Les sirènes d'Yblane

Chapitre 22 : Segment 22 – Les étoiles

1980 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 07/01/2021 21:03

Le calme tomba comme une chape. Incongru. Oppressant. Les sens en alerte, Harlock guetta la moindre anomalie, le moindre bip, le moindre chuintement. Il perçut une expiration soulagée, quelques grésillements, le cliquetis d’un calculateur, le ronron ténu d’une unité centrale. La passerelle semblait indemne, mais la coque était-elle toujours intègre ailleurs dans le vaisseau ? Ses entrailles ne dissimulaient-elles pas des départs de feu, des avaries critiques ou des dommages irréversibles ?


— Ieeek !


Eh, pas la peine de l’engueuler, il avait bien le droit de souffler deux secondes, non ? Euh… Et maintenant ?… Ah. Oui.


— Rapport des dégâts ?


Moins hésitant, se morigéna Harlock. Moins de doutes, moins d’incertitude. Il maîtrisait la situation.

Le vaisseau glissait sur son erre. Harlock le plaça sur une orbite d’attente tandis qu’il cherchait sur les écrans des informations environnementales. Les enregistrements étaient encore brouillés par l’explosion, et au-dessus des vitres latérales opacifiées par la noirceur de l’espace, une vidéo diffusait toujours des images de la masse nuageuse bouillonnante.

Des torpilles. En atmosphère. Un bulldozer sur une fourmi.

Que restait-il de Mabrus ? se demanda-t-il. Que restait-il de la station, des souterrains, de l’îlot ?… Rien, probablement. Était-ce une bonne chose ?


— Dommages structurels mineurs, répondit Tochiro. Fuite de réfrigérant au niveau d’une vanne du circuit tertiaire, les tableaux-relais des pompes de recyclage ont disjoncté et la régulation du propulseur d’étrave remonte une alarme non-identifiée… mais je sais ce que c’est, ajouta-t-il aussitôt. Elle me faisait déjà ça pendant les essais à froid.


Le petit ingénieur haussa les épaules.


— Pour le reste… – il fit défiler son écran d’un glissement de l’index – … les boucliers sont en mode « grand secours » en cours de régénération, radars à vingt pour cent, moteurs à cinquante-trois, propulseurs à dix-huit, pas de modifications pour l’armement. Tu veux que je te recharge des torpilles ?


Harlock opina machinalement, partagé entre l’incrédulité (quoi, c’est tout ? Rien de plus ? Tu es sûr ?), l’admiration (dis donc, tu te débrouilles plutôt bien en construction astronavale, en fin de compte) et la fierté (je pilote comme un Dieu !).


— L’Hayabusa en trajectoire d’approche, lieutenant, renchérit Osman. J’ai le second sur la fréquence, si vous voulez.


Euh… Oui ? Peut-être ? (au secours ?)

Les réflexes acquis durant les interminables et répétitives séances simu de l’Acastro prirent heureusement le dessus.


— Sur écran.


Sur le panneau central, l’image du second de l’Hayabusa remplaça des graphes de performances globales, en même temps que la position du patrouilleur des Forces Terriennes s’affichait sur la situation tactique. Le front du capitaine de La Morlaye était barré d’un pli soucieux.


— Harlock, que s’est-il passé ? Où est le commandant ? C’est quoi, ce vaisseau ? interrogea-t-il de but en blanc.


Euh, pensa Harlock. Il se composa (il l’espérait) un visage neutre. Sois factuel, s’enjoignit-il. Sois synthétique. L’économie de mots est la clé de l’efficacité.


— Les néo-humains nous ont attaqués, répondit-il. Wa… Le commandant est blessé.


Il pinça les lèvres, agacé d’avoir bafouillé, se tança intérieurement. L’économie de sentiments est la clé de l’efficacité.


— … et la naïo a été détruite, termina-t-il.


Ça ne répondait pas exactement à la troisième question du second. Harlock soutint le regard de La Morlaye sans broncher. Il maîtrisait la situation se répéta-t-il. Et ce vaisseau était son vaisseau. Tochiro le lui avait donné.

De La Morlaye fronça les sourcils.


— Les autres ?

— Je…


Harlock déglutit. Farrell. Un souffle froid lui transperça les os. Le major…


— Il y a eu… des pertes, termina-t-il avec effort.


Sa voix ne se brisa pas. Il était certain qu’elle ne s’était pas brisée. « Je suis foutu, lâche-moi… » Le coin de son œil le démangeait. Il résista à l’envie de le frotter.

Sur l’Hayabusa, le second hocha la tête en silence. Harlock se crispa tandis qu’il se préparait aux paroles compatissantes qui suivraient. Peut-être seraient-elles même paternalistes, songea-t-il. Avec de la chance, elles seraient accompagnées de félicitations, celles que les parents réservent aux enfants méritants. À la fin, il devrait courber l’échine, laisser d’autres prendre le relais. Les adultes avaient toujours le dernier mot.

Il fixa la barre du vaisseau. Son vaisseau.

Intense, merveilleux, trop court. Même les meilleures choses ont une fin.

La barre tridi le narguait, rutilante, enjôleuse, légèrement floutée par une barrière liquide.

Le second ne formula jamais les mots pressentis : la phrase qu’il amorça fut aussitôt noyée dans le beuglement rauque du klaxon de combat.


— Détection d’une conduite de tir dans le quatre-vingt-cinq par trois sept négatif ! Contact dans l’azimut à…


La transmission avec l’Hayabusa s’interrompit abruptement.

Harlock cilla. Ben et lui ? On le laissait sur le banc de touche ? Encore ?


— Du coup on, euh… fait quoi, lieutenant ?


Osman était… perplexe ? Inquiet ? Harlock devinait d’autres attentes dans les tonalités de voix du quartier-maître, sans toutefois parvenir à les cerner complètement. Il me teste, se renfrogna Harlock. Il pense que je vais me dégonfler.

Et si personne ne lui donnait de directives qu’il puisse enfreindre, alors il se débrouillerait seul. Comme il l’avait toujours fait.

« Piste inconnue dans le trois cent deux pour six huit positif », informa l’IA. « Scan discriminant en cours. »

Les balayages successifs des radars dévoilèrent un appareil imposant, un croiseur aux flancs hérissés de systèmes de défense, aux réacteurs évasés et au nez en bec de perroquet. Dans son ombre se tapissait une frégate néo-humaine plutôt mal en point – une rescapée de l’explosion sur Yblane, déduisit Harlock. Vu les arcs électriques sporadiques qui parcouraient encore sa coque, elle ne devrait pas se montrer trop hargneuse. Son ange gardien, en revanche…

Harlock grimaça. La trajectoire du croiseur pointait vers l’Hayabusa et n’était pas amicale. Du tout. Le patrouilleur fédéral amorçait une manœuvre d’évasion. Ça ne suffirait pas : le croiseur avait démasqué suffisamment proche pour se payer le luxe d’attaquer d’entrée de jeu aux canons. La défense rachitique de l’Hayabusa fut saturée dès les premiers tirs.

« Bâtiment introuvable dans la base de données. Analyse comparative initialisée. »

Les mâchoires serrées, les yeux rivés sur le patrouilleur désemparé, Harlock referma le poing sur la barre. Si les néo-humains avaient estimé qu’il les regarderait dépecer l’Hayabusa sans réagir, alors ils se trompaient.


— Tochiro, les armes ?

— Je n’ai ! Toujours pas ! De missiles ! scanda le petit ingénieur.


Raah, quelle poisse ! Même pas un petit ?


— … mais les tubes torpilles de bâbord sont rechargés, si tu veux.


Non. Une torpille là-dedans et il pulvérisait l’Hayabusa. Restait donc les canons, et l’équivalent astronaval du combat au corps-à-corps. Combien de tourelles possédait-il, déjà ?


— Artillerie ! Toutes pièces disponibles, feu !

— Aligne-toi si tu veux que je tire avec la tourelle avant ! râla Tochiro. Ses servo-commandes ne sont pas branchées et elle est verrouillée dans l’axe !


Harlock leva un sourcil. Aligne-toi, aligne-toi… Eh, il barrait un vaisseau spatial, pas une trottinette ! Et puis bon… Tochiro était-il conscient que s’il « s’alignait », cela revenait à se placer en route de collision avec le croiseur ?

Il reprit le contrôle des moteurs, augmenta leur puissance, et modifia sa trajectoire pour quitter son orbite. Le vaisseau s’exécuta sans rechigner, comme s’il n’avait jamais traversé de montagne ni d’explosion atmosphérique apocalyptique. Tandis qu’il infléchissait sa course, la tourelle la plus proche du bloc passerelle lâcha une bordée pourpre. Trois canons, trois coups. Deux fois de suite. Harlock sentit sous ses pieds les vibrations des génératrices d’appoint qui se lançaient pour assurer l’apport supplémentaire en énergie.


— En plein dans le mille ! se félicita Tochiro.


Le croiseur parut… surpris. Si tant est qu’un engin tout de métal, de blindage et de protections magnétiques puisse paraître surpris, mais là n’était pas la question. Non, l’essentiel, c’était que l’ennemi avait cessé de s’acharner sur l’Hayabusa.

Le problème, c’était qu’il se tournait maintenant vers eux.

La salve de riposte ennemie les encadra. Quatre tirs, encore trop dispersés pour être efficaces. Il ne fallait néanmoins pas se leurrer : les prochains seraient mieux ajustés.

Harlock effectua un crochet serré tandis qu’il réfléchissait à toute vitesse. En affrontement au canon, ses boucliers sous perfusion supporteraient peut-être quatre ou cinq tirs directs, mais guère plus. Pour limiter les dégâts, il devait donc présenter le moins de surface possible au croiseur… en d’autres termes, « s’aligner ». D’une pierre deux coups, analysa-t-il : d’une part il gênerait la visée ennemie, d’autre part il rendait disponible sa tourelle bloquée.

Et puis ce vaisseau était passé à travers une montagne, pas vrai ? Après tout, une montagne c’était sûrement beaucoup plus coriace qu’un croiseur… Il estima d’instinct une trajectoire, l’entra dans la console de nav’, passa outre l’avertissement de l’IA. « Risque de collision à quatre-vingt-douze pour cent », affichait l’écran. Oh, le risque de collision était beaucoup plus élevé, ricana-t-il in petto. Puisqu’il en était arrivé là autant aller jusqu’au bout de l’expression « combat au corps-à-corps », hmm ?


— Basculez la puissance des boucliers sur l’avant ! cria-t-il. Et feu ! En continu !


À quel moment quelqu’un se déciderait-il à l’arrêter ? s’interrogea-t-il. À quel moment comprendrait-on qu’il n’avait aucun plan, qu’il se contentait de réagir dans l’instant ? Bien sûr il réagissait au mieux, il n’avait aucun doute là-dessus, mais des stratégies mûrement réfléchies n’étaient-elles pas préférables à des décisions impulsives prises dans l’urgence ?


— Qu’est-ce que… Bon sang, qu’est-ce que tu fais ?


Warrius ?

Harlock hésita une infime fraction de seconde avant de tenir bon. Il tint bon sur la barre, il tint bon sur son cap, il riva son regard sur le panneau tactique central, sur la baie vitrée avant, sur la silhouette du croiseur grossissante dans l’axe de la proue. Trop tard.

Trop tard pour se retourner, trop tard pour se réjouir du retour de Warrius dans la course, trop tard pour vérifier avec lui la fiabilité de ses tactiques.

Trop tard pour s’expliquer.

« Faiblesse structurelle identifiée au trois dixièmes par quatre quarts », intervint soudain l’IA.

Parfait. C’était là qu’il visait.

La proue s’encastra dans le ventre renflé du croiseur.

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