Batman

Chapitre 6 : Bienvenue à Gotham, Lieutenant Gordon

Par marco340

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La pluie tombait sur Gotham City depuis les premières heures du matin. D’immenses nuages gris recouvraient la métropole, plongeant ses gratte-ciel dans une pénombre presque irréelle. Les rues étaient déjà encombrées de véhicules tandis que les klaxons, les sirènes et le grondement des moteurs formaient une cacophonie incessante. Au volant d’une berline grise, James Gordon observait la ville qui se dessinait devant lui. Il avait quitté Chicago la veille, parcourant plusieurs centaines de kilomètres avec pour seuls compagnons quelques valises et une vieille radio qui diffusait continuellement des bulletins d’information. À quarante passés, Gordon n’avait jamais imaginé devoir recommencer sa vie dans une ville qu’il connaissait aussi peu et pourtant, il était là.

Les panneaux autoroutiers lui souhaitaient la bienvenue à Gotham City tandis que les premières tours du quartier financier se dressaient au loin, partiellement dissimulées derrière les nuages. Gordon ralentit à l’approche d’une intersection. Un autobus passa devant lui, projetant une gerbe d’eau sur son pare-brise. Il actionna les essuie-glaces et jeta un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord. Sept heures vingt-trois. Il lui restait suffisamment de temps pour rejoindre le quartier général de la police avant sa prise de fonctions. Il avait toujours détesté arriver en retard. Particulièrement le premier jour.

À un feu rouge, Gordon ouvrit la petite boite de rangement située entre les sièges. À l’intérieur reposait une photographie. Il la récupéra délicatement. On y voyait une fillette aux cheveux roux, souriante, assise sur une balançoire dans un parc de Chicago. Barbara, sa fille. Gordon contempla longuement l’image. Le sourire du garçonnet qu’il avait autrefois accompagné dans les parcs de son quartier avait progressivement laissé place à celui d’une jeune fille intelligente, curieuse et dotée d’un caractère particulièrement affirmé. Barbara avait toujours été une enfant brillante. Elle aimait les livres, les jeux de logique et les histoires policières. Lorsqu’elle était plus jeune, elle passait des heures à interroger son père sur son travail, fascinée par les enquêtes qu’il menait. Elle voulait comprendre comment les policiers retrouvaient les criminels, comment ils interprétaient les indices et comment ils distinguaient les mensonges de la vérité. Gordon lui racontait parfois des versions très édulcorées de ses affaires, prenant soin d’écarter les détails les plus sordides. Barbara l’écoutait alors avec une attention presque religieuse. À ses yeux, son père avait longtemps été un héros. Cette pensée lui arracha un sourire douloureux. Il reposa la photographie avant de refermer la boite. Le feu passa au vert. Gordon reprit sa route.

 

Quelques mois auparavant, sa vie avait basculé. Il avait pourtant tout pour être heureux. Une carrière respectable au sein de la police de Chicago. Une épouse qu’il avait aimée pendant de nombreuses années. Une fille dont il était infiniment fier. Une maison confortable dans un quartier tranquille mais il avait commis une erreur. Une erreur qui avait détruit son mariage. Tout avait commencé avec une collègue des forces de l’ordre. Une femme avec laquelle il travaillait régulièrement sur des enquêtes criminelles particulièrement exigeantes. Les longues heures passées ensemble, les opérations dangereuses et les conversations tardives avaient progressivement créé une proximité qu’il n’avait pas su maitriser. Une relation s’était développée. D’abord quelques échanges trop personnels puis des rendez-vous dissimulés et finalement, une liaison. Gordon avait trompé sa femme. Il avait essayé de se convaincre que cette histoire ne durerait pas et qu’il finirait par mettre un terme à cette relation ou qu’il pourrait retrouver sa vie d’avant sans que personne n’en souffre mais les mensonges s’étaient accumulés et lorsque son épouse avait finalement découvert la vérité, tout s’était effondré. Gordon se souvenait encore parfaitement de cette soirée. Il revoyait son ex-femme debout dans leur salon, les yeux rougis par les larmes, tenant entre ses mains des messages qu’il n’avait jamais voulu qu’elle découvre. Elle ne lui avait pas crié dessus immédiatement. Elle l’avait simplement regardé avec une expression qu’il ne pourrait jamais oublier. De la douleur, de l’incompréhension et une profonde trahison.

-          Depuis combien de temps, Jim?

Il avait baissé les yeux.

-          Je suis désolé…

-          Je ne t’ai pas demandé si tu étais désolé.

Sa voix tremblait.

-          Je t’ai demandé depuis combien de temps.

Gordon avait fini par lui répondre et cette réponse avait marqué la fin de leur mariage. Le divorce avait été prononcé quelques mois plus tard. Ils avaient tenté de préserver une relation respectueuse pour le bien de Barbara mais rien n’avait véritablement permis de réparer les dégâts. Lorsque Gordon avait annoncé son intention de quitter Chicago, son ex-femme ne s’y était pas opposée. Barbara, en revanche, avait eu beaucoup plus de difficulté à accepter cette décision. Gordon lui avait expliqué qu’il souhaitait prendre un nouveau départ. Qu’il avait besoin de changer d’environnement et qu’il continuerait de lui téléphone et de venir la voir aussi souvent que possible mais sa fille n’était pas stupide. Elle savait parfaitement pourquoi ses parents n’habitaient plus ensemble et elle avait décidé de rester vivre avec sa mère. Gordon avait respecté son choix. Même si celui-ci lui avait brisé le cœur. Il se souvenait de leur dernière conversation avant son départ. Ils étaient assis dans la cuisine de son ancien domicile. Barbara gardait les bras croisés devant elle.

-          Tu vas vraiment partir?

-          Oui, ma puce.

-          Pour longtemps?

-          Je vais travailler là-bas. Je ne sais pas encore combien de temps.

Elle avait baissé les yeux.

-          C’est loin, Gotham?

-          Quelques heures de route.

-          Alors pourquoi tu ne restes pas ici?

Il n’avait pas immédiatement trouvé de réponse. Barbara avait relevé la tête.

-          C’est parce que maman ne veut plus de toi?

La question l’avait frappé de plein fouet.

-          Barbara…

-          C’est ça?

Gordon avait soupiré.

-          Ta mère et moi avons eu des problèmes. Des problèmes dont je suis responsable.

L’adolescente était demeurée silencieuse.

-          Mais ce qui s’est passé entre nous n’a absolument rien à voir avec toi, avait-il poursuivi.

Barbara avait détourné les yeux.

-          Je sais.

Gordon s’était penché vers elle.

-          Écoute-moi, ma puce. Peu importe où je travaille, peu importe où j’habite, je resterai toujours ton père.

Elle avait hoché faiblement la tête.

-          Tu vas m’appeler?

-          Bien sûr.

-          Souvent?

-          Aussi souvent que tu voudras.

Barbata avait finalement accepté de lui faire un câlin mais Gordon avait bien senti qu’une partie de leur relation venait de changer. Il avait perdu la confiance de sa femme et il craignait désormais de perdre également celle de sa fille.

 

Un klaxon retentit derrière lui. Gordon sursauta. Le feu était passé au vert depuis plusieurs secondes.

-          Merde…

Il accéléra et traversa l’intersection. Son regard se posa brièvement sur les immeubles environnants. Gotham, une nouvelle ville, un nouveau poste et une nouvelle existence. Il avait personnellement demandé sa mutation. Ses supérieurs à Chicago avaient été surpris. Gordon possédait une bonne réputation professionnelle. Malgré ses problèmes personnels, il était considéré comme un enquêteur compétent, méthodique et particulièrement déterminé. Plusieurs collègues avaient tenté de le convaincre de rester mais sa décision était prise. Il voulait partir loin de son ancienne maison, loin des regards embarrassés de ses collègues et loin des souvenirs de ce mariage qu’il avait lui-même détruit. Lorsque sa demande avait été acceptée, il avait découvert sa nouvelle affectation avec une certaine appréhension : le Gotham City Police Department, ou plus communément appelé, le GCPD. Un département dont la réputation dépassait largement les frontières de la ville. Gordon avait entendu toutes sortes d’histoires. Des policiers corrompus, des gangs de rue extrêmement violents, des organisations mafieuses capables d’influencer les décisions politiques, des enquêtes criminelles abandonnées sans explication et surtout, un taux de criminalité particulièrement inquiétant. Plusieurs collègues de Chicago avaient accueilli la nouvelle avec incrédulité. L’un d’eux lui avait même demandé s’il cherchait à se faire tuer. Gordon n’avait pas répondu. Il savait que Gotham serait difficile mais il avait besoin d’un endroit où recommencer et il n’avait jamais eu l’habitude de fuir les défis professionnels. Même lorsque ceux-ci semblaient presque insurmontables.

 

À sept heures cinquante-six, Gordon immobilisa sa voiture dans un stationnement réservé aux employés du GCPD. Il coupa le moteur. Pendant quelques secondes, il demeura assis derrière le volant. Devant lui se dressait l’immense quartier général de la police de Gotham City. Le bâtiment, construit plusieurs décennies auparavant, possédait une architecture imposante. Ses murs de pierre grise étaient noircis par la pollution tandis que de hautes fenêtres encadraient l’entrée principale. Une grande inscription était gravée au-dessus des portes : SERVIR ET PROTÉGER. Il prit une profonde inspiration.

-          Bon…

Il ouvrit la boite de rangement et récupéra la photographie de Barbara. Il la regarda une dernière fois avant de la glisser dans la poche intérieure de son veston. Ensuite, il sortit du véhicule. L’air froid du matin lui fouetta le visage. Il portait un costume brun foncé, une chemise claire et une cravate soigneusement nouée. Un imperméable beige recouvrait ses épaules. Ses cheveux châtains, légèrement grisonnants au niveau des tempes, étaient coiffés avec simplicité. Une fine moustache encadrait sa lèvre supérieure. Gordon récupéra une mallette contenant ses documents administratifs, verrouilla sa voiture et se dirigea vers l’entrée. Deux policiers en uniforme discutaient près des marches. L’un d’eux fumait une cigarette.

-          …j’te dis que le type était complètement défoncé! Racontait-il à son collègue.

-          Encore un dans les Narrows?

-          Ouais. Il a essayé de me mordre quand je lui ai passé les menottes.

Son collègue éclata de rire.

-          Bienvenue à Gotham!

Gordon passa près d’eux. Les deux hommes lui adressèrent un bref regard. Il les salua d’un signe de tête avant de pénétrer dans le bâtiment.

 

L’intérieur du quartier général était particulièrement animé. Des policiers circulaient rapidement entre les bureaux, transportant des dossiers et des rapports. Plusieurs téléphones sonnaient simultanément tandis que les communications radio résonnaient dans les couloirs. Près de l’entrée, deux agents escortaient un homme menotté qui protestait bruyamment.

-          J’AI RIEN FAIT, BORDEL!

-          Ouais, ouais, répondit l’un des policiers. Tu raconteras ça au juge.

-          VOUS SAVEZ PAS À QUI VOUS AVEZ AFFAIRE!

-          Certainement à quelqu’un qui va passer la matinée en cellule.

Gordon observa brièvement la scène. Il se dirigea vers le comptoir d’accueil. Une agente administrative d’une cinquantaine d’années leva les yeux vers lui.

-          Bonjour. Je peux vous aider?

Gordon sortit son insigne et ses documents.

-          Lieutenant James Gordon. Je viens d’être muté de Chicago.

La femme consulta rapidement son ordinateur.

-          Gordon… Gordon…

Elle parcourut plusieurs lignes.

-          Ah! Vous voilà.

Elle releva les yeux.

-          Première journée?

-          Exactement.

-          Bienvenue à Gotham, lieutenant.

-          Merci.

Elle prit un téléphone.

-          La capitaine Essen vous attend. Je vais la prévenir de votre arrivée.

Gordon acquiesça. Pendant qu’elle composait un numéro, il observa les alentours. Un policier remplissait un rapport près d’une machine distributrice. Deux inspecteurs discutaient devant un tableau couvert de photographies. Un homme au visage tuméfié attendait sur un banc, les poignets menottés. Plus loin, une femme pleurait discrètement pendant qu’un agent tentait de recueillir sa déclaration. Gordon connaissait parfaitement ce genre d’environnement. L’agitation, les plaintes, les cris, l’odeur du café et le bruit des téléphones. Après toutes ses années dans la police, il se sentait presque chez lui. L’agente administrative raccrocha.

-          Lieutenant Gordon?

Il se retourna.

-          Oui?

-          Prenez l’ascenseur jusqu’au troisième étage. La capitaine Essen vous recevra dans son bureau.

-          Parfait. Merci beaucoup.

-          Bonne chance.

Gordon esquissa un sourire.

-          Je vais en avoir besoin?

La femme lui adressa un sourire étrange.

-          Disons simplement que Gotham est une ville particulière.

Gordon fronça légèrement les sourcils mais avant qu’il puisse lui demander ce qu’elle voulait dire, le téléphone sonna de nouveau. L’agente décrocha.

-          Gotham City Police Department, bonjour…

Gordon récupéra sa Mallette et se dirigea vers les ascenseurs.

 

Le troisième étage abritait une partie des bureaux administratifs et les services de commandement du département. Contrairement au rez-de-chaussée, l’atmosphère y était relativement calme. Gordon traversa un long couloir décoré de photographies représentant les anciens commissaires de Gotham. Plusieurs visages sévères le fixaient depuis leurs cadres. Il s’arrêta devant une porte portant une plaque métallique : CAPITAINE SARAH ESSEN. Il frappa deux fois.

-          Entrez!

Gordon ouvrit la porte. Une femme d’une quarantaine d’années était assise derrière un bureau couvert de dossiers. Elle possédait des cheveux châtains coupés au niveau des épaules, un visage aux traits affirmés et un regard particulièrement attentif. Elle portait une chemise blanche sous une veste sombre. Lorsqu’elle aperçut Gordon, elle posa immédiatement son stylo.

-          Lieutenant James Gordon?

-          Oui, madame.

Il entra et referma la porte derrière lui.

-          James Gordon. Muté du département de police de Chicago.

La femme se leva et lui tendit la main.

-          Capitaine Sarah Essen. Bienvenue au GCPD.

Gordon serra sa main.

-          Merci, capitaine.

-          Asseyez-vous, je vous en prie.

Il prit place devant le bureau. Sarah Essen récupéra un dossier.

-          J’ai examiné votre parcours.

Elle tourna quelques pages.

-          Plusieurs années d’expérience dans les enquêtes criminelles, de bons résultats et quelques dossiers particulièrement complexes à votre actif.

Gordon demeura silencieux.

-          Vos anciens supérieurs semblent avoir une excellente opinion de vos compétences.

-          J’ai simplement essayé de faire mon travail, capitaine.

Sarah leva les yeux.

-          Voilà une réponse que j’aime entendre.

Elle referma le dossier.

-          Je dois vous avouer une chose, lieutenant. Votre demande de mutation m’a surprise.

Gordon fronça légèrement les sourcils.

-          Pourquoi donc?

-          Vous occupiez une position relativement confortable à Chicago. Vous aviez une carrière bien établie et plusieurs perspectives d’avancement intéressantes.

Elle croisa les mains.

-          Pourtant, vous voilà ici.

Gordon soutint son regard.

-          J’avais besoin de changement.

Sarah l’observa quelques secondes.

-          Des raisons personnelles?

-          En partie, oui.

La capitaine acquiesça lentement.

-          Je vois.

Elle n’insista pas.

-          Je ne vous demanderai pas de me raconter votre vie privée, lieutenant. Ce qui m’intéresse, c’est votre capacité à accomplir votre travail.

-          Vous n’avez aucune inquiétude à avoir de ce côté-là.

Sarah esquissa un léger sourire.

-          J’espère bien.

Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. De là, on pouvait apercevoir une partie du centre-ville, ses avenues encombrées et les immenses gratte-ciel qui dominaient les quartiers environnants.

-          Avez-vous déjà travaillé à Gotham?

-          Jamais.

-          Vous connaissez la ville?

-          Seulement ce que j’en ai lu.

Sarah laissa échapper un petit rire dépourvu d’amusement.

-          Alors vous risquez d’avoir quelques surprises.

Gordon se redressa légèrement.

-          J’ai entendu parler des problèmes de criminalité.

-          La criminalité, lieutenant, n’est qu’une partie du problème.

Elle se retourna.

-          Gotham possède des quartiers entiers où les habitants ont cessé de faire confiance à la police. Dans certains secteurs, les commerçants préfèrent payer des criminels plutôt que de déposer une plainte.

Gordon fronça les sourcils.

-          Pourquoi?

Sarah le contempla.

-          Parce qu’ils pensent que nous ne pouvons pas les protéger. Et parfois, malheureusement, ils ont raison.

Gordon demeura silencieux. La capitaine reprit place derrière son bureau.

-          Nous avons plusieurs organisations criminelles importantes. Les familles Falcone et Maroni sont évidemment les plus influentes.

Elle lui désigna un dossier posé sur la table.

-          Carmine Falcone contrôle une grande partie de l’East End. Salvatore Maroni possède de solides réseaux dans les quartiers industriels et les docks.

Gordon parcourut rapidement les premières pages.

-          Deux organisations concurrentes?

-          Exactement.

-          Et elles sont en guerre?

-          Pas officiellement.

Sarah eut un sourire amer.

-          Disons qu’elles ont trouvé une façon de coexister.

-          Des accords territoriaux?

-          Entre autres.

Gordon hocha lentement la tête.

-          J’ai déjà vu ce genre de situation à Chicago.

-          Dans ce cas, vous savez qu’un arrangement entre deux organisations criminelles ne dure jamais éternellement.

-          En effet.

Sarah referma le dossier.

-          Nous avons également des problèmes importants avec les gangs de rue, les trafics de drogue, les armes illégales et les règlements de comptes.

Elle soupira.

-          Certaines semaines, nos équipes n’ont même pas le temps de terminer leurs rapports avant qu’une nouvelle affaire majeure ne leur tombe dessus.

Gordon observa sa supérieure.

-          Vous manquez de personnel?

-          De personnel compétent, surtout.

La réponse fut immédiate. Sarah sembla toutefois regretter légèrement sa franchise. Elle se redressa.

-          Je ne voudrais pas vous donner une mauvaise impression dès votre première journée.

Gordon esquissa un sourire.

-          Je préfère savoir dans quoi je mets les pieds.

La capitaine le contempla quelques secondes. Elle sourit à son tour.

-          Dans ce cas, je crois que nous allons bien nous entendre.

Elle récupéra un autre document.

-          Votre affectation est confirmée au sein de la division des enquêtes criminelles. Vous travaillerez principalement sur des affaires liées aux organisations criminelles, aux homicides et aux activités de gangs.

-          Très bien.

-          Vous aurez également un rôle de supervision sur certaines enquêtes, conformément à votre grade.

Gordon acquiesça. Sarah poursuivit :

-          Mais avant de vous confier des responsabilités plus importantes, je préfère que vous preniez le temps de découvrir notre ville et la façon dont fonctionne ce département.

Elle consulta sa montre.

-          Pour cela, j’ai prévu de vous faire accompagner par un inspecteur expérimenté.

Gordon releva les yeux.

-          Qui donc?

-          Arnold FLass.

Elle prononça le nom avec une expression difficile à déchiffrer. Gordon le remarqua.

-          Un problème?

-          Non. Disons simplement que l’inspecteur Flass possède une personnalité… particulière.

Gordon esquissa un sourire.

-          J’ai déjà travaillé avec des personnages difficiles.

Sarah le contempla.

-          Je n’en doute pas.

Elle se leva.

-          Venez. Je vais vous présenter à l’équipe.

 

La salle principale de la brigade criminelle occupait une vaste partie du troisième étage. Des dizaines de bureaux étaient disposés en rangées irrégulières, séparés par des armoires métalliques et des cloisons couvertes de documents. Des photographies de suspects étaient épinglées sur de grands tableaux et des cartes de Gotham occupaient plusieurs murs. L’air sentait le café, le papier et la fumée de cigarette. Gordon remarqua immédiatement que plusieurs policiers fumaient directement à leur bureau, malgré les affiches interdisant cette pratique. Sarah Essen traversa la pièce d’un pas décidé.

-          Messieurs! Mesdames!

Quelques têtes se relevèrent. D’autres policiers continuèrent de travailler. La capitaine haussa légèrement la voix.

-          Un peu d’attention, s’il vous plait!

Les conversations diminuèrent. Sarah désigna Gordon.

-          Je vous présente le lieutenant James Gordon. Il arrive du département de police de Chicago et rejoint officiellement notre division à compter d’aujourd’hui.

Plusieurs policiers lui adressèrent un signe de tête. Un homme corpulent, assis près d’une fenêtre, leva sa tasse de café.

-          Mes condoléances!

Quelques rires éclatèrent dans la salle. Sarah tourna immédiatement la tête vers lui.

-          Bullock!

L’homme haussa les épaules.

-          Quoi? Je lui souhaite la bienvenue!

Gordon ne put retenir un léger sourire. Sarah soupira.

-          Lieutenant, je vous présente l’inspecteur Harvey Bullock.

L’homme se leva péniblement. Il était trapu, légèrement bedonnant, avec des cheveux bruns ébouriffés et une barbe de plusieurs jours. Sa chemise était froissée, sa cravate mal ajustée et une vieille veste pendait sur le dossier de sa chaise. Il tenait toujours sa tasse de café.

-          Harvey Bullock, annonça-t-il en tendant la main. Inspecteur, amateur de bonne nourriture et victime professionnelle des décisions administratives.

Gordon serra sa main.

-          James Gordon. Enchanté.

Bullock le dévisagea.

-          Chicago, hein?

-          Exactement.

-          Et vous avez accepté de venir ici volontairement?

-          Oui.

Harvey resta silencieux une seconde. Il se tourna vers Sarah.

-          Capitaine, on est certains qu’il a passé les examens psychologiques?

Plusieurs policiers éclatèrent de rire. Gordon sourit.

-          J’ai commencé à me poser la même question en arrivant.

Bullock le regarda. Un sourire apparut sous sa barbe.

-          Ah! Il a de la répartie, celui-là.

Sarah croisa les bras.

-          Harvey, vous pourriez peut-être essayer de ne pas traumatiser notre nouvelle recrue avant midi?

-          Je fais de mon mieux, capitaine.

Elle leva les yeux au ciel. Bullock reprit une gorgée de café.

-          Plus sérieusement, lieutenant, bienvenue dans le plus grand asile psychiatrique à ciel ouvert du pays.

Il désigna les fenêtres.

-          Ici, les criminels sont dingues, les politiciens sont des menteurs et les contribuables nous détestent.

Gordon haussa légèrement les sourcils.

-          Ça donne envie.

-          Attendez de goûter le café de la salle de repos. Vous allez regretter Chicago avant la fin de votre premier quart.

Sarah posa une main sur l’épaule de Gordon.

-          Ne l’écoutez pas trop. Bullock est incapable de passer une journée sans se plaindre.

-          - C’est faux, répliqua Harvey.

Il réfléchit une seconde.

-          Je ne me plains jamais pendant mes congés.

Un nouveau rire parcourut la pièce. Gordon comprit rapidement que Bullock était un personnage haut en couleur. Son apparence négligée et son humour particulièrement cynique pouvaient donner l’impression qu’il ne prenait rien au sérieux mais ses yeux racontaient une autre histoire. Ils étaient fatigués, attentifs lorsqu’un appel concernant une agression armée retentit sur une radio voisine, Gordon remarqua immédiatement que Bullock avait tourné la tête pour écouter les détails. L’homme pouvait bien se moquer de tout. Il n’avait manifestement pas oublié son métier. Sarah poursuivit les présentations.

-          Venez, lieutenant.

Elle traversa quelques rangées de bureaux. Deux inspecteurs travaillaient côte à côte devant un tableau couvert de photographies. La première était une femme d’une trentaine d’années, aux cheveux noirs attachés derrière la tête. Elle portait un pantalon sombre, une chemise claire et une veste de cuir posée sur sa chaise. Son visage exprimait une concentration intense. À ses côtés se trouvait un homme noir, grand et mince, portant une chemise soigneusement repassée et une cravate bleu foncé. Il examinait plusieurs documents, un stylo à la main.

-          Montoya! Allen!

Les deux inspecteurs relevèrent la tête.

-          Capitaine? Répondit la femme.

-          Je vous présente le lieutenant James Gordon. Il arrive de Chicago.

La jeune femme se leva immédiatement.

-          Renée Montoya.

Elle lui tendit la main.

-          Bienvenue au GCPD, lieutenant.

Gordon la serra.

-          Enchanté, inspectrice.

Montoya désigna son collègue.

-          Et voilà Crispus Allen.

L’homme se leva à son tour.

-          Ravi de vous rencontrer.

-          Moi de même.

Allen observa brièvement Gordon.

-          Chicago, c’est ça?

-          Exactement.

-          J’ai entendu parler de quelques-unes de vos enquêtes.

Gordon sembla surpris.

-          Vraiment?

Crispus acquiesça.

-          Vous avez travaillé sur une affaire de corruption impliquant plusieurs agents municipaux, il y a quelques années.

-          Oui.

-          Beau travail.

Gordon hocha la tête.

-          Merci.

Montoya croisa les bras.

-          Ça fait du bien de voir arriver quelqu’un qui possède déjà de l’expérience.

-          Vous manquez d’enquêteurs expérimentés?

Elle échangea un bref regard avec Allen.

-          Disons qu’on manque surtout de temps pour faire correctement notre travail.

Gordon observa le tableau derrière eux. Plusieurs photographies représentaient des hommes armés, des véhicules et des scènes de crime.

-          Une affaire en cours?

Allen acquiesça.

-          Double homicide dans les docks. Deux employés d’une compagnie de transport retrouvés morts dans un entrepôt.

-          Des suspects?

Montoya soupira.

-          Plusieurs.

Elle désigna une photographie.

-          L’un des employés aurait eu un différend avec des hommes travaillant pour une organisation criminelle locale.

-          Laquelle?

-          Maroni.

Gordon observa les documents.

-          Vous avez obtenu des mandats?

Montoya eut un rire sans joie.

-          On essaie.

Allen referma son dossier.

-          Notre première demande a été refusée pour insuffisance de preuves.

Gordon fronça les sourcils.

-          Vous avez des témoins?

-          Deux, répondit Montoya. Et des enregistrements provenant d’une caméra de surveillance.

-          Alors qu’est-ce qui manque?

Les deux inspecteurs échangèrent un nouveau regard. Cette fois, Allen répondit :

-          C’est précisément ce qu’on aimerait savoir.

Un court silence s’installa. Sarah Essen intervint.

-          Montoya, Allen, concentrez-vous sur votre enquête. Nous en reparlerons à la réunion de cet après-midi.

-          Compris, capitaine, répondit Crispus.

Gordon hocha la tête vers eux.

-          Bon courage.

Montoya lui adressa un sourire.

-          Vous aussi, lieutenant. Et un petit conseil?

-          Je vous écoute.

La jeune femme désigna discrètement le reste de la salle.

-          Ici, prenez le temps d’apprendre à connaitre les gens avant de décider à qui vous pouvez faire confiance.

Gordon fronça légèrement les sourcils.

-          C’est aussi compliqué que ça?

Montoya se contenta de sourire.

-          Bienvenue à Gotham.

Sarah lui lança un regard lui indiquant qu’il était temps de reprendre le travail. Montoya se rassit. Gordon suivit sa supérieure mais il conserva cette dernière phrase dans un coin de son esprit.

 

Ils traversèrent la salle jusqu’à une rangée de bureau située près des fenêtres. Un homme imposant était assis derrière l’un d’eux. Il possédait une carrure particulièrement massive, des épaules larges et un visage carré aux traits durs. Ses cheveux blonds étaient coupés court, presque militairement. Il portait une chemise blanche dont les manches étaient remontées jusqu’aux coudes, laissant apparaitre des avant-bras puissants. Une veste de costume pendait derrière lui. Sur son bureau reposaient plusieurs dossiers, un paquet de cigarettes et un gobelet de café. L’homme riait bruyamment avec deux policiers en uniforme.

-          … et là, le connard me dit qu’il connait ses droits!

Les deux agents éclatèrent de rire. L’homme poursuivit :

-          Alors je lui ai demandé s’il connaissait aussi le droit de fermer sa grande gueule!

Les rires redoublèrent. Sarah Essen s’immobilisa devant le bureau.

-          Inspecteur FLass.

L’homme leva les yeux. Son sourire disparut légèrement lorsqu’il reconnut la capitaine.

-          Ah. Capitaine.

Il écrasa sa cigarette dans un cendrier débordant de mégots.

-          Qu’est-ce que je peux faire pour vous?

Sarah désigna Gordon.

-          Voici le lieutenant James Gordon. Votre nouveau partenaire pour les prochaines journées.

Flass observa le nouvel arrivant de la tête aux pieds sans se presser avant de se renverser dans son fauteuil.

-          Le gars de Chicago?

Gordon lui tendit la main.

-          James Gordon.

Flass contempla brièvement sa main avant de se lever. Il était légèrement plus grand que Gordon et possédait une carrure nettement plus imposante. Finalement, il lui serra la main avec une force excessive.

-          Arnold FLass.

Gordon soutint son regard.

-          Enchanté.

Flass esquiva un sourire en coin.

-          On verra.

Il relâcha sa main. Sarah croisa les bras.

-          Inspecteur, le lieutenant vient d’arriver à Gotham. Je veux que vous lui présentiez les principaux secteurs de la ville, les procédures du département et les dossiers prioritaires.

Flass leva un sourcil.

-          Vous voulez que je joue les guides touristiques?

-          Je veux que vous fassiez votre travail.

L’homme ricana.

-          Très bien, capitaine.

Sarah poursuivit :

-          Gordon possède beaucoup d’expérience mais il ne connait pas encore notre territoire. Je compte sur vous pour faciliter son intégration.

Flass observa de nouveau Gordon.

-          Pas de problème.

Il fit un petit signe de tête.

-          Je vais lui montrer le vrai Gotham.

Sarah se tourna vers Gordon.

-          Lieutenant, si vous avez la moindre question concernant vos responsabilités ou le fonctionnement de la division, ma porte est ouverte.

-          Merci, capitaine.

Elle acquiesça.

-          Bienvenue parmi nous.

Elle s’éloigna. Gordon la suivit brièvement du regard. Lorsqu’il se retourna, Flass s’était déjà rassis. L’inspecteur récupéra une cigarette et la plaça entre ses lèvres.

-          Alors, Chicago…

Il l’alluma. Une épaisse bouffée de fumée s’éleva vers le plafond.

-          Qu’est-ce qui vous amène dans notre magnifique trou à rats?

Gordon posa sa mallette près d’un bureau vide.

-          Une demande de mutation.

Flass lui lança un regard amusé.

-          Sans blague?

-          Oui.

-          Vous avez accepté de venir ici?

-          Exactement.

L’inspecteur éclata de rire.

-          Putain, c’est encore pire que ce que je pensais.

Gordon ne répondit pas. Flass tira une nouvelle bouffée.

-          Vous savez ce qu’on dit de Gotham, lieutenant?

-          J’ai entendu plusieurs choses.

-          Alors oubliez-les.

Il se pencha légèrement en avant.

-          C’est pire.

Gordon esquissa un sourire.

-          Vous êtes tous aussi optimiste dans ce département?

Flass ricana.

-          L’optimisme, ça dure envire deux semaines ici.

Il désigna les policiers autour d’eux.

-          Après, soit vous apprenez à fermer votre gueule, soit vous finissez par vous faire descendre.

Gordon observa l’homme.

-          Une façon intéressante de présenter votre ville.

-          C’est pas ma ville, lieutenant.

Flass écrasa sa cigarette.

-          C’est celle des connards qui ont assez de fric pour l’acheter.

Il se leva et récupéra sa veste.

-          Bon. Puisque la capitaine veut que je vous serve de nounou, autant commencer tout de suite.

Gordon récupéra sa mallette mais Flass leva une main.

-          Vous pouvez laisser vos affaires là. On va sortir.

-          Déjà?

-          Ouais.

L’inspecteur désigna les bureaux.

-          Vous apprendrez rien sur Gotham en restant assis à remplir des formulaires.

Gordon observa la pièce.

-          J’aimerais d’abord prendre connaissance des procédures locales.

Flass éclata de rire. Un rire suffisamment fort pour attirer l’attention de plusieurs policiers.

-          Les procédures?

Il se tourna vers les deux agents qui discutaient avec lui quelques minutes auparavant.

-          Vous entendez ça? Le nouveau veut connaitre les procédures!

Les policiers échangèrent des sourires amusés. Gordon demeura impassible.

-          Je suppose qu’elles existent pour une raison.

Flass se retourna vers lui. Son sourire disparut légèrement.

-          Écoutez-moi bien, lieutenant.

Il s’approcha.

-          À Chicago, vous faisiez peut-être les choses en suivant gentiment le petit manuel de la police.

Gordon soutint son regard.

-          Je suivais la loi.

Flass le contempla pendant une seconde avant de ricaner.

-          Ouais. La loi.

Il ramassa ses clés.

-          Ici, on fait ce qu’il faut pour obtenir des résultats.

-          Et les procédures?

-          Elles sont utiles quand les choses se passent comme prévu.

L’inspecteur enfila sa veste.

-          Mais quand un enfoiré vous braque un flingue sous le nez, je vous garantis que vous pensez pas à remplir un rapport.

Gordon croisa les bras.

-          Il y a une différence entre se défendre et ignorer les règles.

Flass le regarda longuement. Pendant un instant, son expression devint presque hostile avant d’afficher un nouveau sourire.

-          Vous allez être amusant, vous.

Il lui donna une tape appuyée sur l’épaule.

-          Très amusant.

 

Quelques minutes plus tard, les deux hommes traversaient les couloirs du quartier général. Flass marchait rapidement, saluant plusieurs collègues au passage. Il semblait connaitre pratiquement tout le monde. Des policiers en uniforme, des employés administratifs, des inspecteurs et même certains détenus qui attendaient d’être transférés vers les cellules. Lorsqu’ils passèrent près d’une salle d’interrogatoire, un homme menotté releva la tête en apercevant Flass.

-          Hé! Inspecteur!

Flass s’arrêta.

-          Quoi?

-          Vous pouvez pas me laisser sortir? J’ai rien fait!

L’inspecteur éclata de rire.

-          C’est marrant. J’ai l’impression d’entendre ça vingt fois par jour.

L’homme protesta.

-          Je vous jure que…

Flass s’approcha brusquement de lui.

-          Ferme-la.

Son ton venait de changer. Le détenu recula instinctivement. Flass se pencha vers son visage.

-          Tu veux que je revienne m’occuper de toi personnellement?

L’homme secoua rapidement la tête.

-          Non, monsieur.

-          Alors ferme ta gueule.

Flass se redressa. Il reprit sa marche comme si rien ne s’était passé. Gordon l’observa avec une expression fermée.

-          C’était nécessaire?

L’inspecteur tourna la tête.

-          Quoi?

-          La menace.

Flass haussa les épaules.

-          Il faisait trop de bruit.

-          Il était menotté et assis sur un banc.

-          Et maintenant, il va fermer sa gueule.

Gordon ralentit légèrement.

-          Ce n’est pas exactement ce que j’appelle une méthode professionnelle.

Flass s’immobilisa. Il se retourna lentement. Pendant quelques secondes, les deux hommes se contemplèrent en silence. L’inspecteur esquissa un sourire un sourire moqueur.

-          Vous allez vraiment me casser les couilles avec ça toute la journée?

Gordon ne détourna pas les yeux.

-          Seulement si vous m’en donnez l’occasion.

Le sourire de Flass se figea mais au lieu de s’emporter, il éclata d’un rire sonore.

-          Ah! Putain!

Il secoua la tête.

-          La capitaine m’a vraiment refilé un sacré numéro.

Gordon ne répondit pas. Flass reprit sa marche.

-          Allez, Chicago. Vous allez vite comprendre comment ça fonctionne ici.

 

Ils arrivèrent dans une grande salle réservée à la préparation des patrouilles. Plusieurs policiers consultaient des tableaux d’affectation. Des casiers métalliques occupaient les murs tandis qu’un immense plan de Gotham était accroché près d’un bureau administratif. Flass s’arrêta devant la carte.

-          Bon. Première leçon.

Il désigna la partie orientale de la ville.

-          L’East End.

Gordon s’approcha.

-          Je connais le nom.

-          Très bien. Alors vous connaissez sûrement Carmine Falcone.

-          Le Romain.

Flass leva les sourcils.

-          Vous avez fait vos devoirs.

Il tapota la carte.

-          Falcone possède des restaurants, des hôtels, des sociétés immobilières et probablement la moitié des commerces de ce foutu quartier.

-          Officiellement?

Flass ricana.

-          Officiellement, c’est un homme d’affaires respectable.

Il se pencha légèrement vers Gordon.

-          Officieusement, personne ne fait quoi que ce soit dans l’East End sans son autorisation.

Gordon observa la carte.

-          Et la police?

Flass eut un sourire étrange.

-          Quoi, la police?

-          Vous intervenez dans ses établissements?

-          Quand on a une raison.

-          Et vous en trouvez souvent?

Flass le dévisagea.

-          Vous posez beaucoup de questions, lieutenant.

-          C’est généralement utile dans notre métier.

L’inspecteur eut un petit rire. Il désigna les quartiers industriels.

-          Là, c’est Maroni.

Gordon tourna les yeux vers la carte.

-          Salvatore Maroni.

-          Exactement. Les docks, plusieurs entrepôts, les compagnies de transport et une bonne partie des activités de contrebande.

Il dessina une ligne imaginaire avec son doigt.

-          Grosso modo, chacun reste de son côté.

-          Ils se partagent la ville?

-          On peut dire ça.

-          Et tout le monde accepte cet arrangement?

Flass haussa les épaules.

-          Les gens aiment la stabilité.

Gordon tourna la tête vers lui.

-          La stabilité?

-          Ouais.

L’inspecteur récupéra un cure-dent dans sa poche et la plaça entre ses lèvres.

-          Vous avez déjà vu ce qui arrive quand deux grandes familles mafieuses se déclarent la guerre?

-          Oui.

-          Alors vous savez que ça fait beaucoup de morts.

Gordon acquiesça lentement. Flass poursuivit :

-          Tant que Falcone et Maroni s’entendent suffisamment pour éviter de s’entre-tuer, la ville reste à peu près calme.

-          Vous appelez ça calme?

L’inspecteur lui lança un regard amusé.

-          Comparativement à ce qui pourrait arriver? Ouais.

Gordon contempla la carte. La logique de Flass l’inquiétait. Ce dernier semblait considérer la domination des organisations criminelles comme un élément presque naturel du fonctionnement de Gotham. Une réalité à laquelle il était préférable de s’adapter plutôt que de tenter de la combattre. Gordon avait déjà rencontré des policiers partageant cette philosophie. Certains étaient simplement fatigués, d’autres avaient perdu toute confiance dans le système judiciaire et quelques-uns avaient fini par franchir une limite beaucoup plus dangereuse. Il se demanda à quelle catégorie appartenait Arnold Flass mais il décida de garder cette question pour lui pour le moment. Flass poursuivit son explication.

-          Ensuite, vous avez les Narrows.

Il désigna un secteur particulièrement dense.

-          Pauvreté, drogues, prostitution, gangs de rue. Le genre d’endroit où une patrouille peut se retrouve dans une fusillade simplement parce qu’elle s’est arrêtée au mauvais coin de rue.

Gordon examina le plan.

-          Des gangs organisés?

-          Plusieurs.

-          Qui les dirige?

-          Ça dépend du quartier. Certains travaillent pour Falcone, d’autres pour Maroni. Et puis vous avez une bande de petits cons qui rêvent de devenir les prochains grands parrains.

Flass eut un sourire mauvais.

-          Ceux-là durent généralement pas très longtemps.

Il poursuivit en désignant plusieurs autres secteurs : Les quartiers résidentiels riches, le district financier, les zones commerciales et les avenues principales. Gordon mémorisait chaque information. Il avait toujours possédé une bonne mémoire géographique mais il était surtout attentif à la manière dont Flass parlait de certains quartiers. L’inspecteur semblait connaitre parfaitement les territoires des organisations mafieuses. Leurs habitudes, leurs activités et même plusieurs de leurs responsables. Cette connaissance pouvait évidemment provenir de son expérience professionnelle. Après tout, Flass travaillait à Gotham depuis des années mais Gordon ne pouvait s’empêcher de remarquer l’étrange familiarité avec laquelle il évoquait certains criminels comme s’il parlait de collègues plutôt que de suspects.

 

Lorsqu’ils quittèrent finalement la salle, Gordon aperçut Harvey Bullock près d’une machine à café. L’inspecteur tenait un sandwich dans une main et un gobelet dans l’autre.

-          Hé! Chicago!

Gordon se retourna.

-          Oui?

Bullock s’approcha.

-          Vous partez déjà faire le tour du zoo?

Flass leva les yeux au ciel.

-          Va te faire foutre, Harvey.

Bullock éclata de rire.

-          Toujours un plaisir, Arnold.

Il regarda Gordon.

-          Petit conseil, lieutenant : si Flass vous emmène déjeuner, évitez les restaurant où il rentre sans payer.

Le sourire de Flass disparut.

-          Très drôle.

Bullock mordit dans son sandwich.

-          Je suis un humoriste incompris.

Gordon observa les deux hommes. Il était difficile de déterminer si leur relation relevait d’une véritable camaraderie ou d’une rivalité ancienne. Flass fit un pas vers lui.

-          T’as pas une enquête à terminer, Bullock?

-          Si. Mais contrairement à certains, j’ai pas besoin d’intimider les témoins pour obtenir des réponses.

Le silence tomba brusquement. Gordon remarqua immédiatement le changement d’expression de Flass. Pendant une seconde, il sembla envisager de répondre violemment avant de finalement ricaner.

-          T’es vraiment un connard, Harvey.

Bullock leva son gobelet.

-          Et toi, t’es un rayon de soleil.

Flass secoua la tête et s’éloigna.

-          On se casse, Gordon!

Le lieutenant demeura quelques instants près de Bullock. Ce dernier reprit une bouchée de son sandwich.

-          Il est toujours comme ça? Demanda Gordon.

Bullock haussa les épaules.

-          Comme quoi?

Gordon le regarda. Harvey lui adressa un sourire innocent avant de soupirer.

-          Écoutez, lieutenant. Flass connait cette ville mieux que beaucoup de flics ici.

Il baissa légèrement la voix.

-          Mais il a ses méthodes.

-          J’avais remarqué.

Bullock acquiesça.

-          Ouais.

Il prit une gorgée de café avant d’ajouter :

-          Faites juste attention à pas trop lui marcher sur les pieds dès votre première journée.

Gordon fronça les sourcils.

-          C’est un conseil ou un avertissement?

Bullock le contempla quelques secondes.

-          Prenez ça comme vous voulez.

Il lui donna une tape sur l’épaule. `

-          Bienvenue à Gotham, Chicago.

Il s’éloigna en direction de son bureau. Gordon le suivit du regard. Cette ville semblait posséder une étrange particularité. Depuis son arrivée, plusieurs personnes lui avaient conseillé de se méfier mais aucune n’avait encore accepté de lui expliquer clairement de quoi ou de qui.

 

Gordon retrouva Flass près de l’armurerie. L’inspecteur discutait avec un policier en uniforme qui lui remettait plusieurs équipements.

-          Voilà vos clés, inspecteur.

-          Merci.

Flass récupéra un trousseau et se tourna vers Gordon.

-          Vous avez votre arme de service?

-          Oui.

-          Insigne?

Gordon lui montra brièvement sa plaque.

-          Évidemment.

-          Parfait.

Flass lui lança une petite radio portative. Gordon l’attrapa au vol.

-          Fréquence principale de patrouille, annonça l’inspecteur. Vous apprendrez les autres en route.

Il récupéra un dossier mince.

-          On a quelques adresses à vérifier et plusieurs secteurs à parcourir.

Gordon jeta un coup d’œil au document.

-          Des interventions prévues?

-          Rien de particulièrement excitant.

Flass esquissa un sourire.

-          Mais ça peut changer très vite.

Les deux hommes descendirent les escaliers vers le rez-de-chaussée. À mesure qu’ils approchaient de la sortie, le bruit du quartier général devenait plus intense. Les téléphones sonnaient, les agents répondaient aux appels, des suspects protestaient et des policiers entraient et sortaient du bâtiment en transportant des dossiers. Gordon traversa une dernière fois le hall principal. Les deux hommes franchirent les portes du GCPD. La pluie avait cessé mais les trottoirs demeuraient humides. Une légère brume flottait entre les immeubles. Flass descendit les marches d’un pas assuré.

-          Bon, lieutenant.

Il désigna une voiture police stationnée près du trottoir.

-          Voilà notre carrosse.

Il s’agissait d’une berline noire et blanche, portant l’emblème du Gotham City Police Department sur les portières. Une rampe lumineuse rouge et bleue occupait le toit. Flass déverrouilla les portières.

-          Je conduis.

Gordon acquiesça.

-          Comme vous voulez.

L’inspecteur contourna le véhicule. Il s’arrêta et regarda son nouveau partenaire par-dessus le toit.

-          Une dernière chose, Chicago.

Gordon leva les yeux.

-          Oui?

Flass esquissa un sourire.

-          Vous avez peut-être été un excellent flic là-bas. Je m’en fous. Ici, c’est Gotham.

Il désigna les rues environnantes.

-          Cette ville a ses propres règles.

Gordon demeura silencieux quelques secondes avant de répondre calmement :

-          Tant qu’elles respectent la loi, ça me convient.

Flass éclata de rire.

-          Putain, vous êtes vraiment sérieux!

Il secoua la tête.

-          Vous allez vite déchanter, lieutenant.

Gordon ouvrit la portière du côté passager.

-          On verra bien.

Flass s’installa derrière le volant. Gordon prit place à ses côtés et referma la portière. L’inspecteur démarra le moteur. La radio de bord grésilla immédiatement.

-          Central à toutes les unités disponibles, signalement d’une altercation sur Coventry Street. Plusieurs individus impliqués. Possibilité d’armes blanches…

Flass jeta un regard amusé vers Gordon.

-          Vous entendez ça?

Le lieutenant boucla sa ceinture.

-          Oui.

-          Votre première journée commence bien.

Il enclencha la transmission.

-          Central, ici unité quarante-deux. On prend l’appel.

Une voix répondit presque immédiatement.

-          Bien reçu, unité quarante-deux.

Flass reposa le micro. Il engagea la première vitesse et jeta un dernier regard à Gordon.

-          Bienvenue sans le vrai Gotham, lieutenant.

Gordon contempla les rues qui s’étendaient devant eux. Il ignorait encore quels dangers l’attendaient dans cette ville, quels ennemis il allait s’y faire et jusqu’où la corruption avait pénétré les institutions qu’il venait de rejoindre mais il avait pris une décision en quittant Chicago. Il ne laisserait pas les erreurs de son passé définir le reste de son existence. Cette nouvelle affectation était une occasion de reconstruire quelque chose. De redevenir un homme dont sa fille pourrait être fière et surtout, de continuer à exercer le métier auquel il croyait profondément. Flass appuya sur l’accélérateur. La voiture de police s’éloigna du trottoir et s’engagea dans la circulation. James Gordon venait de commencer sa première patrouille dans les rues de Gotham City.

 




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