NIGHTWING

Chapitre 3 : Ce que le passé garde pour lui

Par TheFellas

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CHAPITRE III — CE QUE LE PASSÉ GARDE POUR LUI

* * *

EXT. RUES DE BLÜDHAVEN — DÉBUT DE SOIRÉE

La moto descend Harbor Avenue comme on descend un souvenir.

Blüdhaven, à cette heure, ne sait pas encore ce qu'elle veut être. Le soleil est tombé derrière les grues du port mais la chaleur du jour s'attarde dans le bitume, remonte par les roues, se mêle à l'air salé qui vient de la baie. Il a plu en fin d'après-midi — il pleut toujours un peu, ici, même quand le ciel est clair — et l'asphalte tiède fume doucement sous les néons qui s'allument.

Dick roule sans casque sur les derniers mètres, veste ouverte, le vent dans le visage. Il connaît cette avenue par cœur. Il la connaît par ses contradictions. À gauche, l'enseigne au néon rose d'un diner des années soixante qui grésille encore, fidèle au poste, avec sa fille en patins peinte sur la vitre. À droite, trois tours de verre que personne n'a demandées, dressées là depuis cinq ans, qui renvoient le rose du néon sans savoir ce qu'il raconte. Une Oldsmobile de collection garée devant un fast-food. Une devanture de barbier qui n'a pas changé d'un boulon depuis que son grand-père aurait pu s'y faire raser, coincée entre une boutique de téléphones et un local vide dont le bail attend un repreneur que la ville a cessé d'espérer.

Une ville qui n'arrive pas à oublier ce qu'elle a été. Dick comprend ça mieux que personne.

Il tourne dans Calvert, laisse l'avenue derrière lui, et le décor change comme on change de pièce. Ici, plus de néon. Des maisons basses, serrées, des porches de bois, des climatiseurs qui pendent aux fenêtres. Le quartier où les gens que Blüdhaven a essorés viennent dormir.

Il se gare devant une maison qu'il pourrait trouver les yeux fermés.


* * *

EXT. DEVANT LA MAISON DE LESLIE THOMPKINS — DÉBUT DE SOIRÉE

Elle est déjà sur le perron. Elle l'attendait — pas parce qu'il a prévenu, il ne prévient jamais, mais parce qu'elle a appris, depuis le temps, à sentir le bruit de ce moteur à deux rues de distance.

Leslie Thompkins a passé soixante ans. Les cheveux gris tirés en arrière, un gilet de laine malgré la douceur du soir, le visage de quelqu'un qui a recousu pendant quarante ans tout ce que cette ville a déchiré sans jamais tenir de comptes. Des mains qui ne tremblent pas. Un regard qui ne rate rien. Elle a monté son cabinet là où personne d'autre ne voulait exercer, et elle y est restée, parce que partir aurait voulu dire que quelqu'un avait raison de partir.

Elle tient une cigarette qui n'est pas allumée. Elle attend d'avoir de la compagnie pour ça.

Dick retire ses gants, grimpe les deux marches.

— Tu as une sale tête, dit-elle en guise de bonsoir.

— C'est marrant, c'est exactement ce que le miroir m'a dit ce matin. — Il s'assoit sur la marche du haut, à côté d'elle, et sort son propre paquet. — Tout le monde est critique dans cette ville. Même les miroirs.

— Les miroirs n'ont jamais tort, eux.

— C'est pour ça que je leur parle plus.

Elle lui prend le briquet des mains, allume sa cigarette, puis la sienne, dans cet ordre, comme toujours. Ils fument un instant en silence, les yeux sur la rue vide. Un chien aboie quelque part. Une télévision bleuit une fenêtre en face.

— J'ai failli pas te reconnaître l'autre soir, dit-elle enfin. À la télévision.

Dick tourne la tête vers elle, un sourire déjà au coin des lèvres.

— Attends. Toi. À la télévision.

— Une émission. Ils voulaient quelqu'un pour parler des gens qu'on ne soigne pas. Les invisibles. J'ai dit oui parce que personne d'autre ne dirait les choses.

— Leslie Thompkins, vedette du petit écran. — Il porte une main à son cœur. — Je t'ai connue quand tu recousais des gamins dans une arrière-cuisine. Et maintenant madame passe au maquillage.

— Madame a dit trois phrases vraies à des gens qui n'écoutaient pas. — Elle souffle sa fumée. — Mais le type qui présentait… il écoutait, lui. C'est rare. Un homme poli, précis. Il m'a posé les bonnes questions. On aurait dit qu'il les avait préparées depuis longtemps.

— Tu vois, tu t'amuses.

— Je ne m'amuse jamais, Dick. C'est toi qui t'amuses. C'est même ton plus gros défaut.

Il rit — un vrai rire, bref, qui lui décolle une seconde les épaules. Puis il tire sur sa cigarette et le rire retombe, et dans le silence qui suit elle le regarde, et son regard a changé. Il a arrêté de blaguer. Elle sait reconnaître le moment où il faut arrêter de blaguer. Elle l'a appris sur lui avant qu'il ne l'apprenne lui-même.

— Combien de nuits cette semaine ? demande-t-elle.

Il ne répond pas tout de suite.

— Je compte plus.

— C'est bien ce qui m'inquiète.

Elle écrase à moitié sa cigarette contre le bord de la marche, la garde entre ses doigts.

— Je t'ai recousu la première fois tu avais quoi, quatorze ans ? Tu étais rentré avec un poignet en vrac et un sourire jusqu'aux oreilles parce que tu avais sauté d'un toit que personne n'aurait dû sauter. Je t'avais dit : un jour, tu sauteras d'un toit de trop. Tu te souviens de ce que tu m'as répondu ?

— J'ai dit : « alors ce sera un beau saut. »

— Tu avais quatorze ans et tu avais déjà cette phrase prête. — Elle secoue la tête. — Le problème, Dick, c'est pas le garçon qui saute. Le garçon qui saute, je l'aime, cette ville a besoin de lui. Le problème c'est l'homme qui atterrit. Ces derniers temps, quand tu reviens, c'est pas le garçon qui descend de la moto. C'est l'autre. Celui qui a plus envie de blaguer. Celui qui serre les dents.

Il regarde la rue. Il ne la contredit pas. C'est ça qui l'inquiète, elle — qu'il ne la contredise pas.

— J'ai connu un homme, dit-elle, plus bas. Un homme bien. Le meilleur, peut-être. Il a commencé par vouloir sauver tout le monde, et il a fini par ne plus pouvoir être dans la même pièce que les gens qu'il sauvait. Il a laissé le travail manger l'homme, morceau par morceau, en se disant chaque soir que c'était le dernier morceau. Tu sais de qui je parle.

— Oui.

— Alors écoute une vieille femme qui t'aime. — Elle pose sa main sur son genou, et sa voix se fait nette, sans tendresse de trop, parce que la tendresse de trop n'atteint pas les hommes comme lui. — Il y a deux garçons en toi. Il y en a un qui vole et un qui tombe. Depuis quelque temps, c'est toujours le même qui gagne, et c'est pas le bon. Fais attention à toi.

Un silence. Elle se relève, lui tapote l'épaule.

— À vous deux.

Elle rentre. La porte-moustiquaire claque doucement derrière elle.

Dick reste seul sur la marche, la cigarette qui se consume toute seule entre ses doigts. Il la regarde brûler jusqu'au filtre sans en tirer une bouffée. Puis il l'écrase, enfile ses gants, et redescend vers la moto.

Il a un tableau blanc qui l'attend. Trois colonnes, trois roses, et une équipe qui va travailler tard.

Le moteur déchire le silence du quartier. La moto remonte Calvert, retrouve le néon rose de Harbor, et disparaît vers le centre.


* * *

INT. SALLE D'ENQUÊTE — COMMISSARIAT DE BLÜDHAVEN — 20H14

La salle d'enquête du fond n'est pas censée servir le soir.

Elle est prévue pour les briefings de journée — réunions de service, débriefings de terrain, présentations de dossiers à la hiérarchie. Huit chaises dépareillées autour d'une table rectangulaire dont le stratifié se soulève à un angle. Un tableau blanc sur roulettes. Un vidéoprojecteur dont la télécommande a disparu depuis six mois et qu'on démarre en appuyant sur le boîtier avec la pointe d'un stylo. Une fenêtre qui donne sur le parking intérieur. Un radiateur qui fait du bruit mais pas de chaleur.

Ce soir, Dick l'a réquisitionnée sans demander l'autorisation à personne.

Le tableau blanc est déjà couvert. Pas de façon anarchique — avec une logique, une architecture. Trois colonnes séparées par des traits verticaux au marqueur noir. En haut de chaque colonne, une date, cerclée de rouge.

2 octobre.

24 octobre.

9 novembre.

Sous chaque date, les éléments de la scène de crime correspondante, résumés en quelques mots serrés. La phrase laissée sur le corps. La position. La victime. Et, notée trois fois, identique, soulignée trois fois : une rose.

Sur le côté gauche du tableau, une carte agrafée. Riverside. Kingston. Les docks. Les trois sites, reliés par des fils de couleur. Rouge pour les dates. Bleu pour les victimes. Vert pour les phrases.

Montoya est debout face au tableau, bras croisés, une tasse de thé refroidissant dans la main gauche. Elle le regarde depuis cinq minutes sans rien dire. C'est sa manière de penser : absorber d'abord, en silence, avant de parler.

Harper est assis à l'envers sur une chaise, les avant-bras croisés sur le dossier, le menton posé dessus. Il regarde lui aussi — mais ses yeux bougent plus, sautent d'un point à l'autre, testent une connexion, reviennent en arrière, en essaient une autre.

Bullock est au fond de la salle. Debout, l'épaule contre le mur, les bras croisés. Il n'a pas sorti sa flasque. Ce détail — la flasque qui reste dans la poche — dit quelque chose sur son état. Il est là. Vraiment là. Vingt-deux ans de métier braqués sur ce tableau.

Dick tient le marqueur. Il ne l'a pas reposé depuis qu'ils ont commencé.

Il y a quelque chose dans sa façon de se tenir, ce soir, que Montoya observe sans le dire. Une raideur. Les gestes un demi-temps trop lents. Les cernes qui ont viré au gris. Cela fait des jours qu'il carbure à autre chose qu'au sommeil — elle ne sait pas à quoi, et c'est peut-être mieux ainsi — mais ça commence à se voir.

— On repart de zéro, dit-il. Pas des scènes de crime. Des victimes.

— On a déjà fait ça, dit Bullock.

— On a regardé ce qu'elles étaient. Pas ce qu'elles ont fait.

Un silence. Bullock ne répond pas. C'est une distinction, et c'est une bonne.

Dick se tourne vers le tableau. Écrit sous le premier nom — Gustavo Farrell, 67 ans.

MPD. Retraité 2009. Dix-neuf ans de service.

— Farrell. Flic pendant dix-neuf ans dans cette maison. Parti à la retraite en 2009. Aucun blâme, aucune plainte, aucune bavure. Un dossier tellement propre qu'il en devient suspect. Personne n'est propre pendant dix-neuf ans à Blüdhaven. On est juste discret.

— Ou couvert, dit Montoya.

— Ou couvert. J'ai demandé la liste des affaires qu'il a traitées. Elle arrive. Mais un flic, ce qui le définit, c'est pas sa carrière entière. C'est les deux ou trois dossiers qu'il a portés et ceux qu'il a laissés tomber.

Il passe à la deuxième colonne. Sous Marcus Webb, 61 ans.

Psychologue. Libéral depuis 2003. Avant : secteur public.

— Webb. Psychologue. Cabinet privé cossu depuis 2003, à Kingston, une clientèle qui paie comptant et ne fait pas de bruit. Mais avant 2003, il était dans le public. Nommé par les tribunaux, missions institutionnelles. J'attends le détail de son parcours — chaque affectation, chaque établissement. Ce que je sais déjà, c'est qu'il a exercé dans des structures qui accueillaient des mineurs.

Harper relève le menton de son dossier.

— Quel genre de structures ?

— C'est justement ce que j'attends.

Dick passe à la troisième colonne. Sous Anthony Reese, 58 ans.

Consultant. Parcours opaque. Sociétés dissoutes.

— Reese, c'est le plus difficile des trois. Officiellement, consultant indépendant depuis le début des années 2000. Officieusement — rien. Des sociétés qui n'existent plus, des adresses qui changent tous les dix-huit mois, des mandats qu'on ne retrouve nulle part. Le genre de parcours qu'on construit exprès pour qu'il ne se lise pas.

— Un homme de paille, dit Montoya.

— Ou quelqu'un qui travaillait pour des gens qui préféraient rester dans l'ombre. Un intermédiaire. Celui qui porte les messages qu'on n'écrit pas.

Bullock décolle son épaule du mur. Vient jusqu'à la table. Y pose ses deux poings, se penche, examine les trois colonnes comme on examine une main de cartes.

— Bon. Trois types. Un vieux flic, un psy pour riches, et un courant d'air administratif. Aucun lien évident. Ils se connaissaient pas, ils vivaient pas dans les mêmes quartiers, ils avaient pas les mêmes fréquentations. Alors qu'est-ce qui fait qu'un seul homme décide de les tuer, tous les trois, à trois semaines d'intervalle, avec la même mise en scène ?

C'est la vraie question. Elle reste suspendue dans l'air surchauffé de la salle.

Dick repose le marqueur sur la tablette du tableau. Se tourne. Reste silencieux quelques secondes, les yeux sur les trois colonnes.

— Rien de visible pour l'instant. Mais il ne les a pas choisis au hasard. Un homme qui met en scène ses morts à ce point ne fait rien au hasard. Il les a choisis pour une raison précise. Et cette raison, elle est pas dans ce qu'ils sont. Elle est dans quelque chose qu'ils ont fait.

— Les phrases, dit Harper.

Tout le monde se tourne vers lui.

Il se lève. Va jusqu'au tableau. Pointe, une à une, les trois inscriptions vertes — recopiées mot pour mot des corps.

— Écoutez-les vraiment. Pas comme des menaces. Comme des verdicts.

Il lit.

— Sur Farrell : « Il a rangé ce qu'il aurait dû poursuivre. »

Il déplace le doigt.

— Sur Webb : « Il a écouté, et il n'a rien dit. »

Encore.

— Sur Reese : « Il a porté la parole des puissants et enterré celle des faibles. »

Il se retourne vers eux.

— Vous voyez ? C'est pas une insulte. C'est pas de la colère. Chaque phrase décrit un acte. Un acte précis. Farrell a rangé — un flic, ranger, ça veut dire classer un dossier. Webb a écouté et s'est tu — un psy à qui on confie quelque chose et qui ne le transmet pas. Reese a porté la parole des puissants et enterré celle des faibles — un intermédiaire qui choisit quel message passe et lequel disparaît.

Le silence qui suit est d'une autre nature. Plus dense. Chacun sent qu'on vient de basculer.

Montoya décroise les bras.

— Il les juge sur ce qu'ils ont fait à un moment donné. Pas sur qui ils sont.

— Exactement, dit Harper. Trois métiers différents, trois fautes différentes — mais la même forme de faute. Chacun, à sa place, a fermé une porte qui aurait dû rester ouverte. Le flic a classé. Le psy s'est tu. Le passeur a fait taire.

Dick reprend le marqueur. Écrit en travers du haut du tableau, au-dessus des trois colonnes, en lettres plus grandes :

QUEL ÉVÉNEMENT ?

— Parce que si chacun a commis sa faute à sa place, dit-il, alors il y a un endroit où ces trois places se croisent. Un moment. Un événement où un flic, un psy et un passeur ont eu, chacun, l'occasion de faire quelque chose — et ont choisi, chacun, de ne pas le faire.

— Pas forcément ensemble, dit Montoya. Pas forcément au même instant.

— Non. Mais autour de la même chose. Comme trois personnes qui passent devant la même porte fermée, à des moments différents, et qui continuent leur chemin sans l'ouvrir.

Il laisse la phrase se poser.

C'est Montoya qui rompt le silence, et sa voix est plus basse.

— Et les dates. Les dates des meurtres. Elles correspondent à quoi ?

Dick se retourne vers elle. Quelque chose s'allume dans son regard — la reconnaissance de la bonne question au bon moment.

— C'est exactement là qu'il faut chercher.

Il revient vers la carte, la colonne des dates.

— Le 2 octobre. Le 24 octobre. Le 9 novembre. Si on regarde ça bêtement, on voit un rythme — trois semaines, deux semaines et demie. On se dit : il accélère, il a un cycle, il tuera dans deux semaines. C'est ce qu'un profileur écrirait dans son rapport. Et je crois que c'est un piège.

— Pourquoi ? dit Bullock.

— Parce qu'un homme aussi méticuleux ne tue pas au rythme. Il tue à la date. La différence est énorme. Le rythme, c'est une pulsion. La date, c'est un sens.

Il pointe les trois dates l'une après l'autre.

— Je pense que ces jours-là ne sont pas les jours où il a envie de tuer. Ce sont des jours qui veulent dire quelque chose. Des anniversaires. Chaque meurtre tombe le jour anniversaire de la faute de la victime. Le jour où Farrell a classé le dossier. Le jour où Webb s'est tu. Le jour où Reese a fait disparaître la bonne parole.

Le silence, cette fois, est total. Même le radiateur semble s'être tu.

Harper pose lentement les deux mains à plat sur la table.

— Si t'as raison… alors pour trouver la prochaine victime…

— Il faut trouver l'événement, dit Dick. Et regarder tous ceux qui, autour de cet événement, ont fermé une porte. La prochaine date, ce sera l'anniversaire de la prochaine faute. On ne court pas après un rythme. On court après une mémoire.

— Une mémoire de quoi ? dit Bullock.

Dick le regarde.

— D'une affaire qu'on a enterrée. Quelque part dans cette ville, il y a un dossier que trois personnes au moins ont contribué à fermer. Un flic, un psy, un passeur. Une affaire que le système a décidé d'oublier.

Il marque un temps.

— Un cold case. Une affaire froide. Sauf que pour quelqu'un, elle n'a jamais refroidi.

Un silence suit — le bon silence, celui d'une équipe qui vient de sentir une pièce se mettre en place. Puis Dick s'interrompt. Pas volontairement. Il fixe le tableau une seconde de trop, le marqueur immobile à mi-hauteur, le regard décroché quelque part au-delà des mots qu'il vient d'écrire. Un blanc. Une fraction de seconde où il n'est plus tout à fait là.

— Grayson.

C'est Bullock. Dick cligne des yeux, revient.

— Quoi.

— T'étais parti. Là, à l'instant. T'es resté à fixer le mur comme s'il allait te répondre.

— Je réfléchissais.

— Tu réfléchissais les yeux dans le vide et la bouche ouverte. Ça s'appelle dormir debout, dans mon dictionnaire. — Bullock le détaille, et sous la rudesse il y a autre chose. — Tu dors, toi, des fois ? Une vraie nuit ? Parce que t'as la gueule d'un type qui a arrêté d'essayer.

— Je vais bien, Harvey.

— Ouais. C'est ce que disent tous ceux qui vont pas bien. — Il n'insiste pas davantage. Mais il a posé le marqueur mental quelque part, lui aussi. — Continue. Mais bois un café. T'es en train de tomber en rade au milieu de la meilleure idée de la soirée.

Dick attrape un gobelet froid sur la table. Le vide d'un trait, sans même sentir le goût. Se force à reprendre le fil.


* * *

Bullock va jusqu'à la fenêtre. Regarde le parking en contrebas, en bas, un agent qui traverse l'espace en diagonale, tête rentrée dans les épaules contre le vent. Il attend que la silhouette ait disparu sous l'auvent avant de parler.

— J'ai fait quinze ans dans cette maison avant de monter à Gotham. Et je vais vous dire un truc sur les dossiers qu'on classe.

Il se retourne. Son visage a changé — quelque chose de plus lourd, de plus vieux.

— Y'en a qu'on classe parce qu'on n'a pas les preuves. Ça, c'est le métier. C'est frustrant mais c'est honnête. Et puis y'en a d'autres. Ceux qu'on classe parce que quelqu'un, quelque part, a passé un coup de fil. Parce qu'un nom est apparu dans le dossier et que ce nom, on n'avait pas le droit de le prononcer. Ceux-là, on les reconnaît. Ils ont une odeur.

— Quelle odeur ? dit Harper.

— Celle du couvercle qu'on referme trop vite.

Il revient vers la table.

— Si votre affaire implique un flic qui range, un psy qui se tait et un passeur qui protège les puissants — c'est pas un cold case ordinaire. C'est un dossier qu'on a fermé exprès. À plusieurs. En même temps.

— Quelqu'un a fait pression, dit Montoya.

— Ou plusieurs personnes ont détourné le regard au même moment. Ce qui, au bout du compte, revient exactement au même. Une ville, ça se salit pas d'un coup. Ça se salit un dossier après l'autre, chacun fermé par quelqu'un qui s'est dit que c'était pas ses affaires.

Dick écrit sur le tableau, sous QUEL ÉVÉNEMENT ? :

Dossier classé volontairement. Pression. Fin années 90 ?

— Ça nous donne une fenêtre, dit Harper. Farrell était en service dans ces années-là. Webb était dans le public. Si l'événement les réunit tous les deux, on cherche dans cette période. Fin des années 90, début 2000.

— Blüdhaven à cette époque, dit Bullock, c'était pas une carte postale. Le maire d'alors — Vasquez — avait des amitiés qu'un maire devrait pas avoir. Rien de prouvé, jamais. Mais des dossiers qui disparaissaient dans des tiroirs, ça, oui. Régulièrement.

Il hausse une épaule.

— Y'avait des intérêts extérieurs qui commençaient à poser leurs valises ici. Discrètement. Immobilier, transport maritime, quelques restaurants pour blanchir. La façade habituelle. Des gens de Gotham.

Dick le regarde. Ne relève pas tout de suite. Range l'information dans un coin — des gens de Gotham — pour plus tard. Ce soir, ce n'est pas le sujet. Ce soir, le sujet, c'est l'événement.

— Harper. Tu peux sortir les affaires classées de la MPD sur cette fenêtre ? En croisant avec nos trois noms — Farrell comme officier, Webb comme intervenant extérieur, Reese comme lien administratif.

— Je peux essayer. Ça va sortir large.

— Alors on affine ensuite. On cherche le point où les trois se touchent.

Harper ouvre son ordinateur portable. Le pose sur la table. Se connecte au réseau interne de la MPD — l'accès aux archives numérisées, celui qui rame, celui dont tout le monde se plaint.

Il tape. Attend. L'écran réfléchit, la barre de progression rampe.

Les autres se rapprochent, sans y penser. Montoya derrière son épaule gauche. Dick derrière la droite. Bullock reste debout, mais il fixe l'écran comme les autres.

— Requête croisée, murmure Harper en tapant. Affaires classées, 1996 à 2001, avec au moins un des trois noms référencé dans le dossier. On va voir.

L'écran charge. Une roue tourne.

Puis un résultat s'affiche.

Mais ce n'est pas une liste de dossiers.

C'est une fenêtre grise. Un cadenas stylisé. Et une ligne de texte administratif :

ACCÈS RESTREINT — Consultation soumise à autorisation hiérarchique de niveau supérieur. Toute requête est enregistrée.

Harper fronce les sourcils. Retape. Reformule la requête. Enlève un critère. Relance.

Même fenêtre. Même cadenas.

— C'est quoi, ça ? dit Bullock.

— Ça, dit Harper lentement, c'est pas un dossier introuvable. Un dossier introuvable, le système me dit aucun résultat. Là, il me dit résultats trouvés — mais tu n'as pas le droit de les voir.

Il lève les yeux vers les autres.

— Il y a quelque chose. Le système sait qu'il y a quelque chose qui correspond à notre requête. Mais l'accès est verrouillé. Pas archivé, pas perdu. Verrouillé. Quelqu'un a mis une serrure dessus.

Un froid passe dans la salle surchauffée.

— Qui peut verrouiller un dossier comme ça ? dit Montoya.

— Pas nous, dit Harper. Pas un inspecteur. Il faut un niveau au-dessus. Direction. Ou les affaires internes.

— C'est pas la bonne question, dit Bullock.

Tous se tournent vers lui. Il fixe l'écran, les bras croisés, et pour la première fois de la soirée il a le regard de quelqu'un qui lit quelque chose que les autres ne voient pas encore. Vingt-deux ans de métier ne servent pas qu'à se souvenir. Ils servent à lire.

— La bonne question, c'est pas qui a posé la serrure. C'est quand. Réfléchissez. Un dossier de la fin des années 90. Ça devrait dormir dans une cave, numérisé à l'arrache, oublié de tous. Personne verrouille un dossier de vingt-cinq ans d'âge. Ça coûte rien de le laisser prendre la poussière — personne va le chercher.

Il décroise les bras. Pointe l'écran.

— Sauf que celui-là, quelqu'un a pris la peine de le sceller. Et pas de le sceller à l'époque, dans le tas — de le sceller proprement, avec un mouchard moderne qui prévient quand on tape dessus. Ça, c'est pas un vieux réflexe de 97. C'est récent. Quelqu'un, il y a pas si longtemps, s'est dit : ce dossier-là, faut que je sache si quelqu'un s'y intéresse. Et il a mis une alarme.

Le froid s'installe dans la salle avant même qu'il finisse.

— Vous voyez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que la personne qui a peur de ce dossier, elle est pas morte en 98. Elle est vivante. Elle est active. Elle surveille. Et maintenant — il laisse tomber les mots un à un — elle sait qu'on regarde.

Un silence. Harper a pâli. Montoya fixe Bullock, puis l'écran.

— Et qui a le pouvoir de faire ça ? murmure Montoya. De sceller un dossier de la MPD avec un mouchard ?

— Pas un inspecteur, dit Harper. Il faut un niveau au-dessus. Direction. Ou les affaires internes.

Dick n'a pas bougé. Il regarde l'écran, le petit cadenas gris, cette phrase polie et glaçante — toute requête est enregistrée.

Il comprend plusieurs choses en même temps.

La première, c'est qu'ils ont vu juste. L'événement existe. Le dossier existe. Ils ne l'ont pas inventé — le système vient de le leur confirmer en le leur refusant.

La deuxième, c'est que quelqu'un, avant eux, a su que ce dossier était dangereux. Assez pour le sceller. Assez pour le protéger derrière une serrure et un mouchard.

Et la troisième, la pire — c'est que depuis quelques secondes, quelque part dans le bâtiment ou ailleurs, quelqu'un vient d'être prévenu que l'inspecteur Grayson et son équipe ont cherché à ouvrir cette porte.

— Éteins, dit Dick doucement.

Harper le regarde.

— Éteins, Jim. Referme tout. Maintenant.

Harper referme l'ordinateur. Le claquement sec résonne dans le silence.

Personne ne parle pendant un moment. Ils sont quatre, debout autour d'une table, dans une salle qui n'est pas censée servir le soir, et ils viennent de comprendre qu'ils ne traquent pas seulement un tueur.

Ils traquent quelque chose que leur propre maison a décidé, il y a longtemps, d'enterrer.

Et leur propre maison vient de sentir leur main sur la pierre tombale.

— Bon, finit par dire Bullock, très bas. On savait que ça puait. On sait maintenant que ça pue de chez nous.

Dick regarde le tableau. Les trois colonnes. Les trois fautes. La question en travers du haut — QUEL ÉVÉNEMENT ? — et, en dessous, la colonne vide, la quatrième, celle qui attend un quatrième nom qu'ils ne connaissent pas encore.

Et les trois roses, soulignées trois fois, qu'aucune logique du monde n'explique.

Parce que c'est ça, le détail qui le ronge depuis le début. Il peut suivre la logique du tueur. Les fautes, les dates, les anniversaires, la justice tordue d'un homme qui punit ceux qui ont fermé les portes. Tout ça, il le comprend. Ça se raisonne.

Mais la rose, non.

La rose n'a pas de logique. Elle ne menace pas, elle n'accuse pas, elle n'explique rien. Elle est posée sur chaque corps avec un soin qui n'a rien à voir avec la froideur du reste. Comme une tendresse. Comme un mot doux glissé sur une exécution.

Et un homme qui exécute avec méthode mais qui dépose de la tendresse sur ses victimes — ça, c'est le genre d'homme que Dick n'a pas encore appris à lire.

— On a combien de temps ? demande Montoya.

Dick détache les yeux de la rose.

— Si le prochain meurtre suit le même principe — le prochain anniversaire d'une faute qu'on n'a pas encore identifiée — je dirais qu'on a une dizaine de jours. Peut-être moins.

— Et on peut même pas ouvrir le dossier qui nous dirait de quelle faute il s'agit.

— Non. Pas par la porte d'entrée.

Bullock ramasse son blouson sur le dossier de sa chaise. Pour la première fois de la soirée, il a l'air d'un homme qui vient de comprendre quelque chose qu'il aurait préféré ne pas comprendre.

— Alors on entre par une fenêtre, dit-il. J'ai encore des contacts dans cette ville. Des vieux de la vieille qui étaient là dans les années 90 et qui se souviennent des dossiers qu'on leur a fait fermer. Ceux-là, aucun cadenas informatique les protège. Faut juste savoir à quelle porte frapper et apporter la bonne bouteille.

— Prudemment, Harvey.

— J'fais que ça, être prudent. Depuis vingt-deux ans. C'est pour ça que je suis encore vivant et que les types honnêtes de ma promo sont à la retraite ou au cimetière.

Il enfile son blouson.

— Grayson. Ce dossier — quelqu'un l'a fermé il y a vingt-cinq ans en pensant qu'il resterait fermé pour toujours. Et voilà qu'un type se met à tuer les gens qui l'ont fermé. Ça veut dire une chose.

— Laquelle ?

— Que quelqu'un d'autre a rouvert ce dossier avant nous. Le tueur. Il sait des choses qu'on met des semaines à deviner. Il a un tour d'avance sur nous depuis le début. Sur nous — et sur la ville entière.

Il se dirige vers la porte. S'arrête sur le seuil.

— On cherche pas juste qui il va tuer. On cherche qui il est. Parce qu'un homme qui a attendu vingt-cinq ans avant de commencer — c'est pas un homme qui va s'arrêter parce qu'on a compris son petit manège.

— Non, dit Dick.

— Non, répète Bullock. Bonne nuit, les enfants. Dormez pas trop. On a une pierre tombale à soulever et pas beaucoup de temps avant qu'il en creuse une nouvelle.

Il sort.

Ses pas s'éloignent dans le couloir. Montoya finit son thé froid. Harper garde la main posée sur son ordinateur fermé, comme s'il pouvait encore en sentir la chaleur, ou le danger.

Dick reste devant le tableau.

Trois fautes. Trois roses. Une porte verrouillée de l'intérieur de sa propre maison. Et un homme, quelque part dans cette ville, qui a un quart de siècle d'avance sur eux.

Il éteint la lumière de la salle en sortant. Sur le tableau blanc, dans le noir, on devine encore la question, en lettres capitales.

QUEL ÉVÉNEMENT ?

* * *

EXT. TOITS DE BLÜDHAVEN — NUIT

Plus tard — bien plus tard, quand le commissariat n'est plus qu'une fenêtre allumée au loin et que Dick Grayson a laissé l'inspecteur Grayson sur le parking avec sa voiture — un autre homme court sur les toits.

Et celui-là ne serre pas les dents.

Nightwing traverse Blüdhaven par le haut, là où la ville ne fait plus semblant. De cette hauteur, on ne voit plus les vitrines ravalées ni les affiches du maire. On voit les vraies lignes : les réservoirs d'eau en bois montés sur leurs pattes de bois, rescapés d'un autre siècle ; les enseignes couchées sur le dos des immeubles comme des bêtes endormies ; les fils électriques tendus d'un bloc à l'autre, que personne n'a le droit d'utiliser et que lui utilise quand même.

Il prend appui sur une corniche, se jette dans le vide, attrape un câble d'une main, laisse son élan le porter, lâche au bon moment — toujours au bon moment, c'est la seule chose qu'il n'a jamais eu à apprendre — et retombe trois toits plus loin sans un bruit, genoux pliés, dans la posture d'un homme qui n'est jamais vraiment retombé de nulle part.

En bas, Dick porte le poids du monde. Ici, il n'y a plus de poids. Il y a juste l'air, et un corps qui sait exactement quoi en faire. Le masque ne cache pas Dick Grayson. Le masque le libère de lui.

Il s'arrête au bord d'un immeuble, s'accroupit sur le rebord, et écoute sa ville respirer.

C'est là qu'il l'entend. En dessous, deux rues plus loin. Une voix de femme, montée d'un cran — ce cran précis où la contrariété bascule dans la peur.

Il est déjà parti.


* * *

EXT. RUELLE — DERRIÈRE WESTON STREET — NUIT

Ils sont trois autour d'elle. Le genre de trois qui se sentent moins courageux un par un. La femme s'est reculée contre le mur, sac serré contre la poitrine, et cherche des yeux une sortie qu'ils occupent tous.

Nightwing ne tombe pas au milieu d'eux. C'est une erreur de débutant, tomber au milieu. Il descend sans bruit derrière le plus proche, se redresse, et parle avant que quiconque ait compris qu'il y a quatre personnes dans la ruelle au lieu de trois.

— Les gars. Franchement. Trois contre une dame avec un sac à main. — Il écarte les mains, décontracté, presque déçu. — Vous êtes des artistes, vous visez haut. Ça force le respect.

Ils se retournent. Il y a toujours ce temps-là, cette seconde où le cerveau rattrape les yeux, où le mot Nightwing remonte de la nuque jusqu'au visage. Deux d'entre eux reculent d'un pas. Le troisième, non. Le troisième a quelque chose à prouver, ou quelque chose dans le sang qui l'empêche de bien calculer. Il sort un couteau.

Nightwing regarde le couteau comme on regarde une mauvaise idée prendre forme.

— Pose ça. Sincèrement. Tu rentres chez toi, tu manges un truc chaud, demain c'est une autre vie. Personne n'est obligé de se faire mal ce soir.

Le type se jette sur lui.

Ce qui suit dure moins de quatre secondes et ne ressemble à aucune bagarre que les deux autres aient jamais vue. Nightwing ne recule pas — il pivote, juste assez, laisse la lame passer à un souffle de son flanc, saisit le poignet au vol, continue le mouvement de l'homme au lieu de le casser, et l'agresseur se retrouve soudain emporté par son propre élan, le bras verrouillé, le couteau tombant sur le béton avec un bruit clair. Un appui du pied dans le creux du genou, une pression du poignet, et l'homme est à terre, joue contre le sol, sans très bien comprendre par quel chemin il y est arrivé.

Pas un coup de poing. Pas une goutte de sang. Juste de la physique, et quelqu'un qui connaît la physique mieux que la pesanteur.

Les deux autres hésitent. L'un d'eux amorce un geste.

— Non, dit simplement Nightwing, sans même relever la tête. Réfléchis à comment est ton copain, là. Et demande-toi si t'as envie d'être assorti.

Ils ne demandent pas leur reste. Des pas qui s'éloignent en courant, un écho qui meurt au bout de la ruelle. Celui qui est à terre, Nightwing le relève par le col, récupère le couteau, le plie entre deux doigts contre une gouttière, et pousse l'homme vers la sortie d'une main presque gentille.

— Allez. On fait mieux demain.

Puis il se tourne vers la femme.


* * *

Elle n'a pas bougé. Elle le regarde, et sur son visage il y a ce mélange particulier — le soulagement, et autre chose en dessous, de l'étonnement, parce qu'on lui a toujours décrit cette ville comme un endroit où on finit seul dans une ruelle, et que là, pour une fois, l'histoire n'a pas fini comme prévu.

— Ça va ? — Il a baissé la voix d'un ton, changé complètement de registre. Plus de blague. Juste de la douceur. — Vous êtes pas blessée ?

— Non. Non, je… — Elle serre toujours son sac. — Je rentrais du travail. Je prends toujours ce raccourci. Je le prendrai plus jamais.

— Prenez-le. — Il ramasse son écharpe tombée à terre, la lui tend. — C'est votre rue. C'est pas la leur. Faut juste que des gens comme moi fassent leur boulot pour que vous puissiez garder vos raccourcis.

Il l'accompagne vers l'avenue. Ils marchent côte à côte, et c'est elle qui rompt le silence, parce que la curiosité finit toujours par l'emporter sur la peur quand le danger s'éloigne.

— C'est pas trop dur ? Ce que vous faites. Toutes les nuits.

Il la regarde de biais, et le sourire revient, en coin.

— Les horaires sont épouvantables, le salaire est une insulte, et le costume, essayez d'enfiler ça un soir d'été, vous m'en direz des nouvelles. — Il laisse passer un temps. — Mais la clientèle est charmante.

Elle rit malgré elle. C'est exactement l'effet qu'il cherchait — il a appris, très tôt, qu'un rire remet quelqu'un dans son corps plus vite que n'importe quel réconfort.

— Non, sérieusement, dit-elle.

— Sérieusement. — Il ralentit un peu le pas, comme s'il lui accordait une vraie réponse parce qu'elle a posé une vraie question. — Oui. Des fois c'est dur. Des fois j'arrive trop tard et c'est pas une écharpe que je ramasse. Mais ce soir je suis arrivé à l'heure. Et demain vous allez rentrer chez vous, et vous allez dormir, et vous allez recommencer à vivre comme si cette ville vous devait quelque chose. — Il hausse les épaules. — C'est pour ça. Pour que quelqu'un continue de vivre comme si la ville lui devait quelque chose. Quelqu'un doit le faire. Autant que ce soit moi, je suis déjà habillé pour.

Ils sont arrivés au bout de la ruelle. L'avenue s'ouvre, éclairée, vivante, rassurante. Elle se tourne vers lui pour le remercier.

Il n'est déjà plus là.

Juste, très haut, une silhouette qui franchit l'écart entre deux toits, se découpe une seconde sur le ciel orange de la ville, et disparaît.


* * *

EXT. CHANTIER — TOUR EN CONSTRUCTION — QUARTIER DE RIVERSIDE — NUIT

Il y a de plus en plus de chantiers à Blüdhaven. Nightwing l'a remarqué sans y penser, comme on remarque qu'il y a de plus en plus de pigeons. Des carcasses d'immeubles qui poussent dans des quartiers qui n'ont rien demandé, financées par on ne sait qui, pour loger on ne sait qui. Celui-ci monte depuis l'été : une tour de dix-huit étages dont la moitié n'est encore qu'un squelette d'acier, éclairé par des projecteurs orange, où une équipe de nuit s'active parce que les chantiers de Blüdhaven ne dorment jamais — le béton, lui aussi, a ses horaires épouvantables.

Nightwing s'arrête sur une poutre maîtresse, à douze étages de vide, et regarde en contrebas. Il n'était pas venu pour ça. Il passait. Mais il voit tout de suite le problème : une charge de madriers mal élinguée au bout d'une grue, qui ripe doucement dans ses sangles, juste au-dessus de deux gars qui ne regardent pas en l'air.

Il ne crie pas. Crier ferait lever la tête, et lever la tête, c'est deux secondes immobiles pile sous une tonne de bois.

Il saute.

Douze étages de descente contrôlée : une poutre, un rebond, une poutre plus bas, une main qui freine contre un montant, les semelles qui mordent l'acier. Il atteint la charge au moment où la première sangle lâche, se glisse dessous, prend appui des deux jambes contre le madrier qui bascule et le repousse — pas pour le tenir, personne ne tient une tonne de bois, mais pour le dévier, le faire tomber à un mètre des deux hommes au lieu d'un mètre sur leur crâne. Le bois s'écrase au sol dans un fracas qui fait sursauter tout le chantier. Lui retombe en roulade, se relève, époussette ses gants.

Un silence. Puis une voix énorme, de l'autre bout de la dalle :

— MAIS QU'EST-CE QUE…

Un homme traverse le chantier au pas de charge. La cinquantaine épaisse, un casque jaune enfoncé sur le crâne, un cache-œil de cuir sur l'œil gauche et, sur l'œil droit, assez de colère pour deux. C'est le contremaître. Les deux gars qui viennent d'éviter de finir en crêpe le regardent, regardent le tas de bois, regardent Nightwing, et commencent tout juste à comprendre ce qui ne leur est pas arrivé.

Nightwing lève les mains.

— Avant que vous disiez quoi que ce soit : c'est pas moi qui ai mal accroché la charge.

Le contremaître s'arrête à deux pas de lui. Le détaille. Son œil unique passe du costume au tas de madriers, et quelque chose dans sa fureur se dégonfle d'un coup, remplacé par ce calcul lent qu'on fait quand on vient de réaliser qu'on a failli signer deux lettres aux familles.

— José. Marco. — Sa voix a baissé de vingt décibels. — Vous remerciez monsieur, et vous allez me revoir l'élingage de toute la travée. Maintenant.

Les deux cousins — car ce sont des cousins, ça se voit à la façon qu'ils ont de hausser les épaules en même temps — s'approchent. L'un d'eux, le plus jeune, tend une main que Nightwing serre.

— Merci, mec. Sérieux.

— De rien. Vous tombiez mal, j'étais dans le coin. — Il fait craquer son épaule. — Et puis douze étages pour une bonne descente, ça serait dommage de gâcher.


* * *

C'est le contremaître qui l'invite. Pas avec des mots — avec un geste du menton vers une caisse retournée près du groupe électrogène, où fume un thermos et traîne une boîte de donuts à moitié vide. À Blüdhaven, c'est une accolade.

Ils sont cinq autour de la caisse. Mike, le contremaître, qui sert le café dans des gobelets qui ont tous connu des jours meilleurs. José et Marco, les cousins, qui finissent les mains des autres. Et Liam, le plus jeune de l'équipe, vingt ans à tout casser, qui n'ose pas encore tout à fait s'asseoir et qui regarde Nightwing comme on regarde une affiche descendue du mur.

— Alors c'est vrai, ce qu'on dit, lance Marco en désignant le costume. Le machin bleu, là. C'est pour qu'on vous voie de loin ?

— C'est pour qu'on me voie de loin, confirme Nightwing. L'idée, c'est que le gars qui veut faire une connerie me repère à trois rues et change d'avis avant qu'on ait à discuter. Ça marche une fois sur deux.

— Et l'autre fois ?

— L'autre fois on discute.

Mike grogne un rire par le nez. Il s'assoit lourdement, le café entre les mains, et observe Nightwing avec cet œil unique qui a l'air d'en valoir trois.

— Moi j'en ai connu un, des comme toi. Enfin, comme toi mais en pire.

— Ah ?

— Celui de Gotham. — Mike touche machinalement le cuir sur son œil gauche. — Y'a dix ans. J'étais plus jeune et plus con. J'avais emprunté une bagnole qui était pas à moi. Lui il m'est tombé dessus dans un parking, pas un mot, rien. Il m'a attrapé par la nuque et il m'a mis la tête dans un pare-brise. Une fois. Juste pour que ça rentre. — Il désigne son œil. — C'est rentré.

Un silence passe. Les cousins ont arrêté de mâcher. Liam regarde ses chaussures.

Nightwing rit. Doucement, mais il rit — parce qu'il reconnaît la méthode, parce qu'il a passé une partie de sa jeunesse à côté de cette méthode, parce qu'il pourrait raconter trois mille histoires qui commencent par pas un mot, rien et il ne les racontera à personne.

Puis il redevient sérieux, et quand il redevient sérieux, c'est entier. Il n'y a pas de transition. C'est l'une des choses qui déroute chez lui : la vitesse à laquelle le blagueur range la blague.

— Désolé pour ton œil, Mike. Vraiment. — Il le regarde bien en face. — Chacun ses méthodes. Lui, c'était la peur. Il pensait que la peur, ça tient une ville. Il avait peut-être raison pour sa ville à lui. — Il hausse une épaule. — Moi je crois pas à ça. Avec moi, tu auras jamais ce problème. Tu voles une bagnole, je te rattrape, on parle, tu dors au poste, tu rentres chez toi entier. Les deux yeux.

Mike le fixe.

— Enfin, ajoute Nightwing, le sourire revenant lentement. Si tu te tiens à carreau.

Il y a une seconde de flottement. Puis Mike éclate — un grand rire rauque de fumeur qui part du ventre — et les cousins suivent, et Liam ose enfin rire aussi, et l'ombre du pare-brise se dissout dans la vapeur du café.

— T'inquiète, gronde Mike en s'essuyant l'œil. Mes conneries sont derrière moi. J'ai des gosses, maintenant. C'est eux qui en font.

La conversation glisse, comme glissent les conversations de nuit entre gens fatigués. On parle de la ville. On s'en plaint, ce qui est la forme locale de l'amour.

— N'empêche, dit José, tous ces chantiers. Celui-là, celui de Kingston, les deux sur les docks. Je dis pas, c'est du boulot, et du boulot j'en prends. Mais ça sort d'où, tout ce fric, d'un coup ? Y'a trois ans on crevait la dalle. Maintenant la ville se couvre de tours que personne va habiter.

— Hill, crache Mike, comme on crache un pépin. Demande à ton maire. Il coupe des rubans toutes les semaines, le sourire jusqu'ici. Jamais vu un homme aussi content de poser du béton sur une ville qui a faim.

— Ça sent quoi, à ton avis ? demande Marco.

— Ça sent l'argent qui a besoin de se laver, dit Mike. Et une ville en béton, c'est une grosse machine à laver. — Il s'aperçoit qu'il en a trop dit, hausse les épaules. — Enfin. Qu'est-ce que j'en sais, moi. Je pose des poutres.

Nightwing ne dit rien. Mais il écoute, et quelque part derrière le masque, l'inspecteur range l'information dans le même tiroir qu'un peu plus tôt dans la soirée — des gens de Gotham, avait dit Bullock — sans encore savoir que les deux tiroirs sont le même.

C'est Liam qui change de sujet, et il le change mal, parce qu'il va droit là où les autres n'osaient pas.

— Et… l'autre histoire ? Le tueur. Celui aux fleurs. — Sa voix tremble un peu. — Ils disent à la télé qu'il tue des gens selon un calendrier. Qu'il laisse une rose. C'est vrai, ça ?

L'air change. Même ici, à douze étages au-dessus de la ville, le nom de la chose descend d'un coup la température.

— C'est vrai qu'il y a des morts, dit prudemment Nightwing. Le reste, c'est la police qui travaille. Des gens bien, qui travaillent.

— Tu les connais ? demande Marco.

— De réputation, ment Nightwing avec un naturel parfait.

— Parce qu'ils ont pas été foutus de l'arrêter à la banque, l'autre fois, dit Mike, et sa voix s'est durcie. La First Colonial. La petite caissière. Vingt-quatre ans. — Il regarde Nightwing droit dans son masque. — Où t'étais, toi, ce soir-là ?

Et voilà. La question que Nightwing attendait sans l'attendre. Celle qui, sous le costume, va chercher Dick là où ça fait mal.

Il ne détourne pas les yeux. C'est important, de ne pas détourner les yeux.

— J'étais là, dit-il. Je suis arrivé après. De deux minutes. — Il laisse les deux minutes peser ce qu'elles pèsent. — Y'a des soirs où on arrive à l'heure, Mike. Et y'a des soirs où deux minutes décident de tout, et où tu passes le reste de ta vie à les refaire dans ta tête en te disant que t'aurais pu rouler plus vite. Celui-là, c'était un de ces soirs.

Mike soutient son regard un moment. Puis il hoche la tête, lentement, et quelque chose passe entre eux — pas du pardon, Nightwing n'en demande pas, mais une reconnaissance d'homme à homme. Mike sait ce que c'est, les deux minutes. Tout le monde ici sait ce que c'est. C'est ça, Blüdhaven : une ville pleine de gens qui refont deux minutes dans leur tête.

— Bois ton café, grommelle Mike. Il est dégueulasse mais il est chaud.

Nightwing boit. Il est dégueulasse. Il est chaud. Ils restent là, cinq hommes autour d'une caisse au bord du vide, et pendant quelques minutes la ville ne demande rien à personne.

Puis l'oreillette de Nightwing grésille.

Il se fige — une fraction de seconde, le gobelet à mi-hauteur. Les autres ne voient rien. Ce qu'il entend, lui, c'est la fréquence d'urgence : un central saturé, une adresse dans les quartiers bas près du vieux canal, et trois mots qui reviennent dans le brouillard des voix. Plusieurs victimes. Égouts.

Il repose le gobelet. Il est déjà debout.

— Faut que j'y aille, les gars.

— Déjà ? proteste Liam.

— Le devoir, le costume, tout ça. — Il recule déjà vers le bord de la dalle, et le sourire qu'il leur laisse est vrai mais il est tendu par-dessous. — Merci pour le café. Et Mike — l'élingage de la travée nord, fais-le vérifier deux fois. J'ai pas envie de repasser.

— Dégage de mon chantier, justicier.

Nightwing leur adresse un dernier salut de deux doigts, bascule en arrière par-dessus le vide, et disparaît.

Les quatre hommes restent un instant à fixer l'endroit où il n'est plus.

— Putain, souffle Liam.

— Ouais, dit Mike, en resservant du café. Putain.

Et aucun d'eux ne se doute que c'est la dernière chose simple de la nuit.


* * *

EXT. QUARTIER DU VIEUX CANAL — DEVANT UNE BOUCHE D'ÉGOUT — NUIT

L'adresse ne mène nulle part.

C'est un bout de ville oublié entre deux projets d'urbanisme : une friche de brique et de ferraille le long du vieux canal, là où Blüdhaven cache ce qu'elle ne veut pas ravaler. Pas de projecteurs ici. Pas de grues. Juste la lune posée sur l'eau noire, immobile, grasse, et une odeur qui prend à la gorge avant même que Nightwing ait posé le pied au sol. Une odeur de fond de monde. De chose qui macère depuis longtemps sous la ville et qui, cette nuit, est remontée respirer.

Il y a du monde. Pas la police — pas encore. Des gens du quartier, une dizaine, agglutinés à bonne distance d'une plaque d'égout descellée qui bée au milieu du pavé comme une bouche ouverte.

Et ce sont eux, d'abord, qui lui disent la vérité de ce qui s'est passé. Pas les corps. Les vivants.

Parce qu'ils ne crient pas. C'est ça qui est terrible. Un quartier où on vient de tuer, normalement, ça hurle, ça court, ça téléphone. Eux, non. Ils se tiennent en demi-cercle, muets, les bras le long du corps, et ils fixent le trou. Une femme a plaqué les deux mains sur la bouche de son fils pour l'empêcher de regarder, et c'est elle qui regarde, à sa place, incapable de se détourner. Un vieux s'est signé et a oublié de finir le geste, la main restée en l'air. Ce n'est pas de la panique. C'est la stupeur de gens qui viennent de voir quelque chose que leur cerveau refuse de ranger parmi les choses possibles, et qui attendent, bêtement, qu'on vienne leur dire que ce n'était pas réel.

Nightwing descend le long d'une gouttière, atterrit en souplesse. Le demi-cercle recule d'un bloc à son approche — même lui, ce soir, leur fait peur, parce que ce soir tout ce qui bouge vite dans le noir fait peur.

— Reculez encore. Laissez-moi passer. Je suis là pour ça.

Deux corps au bord de la bouche d'égout. L'un ne bouge plus — un homme âgé, face contre le pavé, une main tendue vers le trou comme s'il avait voulu y entrer ou en sortir, on ne sait pas. L'autre bouge encore. À peine. Par secousses.

Nightwing s'agenouille près du vivant. Un ouvrier du canal, jeune, le flanc ouvert. Il abaisse les lentilles de son masque — un cliquetis sec — et le monde bascule dans un gris contrasté où le chaud devient clair et le froid sombre, où le sang récent brille et le sang vieux s'éteint. Il claque un patch hémostatique sur la plaie, maintient la pression.

— Reste avec moi. Regarde-moi. Qu'est-ce que tu as vu.

L'homme tremble. Ses pupilles ne se fixent nulle part.

— Il est remonté. — Un filet de voix. — Du trou. On passait, on l'a pas entendu, il… il faisait pas de bruit, il faisait aucun bruit, et puis Emilio il était plus là, il était… — Un sanglot sec. — Et ça sifflait. Comme une bouilloire. Et ça sentait la vase. L'eau pourrie. Partout. Partout sur lui.

— Il est reparti par où ?

L'homme n'a pas besoin de répondre. Son regard roule, malgré lui, vers la bouche ouverte.

Nightwing lui cale le poignet dans les mains d'un adolescent pétrifié au premier rang — « tu appuies, tu lâches pas, les secours arrivent » — et il se redresse. Il recule d'un pas. Deux. Il laisse les lentilles faire leur travail, et il lit.

Parce qu'une scène de crime, ça se lit à rebours. Les corps ne racontent pas où ils sont. Ils racontent comment ils y sont arrivés. Il faut juste savoir remonter le film.

Le sang, d'abord. Deux nappes. Celle du vieux est étalée, continue — il est tombé là où il a été touché, il n'a pas bougé après. Celle du jeune est différente : une traînée, interrompue, reprise. Il a rampé. Après avoir été blessé, il a essayé de ramper vers l'avenue, et quelque chose — quelqu'un — l'a laissé ramper. Ne l'a pas achevé. L'a regardé faire.

Nightwing suit les projections vers le trou. Trois gouttelettes fines, en éventail serré, à un mètre cinquante du bord. La vitesse de la gerbe, l'angle, la hauteur — ça ne vient pas d'un coup porté au sol. Ça vient d'un coup porté vers le bas, de haut en bas, par quelque chose qui était déjà à hauteur d'homme en sortant du trou.

Et voilà la scène qui se recompose, image par image, derrière ses yeux.

Trois hommes qui longent le canal. Un raccourci, une habitude. Ils passent devant la plaque. La plaque qu'on a descellée par en dessous, avant, pour que ça ne grince pas. La chose sort sans un bruit — pas en grimpant, en se dépliant, d'un seul mouvement continu, et le premier homme, Emilio, celui dont la main est tendue vers le trou, n'a même pas le temps de se retourner. Les deux autres, si. Le temps de voir. Le temps de commencer à courir. L'un est rattrapé à un mètre cinquante — la gerbe en éventail — et jeté au sol, blessé juste assez. Le troisième court plus loin, s'en tire, va donner l'alerte qui n'a servi à rien. Et la chose ne poursuit pas. Elle ne finit pas. Elle redescend dans son trou, tranquillement, en abandonnant derrière elle un mort, un mourant et dix témoins — parce que les témoins font partie du plaisir. Parce qu'un massacre qu'on ne raconte pas n'est qu'à moitié un massacre.

Nightwing rouvre pleinement les yeux sur le pavé réel. Son estomac s'est noué quelque part en cours de route.

Ce n'était pas un vol qui a mal tourné. Ce n'était pas une rixe. C'était une mise en bouche. Quelqu'un est monté de sous la ville juste assez longtemps pour signer, et il est redescendu.

Reste la dernière question, et il la pose à l'empreinte.

Au bord de la plaque, dans une pellicule de limon, un demi-pied : large, le dessin d'une semelle qu'il ne connaît pas, cerclé d'un dépôt huileux qui n'est pas de l'eau d'égout. Il effleure du gant, porte sous l'analyseur du poignet. Trois secondes. La réponse monte, chiffrée, froide. Composé organique. Famille des neurotoxiques. Pas industriel — rien de volé dans une usine. Préparé. Synthétisé. Dosé pour paralyser sans endormir, pour faire mal longtemps avant de tuer.

Il reste une seconde au bord du gouffre.

Il croyait connaître toutes les manières dont un homme en détruit un autre. La rage. La peur. Le calcul. L'argent. Il en avait oublié une. Celle de l'homme qui ne tue pas contre quelque chose, ni pour quelque chose — qui tue parce que la souffrance d'autrui lui est une langue, la seule qu'il aime parler, et qui a pris le soin d'inventer une toxine pour allonger la conversation.

Il abaisse complètement le masque. Il enjambe le bord.

Il descend.


* * *

INT. ÉGOUTS — SOUS LE VIEUX CANAL — NUIT

Le monde se referme sur lui comme une gorge qui avale.

Les égouts du vieux canal ne sont pas les conduits propres du centre. C'est une strate plus ancienne, plus basse — des galeries de brique voûtée de l'âge d'or de la ville, à demi effondrées, noyées par la nappe, là où les tunnels modernes se déversent dans les anciens et où plus personne ne descend depuis un demi-siècle. L'eau clapote à mi-mollet, noire, épaisse, parcourue de choses qu'il vaut mieux ne pas éclairer. L'air est un mur : méthane, pourriture douceâtre, et par-dessous, tenace, l'odeur de vase que l'ouvrier a décrite — comme si la chose avait tellement vécu ici qu'elle avait fini par en devenir l'haleine.

L'obscurité est totale. Seule la vision nocturne du masque dessine le tunnel en nuances de vert malade, et au-delà de dix mètres, c'est le néant pur. Un néant qui respire. Car les voûtes portent le son, et le son, ici, ne meurt jamais tout à fait. Chaque goutte qui tombe se répercute. Chaque frôlement devient quelqu'un. On entend sa propre présence revenir des murs, décalée, étrangère, et c'est ainsi que le lieu travaille l'esprit : en te renvoyant toi-même comme si tu étais un autre, tapi un peu plus loin.

Nightwing ne patauge pas. L'eau fait du bruit, et le bruit, ici, c'est la mort. Il progresse en hauteur, de prise en prise : une corniche de brique, une conduite rouillée, un fer scellé dans la voûte, le corps en traction au-dessus de la nappe noire, silencieux comme la condensation. Vingt ans de trapèze pour finir suspendu au plafond d'un cloaque. Il y aurait de quoi rire. Personne ne rit, ici. Le rire, ici, appartient à quelqu'un d'autre.

Il suit la piste. Elle est là, pour qui sait lire. Mais plus il avance, plus il comprend qu'elle n'est pas une négligence — c'est une invitation. Un frottement sur une margelle, pile à hauteur de regard. Une goutte de sang brun sur une brique, posée, presque offerte. L'empreinte, encore, dans un banc de vase, orientée vers l'avant comme un panneau. On lui ouvre le chemin. On veut qu'il vienne. Et savoir ça, et descendre quand même, c'est le métier.

Puis le premier corps.

Encastré dans une niche de la paroi, assis, disposé. Un sans-abri, à en juger par les couches de vêtements raidies. La vision thermique ne renvoie plus rien — froid depuis des heures. Nightwing s'approche, et il lit, et ce qu'il lit lui soulève le cœur.

Les mains de l'homme ne sont pas attachées. Elles auraient pu fuir. Elles ne l'ont pas fait. Les marques dans le limon autour du corps dessinent des demi-cercles, des traînées — pas celles d'une lutte, celles d'un homme qui, paralysé de la taille aux pieds par la toxine, a griffé le sol de ses seules mains valides pendant des minutes, en rond, sans force, pendant que quelque chose, assis en face de lui — il y a l'empreinte d'un talon, là, posé tranquillement, un homme qui s'est accroupi pour regarder —, attendait que ça finisse. Le neurotoxique ne tue pas vite. C'est tout le projet. Il tient la victime éveillée, lucide, consciente, pendant que le corps meurt par étages.

Nightwing reste une seconde, les yeux clos derrière le masque. Puis il continue, et c'est plus dur qu'avant de continuer.

Le deuxième corps est plus loin, et plus frais. Le troisième encore davantage, la chaleur pas tout à fait éteinte au thermique, un halo orange qui s'efface à vue d'œil comme une braise sous la cendre. Il descend dans la ville morte et il descend dans le temps en même temps : chaque station du chemin de croix est plus récente que la précédente. Il se rapproche. La traîne devient sentier. Le sentier devient antichambre.

Et les sons commencent pour de bon.

D'abord un rire. Lointain, éclaté par les voûtes, démultiplié jusqu'à sembler sourdre des murs eux-mêmes. Un rire grinçant, mouillé, perché, un rire qui savoure. Puis une voix — une seule, basse, continue, qui parle sur le ton paisible de quelqu'un qui tient salon, dont on ne saisit pas les mots, seulement la douceur épouvantable. Et par-dessus, soudain, un cri. Humain, celui-là. Un hurlement qui monte, se fêle, retombe en supplications, et que le rire accompagne, en dessous, comme on fredonne sur une musique qu'on aime.

Quelqu'un, devant, est encore en train de mourir. Lentement. Avec un public.

Nightwing lâche la prudence du plafond pour la vitesse. Il se coule dans une conduite d'aération latérale, rampe sur les coudes dans le noir absolu, débouche plus bas, se laisse tomber sur une passerelle de fonte corrodée qui gémit sous lui. Le cri est tout proche — derrière une arche effondrée. Il franchit les gravats d'un bond et se reçoit dans une salle vaste : une ancienne chambre de jonction, voûtée haut, où cinq ou six galeries se rejoignent au-dessus d'un bassin de décantation asséché. Un puits de lumière crevé laisse tomber du plafond un unique rai lunaire, poudré de brume, qui pose un rond pâle au centre du bassin.

Dans ce rond : un corps. Celui qui hurlait il y a dix secondes. Qui ne hurlera plus. Encore chaud — orange vif au thermique, qui pâlit.

Le cri s'est tu. Le rire aussi. Il n'y a plus que l'eau qui goutte, quelque part, en mesure.

Et Nightwing comprend, une fraction de seconde trop tard, ce qu'il aurait dû comprendre à la première goutte de sang offerte : la piste n'était pas une piste. C'était un couloir. On ne l'a pas laissé suivre une proie.

On l'a fait entrer dans une pièce. Et la pièce vient de se refermer.

Il lève les yeux vers la voûte.


* * *

Il est là-haut.

Accroché à la clé de voûte, à l'envers, immobile, replié dans l'ombre au-dessus du rai de lune comme une chose qui aurait toujours poussé là. On ne l'a pas vu parce qu'il ne bougeait pas — et parce qu'il ne respire pas comme respirent les hommes, par à-coups patients, espacés, reptiliens.

Il se laisse tomber.

Pas une chute. Une détente. Douze mètres encaissés sur les jambes fléchies sans un son, et il se redresse de l'autre côté du bassin, lentement, dans le rai de lune, et pour la première fois on le voit entier.

Long, sec, tout en cordes et en tendons, une musculature de serpent plus que d'homme. Une combinaison sombre, luisante, écailleuse, qui semble suinter — la vase, l'eau, les fluides du tunnel collent à lui, font partie de lui, comme s'il s'était fabriqué un corps avec ce que la ville a de plus pourri. Le bas du visage pris dans un masque-filtre qui lui fait un mufle. Et les yeux, derrière des verres jaunes : deux fentes. Pas de blanc autour. Rien d'humain dedans. Juste une faim calme, très ancienne, très patiente.

La voix sort filtrée, humide, sifflante.

— Un oiseau. — Il incline la tête, d'un côté, de l'autre, par saccades, jaugeant le moindre mouvement. — On m'a parlé de toi. L'oiseau bleu qui attrape les méchants et les ramène gentiment à la maison, sans jamais les abîmer. — Un rire mouillé, bref. — Tant de talent. Gâché à être gentil. Ça me rendait malade, tu sais. Alors je t'ai écrit une lettre. — D'un geste du menton, il désigne les galeries derrière lui, et tous les morts qu'elles contiennent. — Tu l'as reçue ? Je l'ai signée six fois. Pour être sûr.

— Ces gens n'étaient rien pour toi, dit Nightwing, et sa voix est basse, dépouillée, sans un gramme de sourire. Tu les as ouverts pour m'envoyer un carton d'invitation.

— Ils n'étaient rien pour personne. — Les fentes jaunes se plissent, et sous le masque, quelque part, c'est un sourire. — C'est ce qui les rendait parfaits. Nathan Price. Mais ça, tu l'oublieras. Les gens m'appellent Copperhead. À cause de la morsure.

De ses avant-bras, sous les écailles, deux pointes creuses glissent et jaillissent, luisantes d'ambre.

— Tu vas apprendre pourquoi.

Nightwing, lui, porte déjà les mains à ses hanches.

Deux bâtons. Ses Escrima. Ils quittent leur fourreau avec un chuintement d'acier et, d'une pression du pouce sur chaque garde, s'éveillent : un grésillement bref, un arc bleu qui court le long des tiges et éclaire d'un coup bleuté le bassin, les voûtes, le mufle écailleux d'en face. Dans le noir de l'égout, les deux bâtons électrifiés sont deux morceaux d'orage tenus à bout de bras.

— Moi aussi j'ai une morsure, dit Nightwing.

Copperhead rit — ravi, cette fois, sincèrement ravi.

— Oh. Enfin.

Il attaque.


* * *

Pas de pas d'élan. Une détente pure, le corps projeté en travers du bassin à sec comme un trait d'arbalète, les deux pointes en avant visant la gorge.

Nightwing ne recule pas — reculer, c'est céder le tempo, et contre une chose qui se plie en deux on ne cède jamais le tempo. Il pivote sur place, laisse les pointes fendre l'air à un souffle de sa carotide, et dans le même mouvement fait tomber le bâton droit en travers de la nuque de Copperhead au passage. L'arc bleu claque au contact. Une gerbe d'étincelles, une odeur d'ozone, et Copperhead encaisse la décharge en plein cou — n'importe qui serait tombé raide, convulsé. Lui titube de deux pas, se rattrape, et rit en se retournant, la nuque fumante.

— Encore, siffle-t-il.

Alors Nightwing lui donne encore.

Il entre dans la distance au lieu de la fuir — c'est tout le secret, avec les bâtons : la distance moyenne, ni le grappin ni le lointain, la zone où deux tiges de vingt pouces deviennent quatre points d'impact. Gauche-droite-gauche, les Escrima tournent, dessinent des huit bleus dans l'obscurité, chaque frappe suivie de la suivante sans temps mort, tempe-flanc-genou-poignet, la mécanique fluide et impitoyable d'un homme qui a appris à manier le bois avant d'apprendre à lire. Deux frappes passent. L'arc bleu mord l'épaule écailleuse, la hanche. Copperhead siffle, pare de ses avant-bras cuirassés, et chaque fois que le bâton touche les écailles la décharge crache sans tout à fait le plier — sa peau de reptile boit le courant, l'étale, le disperse.

C'est là que Nightwing comprend le deuxième problème. Le premier, c'est que l'autre ne veut pas finir. Le deuxième, c'est qu'il encaisse le jus.

Copperhead contre-attaque, et il est rapide — plus rapide qu'un homme n'a le droit de l'être. Les pointes creuses fouettent, cherchent la chair sous la garde, et Nightwing passe en défense pure : les deux bâtons deviennent un moulin, un mur tournant qui dévie, détourne, renvoie, chaque pointe écartée d'un angle de poignet au dernier instant. Une pointe frôle sa cuisse — la combinaison tient, mais la brûlure de l'ambre traverse le tissu. Il la sent. Le compte à rebours n'a pas commencé, mais il attend juste une entaille franche pour démarrer, et Nightwing le sait à chaque échange.

Il change de registre. Puisque le corps à corps nourrit la bête, il faut la surprendre d'ailleurs.

Il lance.

Le bâton gauche quitte sa main — pas vers Copperhead, vers le mur. Il fuse à plat, frappe la brique voûtée sous un angle calculé, rebondit, repart transversal, et vient cueillir Copperhead à la tempe par le côté exact où il ne regardait pas. Le truc de l'angle. Le coup qui ne vient pas d'où le combat se passe. Copperhead encaisse, surpris pour la première fois — vraiment surpris —, et dans l'instant où sa tête part, Nightwing est déjà sur lui au corps à corps à main nue : il abandonne le deuxième bâton d'une main, saisit le bras armé de l'autre, enroule, verrouille le coude, et claque son front dans le mufle écailleux. Une fois. Deux. Le cartilage cède quelque part sous le masque-filtre.

Le bâton lancé revient — il revient toujours, c'est pour ça qu'on les lance comme ça — et Nightwing le rattrape au vol sans regarder, de la main qu'il vient de libérer, et l'abat électrifié dans le creux du genou de Copperhead. L'arc bleu explose dans l'articulation. Cette fois la jambe lâche. Copperhead tombe à un genou dans l'eau noire.

Une seconde. Juste une. La première où Nightwing a l'avantage.

Il la gâche à hésiter — pas longtemps, un battement de cil —, et le battement de cil, c'est exactement ce qu'un prédateur attend.

Parce que ce genou à terre n'est pas une chute. C'est une détente qu'on arme. Copperhead rejaillit du bassin comme un ressort qu'on lâche, par en dessous, à l'intérieur de la garde, trop près pour les bâtons. Une main de fer se referme sur le poignet droit de Nightwing et le tord, le bâton tombe dans l'eau avec un chuintement d'étincelles noyées. Et la pointe creuse, enfin, entre.

Dans le bras. Juste sous l'épaule. À l'endroit exact où un bras cesse d'être un bras.

Cette fois le cri sort. Un seul, court, arraché du ventre, impossible à ravaler. Et Copperhead ferme les yeux en l'entendant, lentement, les paupières baissées comme un homme qui goûte une gorgée rare.

Le feu part de l'épaule et remonte, nappe après nappe, chaque nerf qui s'allume en chaîne, le muscle qui se change en pierre. Le bras droit meurt contre son flanc. Le compte à rebours a commencé pour de bon.

Nightwing bascule tout son poids sur le bâton qui lui reste — le gauche, la main valide — et l'enfonce sous le menton de Copperhead, pleine garde, pouce sur la décharge. L'arc bleu éclate sous la mâchoire reptilienne, et la bête est rejetée en arrière, décollée, projetée contre la paroi de brique du bassin où elle s'écrase dans une pluie de gravats.

Nightwing tient debout sur une jambe qui flanche, un bras mort, la vision qui se charbonne aux bords. Il a peut-être trente secondes de corps encore utilisable. Peut-être moins.

En face, Copperhead se relève de la paroi. Sans hâte. Il essuie du dos de la main le filet de sang noir à la commissure de son masque. Il regarde la traînée sur son gant.

Et il la lèche.

Longuement. Les fentes jaunes plantées droit dans le masque de Nightwing pendant qu'il le fait, pour qu'il voie, pour que ça entre bien. Sa langue sur son propre sang, avec une lenteur gourmande, obscène, la jouissance pleine d'une bête qui vient de se découvrir, après des années de solitude, un adversaire qui saigne vraiment.

— Oh, souffle-t-il, et c'est presque tendre. Tu es bon. Tu es tellement bon. Tu te bats comme je rêvais qu'on se batte. — Il s'avance d'un pas dans l'eau noire. — C'est pour ça que je ne vais pas te tuer ce soir. Ce serait du gâchis. On tue un rival une fois. — Encore un pas. — On en garde un comme toi longtemps.

Et Nightwing sait, à cet instant, qu'il a perdu.

Pas sur la technique. Techniquement, ils se valent — peut-être même qu'il le domine, il l'a touché plus souvent, il l'a mis à terre. Mais la technique suppose deux hommes qui veulent la même chose : que ça s'arrête. Copperhead ne veut pas que ça s'arrête. Et un homme qui ne veut pas d'issue, contre un homme empoisonné dont le corps s'éteint par étages, seconde après seconde, ce n'est plus un duel. C'est une horloge. Et l'horloge est contre lui.

Alors il fait les deux seules choses qui lui restent, quand toutes les belles choses sont épuisées.

La première, il la fait de sa main morte, celle qui pend inerte le long de son flanc : deux doigts qui rampent jusqu'à la ceinture, trouvent à tâtons un boîtier qu'il n'a pressé qu'une seule fois dans toute sa vie, et appuient. Pas une arme. Une balise. Un seul signal lancé vers la surface, vers la seule personne au monde qui descendra le chercher sans poser une question.

La seconde est la plus vieille ruse qu'il connaisse. Il triche.

Sa main valide plonge dans la vase à ses pieds, en ramène une poignée de boue, de gravier, de courant d'étincelles mourantes, et il la jette dans les fentes jaunes. Copperhead siffle — pour la première fois de la nuit, un son qui n'est pas du plaisir — recule d'un demi-pas, les mains à son masque. Un demi-pas. Un rien. Un rien suffit. Nightwing lui envoie son dernier bâton en plein plexus, pleine charge, se sert du recul pour se jeter en arrière vers l'arche effondrée, et il court — non, il ne court pas, son corps ne sait plus courir — il rampe vers le haut, de conduite en conduite, un bras mort, une jambe morte, en laissant derrière lui une traîne de sang bien à lui sur la brique.

Et dans son dos, la voix humide monte, sans hâte, sans la moindre inquiétude, parce qu'elle sait qu'elle a tout le temps du monde et qu'elle vient de trouver son jouet.

— Vas-y, petit oiseau. Rentre à la maison. Soigne-toi bien, surtout. — Le rire le poursuit dans les galeries, se démultiplie contre les voûtes, le suit plus vite qu'il ne fuit. — Prends soin de toi pour moi. On n'en est qu'au premier round. Et les oiseaux… — la dernière syllabe le rattrape alors qu'il arrache la première échelle vers la surface — …je les garde en cage très, très longtemps.


* * *

EXT. RUELLE PRÈS DU VIEUX CANAL — AVANT L'AUBE

La plaque d'égout se soulève de quelques centimètres, retombe, se soulève encore. À la troisième, une main gantée, noire de sang et de boue, s'accroche au rebord.

Nightwing s'extrait du trou centimètre par centimètre et s'écroule sur le pavé, sur le dos, le ciel au-dessus de lui qui commence tout juste à pâlir d'un gris sale à l'est. Il ne bouge plus. Il respire par à-coups, chaque inspiration un travail. Son costume n'est plus bleu et noir. Il est d'une seule couleur, maintenant, et cette couleur sèche déjà en croûtes sur le pavé.

Le quartier est désert. Les gens de tout à l'heure sont partis avec les secours et le blessé. Il n'y a que lui, le canal, et le silence d'avant le jour.

Il tourne la tête — ça lui coûte tout — vers le petit voyant de sa ceinture, qui clignote faiblement. Rouge. Régulier. La balise tient. Le signal part.

Il ne sait pas combien de temps passe. Le gris du ciel se charge d'orange par le bord. À un moment, il y a un bruit de moteur, loin, qui se rapproche. Des phares qui balaient le mur de brique en face. Un crissement de freins. Une portière.

Et des pas. Rapides. Et une voix qu'il connaît mieux qu'aucune autre au monde, cassée par quelque chose qu'il n'a entendu chez elle qu'une ou deux fois en vingt ans — de la peur.

— Dick. Dick.

Il essaie de sourire. Il n'est pas sûr que ça marche, côté visage. Mais il essaie, parce que c'est ce qu'il fait, parce que c'est le garçon qui vole, et que le garçon qui vole refuse de laisser le dernier mot au garçon qui tombe.

— Leslie, souffle-t-il. T'as reçu… le signal.

— Tais-toi. — Elle est déjà à genoux dans le sang, ses mains partout sur lui, rapides, professionnelles, affolées sous le professionnel. — Tais-toi et reste avec moi. Qu'est-ce qui… qu'est-ce qui t'a fait ça.

— Un nouveau. — Chaque mot lui coûte un souffle qu'il n'a pas. — En ville. Un… mauvais. Le pire que… — Il perd le fil, le rattrape. — Je l'ai laissé partir. Leslie. Je l'ai pas eu.

— On s'en fout de lui. — Elle glisse un bras sous ses épaules, l'autre sous ses genoux, et elle le soulève avec une force que son corps de soixante ans ne devrait pas avoir, la force des mères et des médecins de guerre. — Pour l'instant il n'y a que toi. Tu m'entends ? Que toi.

— Pas l'hôpital, articule-t-il. Leslie. Pas de clinique, pas de… ils poseront des questions, ils verront le…

— Chez moi, dit-elle, et c'est un ordre, pas une proposition. Je te ramène chez moi. Personne ne verra rien. Maintenant tu la fermes et tu économises ce qui te reste.

Elle le porte jusqu'à la voiture. Il se laisse faire, trop vidé pour autre chose. La dernière chose qu'il voit avant que le monde ne se replie en un point, c'est le ciel de Blüdhaven qui vire doucement à l'orange au-dessus des toits, cette lumière vintage et sale qu'il aime tant, et qui ce matin ressemble à une plaie.

Le garçon qui vole s'éteint. Le garçon qui tombe était déjà tombé.

La portière claque. Le moteur s'éloigne.


* * *

INT. MAISON DE LESLIE THOMPKINS — AUBE

Il reprend le monde par morceaux.

D'abord la lumière — basse, chaude, une lampe à abat-jour, pas un néon d'hôpital. Puis l'odeur — antiseptique, café, et quelque chose de doux en dessous, du bois, de la laine, une maison. Puis le plafond, familier. Il a fixé ce plafond à quatorze ans avec un poignet cassé. Il le fixe à nouveau, des années plus tard, avec un corps en morceaux. Les plafonds de Leslie Thompkins ont vu grandir toutes ses blessures.

Il est allongé sur le vieux divan du salon, torse nu, le costume découpé en lambeaux posés sur une chaise comme la dépouille d'un autre. Leslie est penchée sur son épaule, les lunettes sur le bout du nez, une aiguille courbe entre les doigts. Elle recoud. Ses mains ne tremblent plus — elles ont fini de trembler dans la voiture, et maintenant il n'y a plus que le médecin.

— Tu es réveillé, dit-elle sans lever les yeux. Mauvaise idée. Rendors-toi.

— J'ai essayé. — Sa voix est un gravier. — Y'a une vieille dame qui me plante des aiguilles. Dur de faire l'impasse.

— Cette vieille dame t'a sorti assez de venin du sang pour tuer un cheval. Alors la vieille dame, tu la respectes.

— Je respecte. — Il grimace quand l'aiguille mord. — Je respecte énormément. Aïe. Je respecte un peu moins, là.

Elle noue le fil, coupe, passe à l'entaille suivante sans un mot de trop. Elle travaille depuis combien de temps ? Il ne sait pas. Le jour est levé derrière les rideaux. Il y a une perfusion à son bras valide, un sac clair accroché à un pied de lampe détourné pour l'occasion. Elle a dû improviser toute une clinique dans son salon pendant qu'il était ailleurs.

Il regarde ses mains courir sur lui, recoudre, nettoyer, panser, et quelque chose se serre dans sa poitrine qui n'a rien à voir avec les côtes fêlées.

— Pourquoi tu fais ça, demande-t-il, plus bas. À chaque fois.

Elle ne répond pas tout de suite. Elle finit son point.

— Parce que la première fois tu avais quatorze ans, dit-elle enfin, et que personne d'autre ne te recousait. Et qu'on ne quitte pas un gamin qu'on a recousu à quatorze ans. Ça ne se fait pas. — Elle relève enfin les yeux par-dessus ses lunettes. — Et parce que si je ne le fais pas, tu iras le faire tout seul dans ta salle de bains avec du fil de pêche, et tu feras ça mal, et un jour une de ces coutures lâchera au mauvais moment. Je préfère encore perdre mes nuits que de perdre ça.

Il ferme les yeux. La fatigue est un océan. Mais il faut qu'il le dise, parce que s'il ne le dit pas maintenant, dans cet état, il ne le dira jamais.

— Tu avais raison. Ce soir. Sur le perron. — Il déglutit. — Y'a un garçon qui vole et un garçon qui tombe. Et ce soir, en bas, dans ce trou… c'est pas le bon qui est descendu. Je suis descendu en colère. J'ai foncé. J'ai cru que j'étais plus fort que le piège. — Un souffle. — Je l'ai jamais été. Il m'a tenu comme on tient un oiseau dans sa main. Il aurait pu refermer la main. Il a pas voulu. Pas par pitié. Parce que ça l'amusait plus de me laisser repartir.

Leslie a arrêté de coudre.

— Et ça, dit-il, les yeux toujours fermés, c'est la première fois de ma vie que quelqu'un me fait sentir ça. Que je suis pas le plus fort dans la pièce. Et je sais pas quoi faire de ce truc-là, Leslie. Je sais pas où le ranger.

Un long silence. Dehors, un oiseau — un vrai — commence à chanter dans la lumière neuve. Leslie pose son instrument. Elle prend, entre ses deux mains, la main valide de Dick, et elle la tient.

— Écoute-moi bien, parce que je ne le répéterai pas. — Sa voix est nette, sans miel, parce qu'elle sait que le miel ne l'atteint pas. — Ce n'est pas d'avoir trouvé plus fort que toi qui va te détruire. Ça, c'est la vie, tout le monde finit par rencontrer sa chose plus forte. Ce qui va te détruire, c'est la colère avec laquelle tu es descendu dans ce trou. Le garçon qui tombe, il ne meurt pas de la chute. Il meurt de s'être jeté. — Elle resserre les doigts. — Tu vas le retrouver, ton monstre. Je te connais, tu ne lâcheras pas. Mais le jour où tu le retrouveras, descends-y en volant. Pas en tombant. Tu m'entends ?

Il rouvre les yeux. Les siens sont humides, et il ne fait rien pour le cacher — pas avec elle. Avec elle, il a le droit.

— Je t'entends.

— Bien. — Elle lui lâche la main, remet ses lunettes en place, redevient médecin en une seconde parce qu'elle sent que si elle reste tendre une seconde de plus, ils vont pleurer tous les deux et il n'en a pas la force. — Maintenant tu dors. Pour de vrai, cette fois. Tu as trois jours de repos, minimum, et je me fiche de ce qu'en pense cette ville. Elle a survécu sans toi avant. Elle survivra trois jours.

Il sourit — faiblement, mais c'est le vrai sourire, celui du coin, celui du garçon qui vole, qui refuse obstinément de rendre les armes.

— Trois jours. Tu négocies dur.

— Je ne négocie pas. — Elle éteint la lampe du haut, ne laisse que la petite. — Et Dick.

— Mm.

Elle s'arrête à la porte du salon. Dans la pénombre, on ne voit plus que sa silhouette, et sa voix, quand elle arrive, a cette chose rare qu'elle ne sort presque jamais, parce qu'elle sait ce que ça pèse et qu'elle ne la gaspille pas.

— Je suis fière de toi. Du garçon qui vole et de celui qui tombe. Les deux. N'oublie jamais ça.

Elle sort.

Et Dick Grayson, recousu, vidé, vivant, reste seul dans la lumière basse d'un salon qui l'a vu guérir toute sa vie. Il écoute l'oiseau chanter dehors, dans le matin de Blüdhaven. Quelque part sous cette ville, une chose humide l'attend en riant. Quelque part dans cette ville, un homme méthodique dépose des roses sur des morts. Quelque part, un dossier scellé prévient qu'on l'a touché.

Mais pas maintenant. Maintenant, il y a une lampe, une couverture qu'une vieille femme a posée sur lui sans qu'il s'en aperçoive, et le sommeil qui monte enfin, lourd et noir et sans rêves.

Il tombe dedans comme on tombe d'un trapèze en sachant qu'il y a un filet.

Pour une fois, il y a un filet.


* * *

INT. APPARTEMENT — RUE ASHFORD — BLÜDHAVEN CENTRE — 21H40

L'appartement est au cinquième étage d'un immeuble dont la façade a été ravalée deux fois depuis que les politiques ont décrété que le centre de Blüdhaven devait avoir l'air d'une ville qui va bien.

L'intérieur, lui, n'a pas besoin de paraître. Il est.

Rien de superflu. Aucun objet qui n'aurait pas été choisi, pesé, mis exactement là où il doit être. La bibliothèque occupe tout le mur de droite, du sol au plafond, ordonnée avec une rigueur que les libraires eux-mêmes n'atteignent pas. Philosophie. Histoire. Psychologie. Linguistique. Et, tout en bas à gauche, un rayon à part — des cahiers, en réalité. Reliés de cuir gris, format identique, alignés par ordre chronologique. Chaque dos porte une année, tracée à la main.

La cuisine est visible depuis l'entrée. Propre. Fonctionnelle. Sur le plan de travail, une planche, un couteau de chef, et les ingrédients d'un repas simple disposés avec la régularité d'une nature morte.

Julian Day cuisine en rentrant.

Pas par nécessité — il pourrait commander, se faire livrer, dîner dehors. Il cuisine parce que c'est un acte de précision. Parce que transformer des matières premières en quelque chose d'utilisable lui procure un sentiment de contrôle discret sur le monde immédiat. Parce que les gestes sont toujours les mêmes, dans le même ordre, et que dans cet ordre il y a quelque chose qui ressemble à de la paix.

Il a retiré sa veste en entrant, l'a suspendue au portemanteau avec l'attention qu'on accorde à un document important. Sa chemise est encore boutonnée jusqu'au col.

La radio diffuse du classique. Il ne l'a pas choisie ce soir — elle était réglée sur la station qu'il écoute toujours. Il ne change jamais de station. Changer de station lui semble une dépense d'énergie inutile quand on a déjà pris la bonne décision une fois.

Il tranche. Régulier. Précis. Il pense à l'émission du soir.

La conversation avait été intéressante. L'invitée — une femme médecin, Thompkins — avait une lucidité rare. Elle parlait de la souffrance des invisibles avec une précision qui venait de l'expérience, pas des manuels. C'est méritoire. La plupart des gens qui parlent de la souffrance des autres en parlent depuis un fauteuil confortable, à distance, comme d'un phénomène météorologique.

Elle, non. Elle avait vu. On l'entendait à sa façon de choisir ses mots.

Elle mérite d'être réinvitée.

Il fait glisser les légumes dans la poêle. Le grésillement est bref, net. Il baisse le feu exactement comme il faut, à la seconde où il le faut.

Sur la table de la salle à manger, des papiers sont étalés. Des coupures de presse, des notes d'une écriture fine et régulière, des dossiers de préparation. La matière d'une émission à venir. Il y travaillera après le dîner. Il mange toujours avant de travailler, le soir — l'esprit fonctionne mieux quand le corps est en paix. C'est une règle simple, éprouvée, dont il n'a jamais vu la nécessité de s'écarter.

Son téléphone vibre contre le comptoir. Un message de la production : les audiences du jour. Il y jette un œil. Les chiffres sont bons. Réguliers. L'émission a un public fidèle parce qu'elle ne cherche pas à surprendre — elle cherche à ordonner. À donner à ceux qui la regardent l'impression que le monde, correctement regardé, possède une structure. Une cohérence. Que rien n'arrive tout à fait sans raison.

C'est ce qu'ils viennent chercher, le soir, devant lui. Pas de l'information.

De la cohérence.

Il répond en trois mots. Repose le téléphone, face contre le comptoir.

Il retourne à la cuisine. Sert son assiette. S'assoit à table, devant ses papiers.

Sur l'une des coupures, une photographie. Un homme souriant, à l'occasion d'une remise de décoration municipale, des années plus tôt. Le genre de visage que cette ville produit en série : un notable, un sourire officiel, l'assurance tranquille d'un homme sûr d'être du bon côté des choses. Julian l'observe un moment, en mangeant, avec l'attention paisible qu'il accorde à tout ce qui passe sous ses yeux. Il a, pour les visages, une mémoire que peu de gens possèdent — une de ces mémoires qui retiennent tout, les traits, les noms, les contextes, sans qu'on le leur demande.

Il repose sa fourchette. Prend son stylo. Annote la marge de la coupure, quelques mots, de son écriture fine et paisible — le geste ordinaire d'un homme qui prépare son travail.

Puis il reprend sa fourchette et finit son assiette, sans hâte, pendant que la radio joue quelque chose de lent, et que la ville, très loin en dessous, s'installe pour la nuit.





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