Batman

Chapitre 4 : Le Retour du Fils Prodigue

Par marco340

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Dix années s’étaient écoulées depuis le départ de Bruce Wayne. Dix longues années durant lesquelles Gotham City avait poursuivi sa lente descente dans les ténèbres. Le train de marchandises pénétra dans les quartiers industriels de la métropole peu avant cinq heures du matin. Ses roues métalliques grincèrent contre les rails tandis que les premiers immeubles apparaissaient derrière un épais brouillard. De gigantesques cheminées crachaient une fumée noirâtre qui se mêlait aux nuages bas, donnant au ciel une teinte grisâtre malgré l’obscurité de l’aube.

À l’intérieur d’un wagon presque vide, un homme était assis contre une paroi métallique. Il portait un vieux manteau brun, usé jusqu’à la corde, un pantalon sombre couvert de poussière et des bottes dont le cuir semblait avoir traversé plusieurs années de mauvais traitements. Un sac de toile reposait à ses pieds. Ses longs cheveux noirs tombaient jusqu’à ses épaules tandis qu’une barbe épaisse dissimulait presque entièrement les traits de son visage. À première vue, il ressemblait à un vagabond. Un homme sans domicile, sans argent et sans avenir, voyageant clandestinement à bord d’un train pour rejoindre une ville dans laquelle personne ne l’attendait. Mais derrière cette apparence misérable se cachait un individu bien différent. Sous ses vêtements amples, son corps possédait une musculature dense, forgée par dix années d’entrainement intensif. Ses mains étaient couvertes de cicatrices, ses jointures épaissies par des milliers d’heures de combat. Une fine marque blanchâtre traversait son arcade sourcilière gauche tandis qu’une ancienne blessure demeurait visible près de sa mâchoire. Son visage avait perdu les derniers traits de l’adolescence. Ses yeux, en revanche, avaient conservé quelque chose de profondément familier. Un regard sombre et intense, presque inquiétant.

L’homme leva lentement la tête lorsque le train commença à ralentir. À travers l’ouverture du wagon, il aperçut les premières silhouettes des gratte-ciels de Gotham. Il les contempla longuement. Puis, il murmura :

-          Me revoilà.

Bruce Wayne venait de rentrer chez lui. Il avait vingt-huit ans. Dix années auparavant, il avait quitté cette ville avec un objectif précis : parcourir le monde, acquérir les connaissances nécessaires pour combattre le crime et revenir suffisamment préparé pour entreprendre sa croisade. Il avait traversé des continents, découvert des cultures et vécu dans des conditions que la plupart des hommes de sa condition n’auraient jamais pu imaginer. Il avait connu la faim, le froid et la douleur. Il avait affronté des hommes dangereux, appris à survivre dans des environnements hostiles et repoussé les limites de son propre corps mais aucune de ces expériences ne l’avait fait oublier Gotham. Aucune n’avait effacé le souvenir de ses parents et maintenant, après dix années d’absence, il était enfin revenu.

Personne n’était au courant. Ni les dirigeants de Wayne Enterprises, ni les anciens amis de sa famille, ni les journalistes qui, depuis des années, spéculaient sur sa disparition volontaire et pas même Alfred Pennyworth. Bruce ne lui avait envoyé aucun message annonçant son retour. Il avait volontairement gardé le silence, préférant observer Gotham avant de reprendre officiellement sa place parmi les habitants de la ville. Il voulait découvrir ce qu’elle était devenue. Pas depuis les fenêtres d’une limousine ou bien derrière les grilles du manoir Wayne mais depuis ses rues. Là où vivaient ceux que les puissants avaient depuis longtemps cessé de regarder.

Le train s’immobilisa finalement dans une immense gare de triage. Bruce attendit quelques instants, écoutant les bruits provenant de l’extérieur. Des ouvriers échangeaient des instructions. Un moteur diesel grondait au loin. Des chaines métalliques s’entrechoquaient contre des conteneurs. Lorsqu’il fut certain de ne pas attirer l’attention, il récupéra son sac, descendit silencieusement du wagon et se glissa entre eux rangées de wagons immobilisés. Quelques minutes plus tard, il franchissait une clôture endommagée à l’extrémité du terrain. Devant lui s’étendait Gotham City. Bruce remonta lentement le col de son manteau. Puis, il s’engagea dans les rues.

 

Les premières heures de son retour furent consacrées à une seule activité : Observer. Bruce traversa les quartiers industriels à pied, empruntant les rues secondaires et les passages étroits qui séparaient les entrepôts. La ville semblait encore endormie mais cette tranquillité n’était qu’une illusion. Derrière les façades décrépites, les activités criminelles ne s’étaient jamais interrompues. Dans une rue bordée d’anciens ateliers automobiles, Bruce aperçut trois hommes décharger plusieurs caisses d’un camion dépourvu de plaques d’immatriculation. Deux autres surveillaient les alentours, les mains dissimulées sous leurs vestes. L’un des hommes souleva brièvement le couvercle d’une caisse. Bruce distingua plusieurs armes automatiques soigneusement enveloppées dans du plastique. Il ralentit légèrement, observa les visages, les véhicules et les issues du bâtiment. Puis, il poursuivit son chemin. Quelques rues plus loin, un commerçant venait d’ouvrir la grille métallique de sa petite épicerie. Deux individus l’attendaient déjà. Le premier, un homme corpulent au crâne rasé, fumait une cigarette en s’appuyant contre une voiture noire. Son compagnon, plus jeune, portait un blouson de cuir et gardait les mains enfoncées dans ses poches.

-          Salut, Benny! Lança le premier avec un sourire désagréable.

Le commerçant s’immobilisa.

-          Je vous ai dit que je n’avais pas encore l’argent.

L’homme au crâne rasé écrasa sa cigarette.

-          Et moi, je t’ai dit qu’on passerait ce matin.

-          Les affaires vont mal. J’ai besoin de quelques jours supplémentaires.

Le criminel s’approcha.

-          Écoute-moi bien, espèce de vieux con. Monsieur Maroni se fout complètement de tes problèmes.

Il désigna la vitrine.

-          Tu veux continuer à vendre tes petites conserves dans son quartier? Alors tu paies.

Le commerçant baissa la tête.

-          Je vais trouver l’argent.

-          T’as intérêt.

L’homme lui donna une violente tape sur la joue avant de rejoindre son véhicule. Bruce avait assisté à toute la scène depuis le trottoir opposé. Son regard s’était durci. Pendant une fraction de seconde, ses mains s’étaient refermées. Les deux criminels ne représentaient pas une menace sérieuse pour lui. Il aurait pu les neutraliser avant même qu’ils comprennent ce qui leur arrivait mais il demeura immobile. Il n’était pas revenu à Gotham pour se jeter aveuglément sur le premier voyou rencontré. Pas cette fois. Il devait comprendre, identifier les organisations, leurs chefs, leurs méthodes et leurs territoires. Bruce attendit que la voiture disparaisse au coin de la rue et reprit sa marche sans prononcer un mot.

 

Au fil de la matinée, Gotham s’éveilla progressivement. Les rues se remplirent de véhicules, les commerces ouvrirent leurs portes et des milliers de travailleurs commencèrent à affluer vers les quartiers d’affaires. La métropole demeurait impressionnante. D’immenses gratte-ciel dominaient les avenues, leurs façades de verre et d’acier reflétant les premières lueurs du jour. Des bâtiments gothiques côtoyaient des constructions modernes tandis que d’anciennes églises semblaient écrasées sous l’ombre des tours environnantes. Gotham possédait une architecture unique. Une beauté sombre, presque menaçante, mais cette grandeur masque une réalité beaucoup moins glorieuse.

Les quartiers riches étaient protégés par des agents de sécurité privés, des caméras de surveillance et des patrouilles régulières. À quelques centaines de mètres seulement, des familles entières vivaient dans des immeubles insalubres dont les propriétaires ne se donnaient même plus la peine d’effectuer les réparations nécessaires. Des hommes dormaient sur les trottoirs. Des toxicomanes erraient entre les commerces abandonnés. Des enfants jouaient près des bâtiments dont les murs portaient encore les impacts d’anciennes fusillades. Bruce traversait tout cela avec le visage dissimulé derrière sa longue barbe. Personne ne lui accordait le moindre regard. Les passants l’évitaient. Certains changeaient même de trottoir lorsqu’ils le voyaient approcher. Il était devenu invisible et c’était ce qu’il recherchait.

Vers midi, il s’arrêta devant un kiosque à journaux installé près d’une station de métro. Plusieurs quotidiens étaient exposés derrière une vitre. L’un d’eux attira immédiatement son attention.

GOTHAM GAZETTE

Nouvelle fusillade dans l’East End : quatre morts, aucun suspecté arrêté.

Un autre titre annonçait :

Les autorités démentent toute implication de la famille Falcone.

Bruce observa longuement les manchettes. Il n’avait pas besoin de lire les articles pour comprendre que certains noms dominaient toujours l’actualité criminelle : Carmine Falcone et Salvatore Maroni. Dix ans plus tôt, ces hommes exerçaient déjà une influence considérable sur Gotham. À présent, leurs empires semblaient s’être encore agrandis. Bruce poursuivit sa marche vers l’est de la ville. Il voulait voir cela de ses propres yeux.

 

L’East End était un quartier profondément marqué par les inégalités. À première vue, ses grandes avenues débordaient d’activité. Des restaurants italiens, des établissements de nuit et des commerces élégants occupaient les rez-de-chaussée de plusieurs immeubles anciens mais derrière cette façade prospère, le crime organisé contrôlait une grande partie de l’économie locale et un nom revenait constamment : Falcone.

Carmine Falcone. Surnommé Le Romain, il était devenu l’un des hommes les plus puissants de Gotham City. Son organisation possédait des intérêts dans l’immobilier, les transports, la restauration, les établissements de jeux et plusieurs entreprises de construction. Certains de ces commerces étaient parfaitement légitimes. D’autres servaient à dissimuler des activités nettement moins respectables : les paris clandestins, le racket, le blanchiment d’argent, les trafics de marchandises et, lorsque les circonstances l’exigeaient, l’élimination de ceux qui menaçaient ses intérêts.

Bruce s’arrêta devant un restaurant italien particulièrement luxueux. Une enseigne dorée annonçait : Trattoria Romano. Deux hommes vêtus de costumes sombres surveillaient l’entrée. À quelques mètres, une longue berline noire était stationnée contre le trottoir. Un chauffeur patientait derrière son volant tandis qu’un autre véhicule demeurait immobilisé de l’autre côté de la rue. Bruce s’installa sur un banc, près d’un arrêt d’autobus. Il posa son sac à ses pieds et il attendit.

Une vingtaine de minutes plus tard, les portes du restaurant s’ouvrirent. Un homme corpulent, portant un élégant manteau gris, en sortit accompagné de deux individus. Bruce ne reconnut pas leurs visages mais leur comportement l’intéressa immédiatement. Les gardes postés près de l’entrée se redressèrent. L’un d’eux ouvrit précipitamment la portière de la berline. L’homme au manteau gris échangea quelques mots avec ses accompagnateurs et leur remit une enveloppe épaisse. Une transaction, peut-être parfaitement légale ou peut-être pas. Bruce mémorisa les plaques des véhicules, les visages, l’heure et il observa les hommes se disperser. Il ne fit aucun mouvement pour les suivre. Il avait compris depuis longtemps qu’une observation méthodique pouvait parfois révéler davantage qu’une confrontation.

Un peu plus tard, il traversa plusieurs rues commerciales. Des hommes associés aux Falcone y collectaient discrètement de l’argent auprès de commerçants. Certains propriétaires remettaient leurs enveloppes sans discuter. D’autres semblaient hésiter mais tous finissaient par payer. Bruce remarqua également que plusieurs policiers patrouillant dans le secteur échangeaient des salutations familières avec ces individus. Aucun ne procédait à la moindre vérification. Personne ne posait de questions. L’East End appartenait à Carmine Falcone. Pas officiellement mais dans les faits, son autorité semblait presque incontestée.

 

En fin d’après-midi, Bruce quitta les quartiers orientaux pour rejoindre les docks. L’atmosphère y était radicalement différente. Les élégants restaurants avaient laissé place à d’immenses entrepôts de briques, à des grues métalliques et à des kilomètres de quais bordant les eaux sombres de la baie de Gotham. D’énormes cargos étaient amarrés le long des installations portuaires. Des centaines de conteneurs étaient empilés les uns sur les autres, formant des labyrinthes industriels dans lesquels circulaient continuellement des camions et des chariots élévateurs.

Ici, un autre homme faisait la loi : Salvatore Maroni. Le puissant parrain contrôlait une grande partie des activités criminelles liées aux docks, aux entrepôts et aux quartiers industriels de l’ouest. Son organisation s’appuyait sur plusieurs entreprises de transport, des compagnies de manutention et des établissements clandestins. Les marchandises qui transitaient par ses territoires ne se limitaient évidemment pas aux produits déclarés aux autorités : Drogues, armes ou produits de contrebandes. Tout pouvait entrer et sortir de Gotham, à condition de payer le prix exigé par les hommes de Maroni.

Bruce passa près d’un immense entrepôt dont les portes métalliques étaient ouvertes. À l’intérieur, plusieurs hommes déchargeaient des caisses provenant d’un camion. Deux individus armés surveillaient les opérations. Un troisième discutait avec un docker manifestement nerveux. Bruce ralentit.

-          Écoute, Tony, disait le docker, mes gars refusent de continuer à décharger ces trucs sans savoir ce qu’il y a dedans.

L’homme qui lui faisait face eut un sourire mauvais.

-          Alors tes gars vont devoir changer d’avis.

-          On a déjà eu des problèmes avec les douanes le mois dernier.

-          Les douanes sont pas ton problème.

Il s’approcha davantage.

-          Ton problème, c’est que monsieur Maroni paie pour que ses marchandises arrivent à destination.

Le docker regarda les deux hommes armés.

-          Je veux juste éviter les ennuis.

-          Alors ferme ta gueule et retourne travailler.

Bruce continua d’avancer. Il entendit le docker protester une dernière. Puis, un bruit sourd résonna derrière lui. Le bruit d’un coup suivi d’un gémissement. Bruce s’immobilisa brièvement. Son visage demeura impassible mais sous son manteau, les muscles de ses épaules se contractèrent. Il tourna légèrement la tête. Le docker était tombé à genoux. L’un des criminels le tenait par le col.

-          La prochaine fois, je te casse les deux jambes. Compris?

Le malheureux acquiesça précipitamment. Bruce observa la scène pendant quelques secondes supplémentaires avant de détourner les yeux. Il reprit son chemin. Son silence ne provenait ni de la peur ni de l’indifférence. Il avait simplement pris une décision. Avant de commencer sa guerre, il devait connaitre son ennemi et à Gotham, l’ennemi ne se résumait manifestement pas à quelques criminels armés. Il s’agissait d’un système entier.

 

Les noms de Falcone et de Maroni dominaient la ville depuis plusieurs siècles. Leurs familles respectives s’étaient enrichies grâce à la contrebande, aux jeux clandestins et au contrôle de plusieurs quartiers. Pendant longtemps, les deux organisations s’étaient affrontées pour étendre leurs territoires mais avec les années, leurs dirigeants avaient compris qu’une guerre ouverte risquait de leur coûter davantage qu’elle ne pourrait leur rapporter. Des accords avaient donc été conclus et des frontières officieuses avaient été établis. Certains commerces revenaient aux Falcone et d’autres aux Maroni. Les quartiers industriels, les établissements de nuit, les réseaux de distribution et les routes commerciales avaient été répartis selon des arrangements négociés dans le plus grand secret. L’équilibre demeurait néanmoins fragile. Les deux parrains se méfiaient profondément l’un de l’autre. Leurs lieutenants cherchaient constamment à étendre leurs activités et les gangs de rue, souvent utilisés comme intermédiaires, provoquaient régulièrement des incidents susceptibles de dégénérer.

Bruce constata rapidement les premiers signes de cette rivalité. Sur plusieurs murs, des graffitis avaient été recouverts par d’autres inscriptions. Des commerçants parlaient à voix basse de tensions entre certains groupes criminels. Dans un bar près du port, il entendit deux hommes discuter d’une cargaison appartenant aux Falcone qui aurait récemment traversé un secteur contrôlé par les Maroni.

-          J’te dis que ça va finir par péter, murmura le premier.

Son compagnon secoua la tête.

-          Tant que le vieux Falcone et Sal Maroni se tiennent tranquilles, y aura pas de guerre.

-          Ouais? Va dire ça aux jeunes qui bossent pour eux. Ces connards veulent tous prouver qu’ils ont les plus grosses couilles.

-          Parle moins fort, idiot.

L’homme jeta un regard inquiet autour de lui. Bruce, assis seul à une table voisine, gardait les yeux baissés vers une tasse de café presque froide. Il écoutait. Chaque information avait son importance et chaque conversation pouvait révéler une faiblesse. Il demeura ainsi pendant près d’une heure avant de quitter l’établissement sans attirer l’attention.

 

La nuit était tombée lorsqu’il atteignit le centre-ville. Les gratte-ciels étaient maintenant illuminés par des milliers de fenêtres tandis que les néons publicitaires baignaient les rues d’une lumière artificielle. Des sirènes résonnaient régulièrement entre les immeubles. La criminalité ne se dissimulait plus particulièrement à cette heure. Dans une ruelle, deux hommes échangeaient de petits sachets contre de l’argent. Plus loin, un groupe d’adolescents vandalisait une voiture stationnée. Près d’une station de métro, une jeune femme tentait de repousser un individu ivre qui lui barrait le passage.

Bruce observa toutes ces scènes sans intervenir. Il mémorisait les lieux, les comportements et les déplacements des patrouilles. Il avait remarqué un détail particulièrement troublant. Les policiers semblaient beaucoup plus rapides à intervenir lorsqu’un commerçant ordinaire signalait un trouble mineur que lorsqu’une activité criminelle impliquait des hommes associés aux grandes familles mafieuses. Cette différence n’avait rien d’accidentel. Pour comprendre Gotham, Bruce devait également comprendre ceux qui étaient censés la protéger et dans ce domaine, la situation paraissait tout aussi préoccupante.

 

Le quartier général du Gotham City Polcie Department occupait un imposant bâtiment de pierre situé près du centre administratif. Au sommet de sa façade, une inscription rappelait fièrement la mission de l’institution : SERVIR ET PROTÉGER. Une promesse que de nombreux habitants de Gotham avaient depuis longtemps cessé de prendre au sérieux. Le département était dirigé par le commissaire Gillian B. Loeb. Un homme corpulent, vieillissant, au visage perpétuellement rougeaud dont les cheveux clairsemés étaient soigneusement peignés sur le côté. Officiellement, Loeb représentait l’autorité policière suprême de Gotham. Il supervisait plusieurs milliers d’agents, coordonnait les grandes opérations criminelles et entretenait des relations étroites avec les principales institutions municipales. Devant les journalistes, il multipliait les déclarations promettant de restaurer la sécurité. Il dénonçait régulièrement la violence des gangs, les trafics de drogues et l’influence des organisations mafieuses mais derrière les portes fermées de son bureau, la réalité était bien différente.

Ce soir-là, Loeb était installé dans son large fauteuil de cuir, derrière un bureau massif encombré de dossiers. Un homme vêtu d’un costume coûteux se trouvait face à lui. Une enveloppe reposait entre eux.

-          Monsieur Falcone apprécie énormément votre collaboration commissaire, déclara le visiteur.

Loeb observa l’enveloppe.

-          Je suppose qu’il souhaite quelque chose en retour.

L’homme esquissa un sourire.

-          Rien de particulièrement compliqué.

Il sortit une feuille pliée de sa poche.

-          Quelques inspections doivent avoir lieu dans l’East End la semaine prochaine. Certaines entreprises de monsieur Falcone préféreraient éviter des désagréments inutiles.

Loeb déplia le document. Il parcourut rapidement la liste des établissements.

-          Ces inspections été demandées par le bureau du procureur.

-          Nous en sommes conscients.

Le commissaire soupira.

-          Colson commence à devenir particulièrement exigeant.

-          Monsieur Colson a également été informé de la situation.

Loeb releva les yeux. Son interlocuteur sourit davantage.

-          Disons simplement que nous avons trouvé un arrangement satisfaisant pour tout le monde.

Le commissaire contempla une nouvelle fois la liste. Puis, il posa le document sur son bureau.

-          Très bien. Je m’arrangerai pour que les équipes soient réaffectées.

L’homme acquiesça.

-          Monsieur Falcone vous remercie.

Il se leva. Loeb désigna l’enveloppe.

-          Vous oubliez quelque chose.

Le visiteur eut un léger rire.

-          Certainement pas, commissaire. C’est pour vous.

Lorsqu’il eut quitté le bureau, Loeb ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur se trouvaient plusieurs liasses de billets. Le commissaire les contempla avec satisfaction et il les rangea dans un tiroir qu’il referma à clé. Quelques minutes plus tard, son téléphone sonna. Loeb décrocha.

-          Commissaire Loeb.

Il écouta brièvement. Son expression se transforma.

-          Maroni?

Un silence.

-          Très bien. Dites à monsieur Maroni que je vais examiner sa demande.

Il raccrocha et se renversa dans son fauteuil avec un soupir amusé. Deux puissantes familles mafieuses. Deux empires criminels et chacune cherchait à s’assurer les faveurs du commissaire de police. Loeb n’y voyait aucun inconvénient, au contraire. Tant que Falcone et Maroni avaient besoin de lui, sa position demeurait particulièrement avantageuse et il ne comptait certainement pas renoncer à ses privilèges. La corruption ne se limitait d’ailleurs pas à son bureau. Au sein du département, plusieurs policiers acceptaient régulièrement des pots-de-vin pour fermer les yeux sur certaines activités. Des pièces à convictions disparaissaient, des enquêtes étaient discrètement abandonnées, des témoins étaient intimidés, des criminels dangereux bénéficiaient de protections officieuses et ceux qui tentaient de dénoncer ces pratiques risquaient de voir leur carrière détruite. Certains inspecteurs étaient devenus presque aussi redoutés que les criminels qu’ils prétendaient combattre. Gotham possédait bien un département de police mais une partie de ses membres avait oublié depuis longtemps qui elle était censée protéger.

 

De l’autre côté de la rue, Bruce Wayne observait le quartier général du GCPD. Il était assis sur les marches d’un immeuble abandonné, son sac de toile posé à proximité. Une bouteille d’eau presque vide reposait entre ses bottes. Il avait passé une partie de la soirée à observer les entrées et les sorties du bâtiment. Les véhicules, les changements de quart, les policiers en uniformes et les inspecteurs en vêtements civils. Il remarqua rapidement certaines habitudes. Des voitures privées venaient régulièrement chercher des hommes à la sortie de leur service. Des individus manifestement associés à des organisations criminelles semblaient connaitre personnellement plusieurs agents.

À un moment, Bruce aperçut un policier sortir du bâtiment et rejoindre une berline noire stationnée un peu plus loin. Le conducteur lui remit une enveloppe. Le policier vérifia rapidement son contenu, échangea quelques mots avec lui et regagna le quartier général. La transaction avait duré moins d’une minute. Bruce baissa lentement les yeux. Il n’avait pas besoin d’en voir davantage pour comprendre ce qui venait de se produire. Bien entendu, une seule observation ne constituait pas une preuve définitive mais combinée à tout ce qu’il avait constaté depuis son arrivée, elle renforçait ses soupçons. La police de Gotham était profondément compromise et le problème semblait commencer au sommet de sa hiérarchie. Bruce releva les yeux vers les fenêtres illuminées du bâtiment. Quelque part derrière ces murs se trouvaient les hommes chargés de protéger la population. Certains accomplissaient probablement leur travail avec honnêteté. D’autres vendaient leur autorité au plus offrant. Il lui faudrait apprendre à distinguer les uns des autres. Bruce se leva. Il ramassa son sac, le passa sur son épaule et s’éloigna dans la nuit.

 

Les deux jours suivants, Bruce continua d’arpenter Gotham. Il dormait quelques heures dans des bâtiments abandonnés ou dans des refuges fréquentés par les sans-abris. Il se nourrissait simplement, évitait les grands établissements et ne dépensait que le strict nécessaire. Il voulait découvrir la ville sans bénéficier du moindre privilège lié à son nom. Dans les quartiers pauvres, il écoutait les conversations des habitants. Il apprenait quels commerces payaient les mafias, quels secteurs étaient contrôlés par des gangs et quelles rues devenaient dangereuses après la tombée de la nuit. Il remarqua plusieurs groupes de jeunes criminels qui cherchaient à se tailler une place entre les territoires Falcone et Maroni. Certains portaient des vestes arborant les emblèmes de leurs gangs et d’autres se dissimulaient derrière des cagoules ou des masques rudimentaires.

Près d’un ancien cinéma abandonné, Bruce aperçut même trois hommes portant des capuchons rouges qui chargeaient des caisses dans une camionnette. Il les observa quelques secondes. L’un d’eux semblait nerveux. Un autre garde constamment la main près de sa ceinture. Le troisième surveillait les intersections. Bruce mémorisa leurs caractéristiques et il poursuivit son chemin. Il ignorait encore l’importance que ces criminels prendraient un jour dans son existence.

À plusieurs reprises, il fut témoin d’agressions, de transactions illégales et de règlements de comptes. Chaque fois, il ressentait la même impulsion : Intervenir, arrêter les responsables et mettre un terme à la violence mais il résistait. Il avait consacré dix années à apprendre à maitriser son corps. Il lui fallait maintenant démontrer qu’il savait également maitriser son esprit. Il était revenu avec une mission et cette mission ne pouvait pas commencer par une succession d’affrontements improvisés. Bruce voulait d’abord comprendre Gotham dans son ensemble : Ses quartiers, ses dirigeants, ses institutions et ses réseaux criminels. Il ne cherchait pas simplement à vaincre quelques hommes. Il voulait découvrir comment combattre un système entier.

 

Au soir de son troisième jour à Gotham, Bruce se retrouva devant l’entrée de Crime Alley. Il s’immobilisa. La ruelle était toujours là, presque inchangée. Les immeubles de briques semblaient encore plus délabrés qu’autrefois. Plusieurs fenêtres avaient été condamnées par des planches et des graffitis recouvraient les murs. Un réverbère défectueux clignotait au-dessus d’une benne à ordures. Bruce contempla longuement le passage. Il avait dix-huit ans lorsqu’il était venu ici pour la dernière fois. Dix années et pourtant, les souvenirs demeuraient aussi précis que s’il avait quitté les lieux la veille. Il revoyait son père, sa mère, les perles blanches roulant sur les pavés, le revolver et les deux détonations.

Bruce serra lentement la mâchoire. Il entra dans la ruelle. Ses pas résonnèrent contre les murs. Il marcha jusqu’à l’endroit où ses parents avaient été assassinés et il s’arrêta. Pendant plusieurs minutes, il contempla silencieusement le sol. Il se souvenait du petit garçon qu’il avait été : De sa terreur, son impuissance, ses mains couvertes de sang mais il n’était plus cet enfant. Son corps avait changé. Son esprit avait changé. Il connaissait désormais des techniques de combat dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence à huit ans. Il savait se déplacer sans bruit, reconnaitre une menace, désarmer un adversaire et survivre dans des circonstances extrêmes. Pourtant, une chose demeurait identique : La douleur. Celle-ci n’avait jamais disparu. Elle avait simplement cessé de le paralyser. Bruce baissa lentement la tête.

-          Dix ans…, murmura-t-il.

Sa voix grave résonna faiblement dans la ruelle. Il contempla l’endroit où Thomas Wayne était tombé et celui où Martha avait perdu la vie.

-          Je suis revenu.

Aucune réponse. Seulement le grondement lointain de la circulation. Bruce inspira profondément.

-          Je n’ai pas oublié ma promesse.

Il demeura encore quelques instants immobiles. Puis, il tourna les talons et quitta Crime Alley.

 

La nuit était bien avancée lorsqu’il atteignit les quartiers résidentiels les plus riches de Gotham. Ici, les rues étaient larges, parfaitement entretenues et bordées d’arbres centenaires. D’immenses propriétés se dissimulaient derrière de hauts murs de pierre, des clôtures métalliques et de longues allées privées. La circulation était presque inexistante. Des systèmes de surveillance protégeaient les résidences tandis que des gardes patrouillaient discrètement aux abords de certaines propriétés. Bruce avançait sans se presser. Il connaissait ces routes. Chaque intersection, chaque virage et chaque rangée d’arbres. Il les avait parcourues des centaines de fois pendant son enfance. À mesure qu’il approchait de sa destination, une sensation étrange commença à l’envahir.

Pendant dix années, il avait vécu loin de cet endroit. Il avait dormi dans des logements misérables, des temples isolés, des refuges de fortune et des bâtiments abandonnés. Il s’était habitué à vivre avec presque rien. À présent, il revenait vers l’une des plus grandes fortunes de Gotham. Vers une propriété qui lui appartenait entièrement mais ce n’était pas la richesse qui occupait ses pensées. C’était Alfred. Bruce se demanda combien de fois le vieil homme avait attendu de ses nouvelles. Combien de soirées il avait passées dans son bureau, espérant recevoir un appel ou une lettre. Il lui avait écrit au cours de ses voyages. Parfois régulièrement, parfois après plusieurs mois de silence mais jamais il ne lui avait révélé l’ensemble des dangers qu’il avait affrontés et cette fois, il avait volontairement omis de l’avertir de son retour. Il ignorait comment Alfred réagirait en le découvrant devant la porte. Un léger sourire traversa son visage et il poursuivit sa marche.

Quelques minutes plus tard, les grandes grilles du Domaine Wayne apparurent au bout de la route. Bruce s’arrêta. Les deux piliers de pierre qui encadraient l’entrée portaient toujours les armoiries familiales. Derrière eux s’étendait une longue allée serpentant entre les arbres jusqu’à l’immense demeure gothique dont les tours dominaient les jardins. Le manoir Wayne, sa maison. Bruce contempla les grilles pendant plusieurs secondes. Il se souvenait parfaitement du matin où il les avait franchies pour la dernière fois. Il avait dix-huit ans, un sac de voyage sur l’épaule et une promesse gravée dans le cœur.

Aujourd’hui, il avait vingt-huit ans. Son visage était dissimulé derrière une barbe épaisse, ses vêtements étaient usés et ses mains portaient les traces de dix années d’épreuves mais il était vivant et il était revenu. Bruce s’approcha du portail. Il connaissait toujours le code permettant d’actionner l’ouverture secondaire. Il souleva discrètement le couvercle du petit boitier métallique dissimulé dans l’un des piliers, composa la combinaison et attendit. Un léger déclic retentit. Le portillon se déverrouilla. Bruce le poussa lentement, pénétra dans la propriété et le referma derrière lui. Il remonta ensuite la longue allée. La brume enveloppait les pelouses et la lumière de la lune se reflétait sur les fenêtres du manoir. Les jardins semblaient parfaitement entretenus, les haies avaient été taillées et les allées nettoyées. Les statues anciennes étaient toujours à leur place. Alfred avait pris soin du domaine comme il l’avait promis.

Bruce passa devant une fontaine de pierre et reconnut un vieux chêne sous lequel il avait autrefois passé des après-midis entiers à jouer. Plus loin, il distingua les fenêtres de sa chambre d’enfant. Elles étaient obscures. Il leva les yeux vers celles du bureau de son père. La lumière y était éteinte également. Bruce ralentit. Pendant une fraction de seconde, il imagina Thomas Wayne derrière son immense bureau, occupé à examiner des dossiers et Martha apparaissant au sommet du grand escaliers, un sourire chaleureux sur les lèvres. Les souvenirs disparurent aussi vite qu’ils étaient venus. Bruce poursuivit son chemin. Il gravit lentement les marches du perron. Ses bottes usées résonnèrent sur la pierre. Enfin, il arriva devant l’immense porte d’entrée du manoir Wayne. Il s’immobilisa. Pendant dix années, il avait imaginé cet instant. Son retour à Gotham. Son retour dans cette maison. Son retour auprès de l’homme qui l’avait élevé après la mort de ses parents. À présent, il se tenait devant la porte, couvert de poussière, vêtu comme un vagabond, le visage méconnaissable. Il contempla longuement le bois sombre et les imposantes poignées de bronze. Derrière cette porte l’attendaient les souvenirs de son enfance, les portraits de ses parents, les pièces dans lesquelles il avait grandi et Alfred Pennyworth. Bruce leva lentement une main vers la poignée mais il s’arrêta avant de la toucher. Il demeura immobile, seul dans l’obscurité face à l’entrée de la demeure familiale. Pour la première fois depuis dix ans, Bruce Wayne était de retour devant la porte de son manoir. 




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