournée par plusieurs relais satellites.
« Où es-tu ? »
Le Joker posa sa tasse avec un cliquetis théâtral.
« Oh, toujours aussi rébarbatif ! Tu ne veux même pas entendre ma leçon finale ? J'ai travaillé mon vocabulaire toute la nuit ! »
« Où sont cachées les charges explosives ? »
« Des explosifs ? »
Le Joker posa une main gantée de jaune sur son cœur, mimant une blessure mortelle.
« Mais quelle obsession maladive ! Pourquoi faut-il que tu ramènes toujours tout à la violence ? »
Gordon s'avança vers la table, le regard rivé sur le dictionnaire.
« Peut-être parce que vous avez fait sauter la moitié du pont de Gotham le mois dernier ? »
« Un détail d'urbanisme, Jimbo ! »
Le criminel se leva à l'écran, faisant tournoyer sa cane à pommeau d'argent.
« Tu vois, Batsy, je me suis rendu compte que notre relation manquait cruellement d'élévation intellectuelle. Alors j'ai décidé de créer un parcours éducatif pour la police de Gotham ! »
« Tu as mobilisé cinquante agents et bloqué trois quartiers », intervint Gordon.
« Et offert un regain de fréquentation au zoo et au musée ! Ne me remerciez pas, c'est offert par la maison ! »
Batman fit un pas vers le projecteur.
« Quel est le sens de ce jeu ? »
Le Joker s'approcha de la caméra, son visage déformé par un objectif grand-angle, dévoilant ses dents jaunies et son regard illuminé d'une folie pure.
« JE T'AI FAIT COURIR APRÈS DES MOTS TOUTE LA JOURNÉE ! »
Son rire hystérique se répercuta sur les parois en tôle de l'entrepôt, vibrant dans les structures métalliques.
« Un requin ! Un lémurien ! Des confettis ! Des petites phrases d'érudit ! Et le plus grand détective du monde qui sautille de rue en rue comme un caniche bien dressé ! »
Gordon jeta un coup d'œil de côté vers Batman. Il devait bien avouer que, formulé ainsi, le bilan opérationnel de la journée manquait cruellement de prestige.
Le Chevalier Noir, pourtant, ne cilla pas.
« Tu as commis une erreur », dit-il simplement.
Le rire du Joker s'arrêta net.
« Pardon ? »
« Tu as annoncé douze mots dans ton premier message. »
« Absolument ! Douze étapes pour mon chef-d'œuvre ! »
« Il n'y en a eu que onze. »
Un silence s'installa dans la pièce. À l'écran, le Joker fronça ses sourcils verts, jetant un coup d'œil hors champ vers ses propres notes.
« Comment ça, onze ? »
« Il en manque un. »
Le criminel plissa ses yeux profonds.
« Et lequel, monsieur le professeur de grammaire ? »
Batman fixa le dictionnaire posé sur la table. Il se souvint des paroles échangées le matin même dans le grand hall du manoir Wayne, alors qu'Alfred lui tendait son café noir. Le majordome avait qualifié la tentative du Joker d'orchestrer une chasse au trésor littéraire d'excellente initiative, ajoutant que cela changerait Bruce des entraînements au combat rapproché.
« Excellente initiative », prononça Batman.
Le Joker cessa immédiatement ses mimiques clownesques.
Gordon cligna des yeux.
« Quoi ? »
« C'est le douzième mot », explicita Batman. « L'expression que tu attendais. Tu avais placé un micro dans le manoir. »
Le Joker resta muet une seconde, avant d'éclater d'un rire encore plus strident.
« Ooooh ! Bien joué, Batsy ! Tu as deviné ! »
Batman poursuivit, la voix plus basse encore :
« Tu savais exactement ce qu'Alfred répondrait. Tu as piraté le système interne. »
Gordon tourna lentement la tête vers le justicier, la bouche entre-ouverte.
« Vous venez de donner un indice à Joker sur votre identité, » chuchota-t-il.
Batman resta pétrifié.
Il activa immédiatement le canal prioritaire.
« Oracle. Vérification des flux de sécurité du manoir Wayne. Tout de suite. »
Le silence dura trois secondes interminables. Puis la voix de Barbara résonna :
« Bruce... Il y a eu une intrusion sur la ligne 4 ce matin à six heures quarante. Quelqu'un a piraté la caméra de la salle à manger. »
Le Chevalier Noir serra les poings à en faire craquer le cuir de ses gantelets.
Sur l'écran, le Joker sautillait de joie.
« SURPRISE ! »
Gordon leva les bras au ciel, son pistolet pointé vers le plafond.
« Vous avez piraté le manoir de Bruce Wayne pour écouter son majordome ? »
Le Joker s'immobilisa net à l'écran, la tasse de thé suspendue en l'air.
« Le manoir de QUI ? »
Un silence lourd, glacial, s'abattit sur l'entrepôt.
Batman tourna lentement la tête vers Gordon.
Gordon fixa Batman.
Puis l'écran.
Puis de nouveau Batman.
« Je veux dire... », bafouilla le commissaire en réajustant nerveusement ses lunettes. « Le manoir Wayne... Enfin, tout le monde sait que Bruce Wayne finance la fondation des victimes de la métropole... C'était une déduction... »
Le Joker ouvrit la bouche. La referma. Ses yeux s'agrandirent jusqu'à occuper la moitié de son visage, avant qu'un fou rire incontrôlable ne le fasse s'effondrer hors du champ de la caméra.
« JIMBO ! TU VIENS VRAIMENT DE DIRE ÇA EN DIRECT ?! »
Batman ferma les yeux sous son masque. Pour la première fois de sa carrière, l'idée d’abandonner Gotham à son propre sort lui traversa l'esprit.
« Je vous laisse gérer le rapport d'intervention », déclara Gordon en se dirigeant vers la sortie.
Le Joker fut cueilli deux heures plus tard dans une imprimerie abandonnée du quartier d'East End. Il avait commis l'erreur tactique de faire livrer quatorze pizzas quatre fromages à la même adresse sous le nom de Sa Majesté le Prince du Crime.
À vingt-trois heures dix-sept, la Batcave étalait ses voûtes de roche noire et l'éclat bleuâtre de ses moniteurs. Seul le goutte-à-goutte monotone de la condensation sur la pierre rompait le bourdonnement sourd du supercalculateur.
Bruce Wayne, en maillot de corps, une compresse glacée sur l'épaule gauche, relisait les rapports sur l'écran géant.
Alfred descendit les marches en fer forgé, portant un plateau d'argent sur lequel reposait une tasse de thé fumante.
« Votre dîner, monsieur. »
Bruce retira son masque, révélant ses traits tirés et ses yeux cernés.
« Merci, Alfred. »
Le majordome observa la capture d'écran affichant le lémurien avec son fez.
« Une journée particulièrement culturelle, à ce qu'il semble. »
« Ne commencez pas, Alfred. »
« Je ne me permettrais pas, monsieur. »
Le majordome ajusta ses manchettes en argent.
« Cela dit, Mademoiselle Gordon m'a fait parvenir la séquence vidéo de votre prestation dans la volière. Votre équilibre sur les poutres métalliques était d'une élégance rare. »
Bruce ferma les yeux en inspirant profondément.
« Elle vous l'a envoyée ? »
« Elle m'a gentiment suggéré de la configurer comme économiseur d'écran sur le terminal de la cuisine. »
« Je vais me coucher. »
« Sage décision, monsieur. »
Le majordome fit demi-tour, puis s'arrêta au bas de l'escalier, sortant un petit paquet empaqueté dans du papier violet de sa poche.
« Ah, j'allais oublier. Un livreur est passé au manoir il y a une heure. »
Bruce se figea, la main posée sur le dossier de son fauteuil.
« Quel colis ? »
« Un dictionnaire des synonymes. Edition spéciale. »
Un silence absolu enveloppa la caverne.
« Il y a une carte ? » demanda Bruce.
Alfred déplia le mot avec un calme olympien.
Mon cher Batsy,
Félicitations pour cette première leçon de vocabulaire !
Demain, nous étudierons les figures de style.
Prépare tes métaphores, ça va être haut en couleur !
Bruce fixa le sol. Puis l'écran du calculateur. Puis son majordome.
« Je déteste cet homme. »
« C'est une opinion largement partagée en ville, monsieur », hocha gravement Alfred.
Il posa le thé sur la console avant de conclure avec son ironie habituelle :
« Toutefois, si je puis me permettre, vous avez appris douze nouveaux mots aujourd'hui. On ne peut pas nier l'aspect pédagogique de l'entreprise. »
Bruce enfouit son visage dans ses mains.
Quelque part dans une cellule isolée d'Arkham, un rire résonnait encore. Et pour la toute première fois de sa vie, Batman envisagea très sérieusement de prendre sa retraite pour devenir professeur de français.