NIGHTWING

Chapitre 4 : Ce que la nuit garde pour elle

Par TheFellas

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CHAPITRE IV — CE QUE LA NUIT GARDE POUR ELLE

* * *

INT. APPARTEMENT — RUE DES ACACIAS — QUARTIER DE COBBLE HILL — 07H14

Leonard Farkas fait ses œufs de la même façon depuis quarante ans.

Deux. Pas trois. Deux œufs dans une poêle antiadhésive à peine huilée, feu moyen, un couvercle posé dessus pendant exactement trois minutes. Le résultat n'est ni coulant ni ferme — quelque chose entre les deux, une consistance précise que lui seul saurait définir et qui lui convient depuis assez longtemps pour qu'il n'ait jamais songé à en changer.

Il met la bouilloire en route. Sort deux tranches de pain de mie — pas du pain de boulanger, pas de la baguette, du pain de mie carré dans un sachet plastique qu'il referme avec la même pince à linge depuis trois ans. Il les glisse dans le grille-pain. Règle le curseur sur deux.

La cuisine est petite mais ordonnée. Chaque chose à sa place depuis si longtemps que Farkas n'a plus besoin d'allumer la lumière pour trouver ce qu'il cherche. Il se déplace dans l'espace par mémoire du corps, par cette intelligence silencieuse des gestes mille fois répétés.

Par la fenêtre, le ciel de Blüdhaven est gris pâle. Le genre de gris qui ne promet ni pluie ni soleil — qui promet simplement la journée, telle qu'elle sera.

Il pose son assiette sur la petite table ronde. S'assoit. Déplie son journal.

Mange.

Lit.

Le grille-pain claque. Il se lève, prend ses toasts, les beurre avec la même quantité de beurre que d'habitude — pas trop, depuis que son médecin lui a parlé de cholestérol, mais pas non plus la privation absurde d'un homme qui se punit d'être en vie. Une juste mesure. Comme tout le reste.

Il revient à table.

C'est à ce moment qu'il l'entend.

Pas un bruit. Une absence de bruit.

Le couloir de son immeuble a ses sons, à cette heure. La voisine du dessus qui prépare son café — les pas sur le parquet, la chaise qu'on tire. L'ascenseur qui monte, redescend. Le facteur, vers sept heures vingt, dont l'arrivée se signale par le claquement des boîtes aux lettres au rez-de-chaussée.

Ce matin, il n'y a rien.

Pas de pas au-dessus. Pas d'ascenseur. Pas de facteur.

Juste un silence que Farkas ne saurait pas nommer. Trop lisse. Trop complet. Comme une pièce dont on aurait retiré quelque chose sans qu'on arrive à dire quoi.

Il repose son toast.

Regarde la porte.

Rien.

Il attend. Dix secondes. Vingt. Il écoute avec cette attention qu'ont les gens qui ont, il y a très longtemps, appris à écouter — et qui ont ensuite passé des décennies à désapprendre, à se convaincre que le silence n'était que du silence.

L'ascenseur finit par arriver. Le bruit familier, le mécanisme rassurant. Farkas expire lentement. Reprend son journal. Ses yeux glissent sur les lignes sans les lire.

Il tourne la page.

Il se dit qu'il devient vieux. Que les vieux entendent des choses. Que le silence d'un matin ordinaire n'est rien d'autre qu'un matin ordinaire.

Il se le dit avec application.

Comme un homme qui répète une leçon à laquelle il ne croit plus tout à fait.


* * *

EXT. CITY COURT — BRENNER STREET — SOUTHSIDE — FIN D'APRÈS-MIDI

Le terrain est en bitume fendu, les paniers sans filet depuis si longtemps que plus personne ne se souvient qu'il y en a eu. Deux grilles, un banc défoncé, un lampadaire qui s'allumera dans une heure et éclairera la moitié du jeu. C'est là que le quartier respire quand il fait beau — et il fait beau, ce soir, de ce beau de Blüdhaven qui arrive toujours avec un peu de pluie séchée dessus.

Roy Harper a le ballon.

Il a dix-neuf ans, les jambes longues, et cette façon de bouger que personne n'apprend — un déhanché, une lenteur trompeuse, et puis d'un coup la cassure, le passage, et le gars en face ne sait plus où il est. Il feinte à droite, part à gauche, monte, et pose la balle dans l'anneau du bout des doigts, presque tendre. Le terrain hurle. Quelqu'un lui met une tape dans le dos à décrocher une épaule.

— C'est mort pour vous ! lance Roy en reculant, bras écartés, le sourire plein. C'est mort ! Rentrez chez vos mères !

— Ferme-la et ressers, répond un grand sec en récupérant la balle. T'as eu du bol.

— Du bol. — Roy rit. — Ouais. J'ai du bol à chaque possession depuis que j'ai huit ans. À un moment faut arrêter d'appeler ça du bol, frère.

Sur le trottoir, une berline grise s'est garée. Propre. Trop propre pour la rue. Deux gamins assis sur le capot d'une autre bagnole la clockent tout de suite, se regardent, et l'un lâche, pas trop fort mais assez :

— Five-o.

Le mot court. Pas une alarme — une habitude. Quelques têtes se tournent, évaluent la caisse, reviennent au jeu. On ne s'enfuit pas. On enregistre, c'est tout. Ici, une voiture de flic, c'est comme la pluie : on sait qu'elle tombera, on continue de vivre dessous.

Roy, lui, voit qui est au volant, et son visage s'ouvre d'un autre sourire — plus jeune, celui-là, un sourire qu'il ne sort que pour une personne.

— Faut que j'y aille, dit-il en ramassant son sweat.

— C'est qui ? demande le grand sec en matant la berline. Attends. C'est pas ton frère, ça ?

— C'est mon frère.

— L'inspecteur. — Le gars hoche la tête, ni hostile ni tendre, juste le constat. — Il se mouille, de revenir jusqu'ici.

— Il est chez lui, ici, répond Roy, et le ton a changé d'un cran, assez pour clore le sujet. À demain, les gars.

Il traverse au petit trot, cogne quelques poings, en esquive deux, et grimpe côté passager en claquant la portière. L'habitacle sent le propre et le café froid.

Jim Harper le regarde une seconde — la sueur, le souffle encore court, la joie bête et entière d'un môme qui vient de gagner un match qui ne compte pour rien. Jim a vingt-sept ans et il en paraît dix de plus quand il est au travail ; là, à cet instant, il en paraît dix de moins.

— T'as fini de faire le malin ?

— J'ai mis vingt-deux points, Jim. Vingt-deux. Tu peux dire « beau match ».

— Beau match. — Il démarre. — Ceinture.

— On va où ?

— Manger. J'ai une dette de grand frère qui traîne depuis trop longtemps.

Roy boucle sa ceinture, cale ses longues jambes contre la boîte à gants, et pour la première fois depuis le terrain, il baisse d'un ton. Pas triste. Juste vrai.

— Ça m'a manqué, ça. Toi. Te voir autrement qu'en coup de vent.

Jim garde les yeux sur la route. Quelque chose passe sur sa mâchoire.

— À moi aussi, dit-il.

Et il le pense si fort qu'il n'arrive pas à en dire plus.


* * *

INT. BERLINE — RUES DU SOUTHSIDE — CRÉPUSCULE

Ils roulent dans le quartier qui les a faits. Jim en connaît chaque angle. L'épicerie d'Okonkwo, l'église qui a changé trois fois de nom et jamais de fidèles, le pâté de maisons où il a appris à courir vite pour de mauvaises raisons avant d'apprendre à courir pour les bonnes.

— T'es trop raide quand tu conduis, décrète Roy. Tu conduis comme tu fais tout. Comme si quelqu'un te notait.

— Quelqu'un me note toujours.

— Tu vois. C'est ça, ton problème, frérot. T'as jamais su juste… exister. Moi je mets un panier, je crie, je vis. Toi tu mets un panier et tu te demandes déjà si t'aurais dû passer la balle.

— C'est pour ça que t'as encore toutes tes dents et que moi j'ai un plan retraite.

— Un plan retraite. — Roy bascule la tête contre l'appui, hilare. — T'as vingt-sept ans et tu parles comme Okonkwo.

Jim sourit malgré lui. C'est ça, Roy. Il entre dans une pièce et il enlève dix kilos à chaque épaule. Toute sa vie il a fait ça — depuis gamin, depuis les mauvaises années, depuis la nuit où ils sont restés tous les deux dans la cuisine à ne pas pleurer parce que pleurer n'aurait rien ramené. Jim avait quatorze ans et un petit de six à tenir debout. Roy, c'est le seul endroit du monde où Jim pose son poids.

— Sérieux, dit Jim, plus bas. Ça va, toi ? Vraiment.

— Vraiment ça va. Je bosse. Je joue. J'attends un truc.

— Quel truc.

— Je te dirai au diner. Faut que tu sois assis.

— Je suis assis.

— Assis avec une assiette. Les bonnes nouvelles, ça se dit avec une assiette.

Jim lui jette un regard en coin. Et pour un instant — un seul — il oublie le boulot, les nuits sans sommeil, la ville qui pourrit sous eux un dossier à la fois. Il n'y a plus que la berline, son petit frère qui sent la sueur et le bonheur, et une bonne nouvelle qui attend une assiette.

Il devrait s'en méfier, de ces instants. Dans sa vie, ils annoncent toujours quelque chose.


* * *

INT. STARLITE DINER — SOUTHSIDE — SOIR

Le Starlite tient debout depuis les années cinquante par pure obstination. Banquettes en skaï rouge recousu au gaffer, comptoir chromé, un juke-box qui ne prend plus que des pièces qu'on ne fabrique plus. Et derrière le comptoir, Dot — qui est au Starlite depuis plus longtemps que le skaï.

Elle les voit entrer et son visage fait ce qu'il fait depuis vingt ans à cette porte.

— Mon Dieu. Les deux. Ensemble. — Elle contourne déjà le comptoir, un torchon sur l'épaule. — Roy Harper, tu as encore grandi, c'est pas permis. Et Jim. — Elle lui prend le visage à deux mains, sans permission, parce qu'elle n'en a jamais demandé. — Tu manges pas assez. Vous mangez jamais assez, vous deux, depuis toujours. Votre mère me le disait déjà. « Dot, ces garçons me videront le frigo et resteront maigres. » Elle avait raison, Dieu ait son âme.

— Bonsoir, Dot, dit Jim, et quelque chose se desserre dans ses épaules rien qu'à l'entendre.

— « Bonsoir Dot. » Toujours poli, çui-là. Même à huit ans tu disais bonsoir avant de piquer un donut. — Elle se tourne vers Roy. — Lui, il demandait pas. Il prenait.

— Toujours d'actualité, dit Roy.

— Je sais, bébé. C'est pour ça que je vous aime différemment. — Elle pose deux cafés que personne n'a commandés. — Je vous mets quoi ?

Ils commandent. Burger-frites pour Roy, parce qu'un corps de dix-neuf ans brûle tout. Œufs-bacon pour Jim, parce qu'il a passé l'âge de prétendre qu'il dîne.

Et ils parlent. Vraiment. La famille — leur mère, partie trop tôt, dont Roy ne garde que trois images et Jim toutes les autres, qu'il lui rend une à une, comme toujours, parce que c'est son rôle, être la mémoire du petit. Une cousine mariée. Un oncle qui ne parle plus à l'autre pour une histoire de voiture vieille de quinze ans. Les petites choses. Les bonnes. Celles qui font qu'une table vaut quelque chose.

Puis Dot pose les assiettes, s'éclipse, et Roy met ses deux mains à plat sur la table.

— Bon. T'es assis. T'as ton assiette.

— Vas-y.

— Gotham U. — Il le dit, et le sourire envahit tout. — Programme sport-études. Y'a une bourse. Complète. Ils veulent me voir jouer en mars. Si je passe les tests, je rentre. Diplôme au bout. Un vrai.

Jim pose sa fourchette. Il regarde son frère — ce gamin qui vient de dire je rentre à Gotham U dans un diner d'un quartier d'où presque personne ne part autrement que les pieds devant — et quelque chose se dilate dans sa poitrine, lentement, sans qu'il le laisse monter au visage. Il a appris à ne pas trop sourire aux bonnes choses. Trop sourire, c'est leur mettre une cible.

— Mars, dit-il. Les tests. — Un hochement. — C'est bien, ça. C'est très bien.

— C'est très bien ? C'est tout ? Je t'annonce que je sors et t'as la tête d'un type qu'on a prévenu d'un contrôle fiscal.

Jim sourit enfin. Pour de vrai.

— C'est énorme, Roy. — Il le laisse sortir, juste ce qu'il faut. — Ce que je veux dire, c'est que t'as pas à porter ça comme une montagne. Tu joues ton basket, tu bosses tes tests. C'est ton seul boulot. Le reste — les frais, le voyage à Gotham, des pompes correctes pour pas jouer en mars avec ces trucs que t'as aux pieds — ça, tu y penses même pas. C'est réglé. C'est déjà réglé dans ma tête.

— Jim, c'est de l'argent que t'as pas.

— C'est de l'argent que je trouverai. — Il le dit calmement, sans emphase, comme un fait météo. — J'ai pas besoin que tu me promettes quoi que ce soit en retour. T'es pas en dette. T'as juste à aller là-bas et à être ce que t'es. C'est déjà beaucoup plus que ce que la plupart des gens d'ici auront l'occasion de faire. Vas-y léger. Je porte le lourd. J'ai toujours porté le lourd, c'est pas un effort, c'est une habitude.

Roy baisse les yeux sur son assiette. Sa gorge bouge.

— T'es bizarre, comme frère.

— Je sais.

— Non mais vraiment bizarre.

— Mange, dit Jim, et c'est de la tendresse déguisée en ordre.

Pour un instant, ils sont juste ça. Deux frères, une table, une porte entrouverte sur autre chose.

Et puis la cloche de l'entrée tinte, et l'air du diner change.


* * *

Ça ne se voit pas, d'abord. Ça s'entend. Les voix autour du comptoir baissent d'un cran, deux têtes se tournent et se détournent, et Dot, qui n'arrête jamais de bouger, s'arrête une demi-seconde.

L'homme qui entre n'est pas grand. C'est la première chose qui trompe sur lui. La quarantaine, posée, un manteau de belle coupe qui ne crie rien, des bagues qu'on ne remarque qu'après. Il ne balaie pas la salle du regard — il la connaît déjà, il sait où est chaque chose et chaque personne avant d'entrer, et ça se sent à la façon dont il ne vérifie rien. Il va droit à la banquette du fond.

— Roy.

Roy lève les yeux, et Jim voit le visage de son frère s'ouvrir — pas de la peur, pas de la méfiance. De la familiarité. Un gamin content qu'on le reconnaisse.

— Cisco.

— Vingt-deux points. — Cisco pose une main sur l'épaule de Roy, brièvement, sans appuyer. — J'étais pas là. On me l'a raconté deux fois avant que j'aie fini mon café ce matin. Le quartier parle de toi, petit. C'est rare. En général le quartier parle de ceux qui tombent. Toi, il parle de toi parce que tu montes. Garde ça.

Ce n'est pas un compliment lancé. C'est pesé. Donné comme on donne un conseil qui compte.

Puis il regarde Jim. Et le registre change — pas le sourire, qui ne bouge pas, mais quelque chose dessous.

— Jim Harper.

— Cisco.

— Je t'ai connu plus jeune que lui. — Un petit mouvement du menton vers Roy. — T'avais cette taille. Tu courais déjà plus vite que les autres, mais pas dans le même sens. — Il laisse ça flotter une seconde, sans méchanceté apparente. — Et te voilà. Inspecteur. Dans le quartier, un mardi soir. Faut un événement.

— Je dîne avec mon frère.

— Je vois ça. Bien. — Cisco ne s'assoit pas. Il reste debout au bout de la table, les mains tranquilles devant lui, et c'est précisément parce qu'il ne cherche pas à occuper l'espace qu'il l'occupe entièrement. — Comment tu le trouves, le quartier, toi qui le regardes de loin maintenant ?

— Je le regarde pas de loin.

— Non ? — Cisco incline à peine la tête. — On a mis le petit des Dawson en terre la semaine dernière. Dix-sept ans. Deux balles, à l'heure où les gens rentrent du travail, à deux rues d'ici. Avant lui, cette année, j'en compte six. Sur ma seule rue. — Sa voix ne monte pas d'un demi-ton ; c'est ça qui est glaçant, cette égalité. — Personne n'est venu, Jim. Pas de voiture, pas de ruban, pas un inspecteur en costard un mardi soir. On les enterre entre nous, on fait la quête à l'église pour le cercueil, et le lundi la ville a déjà oublié qu'il a existé. Alors quand tu me dis que tu regardes pas de loin — je te crois pas. Je crois que tu regardes de là où on t'a mis. Et c'est pas pareil.

Jim soutient son regard. Il ne se défend pas, et surtout il ne s'effondre pas — il reçoit la phrase, l'examine, la pose. C'est un homme qu'on n'affole pas.

— Tu me reproches d'être parti, dit-il enfin, calme. Ou tu me reproches d'avoir pris le badge. Choisis, parce que c'est pas la même conversation.

— Les deux sont la même conversation. — Pour la première fois, quelque chose de vrai affleure sous le velours. — Tu crois que t'aideras mieux les tiens de l'autre côté, avec leurs règles et leurs beaux mots. Je dis pas que t'es un mauvais gars, Harper. Je dis que t'es un gars bien au mauvais endroit — et ça, c'est pire. Un salaud, au moins, ça prévient. Un gars bien qui s'est trompé de porte, ça laisse les gens compter sur une aide qui vient jamais.

— Et toi tu es au bon endroit, c'est ça.

— Moi je suis ici. — Cisco écarte à peine les mains. — Tous les jours. Pas quand c'est pratique. Pas quand un supérieur m'y autorise. Ici. C'est pas une vertu, c'est un choix. J'ai décidé il y a longtemps que je serais pas un produit de cette rue. Que ce serait la rue, le produit de moi. — Il laisse ça, une seconde, et c'est dit sans forfanterie, comme une chose qu'il a réglée en lui depuis longtemps. — Chacun sa manière de pas disparaître, Jim. Toi t'as mis un uniforme. Moi je suis resté.

Jim encaisse — parce qu'une partie de lui, celle qu'il n'allume devant personne, sait qu'il y a là-dedans un morceau de vrai, le morceau qui le tient éveillé certaines nuits. Mais son visage n'en montre rien. Il a trop d'entraînement, et surtout il a compris où va la conversation, et il attend de voir Cisco y arriver.

Cisco y arrive. Il se tourne vers Roy, et le velours redevient chaud.

— Toi, petit. Gotham, mars, tout ça — c'est beau. Vas-y. Je serai le premier à applaudir, et tu me connais, j'applaudis pas souvent. — Un temps. — Mais ces choses-là, des fois, ça tarde. Ça capote pour trois fois rien. Un test, un papier, quelques billets qui manquent à la mauvaise semaine. Alors d'ici là — s'il te faut quoi que ce soit — tu sais où je suis. Je bouge pas, moi. Je suis là tous les jours.

C'est tout. Aucun geste de trop, aucune main sur l'épaule cette fois, aucun billet posé en seigneur. Il n'en a pas besoin. La phrase se suffit, et elle était pour Jim du premier mot au dernier.

— Il a son frère, Cisco, dit Jim. Posément.

— Je sais. — Cisco le regarde bien en face, et son sourire, pour une fois, a presque l'air sincère, ce qui est la chose la plus dangereuse qu'il sache faire. — Je dis juste qu'un gamin, dans ce quartier, c'est pas trop de deux portes. On sait jamais laquelle sera ouverte le jour où il frappe.

Il recule d'un pas.

— Bonne soirée, les Harper. Roy — continue.

Et il s'en va comme il est venu, sans hâte, et le niveau des voix remonte derrière lui, et la cloche tinte, et c'est fini.


* * *

Jim fixe la porte un moment après qu'elle s'est refermée.

— Tu le connais d'où.

— Cisco ? — Roy hausse les épaules, replonge dans ses frites. — Tout le monde connaît Cisco. Il traîne au city court, il met des sous dans l'équipe, il a payé les maillots l'an dernier. Il est réglo avec nous.

— Il a payé les maillots.

— Ouais. Et quoi ? — Roy sent le ton, relève la tête. — Vas-y. Dis-le. T'as ta tête de flic.

— Je dis rien.

— Tu dis rien avec toute ta gueule.

Jim ne se penche pas, ne hausse pas la voix. Il prend une gorgée de café, repose la tasse, et quand il parle c'est sans pression, presque léger — un homme qui sait qu'appuyer trop fort referme les portes.

— Un type qui t'offre un maillot aujourd'hui, un jour il te rappelle que le maillot avait un prix. Pas forcément bientôt. Pas forcément fort. Mais ça vient toujours. — Il hausse une épaule. — C'est tout ce que je dis. T'en fais ce que tu veux. T'es grand.

— T'es fatigué, dit Roy, doucement, presque tendre. Tu vois des dossiers dans tout le monde. — Il sourit, désamorce, parce que c'est ce qu'il fait, désamorcer. — Il m'a payé un maillot, Jim. Il m'a pas acheté une âme.

— Non, dit Jim. Pas encore.

Il le dit si bas que Roy, déjà reparti dans son assiette, ne l'entend pas. Et Jim ne répète pas. Parce que la soirée était belle, parce qu'il ne veut pas la casser sur un homme déjà sorti, et parce qu'il a toute une vie de patience pour ce genre de combat.

Dehors, un peu plus tard, Roy ouvre la marche vers la voiture en refaisant son match à voix haute, commente ses propres feintes, rit de ses vingt-deux points comme si personne ne les lui avait encore assez fêtés. Jim le suit des yeux — ce grand gosse qui éclaire un trottoir du Southside sans même savoir qu'il l'éclaire — et il décide que, pour ce soir, il regardera ça. Rien que ça.

Le reste attendra. Le reste attend toujours. Les hommes comme Cisco Blaine ont compris depuis longtemps que c'est la patience, et pas la menace, qui finit par ouvrir les portes.

Et ils ont tout leur temps.


* * *

INT. BAR « O'MALLEY'S » — QUARTIER DE DOCKSIDE — 19H38

O'Malley's n'est pas un bar de flics.

C'est un bar où les flics viennent, ce qui n'est pas la même chose. Le patron — un Irlandais trapu du nom de Seamus, qui a repris l'affaire de son père en 1987 et n'a depuis changé ni le nom, ni le menu, ni l'heure de fermeture — ne pose jamais de questions et sait quand remplir un verre sans qu'on le lui demande. Un bar de flics existe par convention. O'Malley's existe par nécessité.

À la table du fond — pas leur table du poste, mais la même disposition instinctive, dos au mur, vue sur l'entrée — Bullock, Harper et Montoya ont commandé sans regarder le menu.

Ils sont là depuis vingt minutes. Ils n'ont pas encore parlé du travail. C'est une règle tacite : la première demi-heure, on ne parle pas de morts.

— Je vais vous poser une question, dit Harper, la mousse de sa bière encore intacte. Sérieuse. Vous vous rappelez pourquoi vous avez signé ? Le premier jour. Pourquoi vous êtes devenus flics ?

— Oh non, dit Bullock. Il a bu une demi-pinte et il devient philosophe.

— Je suis sérieux.

— C'est bien ça, le problème.

Montoya sourit dans son verre de vin — un verre de vin rouge qui n'a rien à faire dans un endroit pareil, et qu'elle a commandé précisément pour ça.

— Moi je sais pourquoi j'ai signé, dit-elle. Mon oncle. Il tenait une épicerie à Gotham, dans un quartier où on payait la « protection » ou on fermait. Un jour il a refusé de payer. Ils ont brûlé la boutique. Les flics sont jamais venus. Jamais. J'avais douze ans, et je me suis dit : quelqu'un devrait venir, quand ça arrive aux gens. Alors je suis devenue le quelqu'un qui vient.

Un silence. Ce n'est pas le genre de chose qu'elle dit souvent.

— C'est une belle raison, dit Harper doucement.

— C'était une raison de gamine de douze ans. Depuis, j'ai compris que le quelqu'un qui vient, il arrive presque toujours trop tard. Mais on continue quand même. Va comprendre.

Bullock fait tourner son whisky — ni le bon, ni le mauvais, celui du milieu.

— Moi c'est moins noble, dit-il. J'ai signé parce que mon père était flic, son père était flic, et que dans ma famille on savait faire que deux choses : porter un flingue ou aller en prison. J'ai choisi le côté du flingue. C'est tout. Y'avait pas de grand rêve de justice là-dedans. Juste un môme qui voulait pas décevoir un vieux con qui buvait.

— Et il a été fier ? demande Harper.

— Il est mort avant de le savoir. — Bullock hausse une épaule. — Ça m'a évité de découvrir la réponse. Des fois vaut mieux pas savoir.

Le silence retombe, mais c'est un bon silence.

— Et toi, gamin ? dit Bullock. Puisque tu poses la question, t'as intérêt à avoir une réponse.

Harper hésite. Puis :

— Mon frère. Roy. On a grandi ensemble, mêmes rues, mêmes emmerdes. Et à un moment nos chemins se sont séparés — lui d'un côté de la loi, moi de l'autre. J'ai jamais compris pourquoi lui et pas moi. On était pareils. Exactement pareils. Alors je suis devenu flic un peu pour... je sais pas. Pour prouver qu'on peut choisir l'autre côté, peut-être. Pour lui, même s'il le saura jamais.

Personne ne charrie, cette fois. Chacun a posé quelque chose de vrai sur la table, entre les verres.

Et c'est là, naturellement, que le nom arrive.

— Grayson, dit Harper. Lui, il a signé pourquoi, vous croyez ?

Montoya repose son verre.

— Grayson a pas signé pour une raison. Il a signé contre une absence. C'est différent.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire qu'il essaie de remplir un trou que rien remplira jamais. — Elle hausse les épaules. — J'l'ai vu à l'œuvre. C'est pas un flic qui bosse une affaire. C'est un homme qui se punit avec.

— Il dort pas assez, dit Bullock, et le ton a changé. J'ai vu sa gueule hier soir. Et ce matin. C'est pas de la fatigue, ça. La fatigue, ça se répare avec une nuit. Ça — il cherche le mot — c'est de l'usure. Comme un moteur qu'on fait tourner à fond, tout le temps, en sachant qu'un jour il va lâcher.

— L'affaire le tient, dit Montoya.

— L'affaire le mange. C'est pas pareil. Et un type qui se fait bouffer par une affaire, qui dort pas, qui mange pas, et qui en plus a des secrets qu'il porte tout seul — vous savez ce que ça donne.

Montoya finit la phrase pour lui, doucement.

— Ça donne un homme qui saute du toit sans regarder en bas.

Un silence.

Harper fait pivoter sa bière sur le sous-verre.

— On le laisse pas tomber.

Ce n'est pas une question. C'est quelque chose qu'il dit parce que ça lui semble aussi évident que respirer — et parce que certaines évidences ont besoin d'être prononcées à voix haute pour peser leur poids réel.

Bullock hoche la tête. Montoya aussi.

Trois jours plus tôt, ils étaient une équipe brisée par un mensonge. Ce soir, dans un bar qui n'est pas un bar de flics, ils sont redevenus autre chose — pas encore réparés, mais reliés. Le travail les a recousus là où les mots avaient échoué. C'est comme ça que ça marche, avec eux. On ne se pardonne pas en parlant. On se pardonne en restant.

Bullock vide son verre. Le repose. Et son visage change — quelque chose se ferme, se durcit.

— Faut que je vous laisse.

— Déjà ? dit Harper.

— J'ai un vieux à voir.

Montoya le regarde. Elle connaît ce ton.

— Quel vieux, Harvey ?

Bullock enfile son blouson. Ne répond pas tout de suite. Puis, en se levant :

— Quelqu'un que j'ai pas vu depuis que j'ai quitté cette ville. Le genre de type qu'on va pas voir pour le plaisir. Le genre qu'on va voir quand on a besoin de déterrer quelque chose.

Il pose quelques billets sur la table.

— Vous inquiétez pas. Je fais que ça, être prudent.

Et il sort, laissant Harper et Montoya devant leurs verres et cette phrase qui reste suspendue, un peu trop légère pour être vraie.


* * *

INT. ARRIÈRE-SALLE — CLUB DE BILLARD « LE CORNER » — 20H50

Le lieutenant Ambrose Hackle a pris sa retraite il y a six ans, et il la passe là où beaucoup de vieux flics la passent : dans l'arrière-salle enfumée d'un club de billard, à jouer des parties contre lui-même en attendant que le temps fasse ce qu'il a à faire.

Il n'a pas changé de posture quand Bullock est entré. Il a juste levé les yeux, tenu son regard une seconde, et il a su. On ne rend pas visite à Ambrose Hackle par nostalgie.

— Harvey Bullock, dit-il en craie sa queue de billard. J'te croyais à Gotham à faire le malin.

— J'suis revenu.

— J'vois ça. Personne revient à Blüdhaven pour les bonnes raisons.

Il se penche sur le tapis. Frappe. La bille roule, en touche deux autres, s'arrête pile où il voulait. Trente ans de métier dans un geste.

Les deux hommes ont le même âge, à peu près. La même carrure épaissie par les années. Le même visage de gens qui ont vu la ville faire ce qu'elle fait aux gens et qui ont décidé de rester quand même. Ils se sont connus jeunes flics, dans les années où Blüdhaven était encore pire qu'aujourd'hui — s'il est possible d'être pire. Ils ont partagé des voitures de patrouille, des nuits blanches, des enterrements. Puis Bullock est parti. Et certaines choses ne se disent pas entre hommes comme eux ; elles se portent.

— Assieds-toi, dit Hackle. Prends une queue. Ou reste debout à me regarder gagner, comme dans le temps.

Bullock ne prend pas de queue. Il tire un tabouret. S'assoit.

— Tu te souviens de 97 ?

Le geste de Hackle s'arrête. Une fraction de seconde. La craie suspendue au-dessus du cuir de la queue. Puis il reprend, comme si de rien n'était. Mais Bullock a vu.

— 97, c'est loin, dit Hackle.

— Pas pour tout le monde.

Hackle se penche sur le tapis. Ne frappe pas. Reste courbé, les deux mains sur la queue, à fixer une bille qu'il ne joue pas.

— Qu'est-ce que tu cherches, Harvey ?

— Un dossier. Un truc qu'on a enterré cette année-là. Le genre qu'on ferme trop vite. Et trois personnes qui ont trempé dedans viennent de se faire tuer. Je veux savoir qui est le prochain avant qu'il y passe.

Hackle se redresse lentement. Pose sa queue en travers du tapis. Et pour la première fois, il regarde vraiment Bullock — pas le vieux copain, l'homme qui vient remuer quelque chose de mort.

— Rentre chez toi, dit-il. C'est le conseil que je te donne. Le seul. Rentre chez toi et oublie que t'as jamais entendu parler de 97.

— Tu sais que je peux pas.

— Alors t'es plus con que dans mon souvenir.

Et quelque chose, dans la voix de Hackle, a changé. Une tension nouvelle. La peur, oui — mais sous la peur, autre chose. Un homme acculé.

— Ambrose. Donne-moi juste un nom. Quelqu'un qui était là. Je remonterai le reste tout seul, t'apparaîtras nulle part.

— Y'a pas de « t'apparaîtras nulle part » avec ces choses-là. — Hackle secoue la tête. — T'as jamais compris ça, toi. Toujours à foncer. Y'a des portes, Harvey, quand tu les ouvres, tu peux plus les refermer. Jamais.

— Un nom.

— Non.

— Ambrose—

— J'AI DIT NON.

Et Hackle attrape la queue de billard à deux mains et la fait tourner vers la tête de Bullock.

C'est si soudain que Bullock n'a pas le temps de comprendre. Un homme de soixante-huit ans ne devrait pas bouger aussi vite — mais Hackle a été flic pendant trente ans, et certains réflexes ne meurent pas, ils dorment. Le bois siffle, frôle la tempe de Bullock qui recule d'un bond, percute une table, envoie des boules rouler au sol.

— Bordel, Ambrose — qu'est-ce que tu fous —

Hackle ne répond pas. Il frappe encore, la queue s'abat, se brise en deux contre le rebord de la table à l'endroit où était la main de Bullock une seconde plus tôt. Et là, avec le tronçon brisé, ce bâton aux échardes acérées, il vise le ventre.

Bullock n'est plus un jeune homme non plus. Mais il a vingt-deux ans de bagarres de rue dans les muscles, et surtout il a la rage — la rage de comprendre que le type qu'il est venu voir en ami essaie de l'embrocher. Il bloque le bras de Hackle, encaisse une entaille à l'avant-bras qui lui arrache un grognement, et lui met un coup de tête. Net. Le nez de Hackle craque. Le tronçon tombe.

Les deux carcasses s'écrasent contre le mur, font tomber un cadre, un râtelier de queues qui se répand par terre dans un fracas de bois. Ce n'est pas un combat élégant. C'est deux vieux qui se déchirent dans une arrière-salle enfumée, avec des grognements, du sang, le bruit mou des coups qui portent et le souffle court des hommes qui n'ont plus l'âge de ça.

Bullock finit par le maîtriser. Il le plaque contre le mur, l'avant-bras en travers de la gorge, le sang de son entaille coulant entre eux deux.

— ARRÊTE ! Arrête, bon sang ! C'est moi ! C'est Harvey !

Hackle se débat encore une seconde. Puis se vide. D'un coup. Comme si toute la force qui l'avait fait attaquer s'échappait en même temps que l'air de ses poumons. Il glisse le long du mur, s'affaisse, le visage en sang, et se met à trembler.

Bullock reste au-dessus de lui, haletant, l'avant-bras ouvert, incapable de comprendre.

— Pourquoi, souffle-t-il. Pourquoi t'as fait ça ? On se connaît depuis trente ans, Ambrose. T'as essayé de me tuer pour un nom.

Hackle lève vers lui un regard noyé, un regard de bête traquée.

— De quoi t'as si peur ? insiste Bullock. Regarde-toi. Regarde ce que t'es prêt à faire. De quoi t'as si peur, à ce point ?

Et Hackle, entre deux hoquets, le sang coulant de son nez brisé sur ses lèvres, articule quelque chose que Bullock n'oubliera pas :

— T'en as aucune idée.

Un silence.

— Aucune idée, Harvey. De ce que c'est. De ce qu'on a réveillé. Tu crois que t'ouvres un vieux dossier. Tu comprends pas que le dossier, lui, il te regarde ouvrir depuis le début.

Bullock desserre la pression. S'accroupit près de lui.

— Alors aide-moi à comprendre.

Hackle ferme les yeux. Longtemps. Et quand il parle enfin, c'est dans un murmure, vaincu, comme on lâche une pierre qu'on a portée trop longtemps.

— Farkas. Leonard Farkas. Il était aux services de l'enfance, à l'époque. C'est tout ce que je te donne. C'est tout ce que je peux te donner sans nous condamner tous les deux. Va le voir si tu veux crever. Moi, je t'aurai prévenu.

Il rouvre les yeux.

— Et maintenant sors d'ici. Et fais-moi une grâce. Si un jour on te demande — tu m'as jamais parlé. J'existe pas. J'ai jamais existé.

Bullock reste accroupi un long moment près de l'homme qu'il vient de battre, l'homme qui vient d'essayer de le tuer, l'homme qui pleure en silence dans une arrière-salle de billard en répétant qu'il n'existe pas.

Puis il se relève. Presse son avant-bras entaillé contre son flanc. Ramasse son blouson.

À la porte, il s'arrête. Il voudrait dire quelque chose — merci, ou pardon, ou fais attention à toi. Mais entre des hommes comme eux, ces mots-là ne se disent pas.

Il sort dans la nuit, avec un nom qui pèse dans sa poche comme une pierre, et le sang d'un ami qui sèche sur son bras.


* * *

INT. APPARTEMENT DE LEONARD FARKAS — RUE DES ACACIAS — 23H55

Farkas ne l'entend pas entrer.

C'est ça, la première chose terrible. Il a passé la journée dans cette vigilance sourde, à sursauter au moindre craquement, à guetter un danger qu'il ne savait pas nommer — et quand la présence arrive enfin, elle ne fait aucun bruit.

Le vieil homme est dans son fauteuil, la télévision allumée sans le son, un livre ouvert sur les genoux qu'il ne lit pas. Et soudain, sans transition, sans qu'un plancher ait grincé ou qu'une porte ait bougé, il n'est plus seul dans la pièce.

Une silhouette. Près de la fenêtre. Là où, une seconde plus tôt, il n'y avait que l'ombre.

Farkas se fige. Son cœur se soulève dans sa poitrine.

— Ne criez pas, dit la silhouette.

La voix n'est pas menaçante. C'est ça, la deuxième chose troublante. Farkas s'attendait — sans savoir qu'il s'y attendait — à une voix qui ferait peur. Une voix rauque, sifflante, une voix de cauchemar. Celle-ci est calme. Posée. Presque douce. Une voix qui demande, pas qui exige.

— Je ne suis pas là pour vous faire du mal, dit Nightwing.

Il s'avance dans la lumière bleutée de la télévision. Le masque. Les lentilles blanches, vides, qui ne renvoient aucun regard. Le costume sombre. Farkas a vu cet homme aux informations. Toute la ville l'a vu.

— Vous êtes… bredouille le vieil homme. Vous êtes lui.

— Oui.

— Qu'est-ce que… qu'est-ce que vous voulez ?

Nightwing prend une chaise. La tourne. S'assoit en face de Farkas, à un mètre, sans hâte. Il pose les avant-bras sur ses genoux. Il ne domine pas. Il ne surplombe pas. Il se met à hauteur du vieil homme, à hauteur d'yeux — et c'est peut-être ça, le plus déstabilisant. Il ne joue pas au prédateur.

— Je veux parler de 1997, dit-il.

Le visage de Farkas se ferme d'un coup. Comme un volet qu'on rabat.

— Je sais pas de quoi vous parlez.

— Si.

— Je suis un vieil homme. Je fais mes œufs le matin. Je lis mon journal. Je sais rien de 1997.

Et là, Nightwing comprend qu'il n'a pas affaire à Farkas comme il avait imaginé.

Il avait préparé une approche pour un homme effrayé qu'on rassure, qu'on écoute, qu'on amène doucement à parler. Mais Farkas n'est pas seulement effrayé. Il est entraîné à se taire. Vingt-cinq ans de silence ont fait de lui un coffre-fort. Et un coffre-fort, ça ne s'ouvre pas avec de la douceur.

— Trois personnes sont mortes, dit Nightwing. Un policier. Un psychologue. Un homme qui portait des messages. Tous liés à quelque chose de 1997. Et cette personne n'a pas fini. Vous êtes sur la liste, Leonard.

Le prénom. Prononcé avec douceur. D'habitude, ça atteint les gens. Farkas ne cille pas.

— Alors laissez-moi mourir tranquille, dit le vieil homme. Ce sera plus rapide que ce que vous imaginez, et ça vous évitera de perdre votre temps.

Ce n'est pas de la bravade. C'est pire. C'est de la résignation. Un homme qui a déjà fait la paix avec l'idée de sa propre mort, et qui la préfère à la parole.

Nightwing sent le sol se dérober un peu sous sa stratégie. On ne fait pas peur à un homme qui n'a plus peur de mourir. On ne rassure pas un homme qui veut mourir. Il faut trouver autre chose. Une autre serrure.

— Vous n'avez pas peur de mourir, dit-il lentement. D'accord. Je vous crois. Mais il y a une différence entre mourir et mourir avec ça.

Il désigne la poitrine du vieil homme. Le cœur. Ce qu'il y a dessous.

— Vous portez quelque chose depuis vingt-cinq ans. Je le vois. Ça vous a rongé toute votre vie — vos œufs le matin, votre appartement bien rangé, tout ce petit ordre que vous avez construit pour ne pas entendre ce qui crie en dessous. Et vous allez mourir avec, bientôt, sans jamais l'avoir posé une seule fois. C'est ça que vous voulez ? Emporter ça dans la tombe, tout seul, comme vous l'avez porté tout seul ?

Pour la première fois, quelque chose bouge dans le regard de Farkas. Une fissure. Minuscule.

— Vous croyez que je me tais par lâcheté, dit-il, la voix soudain plus basse. C'est ce que vous vous dites, hein ? Le vieux qui a peur, le vieux qui protège sa peau. — Il a un rire sans joie, un rire qui fait mal à entendre. — Si vous saviez.

— Alors dites-moi.

— Non. — Il ferme les yeux. — Parce que si je vous dis, vous allez chercher. Et si vous cherchez, vous allez le trouver. Et si vous le trouvez—

Il s'arrête net. Rouvre les yeux. Et Nightwing voit l'homme se refermer en temps réel, la fissure qui se scelle, la terreur qui reprend le dessus sur tout le reste.

— J'ai trop parlé, murmure Farkas. Déjà trop. Partez.

— Leonard—

— PARTEZ.

Nightwing ne bouge pas tout de suite. Il tient le fil, il le sent, il est là, à un souffle. Une part de lui — la part fatiguée, la part qui n'a pas dormi depuis des jours, la part qui a une fille de vingt-trois ans dans la gorge — cette part-là voudrait secouer le vieux, le prendre par le col, arracher ce qu'il retient. Il sent le geste monter dans ses mains.

Il le laisse retomber.

Parce qu'il l'a déjà fait, une fois, dans une autre pièce, avec un autre témoin. Et il s'est vu devenir quelqu'un qu'il ne veut pas être. Pas encore. Pas ce soir.

Il se lève. Va jusqu'à la fenêtre.

— Vous avez dit une chose, tout à l'heure, dit-il sans se retourner. « Si vous saviez. » Ça veut dire qu'il y a quelque chose à savoir. Et ça veut dire que vous, vous le savez. Vous êtes peut-être le dernier qui le sait, Leonard. Réfléchissez à ce que ça fait de vous. Réfléchissez à ce qui arrive au dernier qui sait.

Il pose une carte sur le rebord de la fenêtre. Pas de nom dessus. Juste un numéro.

— Quand vous serez fatigué de porter ça tout seul — parce que ce jour viendra — vous appelez. À n'importe quelle heure.

Il enjambe la fenêtre.

Et disparaît dans la nuit, aussi silencieusement qu'il était venu, laissant un vieil homme seul avec une fissure qu'il vient de refermer à toute force, et le poids, intact, de tout ce qu'il n'a pas dit.

Nightwing, lui, repart avec presque rien. Une phrase — « si vous saviez » — et une certitude : ce vieux détient tout, et il préférera mourir que parler. Le dernier verrou. Et le plus têtu.


* * *

EXT. TERRASSE — IMMEUBLE DE BNN — BLÜDHAVEN CENTRE — 00H47

La terrasse du neuvième est à Vicki Vale ce que les toits sont à l'autre : un endroit d'où regarder la ville sans qu'elle vous regarde en retour.

Elle y monte après chaque plateau. Le temps que l'adrénaline retombe, qu'elle fume la seule cigarette qu'elle s'autorise par jour, que le maquillage de studio cesse de la gratter. En bas, Blüdhaven fait ses lumières — le rose du vieux centre, le bleu froid des tours neuves, le fleuve noir qui coupe tout en deux. Elle a tombé les talons. Le vent du large lui prend les cheveux, sombres et épais, et les rejette en arrière, et elle ne fait rien pour les retenir parce qu'elle sait que ça lui va. Vicki Vale sait beaucoup de choses sur l'effet qu'elle produit. C'est un outil. Un parmi d'autres, mais elle aurait tort de ne pas s'en servir.

Ce soir, pourtant, elle n'est pas montée pour la cigarette.

Elle est montée pour voir si ça marche.

Parce qu'elle a fait quelque chose, au vingt heures. Une chose qu'on ne lui avait pas demandée. Pendant que la ligne officielle répétait que le justicier masqué est un hors-la-loi, un danger public, une anomalie à neutraliser, elle a fait ce qu'elle fait de mieux : elle a parlé à côté de la cible, par-dessus l'épaule du présentateur, droit dans l'objectif. Elle revoit ses propres mots, ceux qu'elle a lâchés avec ce petit sourire qu'elle réserve aux provocations qu'elle assume :

« On me dit que c'est un héros. On me dit que c'est une menace. Moi je dis qu'un homme qui se cache derrière un masque et ne répond jamais de rien n'est ni l'un ni l'autre. C'est juste un homme qui a peur qu'on voie son visage. Alors si vous me regardez — et quelque chose me dit que vous me regardez — faites-moi mentir. »

Un appât. Grossier, elle le sait. Le genre d'appât qui ne prend que sur les orgueilleux.

Elle allume sa cigarette, protège la flamme du vent, et attend de voir quel genre d'homme il est.

Elle n'attend pas longtemps.

— « Faites-moi mentir. »

La voix vient de derrière elle. De nulle part. De l'ombre du château d'eau, là où une seconde plus tôt il n'y avait que de l'ombre.

— C'est bien ça, le texte ? — Il s'avance d'un pas, pas plus. — J'ai regardé deux fois pour être sûr. Joli sourire, à la fin. Travaillé. Vous l'avez répété devant un miroir ?

Vicki ne sursaute pas. C'est un petit exploit, et elle en est fière — son cœur, lui, a fait un bond, mais son visage, non, son visage tient. Elle tire tranquillement sur sa cigarette, se tourne vers lui, et prend le temps de le détailler avant de répondre. Puisqu'il est venu jusqu'à elle, autant qu'il attende.

— Donc ça a marché, dit-elle enfin. Je vous traite de lâche à une heure de grande écoute, et en pleine nuit vous escaladez neuf étages pour me dire que vous n'êtes pas vexé. — Elle incline la tête, et le sourire du plateau revient, un peu. — Vous mesurez ce que ça dit de vous ?

— Ça dit que j'avais une soirée calme.

— Ça dit que vous ne supportez pas qu'une femme ait raison en direct.

— Touché. — Il hausse une épaule, et il y a, dans le geste, quelque chose de léger, de presque amusé, qui ne colle pas avec les lentilles vides. — Mais vous n'aviez pas raison. C'est ça qui m'a fait monter. Si vous aviez dit une connerie, j'aurais haussé les épaules comme tout le monde. Vous avez dit une connerie habile. C'est plus agaçant.

Elle rit — un vrai rire, bref, qu'elle n'avait pas prévu. Elle l'encaisse, le range, note au passage qu'il est plus rapide qu'elle ne l'espérait. Les beaux parleurs, dans son métier, elle en croise dix par jour. Les beaux parleurs qui écoutent, beaucoup moins.


* * *

Elle s'approche du rebord, s'y accoude, de façon à ce qu'il doive venir vers elle s'il veut continuer la conversation. Petite manœuvre. Elle les fait sans y penser, maintenant — déplacer le terrain d'un mètre, obliger l'autre à bouger, lire ce qu'il accepte et ce qu'il refuse. C'est comme ça qu'on apprend un homme : pas à ce qu'il dit, à ce qu'il fait quand on le déplace.

Il ne vient pas. Il reste où il est. Première information.

— Vous savez ce que je trouve le plus intéressant ? dit-elle, sans se retourner tout de suite, en laissant sa voix descendre d'un ton, se faire plus basse, plus tiède — l'arme la plus vieille, la plus bête, et pourtant. — Que vous soyez là. Pas que vous ayez répondu. Que vous ayez eu besoin de répondre. — Elle tourne enfin la tête vers lui, le regard franc, tenu une seconde de trop. — Qu'est-ce que ça vous fait, qu'une inconnue vous traite de lâche à la télévision ?

Il y a un silence. Elle le sent la regarder — vraiment la regarder — et elle sent aussi, parce qu'elle est entraînée à le sentir, la seconde minuscule où un homme hésite entre répondre à la question et répondre à la voix qui la pose.

Puis il rit, doucement.

— Vous faites ça souvent ?

— Je fais quoi.

— Ça. — Il désigne vaguement l'air entre eux. — La voix qui baisse. Le regard qui s'attarde. Le rebord où vous vous penchez juste assez. C'est bien joué, je dis pas. Mais je vous vois le jouer, madame Vale. C'est le problème quand on est trop bon à un jeu : les gens finissent par voir le jeu.

Elle le dévisage. Et au lieu de se vexer — un amateur se vexerait — elle sourit, franchement cette fois, parce qu'un homme qui nomme la manœuvre au lieu d'y tomber, c'est rare, et le rare, c'est son métier.

— Et vous, du coup. Vous y tombez, ou vous faites semblant de pas y tomber pour que je croie que vous êtes différent ?

— La deuxième. Évidemment la deuxième.

— Au moins vous êtes honnête.

— Je suis honnête sur les choses qui n'ont pas d'importance. Ça fait très honnête, et ça coûte rien.

Elle rit encore. Elle commence, contre toute prudence, à bien aimer ça.

— Madame Vale, reprend-il, et le ton a glissé d'un cran, un demi-ton plus bas, moins de jeu dedans. Je ne suis pas monté pour vous faire mentir. Je suis monté pour vous dire une chose, une seule, et après je vous laisse à votre cigarette et à votre vue. — Il marque un temps. — Arrêtez.

Elle se redresse. Le sourire reste, mais quelque chose se durcit en dessous.

— Pardon ?

— Vous avez parlé par-dessus l'épaule du présentateur droit dans l'objectif en sachant que je regardais. C'était malin. Trop malin. Dans cette ville, il n'y a pas que moi qui regarde le vingt heures. Il y a des gens pour qui une journaliste qui provoque les ombres en direct, c'est pas une provocation. C'est une adresse. Un horaire. Une habitude de terrasse, à vingt-trois heures, toute seule, talons enlevés. — Il la laisse entendre tout ça. — Vous venez de vous peindre une cible, et vous l'avez fait exprès, et c'est ça qui m'inquiète. Alors arrêtez.

Et là, c'est fini. Tout ce qui s'était réchauffé entre eux retombe d'un coup, parce qu'il vient de prononcer le seul mot qu'elle ne supporte pas.

— Arrêtez. — Elle le répète lentement, comme on goûte quelque chose d'avarié. — Vous savez combien d'hommes m'ont dit ce mot, dans ce métier ? Arrête de fouiller, arrête de poser cette question, arrête de monter sur les terrasses toute seule, c'est pas un endroit pour toi, c'est pas une affaire pour toi, rentre chez toi, mets-toi en sécurité, laisse faire les grands. — Elle a avancé d'un pas, et maintenant c'est elle qui est trop près, et ce n'est plus de la manœuvre, c'est de la colère. — Chacun d'eux croyait me protéger. Chacun d'eux voulait juste que je me tienne tranquille. Alors je vais vous dire ce que je leur ai dit à tous : je décide toute seule où je pose mes pieds. Même sur une terrasse. Même sous une cible. Surtout sous une cible.

Il ne recule pas. Mais il ne riposte pas non plus. Il la laisse finir, et quand elle a fini, il dit, très simplement :

— D'accord.

Ça la désarçonne plus que n'importe quelle contradiction.

— D'accord ?

— Vous avez raison. Je m'y suis mal pris. — Il écarte à peine les mains. — J'ai dit « arrêtez » comme si j'avais le droit. Je n'ai pas ce droit. Personne ne l'a. — Un temps. — Je recommence. Je ne vous demande pas d'arrêter. Je vous demande juste de savoir — vraiment savoir, pas en théorie — qu'en faisant ce que vous faites, vous prenez un risque réel. Après, ce que vous décidez d'en faire, c'est à vous. Ça a toujours été à vous. Je voulais juste que la décision soit prise par quelqu'un qui a toutes les cartes. C'est tout.

Elle le regarde, et pour la première fois de la soirée elle ne sait pas quoi faire de lui. Les hommes qui veulent la protéger, elle sait les gérer. Les hommes qui la respectent assez pour la laisser se mettre en danger en connaissance de cause, ceux-là, elle en a rencontré trois dans sa vie, et deux étaient morts.

Et c'est en le regardant comme ça, de près, dans la lumière rose qui monte de l'enseigne du neuvième, qu'elle le voit.

— Vous êtes blessé.

Il ne bouge pas. Mais elle l'a vu — la main droite qu'il tient contre lui, l'épaule un peu basse, le poids mal réparti, cette raideur qu'il maquille sous l'immobilité comme elle maquille son trac sous l'aplomb. Deux professionnels du camouflage qui, l'espace d'un instant, se reconnaissent.

— Vous venez me faire la leçon sur les risques, dit-elle, et sa voix s'est radoucie sans qu'elle l'ait décidé, avec une pointe, une vraie pointe, d'autre chose — et vous êtes là debout sur ma terrasse à tenir votre bras comme s'il allait tomber. — Elle penche la tête. — Vous les suivez, vos propres conseils, des fois ?

Un silence. Puis, et c'est la première chose vraiment sincère qu'il dit de la nuit, sans humour pour l'emballer :

— Jamais. C'est le drame de ma vie.

Elle ne rit pas. Parce que ce n'était pas pour rire. C'était vrai, et ils le savent tous les deux, et pendant une seconde la terrasse, le vent et la ville se taisent.

Puis il recule. Vers le bord. Vers l'ombre, la gouttière, le monde vertical qui est le sien.

— Bonne nuit, madame Vale.

Elle le laisse faire trois pas. Puis, parce qu'il faut toujours qu'elle ait le dernier mouvement, pas le dernier mot, le dernier mouvement :

— Vous connaissez mon nom.

Il s'arrête. Dos à elle.

— Vous l'avez dit trois fois ce soir, « madame Vale », reprend-elle. Comme si vous le saviez avant de monter. Comme si vous le saviez depuis un moment. — Elle croise les bras. — Moi je ne connais même pas la couleur de vos yeux. Vous trouvez ça juste ?

Il tourne à demi la tête. Et dans la voix, de nouveau, l'étincelle — celle qui taquine, celle qui réchauffe, celle qu'il garde pour la fin comme on garde le bon mot pour la sortie :

— Non. Mais la vie n'est pas juste, madame Vale. Sinon vous seriez moins belle, ou moins maligne. Là, ça fait beaucoup pour une seule personne. C'est les autres que je plains.

Et avant qu'elle trouve quoi répondre — elle, qui trouve toujours quoi répondre — il bascule par-dessus le rebord et disparaît.

Elle se précipite au bord. En bas, rien. Sur les toits d'en face, rien. Il s'est dissous dans la nuit comme il en est sorti.

Mais elle a eu le temps de voir, dans la descente, le bras droit se crisper, et le corps hésiter d'un demi-temps avant de trouver sa prise.

Elle reste là, longtemps, au bord du vide, la cigarette oubliée consumée jusqu'au filtre entre ses doigts.

Puis elle sort son dictaphone. L'allume. Et d'une voix qui, pour une fois, ne tremble pas tout à fait de peur :

— Deux choses. Un : il connaît mon nom. Il le connaissait avant ce soir. Il me regarde depuis plus longtemps que je ne le regarde. — Un temps. — Deux : il saigne. Le fantôme de Blüdhaven tient son bras comme un vieux et descend d'une terrasse en serrant les dents. C'est un homme. Juste un homme. — Elle hésite, le pouce sur le bouton. — Et il est drôle. Note pour moi-même : se méfier de celui-là beaucoup plus que des autres.

Elle éteint. Range. Et redescend, pieds nus, les talons à la main, en jetant un dernier regard non pas en bas, dans la rue.

Vers les toits.


* * *

EXT. TOITS DE BLÜDHAVEN — MÊME INSTANT

Dick, accroupi dans l'ombre d'une cheminée, deux immeubles plus loin, la regarde rentrer par la porte de la terrasse. Il attend que le battant se referme. Que la lumière de la cage d'escalier s'éteigne.

Seulement alors il laisse son corps faire ce qu'il retenait depuis vingt minutes.

Le bras droit lâche. Pend. La douleur qu'il tenait en laisse devant elle remonte d'un seul tenant, de l'épaule à la nuque — là où une pointe creuse est entrée, il y a trois nuits, dans un égout, et où la plaie ne se referme pas parce qu'il ne lui en laisse pas le temps. Leslie avait dit trois jours. On en est à trois nuits dehors. Le corps envoie ses factures. Il paie en retard, comme toujours, jusqu'au jour où le créancier ne fera plus crédit.

Des points noirs dansent devant les lentilles. Il attend. Ça passe. Ça passe toujours.

Il n'aurait pas dû la laisser voir le bras.

Ça, c'est l'erreur — pas d'être monté, il devait monter, une femme qui provoque les ombres de cette ville en direct, il fallait que quelqu'un le lui dise. Non. L'erreur, c'est le corps. Le demi-temps sur le rebord. S'il avait dormi cette nuit, ou la précédente, il aurait tenu sa carcasse en main devant elle comme il tient le reste. Mais on ne tient pas son corps quand on fonctionne depuis des jours aux nerfs, au café froid et au venin mal rincé. L'épuisement emporte le contrôle avant tout le reste. Et il a laissé une femme qui vit pour comprendre comprendre une chose de trop.

Il devrait s'en inquiéter davantage.

Mais quelque part, sous la fatigue et le reproche, il y a autre chose. Une chose qu'il ne nomme pas. Le souvenir d'une femme qui, au lieu de reculer devant lui, a avancé. Qui a joué de tout ce qu'elle avait, s'est fait prendre la main dans le sac, et a éclaté de rire au lieu de se vexer. Qui, quand il lui a dit « arrêtez », lui a renvoyé toute une vie d'hommes qui lui avaient dit ce mot, et qui avait raison de le faire. Dans cette ville où tout le monde apprend très vite à baisser les yeux, elle les lève, et elle rit, et elle vous voit.

Il repousse ça. Le range, comme il range tout, dans le compartiment des choses qu'il n'a pas le temps de ressentir. Le compartiment commence à être plein.

Il a autre chose à faire.

Parce que c'est ça qui reste, sous le reste. Deux vieillards terrifiés. Un flic qui a préféré essayer de tuer Bullock plutôt que de lâcher un nom. Un homme qui préfère mourir que dire ce qu'il sait, et qui a laissé échapper deux mots — si vous saviez — avant de se murer.

Le même silence, chez les deux. La même chose, tapie dessous, assez énorme pour qu'on préfère la mort à sa révélation.

Il ne sait pas encore ce que c'est. Il commence seulement à sentir la forme de la chose, dans le noir, du bout des doigts — et la forme a quelque chose qui lui serre le ventre, une silhouette petite au centre de tout ça, qu'il n'ose pas encore nommer parce que la nommer la rendrait réelle.

Pas ce soir.

Dick se relève. Lentement, en s'aidant du mur. Il déploie sa ligne de la main gauche — la droite ne portera plus rien cette nuit — et il s'élance dans le noir, vers chez lui, avec le poids de ce qu'il n'a pas trouvé, une blessure qui réclame son dû, et le souvenir, tenace et mal rangé, d'un regard qui n'a pas cillé et d'un rire qu'il n'avait pas vu venir.


* *





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