Les sirènes d'Yblane

Chapitre 18 : Segment 18 – Le prix à payer

1384 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/10/2020 18:49

— Warrius !


Zero tendit une main vers lui, la bouche entrouverte, le front plissé, presque surpris. Harlock se précipita. Warrius, non !

Les genoux ployèrent. Le corps tomba au ralenti. Zero bascula en avant sans un bruit.

Le mur derrière lui était constellé de rouge.

Warrius !

Battement de cœur manqué.

Des cris.

Le mur était rouge.

Du sang.

Warrius. Non. Warrius ne pouvait pas mourir.


— J'ai besoin d'un médecin ! appela Harlock.


Le dernier mot s'étrangla dans sa gorge. Un médecin. J'ai besoin d'un médecin.

Les yeux de Warrius papillonnaient. Sa main pressée contre sa hanche se crispait au rythme de sa respiration hachée. Un spasme le secoua, tordit sa bouche en une grimace de douleur. La commissure de ses lèvres était rouge, ses doigts étaient rouges, le mur était constellé.


— Warrius… Capitaine !


Zero eut un sursaut, le fixa, esquissa un sourire. Ses doigts étaient rouges. Ses yeux étaient flous.


— Reste pas planté là, idiot… Bouge-toi, allez !


Harlock se pétrifia. « Je suis foutu, lâche-moi… » Le dernier regard du major, déterminé, résigné, vrilla son esprit. Jamais.


— Jamais, siffla-t-il.


Zero gémit lorsqu'il le souleva, hoqueta lorsqu'il le cala sur son dos. Ja-mais. Harlock serra les dents : Warrius était plus lourd que lui d'au moins deux pélicans. Malgré toute sa volonté, il ne l'emmènerait pas bien loin.

« … lâche-moi… » Il se raidit. Hors de question.

Le couloir descendait en pente douce. Il était interminable. Devant, une porte blindée, imposante, entrouverte. Derrière, des grondements, lourds de menaces. La montagne tremblait-elle ? Était-ce lui ? Ses épaules, sa nuque, son dos, tous ses muscles pulsaient d'une douleur lancinante. Ses jambes étaient deux bâtons roides, deux corps étrangers mus par leur propre mécanique interne.


— Ieeek ?


Combien de pas, combien de mètres, combien de respirations ahanées ? L'oiseau avait ressurgi, volait autour de lui, virait, partait sur l'avant, rebroussait chemin, revenait encore. Le frôlement des plumes possédait un je-ne-sais-quoi d'électrisant. Avancer.

Cris, silhouettes empressées, décor oscillant.

Des cris.

Crissements de métal, heurt de blocs coulissant dans leurs logements. Quelqu'un l'avait débarrassé de son fardeau. Harlock fixa ses mains. La montagne tremblait-elle ?

Des cris et du sang.

Elles étaient rouges.


— Lieutenant, vous êtes touché ? Lieutenant !


Le toubib s'inquiétait. Harlock répondit d'un signe de dénégation. Le toubib ne devait pas s'inquiéter pour lui.

La montagne tremblait. Il en était certain.

Un roulement sourd se propagea, pareil à un coup de tonnerre lointain.


— Faut qu'on se barricade dans le hall d'assemblage ! cria quelqu'un. Vite !


Protestations confuses. Cavalcade. Harlock distingua, imagina peut-être, un « tout va nous tomber dessus ! » Il courut tel un automate, entouré d'ombres grises. Il se sentit soutenu, porté sans doute, poussé vers l'avant. Il entendit des portes se fermer, des verrous s'enclencher, des grondements menaçants se multiplier, il reconnut des « ieeek » et des encouragements pressés. Avancer.

Le silence tomba soudainement après un dernier sas franchi. Le froid aussi.


— Que je sois damné…


Le médecin avait stoppé, bouche bée. Son expiration étonnée se condensa en un fugace nuage de buée. Les climatiseurs tournaient à plein régime, ici…

La baisse brutale de température fit sortir Harlock de sa torpeur. « Warrius », songea-t-il. Puis il leva les yeux à son tour.

Le vaisseau.

Le vaisseau était monté sur ber, froide forteresse de métal se fondant avec l'obscurité. Dans les hauteurs, un drone isolé effectuait des travaux de soudure. Les étincelles rebondissaient sur la coque comme des étoiles filantes ivres. Harlock cilla, tenta d'évaluer la taille de l'appareil. Plus grand que l'Hayabusa. Une frégate ?

Une rampe d'accès s'ouvrit sur le ventre du vaisseau, diffusant un rai de lumière crue. Ils s'y engouffrèrent. Elle se referma sur eux.


— Ici on est à l'abri, annonça enfin Maji.

— … et coincés, rétorqua une voix qu'Harlock n'identifia pas. Ce prototype est peut-être solide, mais je doute qu'il résiste au choc si toute la montagne nous tombe dessus.


Maji balaya l'objection de la main.


— Franchement, ça m'étonnerait. Triple couche de blindage renforcé dernière génération, double coque interne… Ce truc est capable de passer à travers la montagne s'il le faut.


Harlock leva un sourcil. Sérieux ?


— Mouais… Encore faut-il qu'il soit en état de fonctionner, grommela le même râleur.


Mais ses récriminations ne remportaient pas l'adhésion du groupe, nota Harlock. Le visage des autres scientifiques rescapés exprimait surtout le soulagement.

Le toubib avait déjà disparu avec les blessés. Warrius…


— Harlock ! Harlock, ça va ?


Le sourire de Tochiro rayonna dans toute la coursive, apporta lumière et chaleur entre les murs glacés. Le sourire de Tochiro aurait chassé la mort, songea Harlock. Warrius s'en sortirait.


— Prof', où en êtes-vous avec les tests de structure ? intervenait Maji.

— Terminés ! annonça Tochiro avec une fierté palpable. Maintenant je dois vérifier la connectique de l'aile bâbord qui a renvoyé un défaut d'isolement, et je me suis dit qu'on pourrait ajouter un brouilleur radar supplémentaire sur le…

— Il vole ? coupa Maji.


Tochiro n'appréciait pas être interrompu dans ses tirades techniques, observa Harlock avec une pointe d'amusement tandis que le petit scientifique fronçait le nez et accompagnait sa mimique d'une moue boudeuse.


— Les systèmes secondaires ne sont pas tous opérationnels, répondit-il néanmoins, mais les moteurs principaux et les systèmes vitaux sont verts, pas de problème !


Maji hocha la tête.


— Je vais préchauffer les moteurs, déclara-t-il. Les gars, avec moi !


Hélas, le scientifique râleur n'avait pas dit son dernier mot. Bras croisé, il ne bougea pas d'un iota et défia Maji du regard.


— C'est bien beau tout ça, mais quid du dispositif de lancement ? La rampe n'est pas dimensionnée pour un vaisseau de cette taille, elle a de toute façon probablement été pilonnée jusqu'à destruction, et quoi qu'il arrive l'ascenseur mettra des heures à nous descendre jusqu'au spot de décollage. Si tant est qu'il fonctionne, qu'on ne tombe pas en panne de courant dans l'intervalle, que le hangar en bas n'ait pas déjà été investi, que les rails ne soient pas sabotés…


La peste soit des rabat-joie pessimistes, maudit Harlock. Toujours à chercher la petite bête pour plomber l'ambiance.

Les scientifiques s'étaient lancés dans une discussion animée. Une discussion ! Comme s'ils avaient eu le temps ! Harlock croisa les bras tandis qu'il sentait l'agacement le submerger peu à peu. Bon sang, c'est la guerre au-dessus ! voulait-il hurler. Ce n'est plus l'heure de palabrer, il faut se battre ! Défendez-vous, merde !

Les suggestions fusaient, chacun y allait de son petit argumentaire, détaillant les risques, les inconvénients, les paramètres à évaluer. Toutes les étapes qui pourraient mener à un hypothétique décollage furent minutieusement décortiquées.

Harlock serra le poing presque malgré lui. La plupart des scientifiques étaient d'avis de négocier une trêve par radio ; les sourires enthousiastes de Tochiro (« on peut y aller, la séquence de décollage est sûre, pas de problème ! ») ne convainquirent guère. Tous admirent que les néo-humains n'étaient plus vraiment dans l'esprit de « palabres diplomatiques ». Personne ne parvint à prendre la moindre décision ferme.

À un moment il faudrait trancher, se dit Harlock. À un moment il faudrait prendre ses responsabilités, faire ses choix en son âme et conscience, décider d'un chemin et s'y tenir. À un moment il faudrait donner des ordres. Chef ou non, Tochiro n'avait pas la carrure.

Il hésita. Tu n'es pas légitime, tu es trop jeune, tu n'as pas assez d'expérience ! Peut-être, trancha-t-il. Peut-être avait-il triché, peut-être ne méritait-il pas d'être officier. Mais Warrius et Farrell étaient blessés. Lui était disponible. Il ne reculerait pas. Quel qu'en soit le prix.

C'était ce pourquoi il s'était battu.

Je rêve de voler.


— Si son blindage le rend capable de traverser la montagne, intervint-il, alors on peut décoller depuis ce hall-ci, non ?


Tout le monde se tourna vers lui.

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