Bruce Wayne demeurait immobile devant l’immense porte d’entrée du manoir familial. Le silence enveloppait la propriété. Seul le bruissement des feuilles, agitées par une légère brise nocturne, venait troubler la tranquillité des lieux. Derrière lui, la longue allée bordée d’arbres disparaissait progressivement dans l’obscurité tandis qu’une faible lumière éclairait les fenêtres du rez-de-chaussée. Il était près de vingt-trois heures. Bruce contempla longuement la porte de chêne massif. Dix années s’étaient écoulées depuis la dernière fois qu’il avait franchi ce seuil. À l’époque, il n’était encore qu’un jeune homme de dix-huit ans, animé par une colère profonde et une détermination presque naïve. Il avait quitté Gotham avec la conviction qu’il lui suffirait d’apprendre à combattre pour pouvoir changer les choses.
Depuis, il avait découvert que le monde était infiniment plus complexe. Il avait rencontré des hommes capables de tuer sans éprouver le moindre remords. Il avait observé les conséquences de la guerre, vécu parmi les populations les plus démunies et découvert les mécanismes qui permettaient aux organisations criminelles de prospérer et surtout, il avait appris que la force physique ne représentait qu’une infime partie de ce qui lui serait nécessaire. Bruce posa finalement la main sur la poignée. Il l’abaissa. La porte ne bougea pas. Il essaya une seconde fois sans davantage de succès. Un léger sourire apparut sous son épaisse barbe.
- Évidemment…
Alfred avait toujours été particulièrement rigoureux concernant la sécurité du manoir. Bruce se souvenait encore des nombreuses recommandations du majordome lorsqu’il était enfant. Les portes devaient être verrouillées chaque soir, les fenêtres vérifiées et les alarmes activées avant le coucher. Même après toutes ces années, certaines habitudes semblaient n’avoir pas changé. Il leva les yeux vers la sonnette installée à droite de l’entrée. Pendant quelques secondes, il hésita. Puis, il appuya sur le bouton. Une mélodie discrète résonna derrière la porte. Bruce recula légèrement. Il attendit. Les secondes passèrent. Aucun bruit ne provenait de l’intérieur. Il commença à se demander si Alfred était déjà couché lorsqu’un léger grincement se fit entendre. Des pas lents et mesurés. Puis, une voix masculine, étouffée par l’épaisseur du bois, retentit derrière la porte.
- Un instant, je vous prie!
Bruce sentit son cœur se serrer. Il aurait reconnu cette voix entre mille. Le bruit d’un verrou résonna suivit d’un deuxième. Enfin, la lourde porte s’entrouvrit. Un homme âgé apparut ans l’encadrement : Alfred Pennyworth. Ses cheveux, autrefois bruns et légèrement grisonnants, étaient désormais presque entièrement blancs. Son visage portait davantage de rides, particulièrement autour des yeux et du front mais son maintien demeurait remarquablement droit. Il portait une chemise blanche, un gilet gris foncé et un pantalon noir soigneusement repassé. Une petite paire de lunettes reposait sur son nez. Lorsqu’il aperçut l’homme qui se tenait devant lui, Alfred fronça immédiatement les sourcils.
- Oui?
Bruce ne répondit pas. Il se contenta de l’observer. Le vieil homme parcourut rapidement son apparence du regard. Une longue barbe négligée, des cheveux noirs tombant jusqu’aux épaules, un manteau sale et usé, des bottes couvertes de poussière et un sac de toile qui semblait avoir traversé plusieurs continents. Alfred se redressa légèrement.
- Puis-je vous aider, monsieur?
Bruce sentit un sourire naitre sur son visage. Il avait imaginé leurs retrouvailles des centaines de fois mais il n’avait jamais véritablement envisagé qu’Alfred pourrait ne pas le reconnaitre.
- Bonsoir, Alfred.
Le majordome demeura impassible.
- Bonsoir, monsieur.
Il jeta un bref regard vers l’allée.
- Je crains que vous ne vous soyez trompé d’adresse. Il s’agit d’une propriété privée.
Bruce baissa légèrement la tête pour dissimuler son amusement.
- Je sais.
- Dans ce cas, puis-je vous demander la raison de votre visite à une heure aussi tardive?
Bruce releva les yeux.
- Je viens voir Alfred Pennyworth.
Le vieil homme fronça davantage les sourcils.
- Vous l’avez devant vous.
- Alors je suis au bon endroit.
Alfred commençait visiblement à perdre patience.
- Monsieur, je vous demanderais de bien vouloir…
Il s’interrompit. Quelque chose venait d’attirer son attention. La voix de l’inconnu, son accent et surtout, ses yeux. Alfred les observa plus attentivement. Des yeux sombres, profonds et terriblement familiers. Bruce soutint son regard. Puis, il prononça doucement :
- Tu m’avais promis que le manoir m’attendrait à mon retour.
Alfred se figea. Ses lèvres s’entrouvrirent. Pendant plusieurs secondes, il sembla incapable de comprendre ce qu’il venait d’entendre. Son regard remonta lentement vers le visage dissimulé sous l’épaisse barbe. Il fit un pas en avant.
- Non…
Bruce sourit.
- Bonsoir, Alfred.
Le vieil homme porta une main tremblante à sa bouche.
- Maitre… Bruce?
Bruce acquiesça lentement.
- C’est moi.
Alfred demeura parfaitement immobile. Son visage passa successivement de l’incrédulité à la stupéfaction. Ses yeux s’emplirent de larmes.
- Mon Dieu…
Il approcha une main du visage de Bruce, comme s’il avait besoin de vérifier que l’homme devant lui était bien réel.
- Maitre Bruce?
- Oui, Alfred.
- C’est… c’est vraiment vous?
Bruce laissa échapper un petit rire.
- À moins qu’un autre homme ait passé dix ans à parcourir le monde avec mon visage.
Alfred ne riait pas. Il contemplait le jeune homme avec une émotion grandissante.
- Mon garçon…
Sa voix se brisa et avant que Bruce puisse ajouter quoi que ce soit, le vieil homme se précipita vers lui. Il le serra dans ses bras avec une force que Bruce ne lui aurait jamais soupçonnée.
- Mon Dieu, maitre Bruce!
Bruce fut surpris pendant une fraction de seconde. Il referma lentement ses bras autour du majordome.
- Je suis rentré, Alfred.
Le vieil homme le serra davantage.
- Vous êtes vivant…
Sa voix tremblait.
- Vous êtes revenu…
Bruce ferma les yeux. Pendant quelques instants, il cessa d’être le combattant endurci qu’il était devenu. Il n’était plus simplement l’homme qui avait parcouru le monde à la recherche de connaissances et de techniques de combat. Il était de nouveau le jeune Bruce Wayne. Celui qui avait grandi entre ces murs. Celui qu’Alfred avait recueilli dans ses bras après la mort de ses parents et pour la première fois depuis très longtemps, il éprouva une sensation qu’il avait presque oubliée. Il était chez lui.
- Tu m’as manqué, Alfred, murmura-t-il.
Le vieil homme laissa échapper un sanglot étouffé.
- Vous n’avez pas idée à quel point vous m’avez manqué, monsieur.
Ils restèrent enlacés pendant de longues secondes. Finalement, Alfred recula légèrement. Il posa ses deux mains sur les épaules de Bruce et l’examina attentivement.
- Laissez-moi vous regarder…
Il contempla la barbe, les cheveux et les vêtements délabrés. Son expression changea.
- Mais enfin, dans quel état êtes-vous?
Bruce éclata de rire.
- Voilà. Ça, c’est l’Alfred dont je me souvenais.
- Vous avez l’air d’avoir dormi dans un fossé pendant les six derniers mois!
- Seulement ces trois derniers jours.
Alfred ouvrit de grands yeux.
- Pardon?
Bruce conserva son sourire.
- Je suis arrivé à Gotham il y a trois jours.
Le vieil homme demeura bouche bée.
- Trois jours?
- Oui.
- Vous êtes revenu depuis trois jours et vous n’avez même pas jugé utile de m’en informer?
- Je voulais observer la ville avant de rentrer.
Alfred le dévisagea.
- Observer la ville?
- Exactement.
- Habillé comme un vagabond?
Bruce baissa les yeux vers son manteau.
- Ça m’a permis de passer inaperçu.
Le majordome ferma les yeux quelques secondes comme s’il cherchait désespérément à conserver son calme.
- Dix ans, murmura-t-il. Dix années à m’inquiéter pour vous, à attendre de vos nouvelles, à me demander si vous alliez revenir un jour…
Il rouvrit les yeux.
- Et monsieur décide de passer trois jours à se promener dans les quartiers les plus dangereux de Gotham sans même me téléphoner!
Bruce ne put retenir un nouveau rire.
- Je suis désolé, Alfred.
- Vous pouvez l’être!
Malgré son indignation, le vieil homme souriait. Un immense sourire. Celui d’un homme qui venait de retrouver quelqu’un qu’il avait cru perdre à jamais. Alfred s’écarta finalement de l’entrée.
- Bon sang, mais entrez donc! Vous allez attraper froid!
Bruce ramassa son sac. Il franchit le seuil du manoir Wayne pour la première fois depuis dix ans.
La porte se referma derrière lui dans un bruit sourd. Bruce s’immobilisa au milieu du grand hall. Rien ne semblait avoir changé. L’immense escalier de marbre s’élevait toujours vers les étages supérieurs. Les lustres de cristal diffusaient une lumière chaleureuse sur le parquet soigneusement ciré tandis que les portraits des générations précédentes de la famille Wayne occupaient encore les murs. Le grand portrait de Thomas et Martha Wayne se trouvait toujours près de l’escalier. Bruce leva lentement les yeux vers lui. Son père portait un élégant costume sombre. Se ma mère se tenait à ses côtés, vêtue d’une robe bleu nuit. Tous deux souriaient. Le jeune homme contempla longuement l’image. Alfred, qui venait de verrouiller la porte, remarqua immédiatement son regard.
- Je n’ai presque rien changé, monsieur.
Bruce acquiesça.
- Je vois ça.
- J’ai fait effectuer quelques rénovations nécessaires. La toiture, notamment, commençait à nécessiter des réparations particulièrement coûteuses.
Un petit sourire apparut sur le visage du majordome.
- Mais j’ai tenu à préserver l’essentiel.
Bruce tourna la tête vers lui.
- Tu as bien fait.
Alfred posa une main sur son bras.
- Cette maison vous a attendu, maitre Bruce. Comme promis.
Le jeune homme lui adressa un regard reconnaissance. Il examina de nouveau le hall.
- C’est étrange…
- Quoi donc, monsieur?
- Après tout ce temps, j’avais presque oublié à quel point cet endroit était immense.
Alfred eut un léger rire.
- Je peux vous assurer que son entretien ne m’a jamais permis de l’oublier.
Bruce sourit. Le majordome récupéra ensuite son sac. Il le souleva légèrement et fronça les sourcils.
- Est-ce tout ce que vous possédez?
- Pour le moment, oui.
- Et vos autres bagages?
- Je n’en ai pas.
Alfred le contempla avec consternation.
- Vous avez passé dix ans à l’étranger et vous revenez avec un seul sac?
- J’ai appris à voyager léger.
- Manifestement.
Le vieil homme secoua la tête.
- Très bien. Nous réglerons cette question demain. Pour l’instant, je crois qu’un bon bain, des vêtements propres et un repas convenable sont absolument indispensables.
Bruce acquiesça.
- Je dois reconnaitre que ça me ferait du bien.
Alfred commença à se diriger vers les escaliers.
- Je vais faire préparer votre chambre.
- Alfred?
Le majordome s’arrêta.
- Oui, monsieur?
Bruce hésita.
- Merci.
Alfred le regarda.
- De quoi donc?
Le jeune homme contempla une nouvelle fois le manoir.
- D’avoir pris soin de tout ça.
Il marqua une pause.
- Et de m’avoir attendu.
Le vieil homme sentit ses yeux s’humidifier. Il redressa légèrement les épaules.
- Il n’a jamais été question que je fasse autrement, maitre Bruce.
Une heure plus tard, Bruce se tenait devant le miroir de l’immense salle de bain attenante à sa chambre. Une épaisse vapeur s’élevait encore de la baignoire. Après avoir passé près de quarante minutes dans l’eau chaude, il avait enfin débarrassé son corps de la poussière et de la saleté accumulées pendant ses derniers jours à Gotham. Il portait maintenant une simple serviette autour de la taille. Devant lui, le miroir reflétait un homme qu’il connaissait à peine. À vingt-huit ans, Bruce Wayne était devenu particulièrement imposant. Il mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Ses épaules étaient larges, ses bras puissamment musclés et son torse portait les traces de dix années d’entrainement extrêmement exigeant mais ce n’était pas uniquement sa musculature qui témoignait de son passé. Son corps était couvert de cicatrices. Une longue marque blanchâtre traversait son flanc gauche. Plusieurs petites cicatrices parsemaient ses avant-bras. Une autre, plus profonde, demeurait visible près de son épaule droite. Bruce passa lentement une main sur cette dernière. Il se souvenait parfaitement de la blessure. Une erreur commise plusieurs années auparavant. Un adversaire qu’il avait sous-estimé. Une leçon qu’il n’avait jamais oubliée. Il détourna les yeux. Sur le comptoir reposaient un rasoir, des ciseaux et plusieurs produits de toilette qu’Alfred avait préparés pour lui. Bruce observa sa longue barbe. Un sourire amusé traversa son visage.
- Il était temps…
Il commença par raccourcir les poils les plus longs à l’aide des ciseaux. Il utilisa une tondeuse électrique trouvée dans l’armoire avant de terminer soigneusement le travail au rasoir. Petit à petit, les traits de son visage réapparurent : Sa mâchoire carrée, ses pommettes marquées, son menton volontaire et les fines cicatrices qui témoignaient de ses années passées à l’étranger. Lorsqu’il eut terminé, il contempla son reflet. Il avait presque oublié à quoi ressemblait son visage sans barbe. Il s’attaqua ensuite à ses cheveux. Après avoir raccourci les mèches les plus longues, il les coiffa vers l’arrière, retrouvant son apparence beaucoup plus soignée. Alfred avait déjà pris rendez-vous avec le coiffeur habituel de la famille pour le lendemain matin. Bruce savait que celui-ci devrait probablement égaliser sa coupe mais pour cette nuit, le résultat lui convenait. Il enfila ensuite un pantalon propre et une chemise blanche. Lorsqu’il quitta la salle de bain, il aperçut Alfred qui l’attendait dans sa chambre avec un plateau. Le majordome leva la tête et s’immobilisa.
- Ah…
Bruce fronça les sourcils.
- Quoi?
Alfred le contempla longuement.
- Voilà qui est déjà beaucoup mieux.
Bruce sourit.
- Je commençais à croire que tu allais regretter le vagabond.
- Certainement pas, monsieur.
Alfred posa le plateau sur une petite table.
- J’ai pris la liberté de vous préparer quelque chose à manger.
Bruce s’approcha. Le plateau contenait un généreux sandwich au rôti de bœuf, une soupe chaude, quelques légumes et un grand verre d’eau. Il observa le repas avec une satisfaction évidente.
- Mon Dieu, Alfred…
- J’espère que cela vous conviendra.
- Tu n’as pas idée.
Bruce s’assit et commença à manger. Alfred demeura debout près de lui. Pendant plusieurs instants, il l’observa silencieusement. Son regard descendit vers l’avant-bras découvert du jeune homme. Une cicatrice particulièrement visible traversait sa peau. Le majordome fronça les sourcils.
- Maitre Bruce…
- Oui?
- Ces blessures…
Bruce baissa les yeux.
- De vieux souvenirs.
- Je vois.
Alfred hésita.
- Vous avez été blessé souvent?
Le jeune homme continua de manger pendant quelques secondes avant de répondre calmement :
- Assez pour apprendre à éviter que ça se reproduise.
Le majordome ne sourit pas.
- Ce n’est pas particulièrement rassurant.
Bruce leva les yeux vers lui.
- Je suis là, Alfred.
Le vieil homme resta silencieux. Bruce déposa ses couverts.
- Tu m’avais demandé de revenir vivant.
Il marqua une pause.
- J’ai tenu ma promesse.
Alfred le contempla longuement. Son expression s’adoucit.
- Oui, monsieur.
Un sourire triste apparut sur son visage.
- Et je vous en suis infiniment reconnaissant.
Le lendemain matin, Alfred fit venir le coiffeur de la famille. Une fois sa barbe rasée, ses cheveux raccourcis et correctement coiffés, Bruce retrouva progressivement l’apparence du jeune milliardaire qu’il avait été avant son départ. Mais quelque chose avait changé. Son visage était plus dur, ses traits plus affirmés et son regard plus intense. Lorsqu’Alfred entra dans le dressing avec plusieurs vêtements soigneusement sélectionnés, il découvrit Bruce devant un miroir, essayant un costume bleu marine.
- Voilà qui vous ressemble davantage, monsieur.
Bruce ajusta les manches de sa veste.
- Je ne sais pas. Je crois que je préférais mon vieux manteau.
Alfred lui lança un regard scandalisé.
- Si vous tenez absolument à provoquer une crise cardiaque à votre tailleur, je suppose que c’est une possibilité.
Bruce éclata de rire. Le majordome s’approcha pour rajuster sa cravate.
- Vous avez grandi, monsieur.
- C’est généralement ce qui arrive en dix ans.
- Je ne parlais pas uniquement de votre taille.
Bruce observa Alfred dans le miroir. Le vieil homme termina d’ajuster sa cravate avant de légèrement se reculer.
- Voilà.
Il contempla le résultat. Pour la première fois depuis son retour, Bruce Wayne ressemblait de nouveau à l’héritier de l’une des plus grandes fortunes de Gotham City. Alfred croisa les bras.
- Maintenant, il va falloir discuter de votre retour public.
Bruce soupira.
- Déjà?
- Évidemment, monsieur.
- Je viens à peine d’arriver.
- Et vous avez disparu pendant dix ans.
Alfred lui adressa un regard insistant.
- Je crains que votre réapparition ne passe pas exactement inaperçue.
Bruce contempla son reflet. Il avait passé plusieurs jours à arpenter Gotham sans que personne ne le reconnaisse mais cette période d’anonymat touchait désormais à sa fin.
- Très bien, finit-il par répondre.
Il se tourna vers Alfred.
- Contacte le service des communications de Wayne Enterprises. Qu’ils organisent une annonce officielle.
Alfred acquiesça.
- Excellente idée, monsieur.
Bruce reprit :
- Mais je veux quelque chose de simple. Pas de réception extravagante. Pas de fête. Pas de discours interminable.
Un sourire malicieux apparut sur le visage du majordome.
- Je ferai de mon mieux.
Bruce plissa les yeux.
- Alfred…
- Oui, monsieur?
- Je te connais.
- Et moi aussi, maitre Bruce.
Le vieil homme se dirigea vers la porte.
- Voilà précisément pourquoi je crains que votre définition du mot ‘’simple’’ ne corresponde pas à celle des journalistes de Gotham.
La nouvelle se répandit à une vitesse stupéfiante. Dans l’après-midi, Wayne Enterprises publia un communiqué annonçant officiellement le retour de Bruce Wayne à Gotham City après dix années passées à l’étranger. Une photographie récente accompagnait le document. Le jeune homme y apparaissait vêtu d’un costume sombre, les cheveux soigneusement coiffés, le visage rasé et une expression sérieuse sur les traits. Le communiqué précisait qu’il souhait reprendre progressivement ses responsabilités au sein de l’entreprise familiale. Il n’en fallut pas davantage pour déclencher une véritable frénésie médiatique. Les chaines de télévision interrompirent leurs émissions habituelles pour diffuser l’annonce. Les stations de radio consacrèrent plusieurs segments à son retour et les journalistes se précipitèrent vers le siège de Wayne Enterprises, espérant obtenir une déclaration exclusive.
Pendant près d’une décennie, Bruce Wayne avait été l’objet d’innombrables spéculations. Certains affirmaient qu’il vivait retiré dans un monastère asiatique. D’autres prétendaient qu’il avait secrètement suivi des études dans plusieurs grandes universités européennes. Quelques tabloïds avaient même publié des rumeurs concernant sa disparition, évoquant une éventuelle mort dissimulée par les dirigeants de Wayne Enterprises. Aucune de ces histoires n’avait jamais été confirmée et maintenant, le mystérieux héritier était revenu. Le lendemain matin, les journaux de Gotham lui consacraient leurs premières pages.
GOTHAM GAZETTE
BRUCE WAYNE EST DE RETOUR!
Après dix années d’absence, l’héritier milliardaire réapparait à Gotham City.
Un autre quotidien annonçait :
LE FILS PRODIGUE DE GOTHAM RETROUVE SA VILLE
À Vingt-huit ans, Bruce Wayne annonce vouloir reprendre une place active au sein de l’empire familial.
Dans la salle à manger du manoir, Bruce contempla les différents journaux qu’Alfred venait de déposer devant lui. Il en prit un avant de laisser échapper un soupir.
- C’est ridicule.
Alfred, occupé à lui servir une tasse de café, leva un sourcil.
- Vraiment, monsieur?
Bruce lui montra une photographie.
- Ils ont réussi à écrire quatre pages sur le simple fait que je suis rentré chez moi.
- Vous êtes Bruce Wayne, monsieur.
- Et?
Alfred posa la cafetière.
- Et vous êtes l’héritier d’une famille qui possède une influence considérable sur l’économie de Gotham. Votre absence prolongée a suscité beaucoup de questions.
Bruce reposa le journal.
- Je ne comprends pas pourquoi les gens s’intéressent autant à ma vie privée.
Le majordome lui adressa un regard amusé.
- Vous avez disparu pendant dix ans pour revenir avec une barbe d’un explorateur égaré après avoir passé trois jours à dormir dans les rues de Gotham.
Il marqua une pause.
- Je dirais que vous avez-vous-même fourni une partie des éléments susceptibles d’attirer la curiosité.
Bruce éclata de rire.
- Heureusement qu’ils ne savent pas tout ça.
- En effet, monsieur. Et je préférerais que cela demeure ainsi.
Le jeune homme reprit sa tasse de café mais son sourire disparut progressivement lorsqu’il aperçut un autre article, imprimé dans la partie inférieure du journal.
Nouvelle fusillade dans les quartiers industriels : cinq blessés.
Plus bas, un second titre évoquait l’arrestation de plusieurs trafiquants de drogue dont les liens présumés avec la famille Maroni faisaient l’objet d’une enquête. Bruce contempla les manchettes. Pendant qu’une grande partie de Gotham s’intéressait à son retour, la violence continuait de ravager ses rues. Il reposa lentement le journal.
- Alfred?
- Oui, monsieur?
- J’aimerais aller chez Wayne Enterprises aujourd’hui.
Le majordome acquiesça.
- Je peux demander au chauffeur de préparer la voiture.
- Merci.
Bruce marqua une pause.
- Et appelle Lucius Fox. Dis-lui que je voudrais le rencontrer.
Un sourire apparut sur le visage d’Alfred.
- Je crois qu’il sera particulièrement heureux d’apprendre votre retour.
Le siège de Wayne Enterprises s’élevait au cœur du quartier financier de Gotham City. L’immense gratte-ciel de verre et d’acier dominait les immeubles environnants, portant fièrement le nom de la famille Wayne près de son sommet. Plusieurs milliers d’employés travaillaient quotidiennement dans ses bureaux, ses laboratoires et ses différentes divisions administratives. Fondée plusieurs générations auparavant, l’entreprise était devenue l’un des principaux moteurs économiques de Gotham. Ses activités touchaient des secteurs extrêmement variés : La recherche médicale, les technologies industrielles, les télécommunications, l’immobilier, les transports, la construction et plusieurs domaines de recherche avancée. Au fil des décennies, Wayne Enterprises avait créé des milliers d’emplois et financé de nombreux projets destinés à améliorer les conditions de vie des habitants de Gotham. Thomas Wayne avait toujours insisté pour que la compagnie conserve une vocation sociale. Il considérait que la fortune de sa famille devait servir à bâtir une ville meilleure. Mais depuis sa mort, l’entreprise avait connu plusieurs changements : De nouvelles divisions avaient été créées, des partenariats commerciaux avaient été conclus et certaines décisions avaient progressivement échappé à la supervision directe des représentants de la famille Wayne. Lucius Fox avait consacré une grande partie de ses efforts à préserver l’héritage de Thomas mais même lui ne pouvait surveiller personnellement chaque transaction d’un empire aussi vaste.
Vers dix heures, une luxueuse berline noire s’immobilisa devant l’entrée principale du bâtiment. Bruce Wayne en descendit. Il portait un costume gris anthracite parfaitement ajusté, une chemise blanche et une cravate noire. Ses cheveux avaient été soigneusement coiffés vers l’arrière. Il n’avait plus rien du vagabond qui, quelques nuits auparavant, se dissimulait dans les ruelles de Gotham. Mais son regard demeurait le même : Attentif et observateur. Bruce leva les yeux vers l’immense façade. Il se souvenait d’être venu ici à plusieurs reprises avec son père lorsqu’il était enfant. Thomas lui montrait parfois les laboratoires de recherche ou lui présentait les employés. Il disait toujours que la véritable richesse de Wayne Enterprises ne résidait pas dans ses bâtiments ou ses comptes bancaires mais dans les hommes et les femmes qui y travaillaient. Bruce inspira profondément et pénétra dans le hall. Presqu’immédiatement, plusieurs employés tournèrent la tête. Un murmure parcourut l’immense pièce.
- C’est lui?
- Bruce Wayne?
- Mon Dieu, il est vraiment revenu…
Deux agents de sécurité se redressèrent. Une réceptionniste sembla momentanément oublier ce qu’elle était en train de faire. Bruce s’approcha du comptoir.
- Bonjour.
La jeune femme ouvrit de grands yeux.
- Monsieur… monsieur Wayne?
Bruce lui adressa un sourire poli.
- Lui-même.
Elle se leva précipitamment.
- Bienvenue chez vous, monsieur!
- Merci.
- Nous avons été informés de votre visite. Monsieur Fox vous attend à l’étage de la direction.
Elle lui indiqua les ascenseurs privés.
- Je peux vous faire accompagner si vous le souhaitez.
- Ce ne sera pas nécessaire. Je connais le chemin.
La réceptionniste acquiesça, manifestement impressionnée. Bruce la remercia et traversa le hall. Tout au long de son parcours, il sentit les regards se poser sur lui. Certains employés lui souriaient. D’autres semblaient simplement stupéfaits de découvrir enfin l’homme dont le nom figurait sur l’enseigne de l’entreprise. Bruce demeura courtois mais ne s’attarda pas. Il pénétra dans l’ascenseur réservé à la direction. Les portes se refermèrent. Pendant la montée, il contempla son reflet dans les parois métalliques. Il était étrange de se retrouver dans cet environnement. Après dix années passées à vivre avec presque rien, il retrouvait soudainement les privilèges associés à son nom. Des véhicules luxueux, des ascenseurs privés, des employés prêts à répondre au moindre de ses besoins mais Bruce savait déjà qu’il ne pourrait jamais redevenir le jeune milliardaire qu’il avait été avant son départ. Ce monde lui appartenait sans pour autant représenter celui dans lequel il souhaitait désormais vivre. Une sonnerie discrète annonça l’arrivée à l’étage supérieur. Les portes s’ouvrirent.
Lucius Fox se tenait devant la grande baie vitrée de son bureau lorsqu’on frappa à la porte.
- Entrez!
La porte s’ouvrit.
- Monsieur Fox? Annonça sa secrétaire. Votre visiteur est arrivé.
Lucius se retourna. Bruce Wayne se tenait dans l’encadrement. Pendant une fraction de seconde, les deux hommes se contemplèrent en silence. Un immense sourire apparut sur le visage de Lucius.
- Bruce?
Le jeune homme sourit à son tour.
- Bonjour, Lucius.
Le dirigeant contourna immédiatement son bureau.
- Nom d’un chien!
Il s’approcha rapidement.
- Regardez-moi ça!
Bruce lui tendit la main mais Lucius l’ignora et le serra chaleureusement dans ses bras.
- Mon garçon! Vous êtes enfin revenu!
Bruce éclata de rire.
- Je suis heureux de vous revoir, Lucius.
L’homme recula et l’examina attentivement.
- Bon sang, vous avez changé!
Lucius Fox avait lui aussi vieilli. Ses cheveux étaient désormais largement grisonnants et quelques rides supplémentaires marquaient son visage mais il conservait son élégance habituelle ainsi que ce regard intelligent et bienveillant que Bruce connaissait depuis son enfance.
- La dernière fois que je vous ai vu, poursuivit Lucius, vous étiez un jeune homme qui s’apprêtait à quitter Gotham avec un sac de voyage et des projets que personne ne semblait véritablement comprendre.
Bruce sourit.
- Ça me semble remonter à une éternité.
- Dix ans, Bruce.
Lucius secoua la tête.
- Dix longues années.
Il lui désigna un fauteuil.
- Asseyez-vous, je vous en prie.
Bruce prit place devant l’immense bureau. Lucius s’installa en face de lui. Pendant quelques secondes, il continua de l’observer avec un mélange de curiosité et de satisfaction.
- Alors? Demanda-t-il finalement. Vous allez me raconter où vous étiez passé pendant tout ce temps?
Bruce croisa les jambes.
- Un peu partout.
Lucius leva un sourcil.
- Un peu partout?
- En Europe, en Asie, en Afrique. J’ai beaucoup voyagé.
- Vous avez étudié?
- Entre autres.
Lucius esquissa un sourire.
- Voilà une réponse particulièrement vague.
- Je sais.
Les deux hommes rirent. Lucius se pencha légèrement en avant.
- Plus sérieusement, Bruce, je suis vraiment heureux de vous revoir.
Son expression devint plus grave.
- Votre père était un grand ami et après tout ce qui est arrivé à votre famille…
Il marqua une pause.
- J’ai souvent espéré que vous finiriez par revenir à Gotham.
Bruce acquiesça lentement.
- C’était toujours mon intention.
- Je suis ravi de l’entendre.
Lucius contempla le jeune homme.
- Et Alfred? Comment a-t-il réagi?
Un sourire amusé apparut sur le visage de Bruce.
- Il a mis un bon moment à me reconnaitre.
Lucius éclata de rire.
- Vraiment?
- Je suis arrivé au manoir avec une longue barbe et des vêtements qui n’avaient probablement pas été lavés depuis plusieurs jours.
L’homme secoua la tête, hilare.
- Pauvre Alfred!
- Il n’était pas particulièrement impressionné.
- Je n’en doute pas une seule seconde!
Lucius essuya une larme de rire au coin de son œil.
- J’aurais payé très cher pour assister à cette scène.
Bruce sourit. Son expression retrouva progressivement son sérieux.
- Lucius, j’aimerais qu’on parle de l’entreprise.
Le dirigeant acquiesça.
- Naturellement.
Il se redressa dans son fauteuil.
- J’imagine que vous avez beaucoup de questions.
- Quelques-unes, oui.
Bruce regarda les immenses fenêtres du bureau.
- Dix ans, c’est long. Et je n’ai pas consacré autant de temps que j’aurais dû aux affaires de Wayne Enterprises.
- Vous aviez vos raisons.
- Peut-être. Mais cela reste ma responsabilité.
Il reporta son attention sur Lucius.
- J’aimerais savoir où nous en sommes réellement.
L’homme demeura silencieux quelques secondes avant de se lever.
- Dans ce cas, commençons par les bonnes nouvelles.
Lucius déposa plusieurs dossiers sur la grande table de réunion installée dans une partie du bureau. Bruce face à lui. Un immense écran affichait différents graphiques financiers, des organigrammes et plusieurs documents administratifs.
- Dans l’ensemble, Wayne Enterprises se porte remarquablement bien, expliqua Lucius.
Il désigna un graphique.
- Nos divisions technologiques ont connu une croissance importante au cours des dernières années. Nous avons également renforcé notre présence dans la recherche médicale et les infrastructures énergétiques.
Bruce parcourut les documents.
- Les résultats semblent excellents.
- Ils le sont.
Lucius fit apparaitre une nouvelle présentation.
- Nous avons également investi dans plusieurs programmes de développement urbain. Des projets de rénovation de quartiers, de modernisation des transports et de construction de logements.
Bruce acquiesça.
- Mon père aurait apprécié.
Un sourire triste apparut sur le visage de Lucius.
- C’est également ce que je me suis dit. Nous avons essayé de préserver sa vision autant que possible.
Bruce tourna plusieurs pages.
- Et financièrement?
- L’entreprise demeure extrêmement solide. Les revenus sont diversifiés, nos principales divisions sont rentables et nous avons conservé une importante capacité d’investissement.
Lucius s’appuya contre la table.
- En toute franchise, Bruce, vous pourriez reprendre immédiatement une place active au sein du conseil d’administration sans craindre de découvrir une entreprise au bord de la faillite.
Le jeune homme sourit légèrement.
- Voilà qui est rassurant.
- Cependant…
Bruce releva immédiatement les yeux. Lucius soupira.
- Il existe certaines questions que j’aurais préféré avoir entièrement résolues avant votre retour.
Le sourire de Bruce disparut.
- Quelles questions?
Lucius se dirigea vers son bureau et récupéra un épais dossier noir. Il revint à la table.
- Des transactions financières concernant plusieurs de nos filiales.
Il posa le dossier devant Bruce.
- Rien qui permette, pour le moment, d’affirmer qu’une activité illégale a été commise. Mais certains mouvements de fonds méritent une attention particulière.
Bruce ouvrit le dossier. À l’intérieur se trouvaient plusieurs contrats, des rapports comptables et des organigrammes de sociétés.
- Expliquez-moi.
Lucius prit place en face de lui.
- Au cours des dernières années, Wayne Enterprises a participé à plusieurs projets de rénovations urbaine dans l’East End et les quartiers industriels.
Bruce continua de parcourir les documents.
- Jusqu’ici, rien d’anormal.
- Effectivement. Le problème concerne certains de nos partenaires commerciaux.
Lucius désigna une première société.
- Gotham Urban Development. Une entreprise spécialisée dans les acquisitions immobilières et la réhabilitation de bâtiments.
Bruce lut rapidement les renseignements.
- Filiale détenue majoritairement par Wayne Enterprises.
- Exactement. Cette société a conclu plusieurs contrats avec des promoteurs immobiliers locaux. Des opérations parfaitement ordinaires, du moins en apparence.
Lucius tourna une page.
- Cependant, une partie des sommes versées par ces promoteurs a ensuite transité vers plusieurs sous-traitant donc la structure financière est particulièrement opaque.
Bruce fronça les sourcils.
- Des sociétés écrans?
- C’est une possibilité.
Lucius lui montra un organigramme.
- Certaines possèdent des actionnaires communs. D’autres sont officiellement indépendantes mais partagent les mêmes adresses administratives ou les mêmes représentants juridiques.
Bruce observa attentivement les noms. Son regard s’immobilisa sur l’un d’eux : Roman Holdings. Il releva lentement la tête.
- Roman Holdings?
Lucius acquiesça.
- Vous connaissez?
Bruce réfléchit quelques secondes.
- J’ai entendu ce nom récemment.
Il reposa les documents.
- Continuez.
Lucius ouvrit un second dossier.
- Plusieurs entreprises associées à ce groupe ont obtenu des contrats dans l’est de Gotham. Des projets de logements, de rénovations commerciales et d’aménagements routiers.
- Quel est le problème?
- Nous n’avons pas encore établi l’identité de tous les bénéficiaires finaux. Mais certains dirigeants de ces entreprises entretiennent des relations d’affaires avec des personnes soupçonnées d’appartenir à l’organisation de Carmine Falcone.
Bruce demeura parfaitement immobile.
- Carmine Falcone?
- Oui.
Le nom résonna lourdement dans le bureau. Bruce contempla de nouveau les documents. Il avait passé les trois derniers jours à observer l’influence de puissant mafieux sur l’East End. Les commerces rackettés, les transactions clandestines, les hommes armés, les policiers qui fermaient les yeux et maintenant, il découvrait que certaines entreprises liées à Wayne Enterprises avaient peut-être contribué, indirectement, au financement de projets contrôlés par ses associés.
- Depuis combien de temps avez-vous connaissance de ces liens? Demanda-t-il.
Lucius croisa les mains.
- Les premiers éléments suspects sont apparus il y a un peu plus d’un an.
- Et personne n’a réagi?
- Nous avons demandé plusieurs vérifications.
L’homme prit une profonde inspiration.
- Mais Wayne Enterprises possède des centaines de filiales et de partenaires. Les contrats en question ont été approuvés par différents services juridiques et financiers. Certains étaient même associés à des programmes municipaux de rénovations.
Bruce baissa les yeux.
- Des programmes municipaux…
- Exactement. À première vue, ces projets respectaient les procédures habituelles. Les anomalies apparaissent surtout lorsqu’on examine les transactions réalisées après les premiers versements.
Bruce comprit immédiatement.
- L’argent quitte une de nos filiales, passe par plusieurs entreprises et finit dans les mains de partenaires dont nous ne connaissons pas réellement les propriétaires.
Lucius acquiesça.
- C’est précisément ce qui m’inquiète.
Le jeune homme referma lentement le dossier.
- Et vous pensez que Falcone pourrait se trouver au bout de cette chaine?
- Je pense que nous devons le vérifier. Je ne veux pas vous donner l’impression que nous disposons déjà des preuves nécessaires. Ce n’est pas le cas.
Bruce hocha la tête.
- Je comprends.
Il réfléchit quelques secondes. `
- Vous avez parlé de plusieurs filiales. Il y en a d’autres?
Lucius acquiesça.
- Oui.
Il récupéra un troisième dossier.
- Wayne Industrial Logistics.
Bruce consulta la première page.
- Transport et distribution.
- Exactement. Cette division possède plusieurs contrats avec des compagnies de manutention et des entreprises portuaires.
Lucius désigna une série de documents.
- Certains de ces partenaires opèrent dans les docks et les quartiers industriels de Gotham.
Bruce leva lentement les yeux. Il commençait à comprendre où cette conversation le conduisait.
- Les docks de Maroni?
Lucius le contempla avec surprise.
- Vous semblez particulièrement bien connaitre la géographie criminelle de Gotham.
Bruce haussa légèrement les épaules.
- J’ai lu quelques journaux depuis mon retour.
Lucius accepta l’explication.
- Oui. Plusieurs de ces entreprises travaillent effectivement dans des secteurs où l’influence de Salvatore Maroni est bien connue.
Il fit glisser un relevé comptable vers Bruce.
- Là encore, certaines transactions passent par plusieurs intermédiaires. Et nous n’avons pas toujours accès aux renseignements permettant d’identifier les véritables bénéficiaires.
Bruce observa les chiffres. Des millions de dollars. Des sommes considérables, réparties entre plusieurs contrats.
- Vous pensez que cet argent pourrait servir à financer leurs activités criminelles?
Lucius réfléchit.
- Je pense qu’il existe un risque que certains fonds aient été détournés ou utilisés au bénéfice d’entreprises contrôlées par des organisations criminelles. Ce qui ne signifie pas nécessairement que nos employés en étaient conscients.
Bruce acquiesça lentement. Il savait que les organisations mafieuses utilisaient fréquemment des entreprises parfaitement légitimes pour dissimuler leurs opérations. Une compagnie de transport pouvait ignorer qu’une partie des marchandises qu’elle acheminait appartenait à des trafiquants. Une société immobilière pouvait conclure un contrat avec une entreprise dont les véritables propriétaires se cachaient derrière plusieurs structures juridiques et lorsqu’un empire financier possédait des centaines de filiales, il devenait particulièrement difficile de surveiller chaque transaction mais cela ne rendait pas la situation acceptable. Bruce posa les documents devant lui.
- Je veux connaitre l’ensemble de nos partenaires commerciaux.
Lucius releva les yeux.
- L’ensemble?
- Oui.
- Bruce, cela représente des milliers d’entreprises.
- Alors commençons par celles qui travaillent dans les quartiers contrôlés par Falcone et Maroni.
Lucius l’observa attentivement. Le jeune homme poursuivit :
- Je veux savoir combien d’argent nous leur avons versé, quels contrats ont été conclus et qui les a approuvés.
- Une vérification complète pourrait mobiliser plusieurs équipes.
- Faites-le.
Lucius demeura silencieux quelques secondes avant qu’un petit sourire apparaisse sur son visage.
- Vous avez beaucoup changé, Bruce.
Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.
- Comment ça?
- Lorsque vous étiez adolescent, les réunions du conseil d’administration semblaient vous ennuyer profondément.
Bruce sourit.
- Elles m’ennuient toujours.
Lucius éclata de rire.
- Pourtant, vous venez de passer près d’une heure à examiner des rapports financiers sans consulter votre montre une seule fois.
Bruce baissa les yeux vers les dossiers. Son sourire disparut progressivement.
- Mon père croyait que cette entreprise devait aider Gotham.
Lucius acquiesça.
- C’est vrai.
- Il a consacré une grande partie de sa vie à financer des hôpitaux, des écoles et des projets destinés aux habitants les plus pauvres de la ville.
Bruce leva les yeux.
- Je refuse que l’argent qu’i la gagné serve à enrichir les hommes qui détruisent Gotham.
Lucius demeura immobile. Pendant un instant, il eut l’impression d’entendre Thomas Wayne. La même conviction. La même détermination mais quelque chose différait profondément chez Bruce. Il y avait dans son regard une intensité que son père ne possédait pas. Une dureté presque inquiétante comme si la question dépassait largement les préoccupations financières de l’entreprise.
- Je partage entièrement votre avis, répondit finalement Lucius.
Bruce acquiesça.
- Bien.
Il rouvrit le premier dossier.
- Nous allons donc commencer par là.
La discussion se poursuivit pendant près de deux heures. Lucius présenta à Bruce les principales divisions de Wayne Enterprises, leurs dirigeants et les projets actuellement en développement. Il lui expliqua également les changements apportés à la structure administrative depuis son départ. Plusieurs membres du conseil d’administration avaient pris leur retraite. De nouveaux responsables avaient été engagés et certaines divisions avaient connu une croissance suffisamment importante pour fonctionner presque indépendamment de la direction générale. Bruce posa de nombreuses questions. Certaines concernaient les finances. D’autres, les procédures de sécurité. Il s’intéressa particulièrement aux systèmes de contrôle interne, aux renseignements conservés sur les partenaires commerciaux et aux méthodes permettant de détecter les transactions frauduleuses. Lucius fut surpris par la précision de certaines de ses interrogations.
- Vous avez étudié la gestion d’entreprise pendant vos voyages? Demanda-t-il finalement.
Bruce esquissa un sourire.
- Entre autres choses.
Lucius le dévisagea.
- Vous n’allez décidément rien me raconter de ces dix années, n’est-ce pas?
- Peut-être un jour.
- Je vais devoir me contenter de ça, j’imagine.
Bruce acquiesça.
- Pour le moment.
Les deux hommes rirent. Lucius finit par refermer les derniers dossiers.
- Je ferai préparer les documents que vous m’avez demandée.
Bruce se leva.
- Merci.
- Je vais également demander à notre servie d’audit interne d’examiner les contrats les plus préoccupants.
- Très bien.
- Il faudra cependant procéder avec prudence, dit Lucius.
Bruce s’immobilisa.
- Pourquoi?
- Parce que si certaines de ces entreprises sont réellement associées à Falcone ou Maroni, les personnes concernées pourraient ne pas apprécier que nous commencions à examiner leurs affaires.
Bruce contempla son interlocuteur.
- Vous pensez qu’elles pourraient exercer des pressions sur Wayne Enterprises?
Lucius acquiesça lentement.
- Je pense que ces hommes disposent d’une influence considérable sur Gotham et qu’il serait imprudent de la sous-estimer.
Bruce demeura silencieux. Il repensa aux commerçants qu’il avait observés dans l’East End. Aux dockers menacés par les hommes de Maroni. Aux policiers qui acceptaient discrètement des enveloppes remplies d’argent. Il avait déjà vu suffisamment de choses pour comprendre que Lucius avait raison.
- Nous serons prudents, répondit-il finalement. Mais nous nous ne fermerons pas les yeux.
Lucius lui adressa un sourire satisfait.
- Voilà une réponse que votre père aurait appréciée.
Bruce baissa légèrement la tête.
- Je l’espère.
Le dirigeant contourna la table et l’accompagna vers la porte.
- Alors, maintenant que vous êtes de retour, comptez-vous venir régulièrement nous rendre visite?
Bruce sourit.
- Je suppose que oui.
- Vous pourriez également assister à la prochaine réunion du conseil d’administration.
Le jeune homme grimaça légèrement.
- Ne précipitons pas les choses, Lucius.
L’homme éclata de rire.
- Certaines choses n’ont donc pas changé!
Bruce rit à son tour. Ils arrivèrent devant la porte du bureau. Lucius s’arrêta. Son expression devint plus sérieuse.
- Bruce?
- Oui?
- Je voudrais vous dire quelque chose.
Bruce lui accorda toute son attention. Lucius inspira profondément.
- Pendant ces dix années, il m’est arrivé de me demander ce que votre père aurait pensé de certaines décisions que nous devions prendre.
Il contempla les immenses fenêtres donnant sur la ville.
- Thomas avait cette capacité extraordinaire de voir au-delà des chiffres. Il ne se demandait pas uniquement combien un projet allait rapporter. Il voulait savoir ce qu’il apporterait aux habitants de Gotham.
Lucius se tourna de nouveau vers le jeune homme.
- J’ai essayé de préserver cette philosophie autant que possible.
Bruce acquiesça.
- Vous avez fait un excellent travail.
- Merci.
Lucius sourit doucement.
- Mais je dois reconnaitre que je suis soulagé de vous savoir enfin revenu.
Bruce l’observa.
- Pourquoi?
- Parce que cette entreprise porte votre nom.
L’homme posa une main sur son épaule.
- Et parce que je crois sincèrement que vous pouvez lui donner une nouvelle direction.
Bruce baissa brièvement les yeux. Depuis son retour, il avait principalement pensé à la guerre qu’il comptait mener contre les criminels de Gotham. Il avait considéré Wayne Enterprises comme une responsabilité secondaire. Un héritage qu’il devait protéger. Mais maintenant, il commençait à entrevoir autre chose. L’entreprise possédait des ressources immenses : Des laboratoires, des chercheurs, des ingénieurs et des technologies capables de transformer la vie de millions de personnes. Peut-être pourrait-il également contribuer à sa mission, d’une façon qu’il n’avait pas encore pleinement envisagée. Bruce releva la tête.
- Je ne sais pas encore quelle place je prendrai ici, Lucius. Mais je peux vous promettre une chose : je ne le laisserai pas l’héritage de mon père être détruit.
Lucius lui adressa un sourire chaleureux.
- C’est tout ce que je souhaitais entendre.
Les deux hommes échangèrent une dernière poignée de main.
- Je suis vraiment heureux de vous revoir, Bruce.
- Moi aussi, Lucius.
- Et transmettez mes salutations à Alfred.
Bruce sourit.
- Je n’y manquerais pas.
Il ouvrit la porte. Puis, avant de sortir, il se retourna.
- Lucius?
- Oui?
- Merci d’avoir pris soin de Wayne Enterprises pendant mon absence.
L’homme demeura silencieux quelques secondes.
- C’était un honneur, Bruce, répondit-il simplement.
Le jeune homme inclina légèrement la tête et quitta le bureau.
Quelques minutes plus tard, Bruce traversait de nouveau les étages administratifs de Wayne Enterprises. Les employés continuaient de le regarder avec curiosité mais il n’y prêtait pratiquement plus attention. Son esprit était ailleurs. Les dossiers financiers présentés par Lucius occupaient toutes ses pensées. Il revoyait les noms des entreprises, les contrats, les sommes versées, les partenaires commerciaux et surtout, les deux noms qui semblaient revenir indirectement dans plusieurs projets : Falcone et Maroni. Bruce pénétra dans l’ascenseur privé. Les portes se refermèrent. Pendant la descente, il contempla les gratte-ciels qui se dressaient derrière les immenses baies vitrées. Gotham était là. Gigantesque, imposante, magnifique sous certains angles mais profondément malade. Il avait consacré dix années à apprendre comment affronter les criminels qui terrorisaient ses rues et il venait de découvrir que certains de ces hommes avaient peut-être réussi à étendre leur influence jusque dans l’entreprise fondée par sa propre famille. Bruce serra lentement la mâchoire. Cette découverte ne faisait que renforcer sa détermination. Il était revenu à Gotham pour combattre le crime mais avant de pouvoir mener cette guerre, il lui faudrait comprendre jusqu’où s’étendait réellement le pouvoir de ses ennemis. Une sonnerie annonça l’arrivée au rez-de-chaussée. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Bruce traversa le hall principal, saluant poliment les employés qui lui adressaient la parole. Lorsqu’il atteignit les portes vitrées du bâtiment, deux agents de sécurité s’écartèrent respectueusement.
- Bonne journée, monsieur Wayne.
Bruce leur adressa un signe de tête.
- À vous aussi.
Il franchit les portes et quitta les locaux de Wayne Enterprises.